Olam haba
Chapitre 2
l'inextirpable intuition
Les ruelles de la cité de David étaient désertes en cette nuit de Shabbat. Tous les commerces étaient fermés depuis le début de l'après-midi. Tous les exploitants de ce lieu, on ne peut plus touristique, n'étaient pas tous de confession juive, mais les milices ultras orthodoxes veillaient avec zèle au respect total de la halakha (lois juives) au sein de la ville sainte.
L'air était frais en cette fin du mois de Tishri (septembre-octobre). Les fêtes de Kippour et de Souccot étaient passées et l'automne laissait place aux prémices d'un hiver précoce. Raphaël, Gabriel, Haniel et Satiel arpentaient les rues pavés en direction de la porte de Damas. Ils pressèrent leur cadence pour quitter au plus vite le lieu de leur « saint » chapardage, comme des maraudeurs légitimés par la volonté indiscutable d'Hachem (« le Nom » en Hébreu, qui désigne D-ieu dans le langage profane).
Les 4 anges veillaient à paraître aussi humain que possible, puisqu'ils ne pouvaient pas se dissimuler aux yeux des mortels, comme à l'accoutumée. En effet, le célèbre halo, dont les messagers célestes étaient bien souvent affublés dans l'Art sacré des mortels, n'était pas un élément fantaisiste. Cette aura d'énergie qui coiffait les êtres angéliques se nommait la Shekhinah (la « Présence » en hébreu). Il s'agissait en premier lieu de l'aspect féminin de l'insondable et ineffable Créateur. La Shekhinah, source-mère de tous les anges, au-delà des limites d'un être définissable et tangible, était également présente « au-dessus » de chaque serviteur ailé par le biais de cette couronne divine .
La Shekhinah des anges s'activait afin d'échapper aux regards des hommes et pouvoir œuvrer à l'abri des regards indiscrets. Elle leur permettait également de disposer d'une très grande puissance et d'une résistance à toute épreuve durant un affrontement. Dans le olam hazé (la dimension des hommes), les anges dépourvus de leur shekhinah étaient totalement soumis, à l'instar des créatures terrestres, aux lois naturelles, tel que la dégénérescence du corps, la faim, la soif, etc.
Leur intime connexion avec le divin Créateur, offerte par le halo shekhinatique, accordaient aux anges une gamme étendue d'actions et de ressources. Mais l'activation de la Shekhinah soumettait également les anges à la traque du ha Ra. C'est bien connu : la lumière attire les ténèbres ! La flamme fascine le papillon de nuit, et le pousse irrésistiblement à se confronter à elle. Les êtres du ha Ra, démons, anges du mal, shedim et autres djinns, avaient tous besoins de se nourrir de lumière. Ce n'était pas le Mal qui pouvait les sustenter, mais bien les étincelles divines qui demeuraient dans chaque forme de vie, qu'elle soit terrestre ou même céleste. Pour le clan du ha Ra, la « faim » justifiait les moyens et toutes les occasions étaient bonnes pour conquérir ces sublimes fragments de lumière divine, utilisant toutes sortes de finauderies pour arriver à leurs fins !
Il n'était pas question de s'attirer la fureur des dépositaires du Mal durant cette audacieuse mission. Hors de question d'être détectable du camp adverse par le rayonnement de 4 Shekhinah angéliques ! Il était moins dommageable qu'une longue et fine rémige des ailes brunes de Satiel atterrisse aux pieds d'un habitant de Jérusalem, trahissant ainsi leur véritable origine.
La rupture du statu quo était un acte grave, lourd de conséquences. Ils le savaient et étaient pleinement conscients du risque qu'ils prenaient. Mais les ordres étaient les ordres !
Il leur fallait parcourir une distance raisonnablement éloignée de ce lieu disputé qu'est la cité 3 fois sainte avant de recouvrer leur plein potentiel.
Satiel était fébrile mais extrêmement appliqué dans la réussite de cette mission. Durant leur progression dans les zones habitées, il veillait à ce qu'aucun panache duveteux ne dépasse des lourdes pèlerines de laine qu'arboraient ses angéliques acolytes. Le visage encagé dans le creux de sa cape brune, Gabriel était préoccupé. Son attitude confiante dans le « puits aux âmes » semblait l'avoir quitté. Son regard brillant ne laissait paraître aucune angoisse, alors qu'en son cœur, un malaise était en train d'éclore, malgré son flegme routinier. Un sentiment, une intuition ou tout simplement son attachement profond pour son jeune protégé, Satiel, malmenait son imperturbabilité, de rigueur dans ce genre de mandat singulier. Gabriel examinait son néophyte angélique, cherchant la moindre faille qui pourrait justifier ses inquiétudes naissantes. Mais le comportement de Satiel était irréprochable, prudent et avisé. Il n'avait aucune raison d'être nerveux. Il durcit le regard et augmenta le rythme de ses foulées. Ils venaient d'atteindre les collines d'Al baqa'a, à environ 2 heures de marche de la vieille ville.
-Raphaël, nous sommes suffisamment éloignés, tu ne crois pas ? Inutile de perdre du temps à pied envolons-nous ! » pressa Gabriel.
-Il fait nuit, la lune est noire, demain c'est Rosh Hodesh (« la tête du nouveau mois » dans la tradition hébraïque), donc aucun mortel ne pourra nous repérer, surtout si nous volons au-dessus des nuées ! renchéri sa sœur Haniel.
-Oui vous avez raison, je pense que nous pouvons aller en altitude. Mais pas de shekhinah pour le moment ! répondit Raphaël.
- Restons groupés alors, les nuages sont épais et denses! Satiel, reste près de moi, ne me quitte pas des yeux ! lança Gabriel.
-Arrête de le couver autant, Satiel s'en sort très bien ! Pourquoi es-tu si inquiet ? Interrogea Haniel.
-Ce n'est pas pour lui que je suis soucieux, mais pour les Luwak (les tables de la loi)! rectifia Gabriel, tentant de ne pas perdre la face.
En un haussement de sourcils impérieux, l'archange ôta son vêtement laineux pour découvrir sa prodigieuse paire d'ailes noire bleuté. Il ébroua son pennage, révélant ainsi leurs pénétrants reflets outremer. Il étira les impressionnantes rémiges de son aile gauche, puis celles de son aile droite pour enfin s'élancer à la verticale dans une puissante impulsion. Sa silhouette imposante se détachait dans le clair obscur des nuages nocturnes. Raphaël et Haniel firent de même, déployant leur vertigineux plumage angélique mariant le blanc immaculé et le brillant de l'argent poli. Satiel se précipita pour ne pas être distancé par son mentor et arracha précipitamment l'étoffe qui recouvrait ses ailes fauves.
Ils gagnèrent progressivement la masse cotonneuse de ce ciel automnale. Les quelques rafales de zéphyr firent frissonner Satiel qui n'était pas accoutumé aux variations climatiques terrestres. Il avait toujours connu la douceur de l'été éternel des Shamayim (« les cieux » en hébreu), les hautes contrées du ha Tov où réside le peuple des anges. Il n'y avait là-bas que de suaves aurores et de délectables crépuscules, d'exquises journées lumineuses et autant de nuits dénuées d'obscurité, sublimés par quelques caressantes brises, chaudes et enveloppantes. C'était leur foyer, leur Eden, certes différent de celui des âmes humaines, mais tout aussi noble et enchanteur.
L'ange novice imaginait déjà son retour triomphant, les Luwak comme trophée qu'il déposerait avec fierté aux pieds de D-ieu, siégeant derrière le voile de la grande salle de louanges. Il se mit à rougir de cette orgueilleuse pensée, mais ne put se résoudre à dissoudre cette douce rêverie qui se lovait agréablement dans tout son être. Il n'y avait que les 7 archanges de l'ordre des Sarims qui étaient autorisés à franchir la séparation entre le saint des saints et la cour des chantres, profitant ainsi de la vision béatifique du visage de D-ieu. Et lui, le petit ange de la 452ème génération, qui avait eu la chance inouïe d'avoir été choisi et entraîné par l'archange Gabriel en personne, allait bientôt pouvoir atteindre la félicité suprême d'un face à face avec le Roi des rois. Satiel tressaillit d'allégresse et son vol se fit tout à coup plus folâtre, virevoltant au gré des courants ascendants. Gabriel, qui scrutait l'ange joyeux, ne manqua pas de le recadrer et de lui ordonner davantage de discipline. Celui-ci était de plus en plus gagner par des craintes qui lui paraissait irrationnelles et pourtant si tenaces. « C'est encore un gamin ! » Pensa-t-il en s'interrogeant si la présence de Satiel pour cette mission était réellement un choix opportun. Après tout, ces états de service étaient excellents mais sa maturité n'avait jamais été éprouvé sur le terrain hostile du olam hazé. Gabriel était pétri de doutes et souhaitait de toutes ses forces le prompt dénouement de cette aventure.
Haniel ne manquait pas une occasion pour saisir le bras de son frère archange, l'invitant à plus de légèreté et de détente, elle qui, depuis le début, percevait son anxiété lancinante. Elle plongea ses yeux dans ceux de son égal avec tendresse. Un trouble indéfinissable transpirait à travers les lucarnes bleues du visage de Gabriel. Elle aurait tellement souhaité comprendre ce que pressentait son frère bien-aimé, mais elle n'osa pas dire un mot afin de respecter sa pudeur.
Les messagers planaient maintenant au-dessus des épais nuages qui se densifiaient pour offrir à la surface terrienne une pluie cinglante. Ils avaient déjà parcouru une distance incroyable et se trouvaient probablement en amont d'un autre continent.
-Il est temps de rentrer chez nous! Rabotaï (« messieurs » en hébreu), Nahara (« mademoiselle » en hébreu), activez vos shekhina, je vous prie ! lança jovialement Raphaël.
Tous s'exécutèrent dans l'instant. Ils étaient tellement empressés de mettre un terme à cette escapade secrète, que leurs lèvres s'animaient déjà pour prononcer les invocations d'usages.
-Ani Gavriel vé al roshi Shekinah El (Je suis Gabriel et au-dessus de moi se tient la présence de D-ieu). psalmodia avec empressement l'archange aux ailes noires.
Les shekhinah flamboyantes s'embrasèrent les unes après les autres, révélant leur éclat unique, propre à chaque ange. C'était un peu comme leur carte d'identité, leur empreinte personnelle, l'essence même de leur individualité. Leurs lumineuses « Présences » déchiraient le voile de l'obscurité, tels 4 vibrants soleils de minuit.
Ce fut à cet instant qu'Haniel appela les Ophanim. Ces créatures, d'un genre très spécial et tenant le rôle de chars célestes, étaient des sortes de gigantesques roues entremêlées, tournant à une vitesse prodigieuse pour se mouvoir librement à travers l'éther. Les pourtours de leurs rayons étaient flanqués de multiples yeux vifs et acerbes, tels que l'avait rapporté le prophète Yekhezqel dans les écrits bibliques.
Les ophanim avaient la charge de permettre le transport des anges dans le olam hazé et les shamayim. Sans leur médiation, aucune migration n'était possible. Seule la shekhinah d'un hôte des Cieux pouvaient convoquer ces chars divins. C'est pourquoi les êtres du ha Ra ne pouvaient envahir les territoires du ha Tov, ne possédant pas de halo shekhinatique, l'indispensable laissez-passer vers les cités lumineuses des shamayim.
Le grondement sourd des roues colossales se faisait entendre au loin, tandis que les 4 partenaires battaient leurs puissantes ailes dans leur direction. Ça y est ! C'était enfin le point final de plusieurs heures d'appréhensions pour Gabriel. Ces craintes se dissipèrent enfin en apercevant distinctement les rayons du premier ophanim, fendant l'air dans un vrombissement assourdissant.
Un murmure dans les alizés...Un battement d'ailes caractéristiques... « Non, impossible ! » Gabriel plissa les yeux et continua sa course. « Dans ce vacarme étourdissant, difficile de distinguer la moindre fluctuation sonore », se rassura-t-il silencieusement.
Un murmure dans les alizés...Un battement d'ailes caractéristiques...encore !
L'archange fit volte-face et sonda les profondeurs de la nuit. Un bourdonnement persistant se propageait depuis le sombre espace lointain.
Des mouvements diffus semblaient venir de partout tandis que les bruissements étrangers s'intensifiaient de plus belle.
C'était donc ça qu'il avait senti depuis leur départ de l'esplanade...des vagues glaciales, des frémissements hostiles, des émanations malsaines.
Gabriel se figea, adoptant une attitude de défiance, et dans un sursaut se mit à crier :
« LE CLAN DU HA RA EST ICI !»
