Est-ce que le banquet s'était bien passé ?
Oui. Oui, selon les standards asgardiens.
Mais Loki n'en trouvait pas pour autant le sommeil. L'aube allait se lever sur le palais, et son corps pâle, trempé de sueur, de marques d'ecchymoses, et de morsures roulait entre les draps verts. Les fourrures avait été rejetées au pied du lit longtemps auparavant. Il étouffait, son corps bouillait d'une énergie mal contenue pendant que son esprit partait en vadrouille.
Il ne cessait de re-penser à la soirée.
Le banquet s'était bien passé. Mieux que prévu, sans aucun doute.
Les humains s'étaient révélés d'agréables hôtes, si l'on exceptait le taciturne Khan. Le fait qu'il ait du supporter ( ou bien était-ce l'inverse ?) Loki en voisin de table n'avait pas allégé son humeur. Agacé autant par le mutisme de son voisin que par les oeillades complices de Fandral, Loki s'était fait un devoir de transformer les mets et liquides en divers être animés, le temps qu'ils aillent de la fourchette ou de la coupe aux lèvres de Khan. Ignorer superbement les regards noirs que l'humain lui envoyait et faire semblant de converser avec son autre voisin sans s'intéresser à lui avait demandé tout le talent de comédien du dieu.
Loki sortit du lit, nu comme au premier jour et s'étira lentement, les yeux regardant loin à l'horizon. Au-delà de sa fenêtre ouverte, s'étendait le glorieux royaume d'Asgard dans toute sa splendeur, dont la couleur dorée piquait les yeux sous l'éclat du soleil. Il y avait de quoi être fier d'en être le prince.
Mais quelque part dans l'une de ces tours qui lévitaient dans les airs, dormait ou se réveillaient le groupe d'humains.
Une maigre consolation seraient qu'ils s'éveillent avec la gueule de bois, un mal de crâne carabiné et un estomac révulsé : les banquets d'Asgard n'étaient pas pour les amateurs, et Loki s'opposait à leur intrusion. Il n'avait aucun argument logique et raisonnable, rien qu'il puisse exposer devant le père de toute chose ( Thor l'écouterait, avec ou sans argument ) mais...son instinct repoussait les nouveaux venus, et tout particulièrement ce Khan. Il n'arrêtait pas de le revoir, de visualiser à nouveau les scènes de la veille...
Un banquet à Asgard avait deux manières de se terminer : par une orgie ou par les armes. Dans les deux cas de la nourriture et des corps jonchaient le sol de la grande salle, tandis que le couple royal allait se coucher tôt et que Loki levait les yeux au ciel, en opposition avec Thor et ses trois compères qui jetaient à corps perdu dans... quoi qu'il se passe.
Ce soir, c'était l'option combat qui avait été choisie.
Comment est-ce que cela avait dégénéré, Loki n'en était pas sûr. Sans doute par Sif, qui avait du vouloir prouver sa valeur face à un humain. A un moment donné pourtant, on avait écarté tables et victuailles pour laisser un grand espace libre, au centre duquel Thor et Khan se faisaient face.
Thor, par fairplay autant que par orgueil avait refusé d'utiliser Mjollnir et lui avait laissé le choix des armes. Mais même ainsi, la balance penchant largement en faveur du dieu.
Combat à mains nues.
Si Thor était déjà plus grand que l'humain, Khan était en outre aussi fin et élancé que Thor était massif et musclé. Cela ne voulait rien dire, en théorique; la silhouette de Khan était le miroir de celle de Loki et ce dernier pouvait tenir tête ) son frère – non pas le vaincre, pas sans magie -. Mais les deux frères étaient des dieux. Thor pesait bien 200 kgs de plus que Khan, il pouvait soulever 300 tonnes et encaisser beaucoup plus qu'un humain. Le rapport de forces n'était tout simplement pas égal.
Alors l'assemblée toute entière s'était retournée sur son banc et s'était préparée pour ne pas louper une miette du massacre à venir. Loki avait eu un pincement au coeur, une étincelle de pitié pour l'homme. Ce qui brillait dans les yeux de ses compagnons, c'était la joie mauvaise de voir la victoire de la force brute, le triomphe du guerrier sur le monde conquis. Habituellement, c'était lui qui subissait ce genre de regard.
« -Loki ? »
Le regard bleu et clair de Thor chercha le sien et le brun acquiesça à la demande implicite. Il se glissa hors de son siège pour venir se positionner entre les deux hommes, séparés par la seule distance de ses deux bras écartés.
Ils se fixaient droits dans les yeux, sans aménité, sans haine, ni rage, prunelles d'un bleu intense qui se défiaient en silence.
Dans les yeux de Khan, on ne pouvait lire qu'un calme serein, absolu, dont la certitude faisait penser à un ciel bleu d'été, trop éblouissant pour être observé.
Il y avait un sourire sur les lèvres de Thor, excité par l'approche d'un combat, aussi symbolique et amical soit-il : le sang se précipitait dans ses veines, et ses yeux brillaient d'une joie presque enfantine, pure.
« -Je vous arbitre. Selon le choix de notre invité, Khan, combat à main nues. Pas de mise à mort. On s'arrête soit au premier sang, soit au premier abandon. Ou quand je le décide, » ajouta Loki, presque sur un coup de tête.
Ce n'était habituellement pas au programme, mais son instinct lui dictait qu'aucun des deux lascars n'était du genre à s'en aller comme si de rien n'était après s'être fait humilié sous les siens de ses compagnons. Il ne laisserait rien arriver à Thor. Celui-ci fronçait d'ailleurs les sourcils, et il insista :
« -Clair ?
-Loki ! »
Thor grogna, exaspéré, mais les yeux verts ne cillèrent ni ne le lâchèrent, alors que Loki répétait du même ton calme, qui n'était aucunement entaché par l'ivresse :
« -Clair ?
-Oui. »
Khan se contenta d'un simple signe de tête et Loki recula de quelques pas, leur faisant signe de commencer:
« -Dans ce cas...Pour Asgard ! »
La formule rituelle résonna dans les airs et le combat commença.
Thor chargea le premier, évidemment. L'attaque était frontale, l'esquive évidente, du moins aux yeux de Loki. Et à ceux de Khan. Chaque coup de poing porté par Thor trouvait les avant-bras de l'humain sur sa trajectoire, chaque coup de pied était évité d'un gracieux mouvement de danseur.
« -On dirait toi, » souffla Sif.
Elle et sa parole semblèrent sorties de nulle part pour se matérialiser aux côtés de Loki. Il ne lui rétorqua rien, même pas qu'elle n'avait rien à faire près de l'arbitre. C'était vrai.
Loki avait une façon particulière de se battre, sur une chorégraphie qui semblait connue de lui seul et avec une grâce sans pareille parmi les asgardiens, étrangère même à la guerrière elle-même. Pas à Khan.
Puis l'impensable.
Khan, pour esquiver une attaque, s'était laissé tombé au sol sur son coude. Ses jambes fauchèrent le dieu, qui s'écroula au sol dans un bruit sourd. Le coeur de Loki cogna dans sa poitrine, voulant se ruer près de son frère, mais ses jambes restèrent ancrées dans le sol. Thor se releva seul, d'une roulade et d'un grognement.
« -Joli. »
Combien de temps avaient-ils échangés parades et coups ? Loki avait perdu la notion du temps, jusqu'à ce qu'il croise le regard de Khan, si bleu qu'il aurait pu le confondre avec celui de son frère.
C'était un pur hasard. Repoussé par le dieu, le brun venait de déraper près du prince. Un genou au sol, Khan relevait lentement la tête et ses yeux croisèrent ceux de Loki. Ses cheveux ombrageaient son visage, du sang coulait de sa lèvre, il était beau. Terrible.
Un frisson lui parcourut l'échine, tandis qu'une peur et un désir primaire lui prenaient l'estomac.
Loki tourna vivement la tête vers son père, pour y rencontrer un sentiment semblable au sien. La surprise. Odin tout-puissant, père de tous, était surpris, et ses poings étaient crispés sur les accoudoirs de son trône, comme s'il luttait contre lui même, luttait pour ne pas intervenir. Loki comprenait ce sentiment. Il devait faire appel à toute sa maîtrise de soi pour ne pas séparer les deux combattants d'un sortilège. Thor ne le lui pardonnerait pas.
Le coup cueillit Thor en plein plexus solaire, le faisant chanceler, reculer. Loki n'avait pas besoin de de s'infiltrer dans l'esprit de son frère pour voir les étoiles qu'il voyait, sentir la douleur qui lui vrillait le crâne, ou bien entendre le cri de joie de l'humaine qui était venue avec l'équipée. Ca, ou le cri inarticulé, télépathique, de Loki pour son frère, mais quelque chose le motiva et Thor reprit du poil de la bête, attrapa Khan par la taille dans un grondement de tonnerre, le souleva du sol et l'y enfonça.
L'humain se relevait lentement au milieu des gravats et de son empreinte dans le sol, pendant que Thor lui tendait une poigne qu'il ignora, sous les vivats des asgardiens.
Les jointures de Thor étaient abîmées comme s'il avait cogné la pierre des heures durant. Un seul coup donné par Thor aurait fracassé le crâne d'un humain, brisé les os des bras. Non, ils n'étaient pas de simples humains.
Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ?
Loki sortit des souvenirs de la veille qui affluaient sous son mal crâne, et réalisa brusquement que personne ne s'était interrogé sur l'offre proposée; elle avait été refusée avant même d'être énoncée. Imprudence grave.
Loki s'immobilisa, le corps tendu comme la corde d'un arc de guerre; il matérialisa ses vêtements habituels et sortit en trombe de ses appartements.
Il se téléporta juste devant la porte des appartements accordés aux humains et toqua impatiemment – toquer: voilà un acte auquel le prince n'était pas accoutumé et auquel il ne se pliait qu'avec agacement. Crainte aussi, tant qu'il ne savait pas ce pourquoi ils étaient là, au juste.
La porte finit par s'entrouvrir et le visage émacié de Khan par s'y encadrer. Ses traits étaient frais et dispos, l'humain avait meilleure mine que lui et une sorte de jalousie saisit la poitrine du dieu; il ne pouvait pas se permettre d'être inférieur à cet homme.
Loki fit un pas en avant pour s'inviter à l'intérieur, mais son pied heurta la porte, retenu par l'humain. Il esquissa une grimace exaspérée – quelle gaminerie – et leva les yeux vers l'humain qui, de toute sa taille lui cachait l'intérieur de la pièce. Quoi qu'il s'y passe, il n'était pas le bienvenu – une attitude peu avisée face au dieu du chaos qui aurait pu être renommé dieu de la curiosité et du soupçon.
« -Vos appartements ne sont pas dans cette aile. »
Loki ignora la répartie pour sourire, affable.
« -Vous avez tout ce qu'il vous faut ?
-Vous semblez ignorer ce qu'est le café, mais nous survivrons. »
Loki eut un instant de blanc, d'incertitude. En effet, ils ignoraient ce qu'était le café,
Regard glisse sur lui le détaille : pantalon mal boutonné ?
Mais l'un des avantages de la magie était de pouvoir sortir à tout moment impeccablement habillé; son bouton ne pouvait pas être mal boutonné, car il ne l'avait pas, stricto sensu, boutonné. Sur ce point donc, Loki était confiant, mais cela ne l'empêchait pas de
« -Quelle était votre offre ?
-Plaît-il ?
-Quelle était l'offre que vous veniez faire ? Vous n'avez pas fait tout ce chemin, cet ...incroyable voyage, pour rien. »
Le regard de Khan se durcit derrière l'étroit sourire dessiné par ses lèvres fines et crispées.
« -C'est trop tard, vous avez entendu votre père.
-Je...
-Vous, rien. Le temps que vous preniez le pouvoir, mon cher prince, nous serons morts, nous ne sommes que des mortels, des humains, rappelez-vous.
-Ce n'est pas ce que j'ai vu la nuit dernière. Votre offre ?
-Nous devons organiser notre départ, si vous voulez bien m'excuser... »
Loki resta immobile face à la porte ouvragée. Enragé, il pivota sur ses talons, jusqu'à saisir au collet le garde le plus proche.
« -Je veux tous les gardes sur le pied de guerre. Pas de jeux, de boisson, de femmes, rien. Et je relève toutes les permissions en cours, je veux tout le monde en état d'alerte.
-Mon prince...
-Oui ? »
Loki s'arrêta à quelques centimètres du garde, qui se raidit sous son regard.
« -Je suis capitaine de la garde, et ce sont mes ordres. Je veux un doublement de la garde dans cette aille, et qu'il y ait toujours quelqu'un qui ait les humains en vue.
-Mais, Odin... »
Le regard de Loki sembla le transpercer de part en part, puisqu'il baissa le regard. Loki le relâcha pour s'en aller à grands pas, certain d'être obéit: il effrayait plus ses hommes qu'Odin lui-même.
–
-C'était ? interrogea Ava, la tête renversé en arrière sur l'un des inconfortables sièges d'Asgard. Khan effleura sa crinière en passant derrière elle.
-Le prince. Le cadet.
-Le bâtard, quoi, trancha paresseusement Ava, les yeux mi-clos sous la caresse.
-Ava... » lui reprocha doucement Khan, un sourcil levé et sa main immobile dans la masse de sa chevelure. L'autre homme se retourna sur son siège, appuyant ses avant-bras sur le dossier pour les regarder:
« -Arrêtez, vous savez très bien que génétiquement, il ne peut pas être le fils du couple royal comme la brute blonde.
-Ce qui est certain, c'est que ce n'est pas d'eux qu'il a reçu son intelligence. » Khan se laissa tomber avec élégance dans le fauteuil le plus proche avant de continuer : « -Il voulait savoir qu'elle était notre offre. »
Un sifflement amusé se propagea dans la pièce, alors que les humains souriaient, moqueurs.
« -Où en sommes-nous, d'ailleurs ?
-Ton problème Khan, c'est ton impatience, » répliqua d'un ton docte le quatrième humain, assis à une table un peu à l'écart, sans même se détourner de son plan de travail.
