- Que s'est-il passé ? demanda finalement Kyoya dans le silence de la voiture.
Fuyumi était toujours cramponnée à lui et il avait passé un bras autour des épaules de sa sœur. Elle tremblait et, à voir ses traits tirés par la fatigue, elle n'avait manifestement pas dormi. La jeune femme tenta de répondre mais sa voix se perdit dans un nouveau sanglot.
- Un accident de voiture, à trois kilomètres environ du siège du groupe Suoh.
C'était Tachibana qui avait répondu depuis l'avant de la limousine. La vitre de séparation était ouverte et le garde du corps du jeune homme se tenait assis près du chauffeur alors que le véhicule glissait dans les rues de Tokyo. Kyoya savait que Tachibana avait toujours estimé Tamaki, et la gravité encore accentuée de ses traits trahissait sa peine.
- Qui est responsable ?
Fuyumi leva la tête vers son frère, sans parvenir à distinguer son regard dans la pénombre de la voiture. Mais elle connaissait son profil, elle connaissait cette mâchoire tendue, ces lèvres pincées et sentait toute la tension qui l'habitait sans qu'il en laissât quasiment rien paraître.
- Un autre automobiliste ? Un souci mécanique ? s'enquit Kyoya avec dans la voix une pointe de colère qui n'échappa ni à sa sœur ni à son garde du corps.
Il ferait envoyer le type en prison pour les trente prochaines années et s'assurerait qu'à sa sortie, il ne trouverait plus rien de ce qu'avait été sa vie avant.
Il mettrait toute son énergie à ruiner les concepteurs du véhicule, peu importait qu'elle fût d'une illustre marque de voitures de sport. La vengeance n'en serait que plus intense et il se délecterait de réduire à néant les vies de tous les employés incompétents qui auraient, de près ou de loin, participé à cela.
Il attaquerait la ville elle-même si elle était en tort, si le moindre clou avait été abandonné sur la route lors de travaux, si la chaussée avait été déformée, si les services de secours n'avaient tardé que quelques secondes sur les lieux.
Il les traînerait en justice, ferait de leur vie un enfer. Il...
- Non. Tous les témoins sont formels : Monsieur Tamaki a évité un petit garçon qui courait après un ballon.
Kyoya resta parfaitement immobile et silencieux quelques instants, avant qu'un rire amer et guttural ne passe ses lèvres. Fuyumi jeta à son frère un regard inquiet mais ne dit rien. Celui-ci finit par siffler entre ses dents :
- Typique. Quel idiot.
- Je veux tout voir !
- Mais... Tout ne se situe pas à Kyoto en fait.
- Quoiiiiiiiiiiiii ?
Ce type est encore plus idiot que je ne le pensais...
La frustration fit serrer les poings à Kyoya, même si l'idée de poursuivre en justice les parents de ce stupide gamin le traversa un instant.
- Le garçon venait d'un jardin public. Monsieur Tamaki n'a rien pu faire. Il roulait à vive allure, d'après l'horaire il était en retard pour se rendre au siège. Il a braqué et la voiture s'est encastrée dans le pilier en béton d'un pont. Les secours sont arrivés très peu de temps après, il a été transféré sur l'hôpital en quelques minutes.
- Yuuichi était présent, c'est lui qui l'a opéré, renchérit Fuyumi.
- Je sais. Il m'a appelé. Est-ce que Tamaki...
Kyoya ne sut pas vraiment comment finir sa phrase. Tachibana comprit instantanément et dit doucement :
- Il n'a jamais repris conscience. Le choc fut si violent qu'il n'a semble-t-il pas eu le temps de réaliser ce qui arrivait. Il n'a pas souffert.
Kyoya ferma un instant les yeux et inspira profondément. Fuyumi se blottit un peu plus étroitement contre lui.
- Merci Tachibana.
Le garde du corps se contenta d'acquiescer brièvement. Kyoya jeta un coup d'œil par la vitre et constata qu'ils arrivaient au manoir. Il sortit de la voiture et grimpa les marches du perron d'un pas rapide, sans plus se préoccuper de Fuyumi qui le laissa s'en aller.
- Monsieur Kyoya.
Il ne regarda pas la servante qui venait de l'accueillir et qui s'était bien gardée de lui souhaiter une bonne journée. Il pénétra dans le hall immense et laissa son manteau à un serviteur qui s'inclina.
- Monsieur votre père rentrera déjeuner vers treize heures et Monsieur Yuuichi vous rejoindra en début d'après-midi. Souhaitez-vous que je vous fasse porter une collation ?
- Non, merci.
Il s'engagea dans le long corridor qui menait à ses appartements. Les rayons du soleil traversaient l'immense baie vitrée qui composait le mur principal du manoir et baignaient les murs d'une lumière blanche aveuglante qu'il ne vit même pas. Il retrouva d'instinct ses habitudes, comme à chaque fois qu'il faisait un saut à Tokyo. Jeter sa veste de costume sur le dossier du divan, sortir son portable de sa mallette, l'ouvrir sur la table basse...
Hors de lui, Kyoya saisit la première chose qui lui vint sous la main et qui puisse encaisser physiquement la violence qui explosait en lui. Il souleva le bord de la table, libérant d'un seul coup l'espace et toute sa rage, basculant le meuble blanc dans un fracas de porcelaine brisée. Puis il se tourna enfin vers l'objet de sa plus profonde haine et, sans vraiment savoir comment, le projeta au sol, pour faire payer très cher à cet idiot le fait d'avoir la vie dont lui-même aurait rêvé et d'en faire si peu de cas. Cela n'avait duré qu'une fraction de seconde. Une fraction de seconde et Tamaki Suoh se tenait enfin à sa merci, étendu sur la moquette, ses grands yeux indigo écarquillés par la crainte et l'incompréhension.
… sur la table basse, brancher la batterie, lancer les applications, vérifier les mails.
37 nouveaux mails : quelques messages professionnels, un mail de son chef de projet au MBA avec pièces jointes, et des noms d'expéditeurs qui lui sautèrent aux yeux.
Des noms illustres, de jeunes gens de son âge, qui avaient étudié à Ouran. Beaucoup dont il n'avait pas entendu parler depuis très longtemps. Les objets des messages, toujours les mêmes : « condoléances », « terrible nouvelle », « Tamaki Suoh »... Il en ouvrit un seul.
De : Présidence Groupe Suoh
A : Ootori Kyoya
La veillée funéraire de Tamaki Suoh commencera demain matin au temple Asakusa.
Une ligne sombre et brillante, sur un écran blanc et plat. Insupportable.
Monter les marches, longer l'immense lit dont la couverture angora était si bien lissée qu'elle semblait briller. Y jeter le téléphone, les lunettes qui rebondissaient à peine sur la surface molletonnée. Abandonner sur le sol les vêtements qu'une servante récupèrerait plus tard et entrer dans l'immense douche de marbre sombre. Faire jouer la robinetterie et encaisser sans bouger les très brèves secondes d'eau glacée avant que le jet ne devienne chaud, brûlant.
Rester.
Regarder, à travers le brouillard de sa vue imparfaite, de la vapeur et de cette eau qui s'écoulait sur son visage, regarder ses propres mains fines et aristocratiques, posées à plat contre le marbre tiède de la paroi. Les regarder se crisper, se détendre, et sentir la peau délicate de ses doigts se friper peu à peu.
Rester jusqu'à ce que cette eau disparaisse de son visage, lavée, effacée par le jet brûlant.
Rester des heures s'il le fallait.
Puis redevenir Ootori Kyoya.
Lorsqu'il sortit de la salle de bain, dans son peignoir vert sombre, il se passa une main dans ses cheveux humides et alla enfiler un pantalon noir et un polo gris, finissant de s'habiller juste avant qu'on ne frappe discrètement à sa porte. Tachibana apparut :
- Messieurs Hitachiin, Morinozuka et Haninozuka demandent à vous voir.
Kyoya jeta un coup d'oeil à l'horloge murale : il était à peine dix heures du matin. Il ne voulait pas les voir. Pas là, pas maintenant. Il ignorait s'il voudrait les revoir un jour.
- Bien, faites-les entrer. Ah, Tachibana, prenez ceci et merci de faire en sorte que le contenu du disque dur soit transféré dans la journée dans un nouveau portable. Le même modèle, avec les mêmes réglages et applications.
Tachibana suivit du regard le geste de Kyoya et découvrit l'ordinateur au sol, au pied du mur. Sous la violence de l'impact la dalle graphique avait éclaté et des morceaux de plastique jonchaient le sol près du précieux objet. Le garde du corps ne put s'empêcher d'écarquiller les yeux derrière ses verres fumés mais répondit d'une voix neutre :
- Oui Monsieur.
Puis il s'empressa de récupérer ce qui restait de l'ordinateur et disparut. Kyoya ferma un instant les yeux et respira profondément, se préparant mentalement à ce qui allait suivre, à ce qu'il allait devoir supporter.
Étrangement, ce fut le silence qui lui fit tourner la tête vers la porte de la chambre où ils se tenaient, tous les quatre.
- Kyooooyaaaa !
Les cris simultanés de Honey et Tamaki le firent crisper ses doigts sur le corps du fin porte-mine qui cassa dans un bruit net. Mais l'héritier des Suoh venait déjà de tomber à genoux face à lui, suivit de près par Honey qui jeta un regard gourmand aux restes de la collation que Kyoya s'était fait servir. Il n'écouta même pas les babillages des deux blonds et fronça les sourcils, passant son regard agacé sur Mori qui hocha simplement la tête, sur Haruhi qui haussa les épaules en soupirant et sur les jumeaux qui venaient de s'allonger dans l'immense canapé clair et, dans une lutte amicale pour la télécommande, avaient enclenché la télévision à un niveau sonore très désagréablement élevé. Kyoya sentit une veine battre sur son front.
Honey s'avança en premier, ses immenses yeux pâles fixés sur Kyoya avec la plus infinie tristesse. Derrière lui, Mori avait les bras croisés et détourna la tête. Les jumeaux se tenaient en arrière, et Kyoya vit leurs mains soudées et le geste de Kaoru pour tirer doucement à lui un Hikaru dont les lèvres blanches tremblaient dangereusement.
Sa première pensée fut qu'il manquait quelqu'un. Qu'il manquait Haruhi.
Sa seconde pensée fut qu'en fait, il manquait deux personnes.
Il hocha froidement la tête et, d'un geste élégant et parfaitement maîtrisé, les invita à s'avancer et à venir s'asseoir, ce qu'ils firent sans un mot.
C'était aussi cela qui manquait. Le bruit. Les paroles. Les cris. Les rires.
Kyoya s'assit le premier, dans un fauteuil, immédiatement imité par les quatre autres. Il joignit les mains, posa ses coudes sur ses genoux et demanda :
- Désirez-vous quelque chose à boire ?
Hikaru se tendit et lui jeta un regard noir. Un regard qui lui reprochait d'être si calme, si parfait, si Ootori dans un moment pareil. La main de Kaoru s'enroula autour de celle de son frère qui détourna les yeux. Tous secouèrent la tête en signe de dénégation.
- Bien, continua Kyoya. Même si je me doute que cela ne soit pas chose aisée, l'un de vous peut-il me faire un rapide résumé de ces dernières vingt quatre heures ?
Hikaru se mordit alors la lèvre et une larme roula sur sa joue. Kyoya feignit de ne pas s'en apercevoir.
- Quand tu m'as appelé, commença Honey, je...
Sa voix se brisa et le jeune karatéka baissa la tête, dissimulant ses yeux derrière ses mèches dorées. La main de Mori se posa sur son épaule et sa voix grave s'éleva :
- Je vais continuer, Mitsukini. Mitsukini m'a appelé en suivant et, pendant qu'il partait chercher Haruhi à l'université, j'ai prévenu Kaoru. Nous nous sommes tous retrouvés à l'hôpital où Tamaki était en chirurgie depuis plusieurs heures. Ton père et Monsieur Suoh se trouvaient déjà là-bas.
Son père y était.
Pour rester avec le père de Tamaki, évidemment.
- Ranka nous a rejoints, et nous avons... attendu.
Il y eut une pause, une seconde à peine, mais qui contenait à elle seule toutes ces heures atroces. Les murs blancs de l'hôpital. Les coups de pieds des jumeaux dans la machine à café. Le mutisme d'Haruhi. Les vibrations incessantes des téléphones portables. Les odeurs de médicaments, même dans l'espace clos que Monsieur Ootori leur avait fait réserver. Et le silence, l'insupportable silence, et tous ces yeux baissés sur les dalles mouchetées du sol. Ces yeux baissés parce qu'aucun d'eux n'aurait voulu croiser le regard de l'autre. Parce que chacun ne restait concentré que sur une chose, l'espoir. Chacun priait, implorait, menaçait intérieurement, sans savoir vraiment qui ou quoi.
- Puis ton frère est venu nous annoncer que Tamaki était mort.
Yuuichi était venu lui-même. Après la fatigue des heures passées au bloc avec son équipe, Yuuichi était venu lui-même le leur dire.
Kyoya eut l'étrange certitude que, pour une fois, cela n'avait rien à voir avec la présence de leur père, rien à voir avec le prestigieux nom des Suoh, rien à voir avec son rôle de médecin d'expliquer à la famille pourquoi, comment...
Kyoya sut que Yuuichi était venu, parce que c'était Tamaki.
Kyoya les vit à peine, tant son être fut, instantanément et à tout jamais, étreint par l'intensité de la musique. Elles apparurent à la périphérie de son champ de vision, dans cet espace que ne couvrait plus le verre de ses lunettes. Elles étaient pourtant si brillantes, si exceptionnellement magnifiques, qu'il les vit avant de les mêler aux siennes : les larmes de ses frères.
Yuuichi avait levé une main à ses lèvres et ses doigts, ses doigts de chirurgien, si précis et si assurés, tremblaient.
Le sac à dos de Kyoya tomba au sol et, sans même avoir envie de retenir ses propres larmes, il écouta Tamaki Suoh jouer du piano.
Akito, Yuuichi, Fuyumi et Kyoya Ootori, côte à côte et, pour la première fois, réunis dans l'émotion comme une vraie famille.
Kyoya ne voulait pas savoir la suite. Il ne voulait pas savoir le corps de Yuzuru s'effondrant dans un sanglot. Il ne voulait pas savoir la rage des jumeaux. Il ne voulait pas savoir les larmes de Honey et le désarroi de Mori. Il ne voulait pas savoir le regard d'Haruhi et le cri de Ranka qui tentait de la rattraper dans le couloir.
Il ne voulait vraiment, vraiment pas savoir.
- Ton père est resté avec Monsieur Suoh.
Pauvre Yuzuru, songea Kyoya. Avoir Yoshio Ootori à côté de soi dans un moment pareil...
- Je suis rentré avec Mitsukini. Kaoru et Hikaru sont partis chez eux. Haruhi est partie de son côté avec Ranka. Nous nous sommes retrouvés tous les quatre plus tard, et avons décidé de nous donner rendez-vous ce matin pour venir te voir. Nous souhaitions venir te chercher à l'aéroport, mais ta sœur a préféré y aller seule. Elle pensait que tu avais embarqué avant d'avoir eu... la nouvelle.
Mori se tut, et Kyoya soupira intérieurement que ce soit son taciturne ami qui ait fait ce récit. Il sentit les regards sur lui et répondit :
- Merci Mori. J'ai appris la nouvelle pendant le vol, aux informations. Je n'ai d'ailleurs pas écouté vos messages en arrivant, veuillez m'en excuser.
Hikaru fronça les sourcils et ouvrit la bouche pour crier. Pour hurler à Kyoya d'arrêter d'employer ce ton professionnel, lisse et horripilant. D'arrêter de les prendre pour des cons et de faire comme s'il ne s'était rien passé de plus qu'une légère chute de la bourse. Il ouvrit la bouche, mais croisa le regard d'Honey et se retint.
Le jeune homme blond secoua doucement la tête et l'aîné des Hitachin se souvint que c'était Kyoya. Qu'il avait besoin de ce calme, de ce contrôle, de cette maîtrise. Et que si Kyoya en avait besoin, si aberrant que cela lui semble, lui Hikaru, il ne lui ferait pas, en cet instant, le moindre reproche.
- J'ai reçu un mail de Monsieur Suoh. La veillée commence demain matin, au temple Asakusa.
Le plus magnifique temple de Tokyo, évidemment. Ils acquiescèrent tous, et Kaoru, se passant une main tremblante dans les cheveux, balbutia :
- Je... Vous croyez qu'il faut... Kyoya... Tu comptes... préparer quelque chose ? Pour après, pour les obsèques, ou...
Le verre des lunettes de Kyoya brilla un instant et un mauvais sourire étira ses lèvres fines avant qu'il réponde d'une voix doucereuse :
- Quelque chose ? Un montage de photos retraçant la vie de Tamaki, avec en fond sonore ses morceaux de piano préférés ? Un discours vibrant d'émotion ? Une gerbe de roses rouges ?
Kaoru blêmit et, cette fois, Hikaru bondit sur ses pieds, ivre de rage :
- Comment peux-tu être aussi... aussi... méchant !
L'adjectif semblait ridicule, mais sur le coup il s'imposa à Hikaru dans toute sa froide trivialité. Kyoya leva la main en signe d'apaisement et reprit calmement, tournant la tête vers le plus jeune frère :
- Pardonne-moi Kaoru, je ne souhaitais pas me montrer... méchant. Il se trouve juste que je n'ai jamais été très à l'aise dans ce type d'exercice. Après tout, celui qui excellait en la matière, c'était Tamaki.
Personne ne trouva rien à répondre. Kyoya avait raison, comme toujours. Cela serait ridicule, absolument ridicule. Et personne, personne d'autre que Tamaki lui-même n'aurait eu le talent nécessaire pour mettre des mots sur ce qu'ils ressentaient, sur ce qu'il leur avait apporté, toutes ces années.
Une servante apporta un plateau et servit le thé dans un silence terrible. Honey s'était blotti contre Mori et serrait contre lui un coussin, piètre pis-aller pour son ancien lapin qui ne lui avait jamais tant manqué. Les jumeaux avaient préféré se laisser glisser au sol, assis contre l'avant d'un autre canapé, les jambes remontées contre la poitrine. Hikaru laissa aller sa tête sur l'épaule de son jeune frère qui, d'un air absent, passait la main dans les cheveux bruns de l'aîné. Kyoya, le premier, prit la tasse fumante entre ses mains et plongea son regard dans la surface translucide et légèrement teintée de bronze du thé vert. Les quelques fines poussières de thé qui avaient échappé au tamisage restèrent posées au fond de la tasse en une légère tache sombre.
Une minuscule feuille de thé était remontée doucement à la surface et y avait flotté fièrement, promesse naïve d'un avenir soudain tellement plus intéressant.
Les doigts de Kyoya se crispèrent sur la précieuse porcelaine mais pas un muscle de son visage ne bougea.
- Bonjour, Yuuichi.
- Bonjour, Père. Bonjour, Kyoya.
Les deux frères se toisèrent en silence quelques secondes et Kyoya se demanda depuis combien de temps, en fait, il n'avait pas réellement regardé ses frères. Les traits de Yuuichi étaient empreints de fatigue et de lassitude, chose qui agaçait manifestement leur père, assis comme à son habitude au bout de la longue table. Akito ne s'était pas joint à eux et, comme annoncé, Yuuichi ne les avait rejoints que pour le café.
- Je suis désolé Kyoya.
- Merci. Je suis navré que ce soit toi qui aies eu à opérer Tamaki, même si cela m'assure néanmoins qu'il a reçu les meilleurs soins possibles.
- Merci.
Cette conversation était étrange, gênante presque. Depuis combien de temps, là encore, cette pièce n'avait-elle pas connu un échange verbal réellement sincère entre les deux frères ?
Même mort, cet imbécile réalise encore l'impossible, songea Kyoya.
- Quelle était la nature de ses blessures ? demanda nonchalamment Yoshio.
Kyoya ne bougea pas, ne cilla pas, mais vit Yuuichi blêmir. Leur père avala une gorgée de café, releva les yeux vers son fils aîné et répéta d'un ton déjà agacé :
- Yuuichi ?
La question avait donné à Kyoya l'envie de jeter son propre café brûlant au visage de ce monstre, son père. C'était un test, encore un test, toujours un test. Tester l'aptitude de ses fils à surmonter, non, à nier des sentiments qui ne seraient que des faiblesses.
Yuuichi sembla chercher un instant le regard de son frère, comme pour lui demander une tacite autorisation. Le calme de Kyoya qui, lui aussi, but posément une gorgée de café, l'incita à obéir. Kyoya serra imperceptiblement les dents, prêt à encaisser.
- La violence du choc a été terrible et a porté sur le côté droit, il a fallu le désincarcérer. Lorsque le patient...
Le patient. Yuuichi tentait désespérément de faire abstraction de qui était, de qui avait été le patient.
- … est arrivé au bloc, il avait perdu son membre inférieur droit et sa colonne vertébrale était sectionnée au niveau des deuxième, quatrième et septième vertèbres...
Kyoya, tu viens courir ? Allez, tu feras ça plus tard ! Regarde, le parc est magnifique, il faut en profiter, bientôt les fleurs des cerisiers tomberont ! Allez ! Et si je gagne, tu seras obligé de gouter au café de prolétaire !
- … il avait une grave fracture ouverte de la boite crânienne et le côté droit de son visage aurait nécessité une lourde chirurgie constructrice et serait de toute façon demeuré paralysé...
Princesse, la beauté qui m'a été offerte n'a d'autre but que d'espérer attirer l'attention de ta sublime perfection !
- Il a vite été évident que nous devions également amputer le bras droit...
J'adorais jouer pour ma mère. Mozart est mon compositeur préféré. Chopin également, mais les mélodies de Mozart sont simplement parfaites. Kyoya, veux-tu que je te joue quelque chose ?
Kyoya n'écoutait plus. Il ne bougeait pas, hochait la tête de temps à autre, mais les termes médicaux se mêlaient dans son crâne alors qu'enflait une haine sourde pour celui qui, à sa droite, sirotait tranquillement la fin de sa tasse en écoutant disséquer les derniers instants de Tamaki. Il posait ça et là une question, en clinicien avide de détails, et Kyoya n'était pas dupe. Il sentait peser sur lui le regard en biais de Yoshio et concentrait toute son énergie à ne pas bouger, à ne pas faire autre chose que lever mécaniquement sa tasse à ses lèvres, à ne pas lui offrir le plaisir de voir son fils s'effondrer.
Deux choses, néanmoins, ressortaient du récit de Yuuichi. Kyoya comprenait parfaitement pourquoi son frère l'avait appelé, avant d'entrer en salle d'opération : l'issue de l'intervention était quasiment inéluctable.
Mais, surtout... Il valait mieux, en fait, que Tamaki n'ait pas survécu.
Lorsque Yuuichi eut fini son récit, Yoshio conclut calmement :
- Je te remercie. C'était un défi intéressant.
Quel défi ? Tenter de sauver un homme dans cet état, ou devoir en faire le récit devant son meilleur ami ?
Kyoya croisa le regard de son frère et y lut, soudain, la plus entière désolation. Il hocha rapidement la tête, pour rassurer Yuuichi sur le fait que non, il ne s'effondrerait pas. Que non, entendre autopsier Tamaki après déjeuner ne l'avait pas torturé le moins du monde.
Kyoya se tapota les lèvres de sa serviette et tourna vers son père un visage parfaitement neutre :
- Père, puis-je quitter la table je vous prie, j'aurais voulu terminer au plus tôt le rapport que mon chef de projet attend à Chicago et que je n'ai jusque là pas eu le loisir de finir.
- Très bien Kyoya, retourne t'en occuper.
- Merci.
Il s'inclina rapidement et sortit de la salle à manger, traversant la maison d'un pas tranquille, regagna sa chambre, monta les marches de la mezzanine, ferma à clé la porte de sa salle de bain et s'adossa au battant, tremblant soudain de tous ses membres.
Parce qu'il venait de comprendre. Il venait de comprendre ce qu'allait entraîner pour lui la mort de Tamaki Suoh. Au-delà de la tristesse, au-delà du manque, au-delà de la perte de son meilleur ami.
Sans Tamaki à ses côtés, il allait irrémédiablement devenir comme son père.
Kyoya franchit en deux longues enjambées l'espace qui le séparait des toilettes et y vomit l'intégralité de son délicieux repas.
