C'est une pièce sombre. Un rayon de lumière ténu entre par une fente dans le volet. Il éclaire par intermittence les pages d'un livre ouvert, dont il éclaire quelques phrases.

C'est un journal intime tombé au sol.

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jeudi

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Aujourd'hui était une merveilleuse journée. Ce matin il a fait beau et un ciel limpide et WuFei nous a téléphoné aux alentours de onze heures. Il est en Chine pour un « voyage culturel », ou un truc comme ça. J'en ai profité pour le harceler un peu, mais au téléphone ce n'est pas pareil. Heero lui a parlé pendant une heure, c'est dire si Heero et Wu peuvent être bavards quand ils le veulent !

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Ce matin aussi, Heero m'a apporté le petit-déjeuner au lit. Comme dans les films : croissants chauds, lait et miel... Nous avons mangé ensemble puis, jusqu'en début d'après-midi nous avons joué à un cache-cache au ralenti, qui consiste à s'enfoncer le plus lentement possible sous le drap jusqu'à ce que l'autre suive. C'est un jeu calme et apaisé à travers les collines et les ravins et les cicatrices, les recoins humides et chauds de son corps et du mien. Il faut fermer les yeux. C'est là qu'on voit que chaque partie du corps, que ce soit la dureté de l'os, la palpitation d'un muscle, la douceur de la peau et des lèvres, tout peut exprimer l'amour.

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Heero s'adoucit dans le sommeil. Ses muscles se détendent et il s'étale, il prend de la place, il murmure alors que je le caresse comme on caresserait un marbre grec chaud et vibrant. Il me regarde quand je l'embrasse, quand nous sommes seuls il me regarde toujours, même quand il est entouré des plus beaux hommes. Son regard se pose sur moi comme une nappe d'eau glacée et brûlante à la fois. Après tant d'année, il me rend encore timide et, avec lui, je suis un enfant qu'il élève invariablement au statut d'homme par une admiration discrète.

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D'ailleurs, je sais qu'il lit ce journal dès qu'il peut le dénicher. Je le cache toujours, mais je sais qu'il est lu. Il ne m'en parle jamais, je ne lui en parle pas. Contrairement à une idée répandue, le non-dit dans un couple est vital : les secrets qui planent sur les cœurs et les inquiètent, les mystères d'un homme pour un autre créent la magie. Je ne connais pas Heero, mais c'est moi qui dans le brouillard peut le percer à jour. Et il ne me parle pas du journal.

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Les yeux du Japon restent toujours ouverts. L'éclat qui y luit parfois trahit notre passé : mort, tortures, souffrances physiques et psychologiques, la guerre.

Un jour encore, alors que nous somnolions, c'était en fin d'après-midi, il m'a saisi dans une pose mortelle qu'il a stoppée à la dernière seconde. Il ne m'a relâché qu'au bout de plusieurs minutes sans que j'aie paniqué. Je sais obscurément qu'Heero, par cette répétition des gestes qui formaient jadis notre quotidien, crée la matière même du lien qui nous unit. Heero mime la mort au milieu de l'amour, et l'amour s'en nourrit.

Ces liens sont indestructibles, surtout pour ceux qui tuent. L'amour entre soldats, je l'ai vu souvent dans les bases d'Oz, des soldats tombé irrémédiablement amoureux de prisonniers : c'est la plus belle chose du monde.

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Pour Heero et moi, je n'oublie pas que notre première fois fut une balle.

Et au moment de tirer, il m'aimait déjà.

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dimanche (14h30)

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Le voyage d'Heero s'éternise et la maison me parait trop vide. C'était pareil en mission: nous ne nous voyions pas pendant des semaines et parfois des mois.

Mais je n'étais pas inquiet.

J'ai cette désagréable impression qu'on a appuyé, quelque part, sur un interrupteur et que les jours s'accélèrent et se rallongent tout à la fois. Je perds mon temps et je me disperse : les heures s'étirent alors que les semaines se passent en silences et en attente.

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(17h)

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Heero, l'ancien soldat qui ne se rend pas compte qu'il manque et que quand il arrive je feins l'indifférence, et que je me force à ne pas le suivre comme son ombre.

Je veille à ce qu'il se sente chez nous ici et qu'il s'y installe vraiment, alors qu'il ne laisse rien derrière lui, léger et propre, ramassant à chaque fois ses affaires au moment de partir, même si j'essaye toujours de lui chiper quelque chose. Partout où il va, il semble être provisoirement. J'ignore où est son vrai foyer. Jj'ignore s'il en a besoin.

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Il fait partie de ceux qui, une fois partis, semblent ne jamais avoir été là.

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Parfois, je songe qu'il me rend visite comme on rendrait visite à une base ennemie, tant il est discret. Ne serait-ce ce parfum léger dans l'air que je ne peux pas définir, un parfum discret et, selon Trowa, plutôt érotique. Ainsi je reste parfois jusqu'à deux nuits à dormir dans la pièce qu'il a occupée. J'ai l'éphémère illusion qu'il est encore là. J'ai, en arrière-plan, l'espoir qu'il ne partira plus.

Une fois, il m'a surpris alors que je m'étais endormi dans son bureau.

Il m'a porté comme un enfant dans cette grande chambre qui est la nôtre et que j'évite quand je suis seul, il s'est collé à moi et nous nous sommes endormis, moi nu contre lui, et il me communiquait sa chaleur.

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Deux jours plus tard il était appelé à des affaires urgentes, et moi rappelé à un vide grandissant, parce que quoique je fasse, Heero ne s'imprime pas sur mon corps : il le possède comme une fièvre puis il le quitte. Je suis un malade condamné à le rester, qui attend le prochain pic de fièvre, la prochaine folie comateuse pour oublier son triste état.

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Alors parfois je lui en veux, je m'imagine qu'il s'est arrangé pour ne jamais avoir à rester sans rien faire, pour pouvoir demeurer dans le cadre sécurisant d'une enfance hypertrophiée, allongée de manière monstrueuse. Pour éviter de partager l'absence de sens qui me ronge, et qu'il ne sait pas combattre.

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Il est parti deux jours après, et je n'ai pas pu me résoudre à dormir dans la grande chambre. Il n'était pas là, il n'y avait jamais été. Il n'avait laissé aucune trace. J'étais seul, comme si je l'avais toujours été.

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mardi 21 mai

Aujourd'hui, comme je le pensais, journée crevante mais journée géniale.

Nous avons dîné au Centre et Quatre était déjà sur place. Il avait l'air fatigué : forcément, il organise tout à la dernière minute et les délégations se sont succédé toute la matinée, sans compter les problèmes de retard à l'aéroport et les réservations d'hôtel foireuses.

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Cet aprem, Heero est arrivé. Je crois que c'est la première fois qu'il arrive en retard de sa vie, et c'était peut-être l'évènement le plus important depuis la fin du conflit. J'ai rien remarqué, forcément, je dormais. Malgré sa gêne (je suis étonné qu'il ne se soit pas fait hara-kiri), il a été éloquent et il a fait grand-effet, mais je dormais toujours.

C'est lui qui m'a réveillé alors que la salle se vidait. Je crois que me voir baver dans mon sommeil a beaucoup fait rire, mais j'ai eu le mérite de ne pas ronfler. Et lui, il s'en fichait. Il avait tellement parlé qu'il n'a pas prononcé un mot de toute la soirée. Je crois aussi que le dîner l'a rendu un peu malade, mais je n'ai rien pu lui faire avaler.

Demain, d'après Quatre (qui va passer la soirée avec Trowa et qui est tellement euphorique que c'en est insupportable), nous recevrons la famille Peacecraft et la sienne. Petit nuage de dernière minute: son père n'a pas digéré qu'on lui ait refusé l'attribution du nouveau programme de désarmement, et je crois qu'une dispute de famille plane dans l'air. Et quand Quatre est en colère...

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Je crois que je vais écrire la suite plus tard, j'entends du bruit dehors. C'est de l'eau. C'est Heero qui se baigne dans le lac.

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mercredi 22 mai

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Aujourd'hui, Réléna a été assassinée.

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