Durant un instant, rien de se passe.
Fulia Maylord continue d'appeler le nom d'Eila Nettles mais personne ne bouge. Soudain, deux Pacificateurs sortent de nulle part et empoignent une fille dans le parc des seize ans. Mais ils ont du mal à la soulever. Je n'arrive pas bien à voir. Je me dresse sur la pointe des pieds pour pouvoir l'apercevoir au-dessus de la nuée de tête. La fille est livide et deux autres adolescentes la tiennent fermement par les bras. Elles hurlent alors qu'Eila est emportée par les deux Pacificateurs qui la jettent carrément sur scène. Elle semble enfin prendre conscience de ce qui lui arrive et ses genoux se mettent à trembler. Ses yeux cherchent quelqu'un. Ils finissent par se poser sur un garçon quelques rangs devant moi. Je le reconnais, c'est Perry Sunbay. De là où je suis j'aperçois son visage se tordre en une expression qui me fait froid dans le dos.
_Une volontaire ? Demande Fulia en rajustant son tailleur.
Il y a du mouvement dans le rang des familles.
_Quelqu'un ! N'importe qui ! Je vous en supplie ! Hurle un jeune homme, c'est ma sœur !
Mais personne ne se porte volontaire. Eila regarde son frère et lui adresse un sourire désespéré derrière ses larmes. Dans la foule, j'entends une fille pleurer. Des Pacificateurs emmènent le garçon qui se débat en proliférant des injures.
_Personne donc. Maintenant, le garçon.
Fulia touille dans le bocal comme si elle remuait une soupe. Mais je ne la regarde pas. Mes yeux sont posés sur cette pauvre fille qui essaye de se donner une contenance. Je ne connais pas vraiment Eila. Juste de vue. Je ne lui ai jamais adressé la parole, pas une seule fois. Je ne l'apprécie même pas. Je déteste ses grands yeux noisettes qui semblent toujours sourire. Elle semble si conciliante et douce qu'elle me tape sur le système. Je n'aime pas les filles faibles. Et pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que c'est injuste qu'elle se retrouve là. Elle ne pourra pas se battre. Elle mourra en trois minutes. Et je suis optimiste.
_Faun Deeprain.
Je suis comme parcouru par un électrochoc. C'est moi. Je me sens stupide à tourner fébrilement la tête comme pour voir si quelqu'un allait prendre ma place. Mais lorsque je vois que quatre Pacificateurs se dirigent droit sur moi, je souffle un bon coup et m'approche de l'estrade. Je gravis les marches d'un pas lourd. Le soleil tape dans mon dos. J'ai le souffle court. Je ne me sens pas bien. Ma tête tourne. Je crois que je vais m'évanouir.
Une main tiède se glisse dans la mienne. Je ne cherche même pas à la retirer car je sais que c'est seulement ce contact qui m'empêche de m'écrouler.
L'hôtesse demande s'il y a des volontaires. A cet instant j'espère encore. Mais je sais que personne ne viendra me remplacer.
_Quel âge avez-vous ? Nous demande Fulia Maylord en essayant de prendre un ton concerné qui ne dupe personne.
_J'ai seize ans, répond Eila d'une voix rauque et tremblante.
_Dix-huit.
C'est injuste. C'était ma dernière année. Des larmes de rage me montent aux yeux mais je les ravale.
Le maire entame le traité sur la Trahison. Je ne l'écoute pas. D'ailleurs, qui le ferait, à ma place ? Je me concentre seulement sur la main d'Eila qui serre la mienne. Je regarde l'horizon et les champs de céréales. Ils ne m'ont jamais parus aussi beaux. Je glisse un regard à Eila. Elle regarde Perry, sa famille et une fille que j'ai vu quelques fois avec eux. Elle a les sourcils froncés et ses joues sont striées de larmes. Elle renifle discrètement et essuie ses yeux de son autre main. Elle se force à sourire et le résultat est un peu effrayant. Elle le remarque sur l'écran géant et arrête aussitôt.
_Tu as peur ? Je lui demande à voix basse.
_Non, chuchote-t-elle.
Sa réponse me surprend. Je hausse les sourcils. Elle murmure sans me regarder.
_A quoi cela sert-il que je sois effrayée ? Je vais mourir, de toute façon.
Cela me met en colère. Alors comme ça, elle ne va même pas essayer ? Je voudrais retirer ma main mais je sais que je n'aurais plus le courage de tenir.
_Je n'aime pas les gens comme toi, je crache.
_Les gens réalistes ?
Elle me laisse bouche-bée. Je ne sais pas quoi lui répondre car je sais qu'au fond, elle a raison. Mais je ne peux m'empêcher de lui en vouloir.
On nous demande de nous serrer la main, ce que je trouve stupide parce que c'est ce que nous faisons depuis plus de vingt minutes. Nous nous mettons face à face. Ses yeux tristes sourient tout de même. J'ai envie de la gifler.
Je regarde la foule alors que l'hymne de Panem retentit. Je ne sais pas ce que je donnerais pour être mêlé à eux. Pour que quelqu'un d'autre se tienne sur cette estrade à ma place. Tienne la main de cette fille à ma place. Meurt à ma place. N'importe quoi, je crois. N'importe quoi qui puisse sauver ma vie.
Je regarde ma famille. La musique s'arrête. Des Pacificateurs se matérialisent à côté de nous. Ils nous empoignent fermement et nous entraînent vers l'Hôtel de Justice. Je suis séparé d'Eila. Je suis soulagé de ne plus avoir à la regarder.
On m'enferme, seul, dans une pièce. Je ne suis jamais entré dans l'Hôtel de Justice. Des rayons de soleil sont filtrés par de fins rideaux écrus. Il y a un canapé beige au centre de la salle. Je m'y affale. Mes jambes ne tiennent plus. Je ne sais pas comment j'ai fait pour rester debout. Ah si, la main d'Eila.
Mes parents entrent suivis de mon frère et de ma sœur ainés. Nous nous fixons, droit dans les yeux. Ma mère se jette dans mes bras en sanglotant.
_Mon petit garçon. Mon petit garçon dans l'Arène, s'étrangle-t-elle.
Ma sœur et mon frère m'enlacent à leur tour. Kailica se met à pleurer et Herbond a les mâchoires serrés. Mon père me fixe d'un air dur.
_N'oublie pas, me dit-il, n'oublie pas pourquoi tu vas te battre. Tu te bats pour rentrer à la maison. Tu ne te bats pas pour sauver le monde. Tu ne te bats pas pour sauver quiconque. Ne fais confiance à personne. Dans l'Arène, il n'y a que toi et toi seul. Pas d'amis, pas d'alliés. Personne à qui faire confiance. Ils essayeront tous de te tuer. Il n'y a qu'une seule option possible. Tu rentres vivant.
Et avec ça, il me prend dans ses bras. Je reste droit comme un i, n'osant faire le moindre geste. J'aime ma famille et je sais qu'eux aussi mais mon père ne m'avait jamais enlacé. Je ne sais pas vraiment comment réagir.
_Faun, écoute moi. Je t'ai tout appris. Tu sais te battre. Tu sais te nourrir. Ne les laisse pas de sous-estimer.
J'acquiesce d'un air grave.
_Nous t'aimons.
Ma mère blottit sa tête contre mon épaule et pleure encore. Je fais de mon mieux pour ne pas l'imiter mais je finis par verser quelques larmes. J'en ai immédiatement honte. Mais personne ne s'en préoccupe. Kailica a juste le temps de me faire un baiser sur la joue avant que les Pacificateurs ne les jettent dehors et claquent la porte derrière eux. J'ai envie de hurler. J'ai envie de tout casser. Les vitres, les meubles et surtout, surtout ce canapé beige. Je ne sais pas ce qu'il m'a fait mais une pulsion animale me dit de l'éventrer. Je ne me retiens que parce que quelqu'un entre à son tour.
C'est Clael Nettles.
Il marche droit sur moi, se plante à quelques centimètres et m'attrape par les épaules.
_Si tu la tues et que tu survies, crois moi, je te ferrais souffrir. Tu me supplieras de te renvoyer dans l'Arène. A genoux, tu me demanderas de te tuer. Et je le ferais. Après t'avoir torturé jusqu'à ce que je me lasse.
Il me jette en arrière. Je titube mais garde mon équilibre. Clael s'effondre sur le canapé et enfouit sa tête entre ses paumes. Ses mains sont striées de cicatrices dues au travail dans les champs. Les mêmes que les miennes.
_C'est ma petite sœur, commence-t-il, elle est si gentille. Elle ne ferait même pas de mal à une mouche.
Il a un rire amer.
_Elle ne pourra pas survivre. Est-ce que tu comprends ? Me demande-t-il en me regardant de ses yeux durs.
Je hoche la tête.
_Ne la tue pas. Je t'en pris.
Je ne sais pas quoi répondre. Je ne peux pas lui promettre. Moi aussi, je dois penser à ma survie. Comment peut-il me demander ça ? Je sens une colère sourde bouillir en moi.
_Je ne la tuerai pas, je tranche d'un ton acide, quelqu'un d'autre s'en chargera. Nous serons vingt-quatre, un carrière finira bien par l'avoir.
Je le défie du regard. Clael a les mâchoires serrées. Il se lève et sans prévenir, m'envoie son poing droit en plein dans la figure.
_Ne parle jamais de ma sœur comme ça. Je pourrais te tuer, là, maintenant. Mais je préfère te voir crever dans l'Arène. Et qui sait ? Peut-être bien que c'est Eila qui t'aura.
Il n'attend même pas que les Pacificateurs reviennent. Il sort de la pièce après avoir craché à mes pieds. Je touche ma joue. Elle est douloureuse. Je vais avoir un bleu et elle va enfler. J'ai mal mais je ne laisse rien paraître.
Un toc-toc timide me fait relever la tête. Je reconnais l'amie d'Eila, celle qui lui avait agrippée le bras pour la retenir. Je ne connais pas son nom. Elle a des cheveux noirs et une peau bronzée par le soleil. Elle s'avance, timide.
_Je suis Tama. L'amie d'Eila. Tu ne me connais pas mais je voulais te donner ça. Pour te porter chance.
Elle me tend un bracelet tressé avec des épis de blé séchés. Je l'accepte et l'attache à mon poignet.
_J'ai donné le même à Eila, m'explique-t-elle, vous avez le droit à un objet, quelque chose pour vous rappeler votre District, une fois dans l'Arène.
_Sauf si cet objet s'avère pouvoir être utilisé comme une arme.
_Si jamais tu arrives à étrangler quelqu'un avec, je te tire mon chapeau.
Je ne peux m'empêcher de sourire. Tama s'en va, sans un mot de plus. Mais je crois qu'elle est partie pour pleurer.
Des Pacificateurs débarquent, m'empoignent et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je me retrouve dans une voiture. Je débarque à la gare. Il fait chaud, l'odeur de sueur sature l'endroit et le hall est bondé. Eila me rejoint. Je m'attendais à la voir pleurer à chaudes larmes ou abattue mais je suis étonné de constater que son visage a repris des couleurs et qu'elle sourit. Je regarde l'écran géant. Elle apparaît innocente et resplendissante comparée à moi qui ressemble à un cul terreux avec mes cheveux emmêlés et mon visage morne et boursouflé par le coup de Clael. En regardant bien, on arrive même à voir que mes yeux sont un peu gonflés. Je déteste Eila encore plus. Sa stratégie a commencé.
On nous fait attendre un moment, pour offrir nos visages aux caméras qui semblent se régaler de filmer deux adolescents confus et effrayés bien qu'ils tentent de ne pas le laisser paraître. On finit par nous bousculer dans le train. Il démarre rapidement et prend de la vitesse. Eila a les yeux grands ouverts et fixe le paysage qui défile par la fenêtre d'un air émerveillé. En plus d'être faible, elle est stupide. Génial. Il était vrai que des trains, nous en avions rarement vus alors monter dedans... Mais quand même. Ce n'était pas une raison d'offrir sa mine réjouie d'imbécile alors qu'elle allait se faire découper en tranche dans les semaines qui arrivaient.
Je remarque enfin Fulia qui me montre mon compartiment sans un mot. C'est si beau que j'ai envie de tout détruire. Il y a l'eau chaude, de drôles de jets dans la douche et des commodes qui débordent de vêtements. Je suppose que je peux me servir. Je prend un douche glacée. Pas question que j'en prenne une chaude. Chez moi, c'est froid, un point c'est tout. Je jette mes vêtements puant la transpiration dans un coin et en enfile des propres. Un jean et une chemise en lin. Ils sentent le propre et ont l'air d'être neufs. J'ai toujours utilisé les vieux vêtements de mon frère. C'est bizarre de porter quelque chose nouveau.
Je me rends dans la salle à manger et mets plus de dix minutes à la trouver. Ces stupides compartiment sont plus grands que ma maison. Je trouve ça stupide et inutile. Eila est installée à la table où le repas n'est pas encore prêt. Elle aussi s'est douchée et ses longs cheveux bruns commencent à boucler.
_Fulia et Seeder ne sont pas là ?
Elle sursaute en entendant ma voix. Elle ne m'avait même pas entendu venir. Quelle plaie, elle n'était même pas attentive. A moins que ce soit sa stratégie de passer pour une incapable doublée d'une imbécile heureuse. Je devenais parano. Elle n'était pas assez intelligente pour ça.
_Je n'ai pas vu Fulia. Seeder arrive, je crois.
Je m'assois en face d'elle. Ses yeux brillants se posent sur moi.
_Les champs me manquent déjà. Et dire que je ne les reverrais probablement jamais...
Je la fusille du regard.
_Tu dis ça pour me faire pitié. Pour que je t'épargne dans l'Arène, lui dis-je d'un ton sec.
Elle incline la tête sur le côté, intriguée.
_Non. Je sais que tu me tueras si l'occasion se présente. Et tu n'hésiteras pas. Pas même une seconde.
Un sourire doux fend son visage paisible.
Je ne peux réprimer un frisson. Ce qu'elle vient de dire, la manière dont elle l'a dit, c'est effrayant.
Je me rends compte qu'Eila Nettles n'est peut-être pas aussi bête qu'elle n'y paraît.
