Cet OS a été écrit pour la nuit du FoF (fforum francopone) de mai 2017, en une heure pour le thème « enfer ». Le Forum Francophone, comme son nom l'indique, est un lieu de discussion ouvert à tous les utilisateurs francophones de FFnet. Le lien se trouve sur mon profil ou dans mes auteurs favoris et, pour plus d'informations, vous pouvez m'envoyer un MP.
Bonne lecture !
Comment une sensation qui vous procurait une si grande chaleur pouvait-elle dans le même temps représenter pour vous le pire enfer sur terre ?
Cette question, Leo se la posait ce soir et c'était loin d'être la première fois.
Il ne comprenait pas. Il ne comprenait pas les gens qui, grand sourire aux lèvres, se tapaient dans le dos et se promettaient une bonne soirée autour d'une bonne bouteille.
Il ne comprenait pas les jeunes gens qui, très fiers d'eux, assuraient connaître leurs limites et savoir s'arrêter juste à temps pour passer un bon moment sans que ça ne les rende malades.
Il ne comprenait pas les gens qui se racontaient leurs souvenirs d'ivresse dans de grands éclats de rire.
Il ne comprenait pas ceux qui pouvaient affirmer haut et fort que, eux, boire tout seul, jamais !
Il ne comprenait pas que l'on puisse faire la différence entre « l'alcool triste » et « l'alcool joyeux ». Il ne comprenait pas le concept de « boire pour oublier ». Il ne comprenait pas que l'alcool soit associé de près ou de loin au concept de fête.
Lui, s'il ouvrait une bouteille lors d'une soirée, il savait qu'après la sensation première de chaleur au contact du breuvage, cela finirait immanquablement en cauchemar. S'il buvait ne serait-ce qu'une gorgée, il n'était plus question de s'arrêter ou d'être raisonnable mais il savait que c'était le début de la fin. Pour lui, l'ivresse avait cessé d'être drôle depuis des décennies et d'ailleurs, il n'était ivre que tout seul. Aussi y avait-il bien longtemps que l'alcool n'était plus synonyme d'amis ou de fête, encore moins d'oubli : au contraire, un seul verre et c'était tous ses démons qui lui revenaient en pleine figure.
Non, définitivement, il ne pouvait pas comprendre les discours prétendument sensés sur l'alcool et il y avait des années qu'il avait cessé d'essayer. Mais, pire que ça, si lui ne comprenait pas les autres, il était plus flagrant encore que les autres ne le comprenaient pas.
Un verre de whisky, il trouvait cela esthétiquement beau, attirant comme pouvait l'être une jolie femme ; dans le même temps, il trouvait cela repoussant, comme pouvait l'être une femme d'apparence jolie mais fausse. Comment pouvait-il expliquer cette dialectique ?
Un secret pouvant difficilement rester un secret une fois que l'on était nommé à de hautes fonctions à Washington, Leo s'était habitué à parler publiquement de son alcoolisme depuis des années. Il savait qu'il devrait en ressentir de la honte, mais il n'en était rien : il avait mis suffisamment de distance entre ses émotions et ses paroles, il savait comment verrouiller son cœur pour y empêcher l'intrusion de tout affect néfaste à son équilibre. Il avait trouvé un tas de réponses toutes faites pour les moralisateurs et les ignorants : à ceux qui ne comprenaient pas que l'on ne sache pas s'arrêter, il parlait de l'alcoolisme de son père et son grand-père avant lui, il disait que c'était héréditaire et que ça lui était tombé dessus comme une fatalité.
En réalité, il savait bien qu'il n'en était rien et que l'hérédité n'avait pas grand-chose à voir là-dedans. Non, il savait que s'il avait suivi la route tortueuse tracée par ses ascendants, c'était d'abord et avant tout à cause d'un penchant familial pour la dépression dont il n'avait jamais su se défaire. Mais comment pourrait-il évoquer ce mal-être latent sans attirer sur lui des regards de compassion ou pire encore, de pitié ?
Fort heureusement, sa fille Mallory était vive et engagée et Leo espérait ne pas se tromper lorsqu'il disait qu'elle était plus lumineuse que tous ses ancêtres réunis. La première fois qu'il l'avait surprise à une soirée avec un verre d'alcool à la main, il s'était fait violence pour ne pas se jeter sur elle avec une leçon de morale dont il avait le secret. Mallory n'avait pas cherché à se cacher de lui ce soir-là et, en dépit de ses angoisses, il avait su lire le message qu'elle lui envoyait : elle espérait qu'il pouvait lui faire confiance et lui parler de ses craintes en la considérant comme une adulte. Alors c'est ce qu'il avait fait ; cette discussion là n'avait pas été simple mais aujourd'hui, tous deux parvenaient à aborder ce délicat sujet de façon décomplexée et Leo pensait sincèrement que sa fille avait une consommation d'alcool « normale », si tant est que cela puisse exister : du moins, une consommation similaire à celle des autres jeunes de son âge.
Perdu dans ses pensées, Leo ne s'était pas aperçu qu'il fixait depuis une bonne dizaine de minutes cette bouteille de scotch, amenée par un jeune assistant bien intentionné mais inconscient de son passé qui revenait d'un voyage en Ecosse. D'un mouvement brusque, il se leva, saisit la bouteille et alla la vider dans l'évier avant de s'en débarrasser aux ordures. Une fois ceci fait, loin d'être satisfait ou soulagé de son geste, il se rassit et se prit la tête dans les mains en soupirant.
