II/ La solitude.
Accoudé à la fenêtre, le petit garçon regardait tomber la neige dehors. Il avait toujours aimé la voir descendre du ciel en dessinant une trajectoire imprévisible, traçant des formes qu'il pouvait imaginé et associé à tel ou tel action des Dieux de la Montagnes. Lorsque la neige se fut accumulée sur le rebord de la fenêtre, elle cessa aussi soudainement qu'elle avait commencé, au grand dam du jeune Usui. Les portes du village s'ouvrirent alors les unes après les autres, et les enfants de ces bâtisses se ruèrent dehors pour entamer une gigantesque bataille de boule de neige. Le visage de Usui s'éclaira tandis qu'il se ruait vers la porte. Sa main se porta sur la poignée quand la voix de sa mère se porta à ses oreilles.
-Où vas-tu Horohoro ?
Horohoro était le surnom que tout les gens qui connaissaient Usui lui prêtaient. Usui Horokeu était trop long, trop compliqué. Horohoro ne comportait que deux syllabes répétées, et c'était bien plus simple ainsi. Et puis de toute façon, ça ne le gênait pas plus que ça alors pourquoi pas.
-Je vais dehors, maman. Les autres enfants sont sortis pour faire une bataille de boule de neige. Je vais avec eux.
Sa voix se fit plus basse sur les derniers mots. Il savait déjà quelle serait la réaction de sa mère.
-Dehors ? Tu sais pourtant que…Les autres…
Usui soupira.
-Je sais maman. Les autres ne m'acceptent pas, et c'est pour ça que je ne suis pas sortis jouer avec les autres de toute ma vie. Mais aujourd'hui, j'ai six ans. Je veux sortir. Peut être…Peut être qu'il ne seront pas si méchant que ça !
Usui frissonna à l'idée qu'il venait de contredire sa propre mère. Celle-ci sortit de sa cuisine et vint le prendre dans ses bras.
-Tu sais, Horo, les gens n'acceptent pas facilement ceux qui sont différent. Et toi, tu l'es autant d'eux qu'une poule l'est d'un cheval.
-Je ne suis pas une poule, s'exclama Usui avec colère.
Sa mère pouffa en le posant au sol et en plaçant ses yeux au niveau des siens.
-Je sais que tu n'es pas une poule. Tu es Horo, mon petit Horo à moi. Et je ne veux que te protéger…
Le garçon s'écarta des bras de sa mère, sentant ses larmes proches de lui échapper.
-Me protéger ? Vous n'avez que ce mot à la bouche ! Je ne veux pas être protéger ! Tout ce que je veux, c'est vivre normalement, avec les autres enfants du village ! Vous ne comprenez même pas ça ?
Il ouvrit la porte à la volée et se rua dehors, la neige s'engouffrant par-dessus ses bottes.
-Horo attends, s'écria sa mère. Reviens !
N'écoutant pas les cris de sa mère, le garçon se rua au travers du dédale des petites rues du village et arriva enfin sur la petite place où avait lieu la bataille. Les enfants ne le remarquèrent pas tout d'abord. Usui se baissa et ramassa un peu de neige qu'il tassa jusqu'à lui donner une forme à peu près sphérique et la jeta de toute ses forces vers un garçon à sa droite. Ce dernier la reçu en plein cou, et se tortillant pour faire tomber la substance froide, s'apprêta à répliquer à cette attaque, brandissant dans son poing une autre boule de neige. Il arma son bras et…La laissa retomber, sans lancer sa boule. Usui le regarda d'un air surpris, alors que partout la bataille s'arrêtait pour regarder ce qui se passait ici. Horo déglutit avec difficulté et lança vaillamment.
-B…Bonjour. Je m'appelle Usui Horokeu. Je peux jouer avec vous ?
Le garçon à qui il avait lancé la boule le regarda, l'air dégoûté. Un autre garçon s'approcha et lui dit à l'oreille, juste assez fort pour que Horo puisse l'entendre aussi.
-C'est le fils du loup. Mon père dit qu'on ne doit pas l'approcher, qu'il est encore sauvage et qu'il mord tout ce qui s'approche assez près !
Une fillette frissonna en entendant cela et ajouta.
-Il paraît que ses parents le nourrissent avec des lapins et des moutons qu'ils trouvent un peu partout !
Usui sentit le sang lui monter aux joues. Un accès de colère, le deuxième de la journée, le poussa à hurler de toutes ses forces.
-Je ne suis pas un monstre ! Et mes parents…
Il ne pu terminer sa phrase. Une boule de neige, fraîchement tassée, vint s'écraser sur son visage et empli sa bouche et ses yeux. Il s'essuya et se baissa pour en préparer une autre, se croyant accepté pour le jeu, lorsqu'une seconde boule, plus dure, vint le cueillir au menton. Il se releva, ne comprenant pas encore ce qui se passait. Une nouvelle volée vint le frapper en tout point, et il fut même projeté à terre par une boule qui contenait un glaçon et qui le frappa dans le ventre. Les larmes aux yeux, il leva la tête et vit les autres enfants, tous en train de le viser.
-Chassons le monstre, hurla un premier
-Mort au loup, répondit un second.
Puis tous lui jetèrent leurs armes au visage. Horo sentit son nez se mettre à couler, et il l'essuya rapidement d'un revers de la main. Du sang, son sang, resta sur sa moufle, la colorant de rouge. Il se releva en pleurant et s'enfuit en courant sous les hourras des autres enfants.
-Le loup s'enfuit, hurlaient ils. Victoire !
Ne se retournant pas, il ne vit pas que certains des enfants avaient entrepris de le pourchasser pour continuer leur jeu de massacre. Il ne comprit que lorsque plusieurs boules s'écrasèrent à quelques mètres devant lui, frôlant sa tête et ses oreilles. Horo courut à perdre haleine, mais les cris des autres lui arrivaient encore et toujours aux oreilles. Il sortit du village et commença à monter dans la montagne. Les recommandations de sa mère lui revinrent en mémoire.
Ne grimpe jamais dans la montagne. Le mont qui couvre notre village est le plus dangereux de la région d'Okaïdo. Si tu t'y risques, tu mourras, sans aucun doute !
Pesant le pour et le contre, le jeune garçon hésita. Puis les cris lui revinrent, plus forts, plus violents, et il se remit à courir. Mieux valait tenter sa chance dans la montagne que de mourir sous le coup de ses enfants devenus fous qui avaient juré de le tuer. Et il ne doutait pas qu'il le ferait.
Usui commença donc l'ascension, espérant que les parents des autres enfants avaient fait les mêmes recommandations à leurs enfants que les siens lui avaient faits. Mais les cris ne cessèrent pas, ne diminuèrent pas, et, risquant un coup d'œil par-dessus son épaule, Horo vit les autres se lancer dans l'ascension à leur tour. Il se remit donc en route, plus vite encore, un point de côté martelant douloureusement ses côtes. Pressant le point douloureux, il continua de monter jusqu'à arriver au bord d'une grande crevasse qu'il ne pouvait traverser d'un bond. Dos au trou mortel, il se retrouva face à face avec ses adversaires qui le toisaient d'un air triomphant. Le vent se leva alors, arrachant de la neige à la montagne qui se précipitait sournoisement dans le col du garçon, le faisant trembler et paraître vulnérable aux yeux des autres, à l'abri dans leurs épais manteaux de fourrure.
-Le loup est pris au piège, chantonna un premier.
-Les chasseurs vont le tuer, poursuivis le second
-Et le bétail sera vengé, termina le troisième.
A voir sa stature, Horo estima que le premier devait avoir dix ans. Le second, encore plus grand, devait être près des douze ans. Le dernier des trois, plus petit et menu, devait juste approcher des huit ans. Il semblait hésiter. Horo décida de tenter sa chance avec lui.
-Ne les laisse pas faire. Je suis comme toi, un petit garçon. Ne les laisse pas me faire de mal !
Le plus grand s'interposa devant le petit, comme pour les protéger des paroles de Horo.
-Ferme la, sale loup. Ne touche pas à mon petit frère !
Le plus jeune sembla alors se décider. Il repoussa son frère, et, prenant un peu de neige, en fit une boule qu'il jeta en direction du garçon. Celui-ci la prit en pleine figure et, déséquilibré, reculant d'un pas en arrière. Son pied ne trouva que du vide et il perdit l'équilibre. Battant l'air de ses bras nus en un vain effort, il sentit son corps basculer dans le vide meurtrier de la crevasse. Il tomba, tête la première, dans les abysses bleus de la crevasse et commença alors sa chute en Enfers, tandis que les cris de victoire des autres enfants lui parvenaient encore avant de disparaître, emporté par le vent qui sifflait en chantant dans les entrailles glacées de la crevasse.
