Au sortir de la guerre
Donc, voici le chapitre 2. J'ai oublié de préciser que le chapitre 1 se déroulait en 1943. Pour celui-ci, on passe de 1944-1945 à 1948.
Feliciano se haïssait tous les jours de devoir passer devant les drapeaux rouges du IIIème Reich. Il n'avait jamais aimé les saluts militaires, alors devoir lever le bras dès qu'il rencontrait un officier supérieur commençait à le fatiguer.
Il était resté auprès de Ludwig en lui réclamant l'unité de son pays. Ludwig avait envoyé des troupes qui auraient plus utiles ailleurs que sur le front italien. Le plan fonctionnait.
Malheureusement, Feliciano était maintenant tenu de rester à Berlin pour lui éviter tout contact inopportun avec Romano et de tomber aux mains des ennemis. Il avait beaucoup de mal à faire passer des documents et des informations aux résistants. En Allemagne, presque tous les mouvements de résistances avaient été annihilés. Alors un ambassadeur étranger trouvait parfois quelques informations dans son cartable miraculeusement. C'était tout ce que Feliciano pouvait s'autoriser de faire en toute discrétion. Il restait auprès de Ludwig, prêt à lui porter un coup de couteau dans le dos, dès que les Alliés marcheraient sur Berlin. Parce qu'ils marcheraient sur Berlin… Parce qu'ils allaient venir le sortir de là…
Feliciano l'espérait tout autant qu'il haïssait Ludwig.
Il savait l'Allemagne profondément changée par toutes les horreurs sur son territoire, mais il ne pouvait pas s'imaginer Ludwig permettre cette idéologie destructrice de s'étendre sur ses propres plaines avant de conquérir le monde.
Et pourtant, son discours ne changeait pas. Feliciano avait un goût de bile dans la bouche à chaque fois qu'il devait acquiescer ou surenchérir à ce que Ludwig disait. Parfois, il se prenait à rêver que Ludwig jouait la comédie tout comme lui. Ce n'était que chimère.
« Tu es trop brun » lui avait dit une fois Ludwig.
Feliciano avait regardé autour de lui pour constater que toutes les personnes présentes autour d'eux étaient grandes, blondes, aux yeux bleus. Loin de ce qu'il était lui-même. Il s'était senti vraiment menacé.
« J'ai pris un peu trop le soleil », répondit Feliciano avec une fausse naïveté.
Sa peau n'avait jamais été aussi pâle. De stress, d'enfermement, de mal-être. Ludwig ne s'en rendait même pas compte. Il avait les cheveux châtains, une drôle de boucle, les yeux mordorés et il était trop petit, ça se résumait à cela.
Ludwig comprit apparemment le message implicite et n'insista pas. Il avait encore conscience qu'il pouvait mettre en danger la vie de son allié avec de tels commentaires en public. Quand Feliciano le rejoignit ce soir-là, ce fut pire que d'habitude. Feliciano prenait soin depuis un moment de dormir de son côté, évitant tout contact avec le corps de Ludwig. Il se haïssait de fantasmer encore sur son partenaire de lit. Il avait peur de pleurer pendant la nuit et d'appeler son Ludwig : celui qu'il considérait comme mort, comme perdu. Ludwig lui demanda de se couvrir et lui donna tout un tas de raison. Il était un impur, bientôt il serait épuré et il serait heureux.
Feliciano espérait jusque-là que Ludwig ne le pensait pas. Il avait espéré que Ludwig l'aimât comme il était. Ce n'était vraiment pas le cas. Son corps devait lui faire horreur, parce qu'il était différent de son modèle de perfection. Il était trop faible aussi, mais ça, c'était parce qu'il était un impur. L'italien avait pris sur lui en disant qu'il lui fallait encore de la chair à canon contre les Alliés. Un jour, peut-être, pourrait-il décimer la majorité de sa population ? Feliciano avait dit tout cela sur le ton de l'ironie, parce qu'il n'en pouvait plus de se la fermer et parce qu'il avait le cœur brisé.
Ludwig avait écarquillé les yeux de surprise. Feliciano prit un pyjama alors qu'il détestait cela et plongea dans les couvertures. Dormir dans la chambre de Ludwig avait l'avantage de le protéger des autres soldats du Reich. S'il venait à être malmené, il préférait que ce fût par Ludwig.
La fin de l'année 1944 fut le pire Noël et le pire réveillon de sa vie. Il avait toujours fait la fête avec d'autres nations pour l'occasion. Tout d'abord, avec Romano et son père Rome. Puis, seulement Romano. Ensuite, ce fut avec Roderich, Elizabeta, Gilbert et un petit garçon. Puis de nouveau, avec Romano et parfois certains de leurs frères ou de leurs cousins. Ludwig ne l'avait jamais invité pour les fêtes de fin d'année, les passant avec son frère Gilbert. Il avait toujours refusé ses invitations. Bien sûr, ils trinquaient à la nouvelle année en se revoyant après… C'était tout.
Il avait toujours voulu passer les fêtes avec Ludwig. Seuls, en tête à tête. Là, Feliciano devait faire bonne figure au milieu de tous ses gradés nazis. Sourire n'avait jamais été aussi difficile. La défaite de l'Allemagne approchait à grand pas. De l'Italie du Nord aussi. Feliciano se sentait faible, il n'avait plus Rome. Bientôt, il serait totalement conquis. Romano lui restituerait ses terres. Il s'accrochait à la confiance qu'il avait en son jumeau. Il n'avait plus que cela.
Feliciano ne savait même plus pourquoi il se battait. Il ne pouvait plus aider les Alliés tellement la situation était critique. Naïvement, au tout début de la guerre, il s'était promis de protéger Ludwig de sa folie. Il ne pensait pas que ce serait si difficile et si vain.
Le 30 avril 1945, ils étaient dans le bunker d'Hitler. Malgré ses faiblesses dues à son stress et à la conquête de son territoire, Feliciano pouvait sentir depuis quelques jours que rester dans cet endroit était dangereux. L'Allemagne allait tomber en même temps que l'Italie du Nord, Feliciano en était persuadé. Ce n'était plus qu'une question de jours. Il planait dans le bunker un air de folie nauséabond. Il avait entendu qu'il suffisait d'avoir un fusil chargé d'un coup. Feliciano savait très bien ce que cela voulait dire et il collait Ludwig comme son ombre. Si le dictateur allemand comptait mettre fin à ses jours, Feliciano serait même heureux de presser la détente pour lui. Seulement, Ludwig ne devait pas mourir lui aussi. Il était une nation. Il représentait un peuple en désuétude. Si l'Allemagne finissait écartelée par les Alliés, Feliciano ne se le pardonnerait pas. Ce serait une autre guerre dans une vingtaine d'années.
Feliciano se sentit mal de le faire pour lui, et non pour Ludwig. Le Ludwig qu'il avait connu avant cette guerre atroce. Le représentant de l'Italie ne se reconnaissait plus. Il ne ressentait plus rien. Il tenait par pure volonté depuis deux ans. Il n'était plus le même et il se haïssait pour cela. Il haïssait encore plus Ludwig pour cela.
« Feliciano, arrête de me suivre !, râla Ludwig alors qu'il allait entrer dans les toilettes.
- Je reste près de toi, quoi qu'il arrive.
- Celui qui a besoin d'être protégé, c'est toi. Tu as peur pour ta vie ! »
Non, parce que Romano pouvait tout à fait le remplacer et devenir l'Italie. Qui remplacerait Ludwig ? Personne n'avait remplacé le Saint Empire Romain Germanique. Cet Empire avait éclaté en petits morceaux. Il était mort. Tué par France. Une nation pouvait trouver la mort et revenir d'elle-même si son peuple le soutenait. Ce n'était pas toujours le cas et on se battait pour son territoire disponible. Il y avait eu assez d'horreurs commises en Allemagne.
Feliciano ne savait pas s'il devait craindre Russie, Angleterre, France, America ou une autre nation vengeresse. Une fois sorti d'ici. Feliciano n'était même pas sûr de pouvoir sortir de cet endroit vivant. Il tenait à la main une mitraillette. Elle n'avait pas qu'un coup. Il détestait se servir d'une arme.
« Quel est le problème Feliciano ? », demanda Ludwig.
Pouvait-il être sincère ? Lui dire que son dirigeant risquait de faire sauter la baraque ? Feliciano ne savait même pas si l'instinct de survie de Ludwig referait surface. Il ne savait même pas s'il devait le craindre encore plus que les êtres humains. Il était juste comme lui. On n'abandonnait pas une nation qui avait été amie.
« Je suis sûr que cet endroit sera notre tombeau. Je m'imaginais un ciel bleu pour ma mort, près du Tibre. Pas ces murs gris, dans une sale odeur de peur.
- Qu'est-ce que tu dis là ? Je sais que ma reddition est proche. Je n'ai qu'à attendre.
- Ton dirigeant n'attendra pas qu'on vienne le déloger ici. J'ai entendu des choses très inquiétantes. Très inquiétantes pour nous deux ! Alors, prends une arme et prépare-toi à te défendre contre tes propres soldats ! »
Feliciano remit son arme sur son épaule, prêt à tirer.
« Je ne tirerai pas sur mon peuple. Tu sais très bien qu'une nation ne peut pas le faire.
- Eux, ils n'hésiteront pas à te faire la peau. Alors, je te protégerai car, moi, je n'aurais aucune hésitation à leur tirer dessus.
- Pour quelqu'un qui agite un drapeau blanc à la moindre occasion, je te trouve vraiment guerrier dans une situation qui ne le justifie pas !
- Je m'en fiche, je reste avec toi avec une arme.
- Comme tu veux ! »
Ludwig tenta plusieurs fois dans la journée de le distancer. On ne sème pas un Italien motivé qui arrive à courir plus vite que vous. Ils furent enfermés par des soldats dans une pièce, sans que Feliciano puisse réagir. Ludwig lui avait enlevé la mitraillette des mains et l'avait remis aux militaires. Il y eut de nombreux coups de feu, et Feliciano espéra pendant un moment que c'était les Alliés et qu'on les avait mis là pour les protéger. Quand ils eurent des difficultés à respirer, Feliciano comprit le sort que l'on leur réservait. On allait les rendre inconscient et les décapiter pour les achever. Il sortit un petit pistolet de ses vêtements et fit sauter la serrure. Il tira sur les deux gardes qui gardaient l'entrée. Surpris, ils n'avaient pas réagi. Avec un foulard sur le visage, Feliciano revint à l'intérieur. Ludwig ne l'avait pas suivi. L'Italien le traîna dehors inconscient en priant qu'aucun soldat ne le gênerait. Ludwig sur ses épaules, il se déplaça dans le bunker en cherchant un endroit où se réfugier.
Il n'y avait plus de soldats. Ils étaient tous morts avec une balle logée dans la tête.
Feliciano toussa fortement, cherchant à libérer ses poumons du gaz toxique auquel il avait été soumis. Ludwig ne bougeait pas sur ses épaules.
Il trouva un placard et mit Ludwig en position en position assise à l'intérieur il respirait encore. Feliciano fit un rapide tour des couloirs pour se rendre compte qu'il ne saurait pas débloquer les portes scellées du bunker. Les codes avaient été changés.
Une nation pouvait survivre un bon moment sans nourriture.
Feliciano chercha le meilleur endroit pour se défendre contre la venue des alliés avec un point d'eau à côté. Il poussa les cadavres loin d'eux pour éviter les odeurs.
Il passa les deux jours suivants à veiller Ludwig qui ne se réveillait pas et à pointer son arme sur une porte.
Les deux jours les plus longs de sa vie.
Ludwig, complètement inconscient, lui faisait craindre le pire. Le fait qu'il se réveille lui faisait envisager également le pire. Une nation, se réveillant et trouvant son dirigeant et ses plus hauts gradés morts autour de soi, risquait de piquer une crise et de devenir incontrôlable. Feliciano espérait que les Alliés forceraient la porte. Il avait cherché. Il n'y avait pas de dynamites dans le bunker, il n'y avait pas d'armes pour ouvrir cette foutue porte. Les cadavres commençaient à puer. Feliciano avait de fréquents hauts le cœur quand ce n'était pas des quintes de toux épouvantables. Ludwig ne toussait pas et Feliciano craignait qu'il n'élimine pas ce qu'il avait pris à plein poumon. Peut-être que Ludwig avait été conscient de ce qu'il se passait et qu'il l'avait accepté… Feliciano secoua la tête, ne voulant pas penser à ce genre de choses morbides. Il fallait qu'on vienne les chercher. Le téléphone avait été coupé, il ne pouvait pas appeler à l'aide, ni même agiter un drapeau blanc aux fenêtres.
Quand des hommes se présentèrent à eux, Feliciano tira un coup de semence sur le plafond pour bien leur faire comprendre qu'il ne se rendrait pas facilement.
Feliciano entendit la voix d'Ivan faire un commentaire en Russe sur lui. Comme son nom n'apparaissait pas, Feliciano comprit que, dans la pénombre, il ne l'avait pas reconnu.
« Russie ! C'est moi, Feliciano !
- Ah, je me demandais quel rat se cachait dans un tel endroit. Quel homme n'aurait pas eu le courage de s'achever ! C'est toi, bien sûr !
- J'ai plutôt évité qu'on m'assassine. Ce n'est pas la même chose !
- Oh, alors c'est toi qui as tué tout ce beau monde ? Je ne crois pas que tu sois un tel monstre.
- S'il l'avait fallu, je l'aurais fait.
- Range ton arme, Feliciano !
- Je veux des conditions !
- Je ne pense pas que tu en sois en mesure de négocier. »
Feliciano tira au pied de Russie. Apparemment, cet acte n'impressionna pas le cosaque.
« Tu gâches tes munitions en menaces inutiles, grogna Russie. A moins que tu ne saches pas tirer…
- Oh, crois-moi ! Je sais très bien viser. La prochaine balle risque de te faire très mal.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Je veux être bien traité et amené à mon jumeau.
- Da. Si je te fais du mal, Francis m'en voudra. J'ai envie de garder de bons rapports avec lui.
- Tout comme mon compagnon d'infortune.
- Je ne vois pas qui c'est. Si tu essaies de sauver la peau de Ludwig, je me devrais de refuser. »
Russie devait sentir la fébrilité de Feliciano, parce qu'il annonça alors.
« C'est Ludwig à côté de toi. Lui, il va payer pour tout ce qu'il a fait ! Kolkolkol !
- Je ne me rendrais pas alors !
- Feliciano, ne fais pas l'imbécile ! Ce doit être le seul jour où tu dois te rendre sans faire d'histoires !
- Si tu me fais du mal, tous mes frères t'en voudront !
- Tu m'énerves, l'Italien, avec ton chantage !
- Et je tuerai tes hommes !
- Je ne ferai pas de mal à Ludwig. De toute façon, il va être jugé !
- Jugé ?, s'étonna Feliciano.
- On va en faire un exemple pour le monde entier. Même si vous rejoignez Romano, Ludwig n'y échappera pas. Il vaut mieux pour nous de le rendre présentable pour que l'Allemagne soit haï encore plus par tous nos confrères.
- En matière de haine pour Ludwig, je ne crois pas qu'une autre nation puisse me surpasser.
- Pourtant, tu le protèges !
- C'est juste une question d'ordre pratique.
- Mais qu'est-ce qu'il t'a fait ? Kolkolkol ! »
Feliciano finit par se rendre au Russe, après une négociation âpre. L'adrénaline le tint debout, malgré l'épuisement de toutes ses ressources physiques et psychologiques. Il resta auprès de Ludwig et refusa d'être séparé de lui tant qu'il n'était pas conscient. Francis ne tarda pas à venir le voir pour essayer de le raisonner. Il avait un regard dur et blessé, mais celui-ci s'attendrit un instant en voyant l'état de Feliciano avant de reprendre une lueur froide. L'italien n'avait jamais autant tremblé de sa vie. Le jugement de son grand-frère qui le prenait encore pour un de ses tourmenteurs le remplit d'un mal-être encore plus intense. Les larmes tombèrent toutes seules et il lui raconta tout, absolument tout. A la fin, il expliqua pourquoi ils devaient garder Ludwig en vie et il exigea de retrouver Romano au plus vite. Francis le prit dans ses bras en lui murmurant que tout était terminé et que tout allait s'arranger. Feliciano était tellement éprouvé qu'il ne se calma pas sous ses belles paroles. Il fallut que Romano intervienne pour que Feliciano tombe inconscient dans ses bras.
XXXXX
Allemagne avait perdu la guerre. Japon s'était rendu. Et Italie du Nord, le pays s'était rendu, mais ça faisait longtemps que ce sale traître de Feliciano s'était vendu aux Alliés
Dans les premiers temps, Ludwig se sentait absolument ravi de ne plus avoir le droit de voir Feliciano et inversement.
La mention du procès organisé pour les nations le mettait immédiatement dans une colère noire. Ce bâtard de Romano avait révélé sa part active dans la résistance italienne et il avait bien insisté sur le fait qu'il avait agi en totale collaboration avec ce traître de Feliciano.
Feliciano n'avait jamais cessé de renseigner les résistants ou les autorités alliées. Le pire avait été l'étalage de preuve dont les italiens avaient dû faire preuve pour prouver la bonne foi de Feliciano.
Ludwig ne pouvait plus voir les jumeaux italiens en peinture.
Se scinder en deux avait été leur tour le plus diabolique ! Romano, bien au chaud chez les Alliés, et Feliciano en traître de l'autre côté du front italien. Tout ça, pour obliger Ludwig à venir sur le front italien et à disperser ses troupes jusqu'à la fin de la guerre ! Dire qu'ils lui avaient fait aussi le coup d'attaquer la Grèce pour l'obliger à aller là-bas aussi… Les petits fumiers !
Le petit discours de Feliciano pour atténuer les charges contre lui et Kiku l'avait énormément remué.
L'Italien était autant doué pour les beaux discours sur l'amitié que pour poignarder dans le dos. En mettant en avant que chaque nation avait sa période de folie qu'il fallait pardonner, il avait épargné de nombreux désagréments à Ludwig. Seulement, Ludwig n'acceptait pas cette excuse. Oui. Il reconnaissait son égarement ! Oui. Il avait cautionné des horreurs ! Oui. Il s'était laissé aveugler par son gouvernement ! Oui. Il n'avait pas lutté contre ! Et ça l'énervait que Feliciano l'eût défendu et lui eût même sauvé la vie ! Alors qu'il s'était opposé au fascisme, Feliciano avait défendu Ludwig qui y avait totalement adhéré ! Ludwig aurait mérité des sanctions plus lourdes ! Au nom de la paix, on lui pardonnait son égarement en tant que nation et on le considérait comme sous l'emprise de ses dirigeants à ce moment précis de l'histoire.
Certaines sanctions s'appliquaient à son propre pays, mais peu le concernaient vraiment. Il avait dû accompagner les nations sur de nombreux lieux de recueillement et affronter leur douleur et leurs reproches. Ludwig trouvait que ce n'était pas assez, malgré le mal-être, les regrets et la honte qu'il ressentait à chaque fois qu'il croisait un autre pays. La solitude le gagnait petit à petit de ne plus apercevoir Feliciano ou même d'entendre sa voix ainsi que celle de Kiku. Etre considéré comme la bête noire par tous les autres devenait très pesant et limitait ses contacts internationaux. Seul. Il était seul. Il ne pouvait même pas correspondre avec son frère Gilbert. Roderich, depuis qu'il avait perdu Elizabeta, ne lui adressait la parole que par hérauts interposés. Sa liste de proches se réduisait donc à zéro, puisque le reste de sa famille le boudait et avait même un pas de recul en le voyant.
La décision de séparer les membres de l'Axe arrangeait certainement Feliciano. Ce devait être aussi pour le protéger de représailles que les Alliés avaient prononcé cette injonction d'éloignement.
Au fur et à mesure du temps, Ludwig se reconstruisait, reconnaissait sa terrible erreur et essayait de se le pardonner. C'était très difficile. Il s'était imposé de passer dans tous les camps de concentration pour nettoyer ces endroits des restes de charnier et être témoin de ce qu'il avait fait. Il s'en rendait malade, mais c'était son devoir de voir la vérité en face. De reconnaître qu'il avait été plus que dans l'erreur, qu'il avait laissé commettre des atrocités, qu'il avait fermé les yeux, qu'il avait perdu tout bon sens et jugement sous l'influence de son dirigeant. Il n'y avait pas que son côté nation avec une réputation ternie à jamais. Lui-même également, là était tout le problème pour lui et pour les autres. Il n'arrivait pas à supporter ce qu'il avait commis, alors les autres avaient tout à fait raison de mal le considérer. Il comprenait la décision de Feliciano de trahir sa confiance et il aurait bien aimé en parler avec lui et s'excuser. Même si des excuses ne seraient jamais suffisantes. Seulement, c'était impossible. Il n'avait pas le droit d'aller le voir. Tout au plus, il pouvait avoir l'extrême chance de croiser Romano en déplacement. Romano était quelqu'un de difficile à vivre en temps normal, alors quand il avait vraiment une dent contre vous, il était insupportable.
Romano n'était pas le plus gros problème personnel de Ludwig. En occultant toute sa culpabilité et ses ennuis relationnels avec les autres nations, les relations diplomatiques avec son pays restaient difficiles entre les humains à cause du malaise laissé par la WWII et que des troubles risquaient d'apparaître à nouveau, entraînant encore une guerre en Europe à long terme. Il n'en avait vraiment pas envie, après autant d'horreurs, et il ne savait pas quelle solution adopter.
Francis était certainement le seul représentant de nation à faire un véritable effort pour construire une alliance durable avec lui, sûrement par peur d'un nouvel affrontement entre eux. Ses sourires étaient faux et purement diplomatiques. Il en fallait de peu pour qu'il se dérobe à la poignée de mains scellant le début de leurs rencontres.
Ce fut en se rendant à un rendez-vous avec Francis qu'il croisa à nouveau ce cher Romano. Cette rencontre fut certainement la plus inoubliable avec l'Italie du Sud et la plus secouante. Ludwig se contraint à faire des efforts de politesses pour rétablir un semblant de communication avec l'Italie, ce qui était très difficile avec Romano. Il en vint donc à s'énerver :
« Au moins Feliciano a assez de jugeote pour ne pas m'insulter et m'écouter !
- Ah ! Et depuis quand ? Bastardo ! ça doit faire au moins trois ans que tu ne lui as pas adressé la parole ! Stronzo ! »
Si Romano n'avait pas eu honte de faire une danse de la victoire, il ne se serait pas gêné.
« C'est à cause de cette injonction d'éloignement !, se justifia Ludwig.
- Pour obéir aux ordres, t'es vachement doué, fullanculo ! Heureusement, Feliciano n'est plus assez bête pour te rejoindre incognito. Même sans cette injonction, t'aurais pas la moindre chance de l'approcher ! Potato bastard ! Mon jumeau te le permettrait pas ! Stronzo !
- Feliciano ne tiendrait même pas dix minutes sans vouloir me parler, si nous étions dans la même pièce, râla Ludwig.
- Ça, c'était quand il était amoureux de toi ! Je suis tellement soulagé que tu aies gâché toutes tes chances avec lui. Idiota ! »
Interloqué par cette révélation, Ludwig eut du mal à se reprendre. Le ton de Romano avait été moqueur et blessant. Ludwig avait du mal à s'imaginer que Feliciano eût été amoureux de lui. Ce n'était pas possible… Feliciano aimait les femmes et se vantait de ses conquêtes tous le temps. Et devant lui, en plus !
« Hein ? Comment ?
- Franchement, je t'aurais jamais supporté comme beau-frère, fullanculo. Te faire des patates quand tu viens à la maison, y a que Feliciano pour faire ça pour toi. T'es même pas cap de t'en rendre compte. Bastardo !
- Feliciano drague toutes les femmes qui lui passent sous les yeux. Comment veux-tu que je m'en rende compte ?
- Ce n'est qu'une couverture. T'es assez bête pour croire qu'il arrive à choper en parlant de pâtes, idiota. C'était toi qui l'intéressais, fullanculo !
- Je pensais qu'il était juste maladroit. Comme d'habitude… et qu'il les faisait craquer comme ça. C'est son côté le plus adorable… »
Romano avait la bouche grande ouverte et cherchait ses mots (même les insultes). Ludwig ne pensait pas un jour avoir l'occasion de lui clouer le bec. Il ne faisait plus vraiment attention à Romano et il essayait de se souvenir de l'attitude de Feliciano. Au tout début de leur relation, Feliciano l'avait assez perturbé parce qu'il était très tactile et très envahissant. Dormir avec un homme nu, même en toute amitié, ce n'était pas dans ses mœurs. Feliciano le draguait ? Ce n'était pas vraiment évident… Feliciano se rattrapait toujours en disant que c'était de l'amitié. Ludwig croyait que les Italiens étaient tous comme ça. Il arrivait même à Romano de lui prendre le bras sans faire attention. Feliciano lui avait même écrit une lettre étrange qui ressemblait beaucoup à une déclaration d'amour. Alors il avait correctement interprété ses mots, à ce moment-là ! Ludwig avait occulté l'idée que Feliciano pût vraiment l'aimer, malgré qu'il soit un homme, et en avait ri en disant que son amitié le touchait…
Ensuite, il avait repoussé tout ce qui pouvait être interpréter pour un intérêt autre que l'amitié entre eux. La façon dont il parlait les dernières années de l'homosexualité devait rendre malheureux Feliciano ainsi que l'angoisser. Comment avait-il pu s'accrocher autant de temps à lui ? A supporter la WWII ? Ses remarques sur lui ? Sa présence même ? Ludwig se souvint de la peau pâle de Feliciano, de ses cernes et de son attitude de qui-vive quasi-permanente. Qu'avait-il fait ?
Maintenant, il pouvait accepter qu'un de ses amis soit homosexuel. Il avait bien mis de l'eau dans son vin pour Kiku à chacune de leur rencontre pour le préserver de nombreux désagréments. Il faisait mine de ne pas entendre certains cris dans la demeure de Francis et ne s'offusquait pas de certains de ses retards. Seulement, être l'amour secret de Feliciano, c'était plus que gênant pour lui avec tout ce qu'il s'était passé entre eux. Ludwig se sentait très mal devant Romano. Celui-ci avait réussi à le rendre nerveux et complètement embarrassé vis-à-vis de Feliciano. Ludwig aimerait bien s'excuser, mais il ne pouvait même pas lui écrire une lettre.
« Votre connerie dépasse ma putain d'imagination ! Heureusement, vous ne pourrez jamais faire de mioche ensemble ! Et puis, c'est complètement fichu entre vous ! Ta période nazie était tellement en contradiction avec lui que vous ne vous en relèverez pas. Fullanculo ! Ne compte même plus sur son amitié, stronzo !
- Je le sais très bien, Romano ! Si tu es venu pour blesser mes sentiments, c'est réussi !
- Je voulais juste te démontrer à quel point tu as fait du mal à Feliciano, stronzo ! C'en est venu au point où il a peur d'être en ta présence ! Il a même coupé sa mèche sensible lors de WWII, pour que tu ne t'aperçoives pas de ses sentiments ! C'est de la mutilation volontaire, tu entends !
- Je n'en savais rien ! Je n'aurais jamais voulu qu'il se fasse du mal ! Jamais !
- Tu voulais nous épurer ! Tu nous aurais fait du mal ! Fullanculo !
- Je m'en veux d'avoir pensé cela sous l'influence de mon dirigeant ! J'ai bien compris que j'étais dans l'erreur ! Je l'ai subi de plein fouet cette épuration, ça m'a changé en ce monstre !
- Ne l'approche plus jamais, stronzo !
- Feliciano ne pourra pas se planquer à Florence toute sa vie !
- Comment sais-tu où il est !, glapit Romano.
- Je le connais bien !
- De toute façon, t'as pas assez de couilles pour aller l'embêter ! J'ai pas de soucis à me faire ! Reste bien chez toi et fais-toi détester à mort par tous les autres ! Stronzo !
- Romano, arrête immédiatement ! »
La voix de Francis résonna de manière autoritaire dans la salle.
Pourtant, Romano avait raison. Ludwig était détesté de tous et il ne savait pas comment sortir de cette impasse. Pour lui, pour son pays. Toutes les autres nations le fuyaient ou avaient un mouvement de recul en sa présence. Et Feliciano, son meilleur ami, ne voulait même plus lui adresser la parole. Ludwig était certain que Romano lui avait dit tout ça pour le faire réagir. Feliciano devait être au plus mal. Feliciano était dans l'impossibilité de l'appeler à l'aide pour une fois. Parce que c'était lui, Ludwig, le problème.
Francis passa avec réticence une main sur son épaule. Il avait l'air fatigué de ce genre de paroles blessantes.
« Romano, tu ferais mieux de rentrer en Italie et de dire à Feliciano que Ludwig va plutôt bien.
- Comme s'il s'en souciait encore et que c'était la vérité…
- Mentir, c'est très vilain, Lovino !
- Etre hypocrite, encore plus ! Ne m'appelle pas comme ça !
- Allez, va-t'en !»
Romano siffla entre ses dents, avant de prendre la poudre d'escampette. Toujours aussi véloce, ces italiens !
« Je suis désolé. Romano t'en voudra toujours pour une raison ou pour une autre, juste parce que tu préfères les pommes de terre aux pâtes. Je considère que c'est un goût personnel…
- Il ne m'en veut pas pour cette raison, soupira Ludwig.
- Oui, c'est vrai. Il est hyper-protecteur envers Feliciano. C'est normal pour un italien, tu sais. De se préoccuper de sa famille proche. Antonio n'en dit rien, mais il a eu droit à une explication entre quatre yeux avec Feliciano… Bon d'accord. Une explication avec Feliciano, c'est plus sympa qu'avec Romano.
- Tu étais au courant ?
- Tout le monde sait que Feliciano a le béguin pour toi, soupira Francis. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Votre relation platonique est vraiment digne d'intérêt. Je n'avais jamais compris comment l'amour pouvait fonctionner sans sexe. Vous m'en avez donné un magnifique exemple. Apparemment, la distance ne vous réussit que jusqu'à un certain point.
- J'irais le voir. Et tu te fais des id…
- Ludwig ! Tu n'aurais pas dû me le dire ! Tu as vu dans quelle position tu me mets ! Je suis l'un de ceux à avoir prononcé cette injonction d'éloignement !
- Je préfère que tu sois au courant au cas où je me fais arrêter dans mon initiative. C'est une visite strictement personnelle.
- Tu devrais peut-être attendre que Feliciano soit prêt à te revoir.
- Non. J'ai beaucoup trop attendu. Et il faut que je lui prouve que je suis capable de désobéir à un ordre.
- En m'avertissant au passage, ce n'est pas vraiment désobéir. Bon d'accord, je conçois que ce soit un grand effort pour toi, s'en moqua Francis. Je ne dirais rien aux autres. Tu n'as pas intérêt à me doubler.
- France, merci. »
Ludwig n'était pas venu en France pour parler de Feliciano, mais pour amorcer une discussion avec Francis sur l'avenir de l'Europe. Il fallait qu'il la joue très finement et qu'il tâte le terrain. Francis était la personne la plus à même de passer une alliance avec lui pour éviter une nouvelle guerre. Seulement, il était peut-être trop tôt pour forcer la main à Francis. Ludwig savait que quel que soit le bout par lequel il entamerait cette discussion, Francis risquait de mal le prendre. Alors autant être direct.
« Il y a des rumeurs de couloir.
- Quelles rumeurs ?, s'alarma Francis. Pas de guerre !
- Non, Francis. Evitons d'utiliser ce mot. De toute façon, il n'est pas d'actualité. J'en ai entendu parler chez moi et il semblerait que ce soit le cas chez toi, aussi.
- Mais de quoi tu parles ?
- De réconciliation européenne. »
Francis fronça les sourcils, comme s'il réfléchissait. Finalement, il leva son petit doigt au ciel.
« Par l'économie et la culture ? C'est un discours venant de chez toi. Dis donc, tu n'aurais pas peur qu'on s'attaque à toi, une fois remis debout ?
- Je n'ai pas envie de revivre des horreurs. Je n'ai pas envie de perdre de nouveau mon jugement au profit de monstres. Je n'ai pas envie que cela arrive à nouveau en Europe.
- Très beau discours, mais c'est utopique. On arriverait à tous s'entendre ? Tous les pays Européens ! Oh, je crois que ça n'est jamais arrivé, ironisa Francis. Maintenant que l'on t'en veut à couteaux tirés, tu penses que ça va marcher ?
- On en reparlera.
- Je laisserai une oreille traîner sur le sujet. »
Francis n'était pas du genre à accepter une idée quand elle ne venait pas de lui. Ludwig lui avait juste donné une piste à explorer. Il espérait que Francis se convaincrait lui-même du bien-fondé de cette idée ainsi que de sa possible réussite.
« Je voulais que tu sois au courant de certaines manœuvres politiques. Vois cela comme une bonne volonté de ma part. »
Ludwig savait que cette idée ne resterait qu'à un stade germinatif sans le soutien des nations et des gouvernements. Il était bien trop tôt pour la proposer. Toutes les nations pansaient leurs blessures. Francis avait toujours un petit mouvement de recul et de peur en sa présence, bien qu'il tentât de le cacher. Il était bien trop tôt pour manœuvrer au grand jour. L'avenir était encore incertain en Europe. La paix fragile et menacée. L'opposition entre les Etats-Unis et la Russie allait devenir problématique. Nul doute que les pays Européens allaient en pâtir dans les prochaines années et se déchirer encore. Ludwig espérait au moins retarder le prochain affrontement.
Ludwig enchaîna sur des mesures visant à faciliter les échanges avec Francis. Il devait construire au moins un lien solide avec France. Il était le seul sur qui il pouvait compter, pour l'instant.
