Le stress commençait à ronger Camille. Il n'avait encore jamais osé le faire. Révéler sa vraie nature…Jamais les mots n'étaient sortis de sa bouche. On l'avait toujours découvert, et on ne lui avait jamais laissé l'occasion de s'expliquer. Mais s'il empêchait la confusion dès le début, on ne lui en voudrait pas, non ? Fermement décidé à le faire, il releva la tête. Et croisa aussitôt les regards attentifs de toute une classe. Son cœur se mit à accélérer davantage sous le stress. Un sourire nerveux le gagna. Son corps tout entier s'était crispé. Il avala silencieusement sa salive, puis ouvrit la bouche.
- Je…Je m'appelle Camille et je…
Je suis un garçon, pensa t-il. Mais les mots ne franchirent pas ses lèvres. Il en était incapable. Comment avait-il pu croire un seul instant qu'il y parviendrait.
- Et je suis ravi de faire votre connaissance.
Il baissa aussitôt les yeux au sol à nouveau. Quelle pitoyable performance. Lui qui avait voulu empêcher les gens de se méprendre, il s'était juste contenté de faire comme s'il ne ressemblait pas à une fille. Et encore ! Si ça ne s'arrêtait qu'à son physique, et qu'il avait une voix d'homme, on aurait pu comprendre. Mais sa voix était douce, et permettait l'amalgame.
- Bien. Allez donc vous asseoir.
Le professeur désigna un pupitre libre, au fond, et Camille alla s'y installer. Il n'osa pas lever son regard pour voir à côté de qui il avait pu atterrir. Il avait trahi ses camarades dès le début. Comme à chaque fois qu'il le faisait, un horrible sentiment de mal être l'avait saisi au cœur. Il essaya bien de se raisonner avec les phrases magiques que lui avait enseigné sa tante, tel que les « Tu n'as pas le choix », « C'est ton physique qui fait se tromper les gens, pas toi » ou le fameux « Les personnes qui t'apprécient se fichent de savoir si tu es une fille ou un garçon ». Oui, facile à dire, quand on était pas au cœur du problème. Le seul qui l'avait toujours aidé, c'était son cousin. Il faut dire qu'il était aimable, son cousin. Lorsqu'il avait été intégré dans son école, il l'avait aidé à dissimuler son secret. Et quand ça s'était su, il avait pris sa défense. Même si ça voulait dire se prendre des coups également. Ils avaient quitté l'école ensemble. Camille s'en voulait d'ailleurs toujours d'avoir gâché la scolarité de son cousin.
La sonnerie retentit, ramenant brusquement Camille à la réalité. Il avait perdu la notion du temps en s'égarant dans ses pensées. Il rangea ses affaires. C'était l'heure de la pause, s'il se rappelait l'emploi du temps que lui avait donné la directrice. Et, avec sa mémoire, c'était plutôt facile. Retenir des emplois du temps qu'il n'allait de toute manière pas avoir à supporter longtemps, c'était devenu une habitude. Il sortit de la salle, et fut rejoint rapidement par quelqu'un.
- Je vois que tu as trouvé le bureau de la directrice.
Il releva les yeux vers la voix. C'était le jeune homme aux cheveux bleus qui l'avait aidé un peu plus tôt. Camille le gratifia d'un sourire de courtoisie.
- Oui. Encore merci.
- Mais de rien !
Ce jeune homme avait l'air d'être vraiment une personne très enjouée. Il l'avait croisé pas moins de deux fois, et sur les deux, il n'avait eu de cesse de sourire et de parler avec une spontanéité déconcertante. C'était rassurant. Tout du moins, lui, il était rassurant. Il se dégageait de lui une dose de gentillesse que Camille parvenait à deviner sans mal. Pas le genre à vous frapper. Et pourtant…Pourtant on avait tellement dupé le jeune androgyne auparavant qu'il continuait à se méfier, même des plus inoffensifs.
- Je m'appelle Alexy !
Alexy, hein ? Il ne servait pas à grand-chose de retenir les noms. Mais le cerveau de Camille faisait cela tout naturellement. Il serra la main que le bleuet lui tendait et, l'espace d'un instant, ce dernier perdit son sourire. Sourire qu'il retrouva bien vite. Hm ? Camille ne posa aucune question. Peut-être qu'il avait tout simplement les mains moites, ou que sa poignée de main était fade. Il n'avait aucune force, alors bon…
- Tu es redoutable Alexy ! Tu ne lui laisses pas un instant de répit, déclara une demoiselle à la chevelure toute aussi blanche que celle de Camille.
Elle arborait un petit sourire malicieux qui plissait légèrement son nez. Camille la trouvait ravissante. C'était l'une de ces jeunes filles dont tout le monde tombait amoureux, probablement. Le genre qui vous électrise rien que du regard. Mais parler d'amour n'était pas vraiment possible pour lui. Après tout, il n'avait jamais aimé. Il ne savait de cela que ce que les films et les livres pour adolescentes pré pubères racontaient. Tout en sachant également que ce n'était qu'une idéalisation de l'amour. Parce qu'à en croire les écrivains, jamais on ne souffrait dans les histoires d'amour. Il n'y avait que des happy end.
- Quand est-ce qu'on l'écrira, la mienne ? Soupira tout bas Camille.
Son murmure était passé inaperçu, puisque les deux autres adolescents continuaient leur discussion. Jusqu'au moment où ils se retournèrent vers lui.
- Je te présente Rosalya.
- Bienvenue à Amoris, Camille. Si tu as le temps, un de ces quatre, il faudra qu'on sorte toutes les deux histoires de faire du shopping.
Décidément, ils étaient tous les deux très chaleureux. S'ils savaient ce qu'il était, le seraient-ils toujours ? Camille ouvrit la bouche pour répondre une formule de politesse, histoire de ne pas se montrer incorrect, mais une autre voix l'en empêcha. Décidément, aujourd'hui, on lui avait coupé plus d'une fois la parole.
- Vous foutez quoi en plein milieu du passage ?
La voix appartenait à un jeune homme à la crinière flamboyante. Il n'avait pas l'air aimable. Le genre caïd mal renfrogné. Ce type qui dans un film ou une série s'attirait toutes les filles.
- On fait du trico, ça ne se voit pas, Castiel ? Répondit du tac au tac Rosalya, qui avait perdu son sourire.
Le susnommé Castiel n'eut pas l'air d'apprécier la remarque. Il fronça les sourcils et éloigna Rosalya et Alexy pour pouvoir passer. Et se retrouva nez à nez avec Camille, qu'il ne s'était visiblement pas attendu à croiser là.
- Tiens donc, la nouvelle. C'est vot' genre tout craché d'faire amis-amis avec les nouveaux v'nus pour les intégrer, ricana t-il.
Les deux autres l'ignorèrent. Ses yeux d'un gris froid dévisageaient Camille. Ce dernier, très impressionné par sa carrure, se retrouvait dans l'incapacité d'effectuer le moindre mouvement. Ce genre de garçons se montrait toujours odieux avec lui. Une fois qu'il l'eut soigneusement détaillé, Castiel eut un sourire sadique et déclara.
- T'es plate comme une limande.
Hein ?! Ca, on ne l'avait jamais fait à Camille. C'était être direct ! En même temps, normal qu'il soit plat ! C'était un mec ! Il n'allait pas pousser le vice au maximum en portant des soutiens-gorge rembourrés !
- Ce que tu es grossier Castiel ! Parler de la sorte à une fille que tu connais à peine ! C'est ignoble, vraiment ! S'insurgea Rosalya, qui vint attraper le poignet de Camille. Viens, éloignons nous avant qu'il ne dise d'autres bêtises.
Aucun des deux jeunes hommes n'eut le temps de protester. Rosalya tirait déjà Camille. Ce dernier la suivit, son corps n'opposant aucune résistance. Dans sa tête résonnaient les mots de Castiel. Plate comme une limande. Et sa réaction à lui ? Il n'avait rien dit. Il n'avait pas fait un geste. Et pire, il n'avait pas rougi. Une fille, d'ordinaire, se serait probablement comportée de la sorte. Mais lui…Lui, parfaitement conscient qu'il n'aurait jamais de poitrine, n'avait pas à s'en offusquer. Rosalya s'arrêta un peu plus loin, avant de se tourner vers lui.
- Je suis désolée, Castiel manque cruellement de politesse. Ne l'écoutes pas.
Elle lui adressa un petit sourire réconfortant. Camille trouvait toute cette attention sur lui charmante. Mais…Mais elle prenait la défense d'une personne qu'elle pensait être une jeune fille. Or, il était tout sauf une jeune fille.
- Ce n'est rien. Je…
- Même si d'un côté il a raison. Tu n'as vraiment aucune poitrine. C'est dingue, je n'avais jamais vu d'adolescente de dix sept ans aussi plate. Tu fais du combien ?
Là, ça devenait gênant ! Parler de sous-vêtements féminins avec une fille…Les joues de Camille prirent de légères couleurs.
- Wow, je vois. Tu n'as pas l'habitude de parler de ça, je me trompe ? C'est vrai qu'on ne rencontre pas tous les jours de personnes aussi franches que moi.
Franches ? Si en fait, il en connaissait pas mal. C'était surtout celles qui tentaient de parler de problèmes féminins avec lui qui le gênait.
- En fait c'est surtout que ce genre de conversations…Ce n'est pas pour moi, désolé, s'excusa t-il poliment.
- Oh, ça te met mal à l'aise, je comprends ! Tu sais quoi, lors de cette fameuse sortie shopping, on t'achètera un soutien-gorge rembourré !
- Ca ira, je te remercie, je n'en ai pas besoin.
Alexy arriva à ce moment là.
- De quoi vous discutez ?
- Oh, on parle juste de sous-vêtements, expliqua Rosalya.
- Hm, je vois. Tu sais Rosa, on ne parle pas de ce genre de choses avec quelqu'un qu'on connaît à peine.
- Va dire ça à Castiel, c'est lui qui a commencé, se justifia la demoiselle.
Camille profita de la nouvelle discussion qui débutait pour s'éclipser. Il avait besoin de cinq minutes pour lui. Histoire de réfléchir au calme, et de faire le point sur sa situation. Il sortit donc dehors. L'air frais vint l'accueillir. Il ferma les yeux quelques secondes, pour savourer ce simple contact, et lorsqu'il les rouvrit, tourna la tête vers la gauche. Un grand bâtiment se dressait. Un panneau indiquait que c'était le gymnase. Camille n'aimait pas vraiment le sport. Il n'était pas particulièrement doué, sauf dans certaines activités. Mais, pire que tout, cela lui rappelait à quel point c'était complexe de se changer. Quand tout le monde vous prend pour une fille, vous ne pouvez pas aller dans les vestiaires des hommes. Mais vous ne pouvez pas non plus aller dans les vestiaires des filles, puisque vous n'en êtes pas une. Ainsi donc, la parade la plus étudiée était de venir se changer avant tout le monde, et de se changer en dernier. Il s'était déjà fait avoir quelques fois, et il pensait d'ailleurs à changer sa stratégie. Peut-être se changer dans un placard à balais, cette fois-ci. De toute manière, il avait du temps pour y réfléchir, il n'aurait sport que trois jours plus tard. Il se dirigea donc vers la droite. C'était une petite serre, et un parterre de fleurs. L'endroit était agréable. Relaxant, presque. Camille sourit. Il allait pouvoir souffler un peu. Ca lui ferait du bien. A moins que…
