Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire!
CHAPITRE II
Ce qui aurait dû être un très bon week-end se révèle un cauchemar.
L'incident de « la boule de neige » m'a poursuivi toute la journée. Non seulement Fujisaki a un œil au beurre noir, mais en plus son téléphone est cassé. Et je ne préfère pas mentionner son humeur exécrable. Nous l'avons regardé partir et j'ai dû expliquer succinctement l'incident de la salle de bains.
« Incident »… voilà un mot qui revient souvent. Tant qu'il ne revient pas trop…
Comme Sakano l'a promis nous nous produisons dans un café. Tout ça me rappelle nos débuts mais retrouver une salle intime a aussi son charme et nous permet un peu plus de liberté.
Durant tout le concert, je sens bien le regard insistant de Fujisaki. Voilà qu'il a deux choses à me reprocher à présent.
Alors que nous regagnons notre chambre et que Shuichi s'éclipse, j'entends le petit crochet de la porte principale dans mon dos.
« Vous pensez bien que j'attends des excuses, monsieur Nakano. »
Je me retourne vivement. Fujisaki ne me fait pas peur. Adolescent, il m'est arrivé de me battre contre des gars plus grands et plus forts que moi et la silhouette du garçon en face de moi n'est pas impressionnante. Ce qui n'est pourtant pas le cas de son regard et de son ton.
Un Seguchi, quoi.
« Je suis navré pour hier soir. Je n'aurais pas dû rester aussi longtemps dans la salle de bains. Si ce qui te gêne c'est que… je t'ai vu nu, je tiens à te rassurer : j'en ai vu d'autres avant toi. »
Là, je passe pour un pervers.
« Je veux dire, je joue au football et les vestiaires, enfin, tu vois ?
- D'un œil, mais je vois, réplique-t-il sèchement.
- Je comprends que tu aies été gêné, je suis désolé. Ça ne se reproduira pas. J'ai… j'ai juste été étonné de te trouver sous la douche. J'étais dans mes pensées et le temps que je réalise tu m'as envoyé le savon. Joli coup d'ailleurs. Tu joues au tennis ? »
Devant sa mine renfrognée, je vois bien que ma question paraît idiote. Pourquoi ai-je parlé de tennis ?
« Pour la boule de neige, c'était aussi un incident.
- Ça revient souvent chez vous « incident. »
Ah, il l'a remarqué lui aussi.
« Tiens, je… je t'ai racheté un téléphone », dis-je en sortant un paquet de mon sac à dos.
Il avance vers moi et m'arrache presque le paquet des mains.
« Excuse-moi encore. Peut-être voulais-tu rentrer à Tokyo pour… voir ta copine.
- Ma copine ? Quelle copine ?
- Tu sais, la petite toute menue qui vient te voir parfois.
- Parce que vous m'espionnez en plus ?
- Bien sûr que non mais… on ne peut pas dire qu'elle est discrète.
- Parce que votre ami à cheveux roses est discret, lui ?
- Écoute, oublie ce que j'ai dit. Excuse-moi encore pour hier soir, pour l'oeil et pour ta vie privée. »
Pourvu qu'on en reste là parce que pire que ça je ne peux pas faire.
« J'espère juste que tout ça ne se reproduira plus », conclut-il en claquant (et verrouillant) la porte de la salle de bains.
Je m'en suis sorti vivant – pour le moment.
Pendant qu'il se douche, je déverrouille la porte de notre chambre et sors profiter de notre dernière soirée à Sapporo.
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Dans l'avion, pas de chance pour Fujisaki (ou pour moi) mais nous sommes à côté. Il ne desserre pas les lèvres la première heure de vol. Il écoute son MP3 et regarde par le hublot.
Ce n'est que lorsque l'hôtesse passe que j'ai une idée.
Je me lève un peu brusquement et court derrière elle acheter… un muffin au chocolat ! Si ça ce n'est pas un signe pour enterrer la hache de guerre, qu'est-ce donc ? Car si Fujisaki devait céder à un péché mortel, il s'agirait sans aucun doute de la gourmandise. Il a une capacité déconcertante à engloutir des aliments sucrés sans prendre un gramme.
Je reviens vainqueur avec mon trophée et pose le gâteau sur sa petite tablette.
Il me regarde, suspicieux, puis éteint sa musique et enlève ses écouteurs.
« Je te propose la paix.
- Pourquoi ? Nous étions en guerre ?
- Non mais… laisse-moi m'amender des mes bêtises. »
Il me remercie un peu sèchement et avec un sourire non dissimulé il croque dans le gâteau.
Je me rassois satisfait, savourant ma victoire, et me dis que je suis le meilleur. Comment n'en ai-je pas eu l'idée plus tôt ?
J'attends quelques secondes pour me tourner vers lui et entamer une discussion normale mais ce que je vois me fait perdre le sourire.
Fujisaki a la main serrée sur l'accoudoir de son fauteuil, le visage rouge et la bouche ouverte.
Pourquoi me regarde-t-il furibond ?
« As… sas… sin… », dit-il péniblement.
Il hoquette difficilement et avant que je fasse quoi que ce soit, K, qui est bien plus rapide que moi, me saisit par le col et m'éjecte de ma place. Il relève Fujisaki, se met derrière lui et lui fait cracher ce qui l'étouffait.
Après qu'il ait repris son souffle, Fujisaki se rassoit et boit silencieusement l'eau apportée par notre manager.
« Un bout de plastique ! s'exclame celui-ci en exhibant le coupable. Ah, ah ! On dirait que tu essaies de tuer notre petit Fujisaki », plaisante-t-il.
Je ne trouve rien à dire. Je préfère passer le reste du vol à écouter de la musique et languir qu'on atterrisse pour que ce week-end infernal prenne fin.
XXXXXXXXXX
Si je devais tirer un bilan de ce séjour à Sapporo… Non, je vais éviter de le faire. Car, entre un téléphone neuf, un œil poché et un quasi trépas par asphyxie, la balance est vite faite et la conclusion la plus évidente serait que, à l'avenir, je me tienne éloigné de monsieur Nakano.
J'avoue, je n'aurais pas dû le traiter « d'assassin » dans l'avion, puisque ce n'est pas lui qui a placé ce morceau de plastique dans le muffin au chocolat qu'il m'a offert. J'adore les muffins, en plus. La fatalité a voulu qu'il y ait ce corps étranger à l'intérieur et que j'aie manqué m'étrangler avec. Heureusement que monsieur K était là ; je suppose qu'il a suivi un entraînement spécial aux États-Unis et qu'il sait faire face à tout un tas de situations d'urgence parce que s'il avait fallu compter sur Nakano, je serais sans doute mort à l'heure qu'il est.
Quoi qu'il en soit, nous sommes à présent de retour à Tokyo, et parés à affronter une nouvelle journée de travail dans la joie et la bonne humeur ! Ceci, du moins, est le credo de monsieur Shindo. En ce qui me concerne, un travail, quel qu'il soit, est une affaire importante qu'il convient de traiter avec le sérieux professionnel requis, quel que puisse être notre état d'esprit.
Je suis seul dans le studio pour l'instant, les autres arrivant toujours un peu après moi. J'aime profiter de ces instants de calme avant que ne reprenne la routine habituelle et bien rôdée qu'est la nôtre, ponctuée d'éclats de monsieur Shindo et de crises de monsieur Sakano. Comme tous les lundis, K va nous faire part du planning pour la semaine – et comme à chaque fois nous prierons les Kamis afin qu'il n'y ait pas au programme de prestation trop loufoque – et là je reste poli !
À quoi allons-nous avoir droit, cette fois ? Émission de cuisine, de télé-réalité ? Cet homme se prétend manager, pourquoi refuse-t-il alors de nous considérer comme de véritables musiciens ?
La porte s'ouvre et c'est monsieur Nakano qui entre. Prudemment, en jetant un coup d'œil circulaire sur la pièce. Il sait pourtant qu'il n'y a que moi à cette heure. Il referme la porte en la retenant pour qu'elle ne claque pas et dépose son sac et ses affaires sur une chaise.
« Bonjour, Fujisaki, me salue-t-il.
- Bonjour, monsieur Nakano.
- Tu… Est-ce que ça va ? Ton œil, je veux dire… »
Il est très visiblement nerveux et je réalise soudain qu'il boite légèrement de la jambe gauche.
« Oui, ça va, dis-je, oublieux de ma paupière tuméfiée et violette. Mais… Il vous est arrivé quelque chose, à vous aussi ?
- Oh… un petit accrochage à moto, en revenant hier soir de chez mon frère. J'ai eu de la chance, je m'en tire avec quelques bleus mais ma bécane est chez le garagiste. »
Je constate en effet que le blouson qu'il vient de suspendre au dossier de la chaise n'est pas le cuir de motard qu'il porte habituellement. Hormis cela, il n'a pas l'air particulièrement affecté par ce qui lui est arrivé. Certes, il ne porte pas non plus de traces indicatrices d'un violent accrochage, mais tout de même…
« Et votre jambe ? m'enquiers-je en désignant le membre en question, ça va ?
- Oui. J'ai le genou un peu raide, mais rien de grave. Ne t'en fais pas, les futures prestations de Bad Luck ne souffriront pas de cette gamelle. »
Pourquoi dit-il cela ? Je décèle un arrière-goût d'ironie dans ces paroles. Mais pour qui me prend-il ?
« Je ne disais pas ça pour ça ! » protesté-je vivement, indigné, mais avant que la discussion n'aille plus loin, la porte s'ouvre à nouveau et monsieur Shindo fait son entrée, suivi de près par messieurs K et Sakano, lequel manque défaillir en apprenant l'accident survenu à notre guitariste. Une fois son émotion – et celle de monsieur Shindo – retombée, notre manager nous donne le programme de la semaine – nous n'échapperons pas, hélas, à un énième jeu télévisé que je pressens inepte – puis c'est le début de la répétition.
Nous travaillons en ce moment sur notre prochain single, une chanson très rapide et énergique appelée Storm. Avant que nous ne partions pour Sapporo, j'avais pris le soin de graver ma partie afin de travailler chez moi sur les arrangements. Pendant que monsieur Shindo s'échauffe la voix, j'introduis le CD dans le lecteur du PC auquel est raccordé mon synthétiseur et là… c'est le drame.
Les Kamis savent que je fais toujours attention à ce genre de choses mais ce matin, quand j'ai glissé le CD dans mon sac… je me suis trompé. J'ai pris avec moi un autre CD dont le contenu n'a rien à voir avec Storm. La version enregistrée sur le PC est bien trop incomplète pour que nous puissions travailler dessus aujourd'hui. En un mot comme en cent, je viens de me rendre coupable d'une faute professionnelle – la première de ma carrière. Je reste planté derrière mon instrument, incapable de faire un geste, avec l'atroce conscience d'être le responsable, aujourd'hui, d'un nouveau contretemps dans la répétition.
« Hé bien ? Qu'est-ce qu'il t'arrive, Fujisaki ? me questionne monsieur K. Tu en fais, une tête ! »
Je prends une profonde inspiration. J'ai fauté mais je compte bien assumer.
« J'ai… Je me suis trompé de CD, ce n'est pas celui de Storm que j'ai pris ce matin. Je suis désolé ! Je vais immédiatement le chercher chez moi ! » déclaré-je en me précipitant sur mon manteau. Je vois bien qu'ils me regardent tous d'un drôle d'air, comme s'ils avaient du mal à croire que j'aie pu faire pareille erreur. J'ai moi-même du mal à y croire – mais je commence en revanche à croire à la loi des séries et si je relie ceci à tout ce qui s'est passé à Sapporo… il y a une certaine continuité. Continuité dont je ne veux surtout pas !
« Je t'aurais bien accompagné en voiture mais j'ai un rendez-vous avec Seguchi dans dix minutes, dit notre manager avec flegme.
- Pareil pour moi ! renchérit monsieur Sakano avec beaucoup moins de flegme et quelque chose dans la voix qui ressemble déjà plus à de la panique. Il faut pourtant que cette composition soit prête pour…
- Moi je vais t'accompagner », l'interrompt monsieur Nakano. Lui ? Mais je croyais qu'il n'avait plus de moto ? Je n'ai pas besoin qu'il me tienne la main dans le métro, merci.
« Mais Hiro, ta moto… commence monsieur Shindo.
- K n'a qu'à me donner les clefs de la camionnette des Bad Luck et c'est tout bon, assure notre guitariste.
- Mais Hiro ! Tu n'as pas le permis ! »
À ces mots, je sens mon sang se figer dans mes veines. C'est une plaisanterie ? K n'acceptera jamais de…
« C'est une excellente idée, Hiro ! » déclare celui-ci avec enthousiasme en pêchant dans l'une de ses poches un trousseau de clefs orné d'une médaille à l'effigie de Kumagorô qu'il lance à monsieur Nakano. « Voilà, la camionnette est garée dans le parking du troisième niveau. Faites vite, pendant ce temps Sakano et moi allons chez le boss. Allez, Fujisaki, remue-toi ! »
Ce n'est pas possible ! Ces derniers jours, chaque fois que je me retrouve en compagnie de Nakano il m'arrive quelque chose de désagréable, que va-t-il se passer alors que, cette fois, nous serons de plus dans l'illégalité la plus totale ? Mes jambes me font soudain l'impression d'être devenues en plomb.
« On va faire vite ! lance monsieur Nakano de la porte. Viens, Fujisaki ! »
Une fois dans le véhicule, je me mure dans un silence hostile. C'est bien entendu très gentil de la part de Nakano d'avoir proposé de m'accompagner mais… je pressens un drame. Enfin, peut-être pas quelque chose d'aussi grave, mais des ennuis nous attendent à l'horizon, j'en ai l'intime conviction. Mon collègue ne semble pas prendre ombrage de ma réserve et met l'autoradio en marche, n'abandonnant sa désinvolture que pour me demander des indications sur le chemin à suivre. Nous arrivons rapidement chez moi et il reste à m'attendre au volant de la camionnette pendant que je file chercher ce maudit CD. Moins de vingt-cinq minutes plus tard nous sommes en route vers N-G Productions et le sombre présage d'une catastrophe imminente se dissipe quelque peu. Le trafic est fluide le long des rues et mon chauffeur conduit avec application, soucieux de ne rien faire susceptible d'attirer l'attention d'un gardien de la paix de passage.
« Merci beaucoup, monsieur Nakano, dis-je enfin, serrant entre mes mains le précieux étui en carton. Grâce à vous la répétition ne va pas prendre trop de retard.
- C'est que je suis un garçon plein de ressources, me répond-il avec un sourire éclatant. Et tu avais l'air tellement catastrophé…
- Je… je voudrais m'excuser pour l'autre jour, dans l'avion. Je… je vous ai traité d'assassin mais je sais bien que vous ne pouviez pas deviner qu'il y aurait un morceau de plastique à l'intérieur du gâteau.
- Je reconnais qu'à cause de moi tu as sacrément trinqué, dit-il en effleurant presque ma pommette droite d'un geste étrangement doux. J'avais peur que tu ne m'en veuilles terriblement. J'étais à deux doigts de penser que je te portais la poisse, tu sais ?
- Est-ce pour cela que le groupe s'appelle Bad Luck ? demandé-je, considérablement détendu en voyant que le véhicule s'engage dans le boulevard au bout duquel se dresse la tour des locaux de N-G, fière et imposante. Parce que vous avez la poisse chevillée au corps, monsieur Shindo et vous ? »
Il se met à rire, mais alors qu'il ouvre la bouche pour répondre, une voiture se porte à notre hauteur et un poing glacé se referme brutalement sur mon cœur : une voiture de police ! Son conducteur nous fait signe de nous rabattre le long du trottoir et, tandis que monsieur Nakano obtempère docilement, je fulmine en silence ; évidemment, c'était trop beau !
« Bonjour, messieurs. Contrôle de routine. Veuillez me donner vos papiers et ceux du véhicule, s'il vous plaît. »
À suivre…
