ACTE II

SCENE 1

Ridley et Hannigan tiennent fermement Bradford sur sa chaise. Il s'agite et tente de se redresser, en vain. Skinner est fou de rage. Tous sont sous le choc et leurs regards vont de Bradford, encore fumant, à Scully qui est restée stoïquement assise et étudie le dossier comme si de rien n'était.

SKINNER, debout et doigt tendu vers Bradford.

Bradford, je me fous de risquer de déclencher une nouvelle guerre entre nos deux services. Si jamais vous vous permettez un nouveau geste de ce genre, je vous traînerais au tribunal par la peau des fesses.

BRADFORD, rouge, essoufflé.

Rien à branler de vos menaces ! A cause de votre connasse, on va peut-être tous y rester ! Vous y pensez à ça ? (A Scully) Et vous ? Vous y avez pensé ?

Scully ne le regarde pas. Elle reste très calme et semble fascinée par son stylo. Elle laisse passer un temps, se lève et va à la fenêtre sous le regard décontenancé des autres. Finalement, elle se retourne et s'adresse à Bradford en le fixant sans peur.

SCULLY, prenant son temps.

Tout à l'heure… vous m'avez dit si je ne m'abuse – je cite – « Quand on gueule à quelqu'un qu'on va le buter, c'est qu'on est prêt à le faire »… (Un temps… Bradford la dévisage avec incrédulité). Dites-moi, Monsieur le Directeur Bradford de la CIA, dois-je maintenant m'attendre à vous voir saisir un sabre et me couper la tête ?...

Long silence stupéfait. Bradford la fixe avec haine. Il gesticule et s'adresse à Hannigan et Ridley sans la quitter des yeux.

BRADFORD

Lâchez-moi maintenant ! Vous êtes contente, hein ? Vous avez votre petite revanche !

BUCHANAN, grinçant et faisant mine d'applaudir.

Ca, c'est de la démonstration, Scully ! (Se tournant vers les autres, ironique) Mais voilà en effet qui est très troublant. Oublions un instant qu'on a un témoin, un alibi, un mobile -…

BRADFORD

Et des prédispositions !

BUCHANAN

Et des prédispositions comme vous le dites, et discutons un peu entre filles de … (Il prend une posture vaguement efféminée) « parfois on dit ce qu'on pense, parfois pas. Hou là là, tout ça est bien compliqué ! ». Voila qui semble très pertinent comme questionnement, hein ? ! (Il pointe son doigt vers Scully qui le regarde avec froideur). Et puis, d'ailleurs, j'en ai une autre de question pour toi : Qu'est-ce qui risque le plus de te tuer dans l'heure et demi qui vient : un Directeur adjoint de la CIA sans sabre ou (Il crie) … Une bombe qui va nous péter à la gueule parce que tu finasse le petit doigt en l'air !

SCULLY

C'est la trouille qui anesthésie vos neurones, agent Buchanan ?

BUCHANAN, hurlant.

Je n'ai pas la trouille ! (Il s'approche d'elle volontairement très près pour la toiser de toute sa hauteur et l'obliger à lever la tête. Il souffle et reprend plus bas) C'est ton éducation chrétienne à la con qui te donne le goût du martyr ? Je refuse de crever pour un connard de dealer-assassin qui sera condamné de toute façon. Tu peux piger, ça ? ! (Elle se tait). Tu crois que tu peux t'arroger le droit de nous condamner tous plutôt que de condamner un meurtrier ? ! Tes neurones, ils en pensent quoi, de ça ? (Il lui tourne le dos et va se rasseoir). C'est toi qui n'est pas capable de penser de façon cohérente !

GRANGER, tremblante et d'une toute petite voix.

Moi, j'ai la trouille… (Tous se retournent vers la discrète assistante. Elle fixe Scully). Je suis désolée, Madame. Je ne veux pas mourir, vous comprenez ?

SCULLY, elle passe devant Buchanan

et s'adresse à Helen Granger puis à tous.

Personne ne va mourir, pour l'instant. On a encore une heure et demi. On doit en discuter. Vous vous apprêtez à livrer un jeune homme, peut-être innocent à un psychopathe preneur d'otages. Vous lui devez au moins cette discussion pour oser décider de son sort, vous ne croyez pas ? (Elle baisse les yeux). Excusez-moi.

Elle se dirige vers les toilettes. Skinner la suit. Les autres se regardent, encore sonnés par ce qui vient de se passer.

BRADFORD, cherchant à décompresser.

Qu'est-ce qu'ils font aux chiottes, les deux ? Elle a besoin d'un porteur de PQ, la princesse ? !

BUCHANAN, ricanant.

Elle va peut-être essayer de le rallier à sa cause, à l'ancienne ! Si elle est prête à payer de sa personne de la sorte, moi, je veux bien en rediscuter !

FIELDING, furieuse.

Messieurs !

Bradford et Buchanan ont un fou-rire nerveux

KOSSEF, très calme.

Agent Buchanan, vous avez un petit problème avec les femmes, non ? Vous devriez passer me voir en consultation un de ces jours. Ca vous ferait le plus grand bien.

BUCHANAN

Pourquoi, vous aussi vous pratiquez l'argumentation à l'ancienne ? !

Bradford et Buchanan se regardent et repartent de plus belle.

Sur le côté droit, séparés des autres par une cloison et face à un lavabo, Scully et Skinner se parlent en prenant garde de ne pas trop hausser la voix.

SKINNER

Je suis désolé, Scully. Entre Buchanan qui se conduit comme un crétin et Bradford qui représente tout ce que j'exècre à la CIA, vous n'êtes pas aidée.

SCULLY

Je suis heureuse que vous m'ayez suivi jusqu'ici, Monsieur le Directeur…

SKINNER, confus.

Ne vous méprenez pas. Je ne supporte pas leur comportement mais sur le fond, je pense aussi que Mosley est coupable…

SCULLY

Ce n'est pas de cela dont je veux vous parler.

SKINNER

De ce piège dans lequel nous sommes tombés ? Qu'est-ce que vous proposez ?

SCULLY

De ne pas collaborer !

SKINNER, désolé.

Que peut-on faire d'autre ?

Scully ne répond rien.

SCULLY

Nous devons tenter tout ce qui est possible. C'est un piège et cet homme nous manipule. Je suis sûre qu'il avance couvert. Il faudrait le faire parler, dévoiler ses motivations autant que possible. On ne peut pas se contenter d'obéir ! Il faut passer à l'attaque si l'on veut changer la donne.

SKINNER

Je ne veux pas jouer l'oiseau de mauvais augure, mais notre marge de manœuvre est plutôt faible. (Un temps). Scully ? (Il hésite). A la fin, vous voterez aussi contre Mosley n'est-ce pas ?

Elle le regarde en déglutissant et baisse la tête. Finalement, elle lâche très bas.

SCULLY

Il faut gagner du temps. Le temps, c'est notre seule chance. On ne va pas s'en priver au motif que Buchanan est pressé de sortir boire un coup et que Bradford est un rustre, incapable de la moindre empathie.

SKINNER, défaitiste.

A quoi bon ?

SCULLY, souriant vraiment pour la première fois.

Parce que nous avons Mulder avec nous, Monsieur.

SKINNER

Hein ? ! Que dites-vous ?

SCULLY

J'avais gardé mon portable (Skinner fronce les sourcils). Oui, je sais, je n'aurais pas du. Mais Laureen, la compagne de mon frère Charles, est sur le point d'accoucher. Elle habite à deux pas. L'hôpital est un peu loin et… (Elle ne poursuit pas, gênée).

SKINNER, souriant avec tendresse.

Et vous vous êtes dit qu'il valait mieux se tenir prête au cas où les grèves de ces derniers jours perturberaient trop le trafic.

SCULLY

On ne sait jamais. (Sombre) Mais il ne vaudrait mieux pas qu'elle appelle dans les deux heures qui viennent.

SKINNER, gravement.

Que sait Mulder ?

SCULLY

Il en sait autant que nous. Dès que le manipulateur a entamé son petit speech, j'ai compris que ça n'allait pas et j'ai mis mon portable en audioconférence. J'ai juste vérifié juste après en venant ici que Mulder avait bien entendu le message, et grâce à Dieu, il l'a eu. Et… (Elle sort son portable), j'ai un SMS. (Ils se penchent tous les deux au-dessus de l'appareil. Elle lit). « Je lance tout de suite les recherches sur quelqu'un qui aurait un intérêt dans l'affaire Jones et les moyens de monter un coup pareil. Appelle-moi dès que tu peux. Je suis avec toi ! ». J'appelle ! (Elle pianote sur son téléphone). Surveillez les autres. (Skinner jette un œil à l'extérieur).

SKINNER

Tout va bien. Ils s'agitent. Sûrement contre vous.

SCULLY

(Indifférente) Grand bien leur fasse ! Mulder ? ! (Son visage s'illumine)… Non, ne t'inquiète pas, je vais bien… (Un temps). Je t'assure que je te le dirais, mais là, on a peu de temps… (Elle écoute attentivement, en hochant la tête). C'est déjà pas mal ! (Un temps). Oui, c'est aussi ce que je pense. Je viens d'en parler à Skinner. Je te mettrai à nouveau en audioconférence dès qu'on l'aura en sono. (Un temps. Elle soupire). Malheureusement, c'est plus compliqué. (Plus bas). Ils veulent tous sortir et sont prêts à le livrer sans autre forme de procès (Un temps). Oui, je sais. Je fais tout ce que je peux. Ecoute, pardonne-moi, mais je ne peux pas trop prolonger la conversation. Est-ce que tu as besoin d'une autre info ? (Elle l'écoute et a l'air surpris). Ca me semble peu probable, mais je regarderai attentivement, je te le promets. Autre chose ?… Bon, à très bientôt. (Un temps). Quoi ? (Elle sourit) Non, je ne mettrais pas le vibreur, Mulder ! C'est trop risqué. Tu ne t'arrêtes jamais, hein ? (Un temps. Elle reprend d'une voix plus sourde). Moi aussi. A bientôt.

SKINNER

C'est quoi l'histoire du vibreur ?

SCULLY, rougissant légèrement.

Rien, rien. Il faut qu'on en apprenne davantage sur cet homme. Mulder a déjà une petite liste, mais ça ne suffira pas. Monsieur, je compte sur vous pour m'y aider.

SKINNER

Je ferai de mon mieux, Scully. On y retourne ?

SCULLY

Je suis prête. Allons-y.

Lorsqu'ils reviennent, tous les autres se tournent vers eux. Chacun reprend sa place.

HANNIGAN

Bien. (Il se force à sourire). Puisque notre président et notre avocat de la défense sont de retour, je suggère que nous reprenions les débats. (Son regard se pose sur Scully). Sans vouloir être mélodramatique, je crois qu'il en va de notre vie à tous…

SCENE 2

HANNIGAN

Agent Scully ? Vous voulez commencer ?

SCULLY, elle hésite et se lance.

Pardonnez-moi de vous interpeller ainsi mais… suis-je la seule ici qui se demande quelles sont les motivations de l'homme qui nous retient en otages ? (Elle les dévisage l'un après l'autre). Peut-on une seconde cesser d'obéir aveuglement et se poser les bonnes questions ? Je ne comprends pas que vous vous exécutiez aussi docilement. On vous demande de livrer un homme, bon sang ! Et si cet homme était votre fils ? S'il était votre frère ?

BRADFORD, grinçant.

Pas de risque que cette vermine fasse partie de ma famille.

SCULLY, elle le fusille du regard et reprend.

Moi, ce simulacre de procès me donne la nausée. Ce n'est pas un procès, c'est un peloton d'exécution ! Vous ne le voyez donc pas ? !

FIELDING

Mais s'il est coupable…

BUCHANAN, interrompant Fielding.

Nous ou un jury populaire, c'est pareil ! Regarde la vérité en face ! Si ce n'est pas nous, c'est un jury qui le condamnera.

SCULLY

Mais un jury n'est pas tenu de l'exécuter !

BUCHANAN

Ce n'est pas nous qui l'exécutons, c'est LUI.

SCULLY

Et tu crois sérieusement que tu peux garder les mains propres après ça, Buchanan ?

BUCHANAN

Ouais ! Absolument !

SCULLY

Si c'était un jury populaire, il ne mourrait pas.

CULVER

S'il est coupable, si !

SCULLY, à Culver.

Détective Culver, de quelle juridiction dépendons-nous, je vous prie ?

CULVER, surpris.

Ben, celle du district de Colombia. Pourquoi ?

SCULLY

La peine de mort est-elle admise par le district de Colombia ?

BUCHANAN

Elle est admise dans l'état du Maryland et de la Virginie !

FIELDING

Mais ce sont des états voisins. Ce que l'agent Scully veut nous faire remarquer, c'est qu'ici, un jury n'a pas le droit de prononcer la peine capitale contre Mosley.

SCULLY

En effet.

BRADFORD

Des conneries tout ça ! Moi, je le prends votre negro et je le pends à un arbre avec quelques bons copains. On s'en portera tous bien mieux ! (Tous se retournent ulcérés vers lui sauf Culver et Buchanan en train de ruminer). C'est qu'on a pas trop le sens de l'humour par ici, on dirait, hein ? ! Seriez pas du genre à vous excuser devant votre tasse quand vous vous faites un petit noir bien serré ? ! (Il rit à sa propre blague).

GRANGER, elle murmure.

Ce n'est pas drôle, Monsieur.

BRADFORD, tonnant.

Granger, si vous n'êtes pas contente, vous pouvez prendre vos cliques et vos claques et retourner faire vos ménages. Vous n'êtes pas irremplaçable !

SCULLY, elle en revient à son idée de départ.

Je voudrais lui parler.

RIDLEY, surpris.

A qui ?

SCULLY, elle désigne l'émetteur à la place de Skinner.

A l'homme qui nous retient en otage. (Elle croise les bras). Je veux des explications.

CULVER, effrayé.

Vous êtes folle ! Vous allez le mettre en colère !

SCULLY, ironique.

C'est bien lui qui se proposait de faire l'infirmière pourtant ? Qu'est-ce qu'on risque, vraiment, hein ? Essayons ! Je vous promets que si je le sens en colère, je n'insisterais pas. (Un temps. Ils ne semblent pas convaincus. Elle insiste). Vous ne voulez pas savoir ce qu'il attend vraiment de nous ? (Un temps. Elle se tourne vers Culver, avec un brin de mépris dans la voix). Et vous, vous n'avez pas peur de prendre une décision qui pourrait lui déplaire ?

Culver semble déboussolé par l'argument.

SKINNER, il se lève.

Je suis d'accord avec elle. Je préfère savoir à quoi m'en tenir sur ce type. Je suis prêt à tenter le coup. Après tout, il a l'air de savoir des choses sur cette affaire. Il peut peut-être aussi nous aider à prendre la décision…

Scully regarde Skinner avec reconnaissance. Les autres semblent un peu ébranlés. Granger se lève à son tour.

GRANGER

Moi, je suis d'accord. (Les autres la regardent, étonnés. Elle rougit légèrement).

BRADFORD

Rasseyez-vous Granger.

GRANGER

Monsieur, ici je suis otage (Sa voix tremble un peu), pas votre assistante. Et je crois que j'ai le droit à la parole.

FIELDING, lui souriant.

Absolument, Madame Granger. Nous sommes dix voix et nous pesons tous le même poids.

HANNIGAN

Bien… Il me semble aussi que cela pourrait valoir la peine de savoir, si bien sûr il accepte de nous en parler, ce qu'il sait de l'affaire. Peut-être connaissait-il Amy, ce qui expliquerait son implication, disons… inhabituelle…

SCULLY

Disons criminelle.

HANNIGAN, soupirant.

Agent Scully, votre animosité risque de suinter sensiblement dans vos propos. Je ne pense pas que ce soit une excellente idée de vous laisser vous adresser à notre… « hôte » !

SCULLY

A notre geôlier. Appelons un chat un chat. Mais soit, je propose que ce soit le Directeur Adjoint Skinner qui lui pose les questions.

HANNIGAN, soulagé.

J'aime autant. Directeur Skinner, acceptez-vous de le faire pour nous ?

SKINNER

J'accepte.

HANNIGAN, prudent.

Qu'il soit bien entendu qu'il ne faut surtout pas le contrarier !

SKINNER

Naturellement. J'en suis conscient.

HANNIGAN

Bien. Nous sommes d'accord qu'il s'agit juste de lui demander s'il peut nous apprendre quelque chose sur l'affaire…

SCULLY

Et ses motivations !

BRADFORD

Conneries !

SCULLY

Des conneries vraiment ? ! (Elle se lève pour s'adresser à lui par-dessus la table). Et s'il nous gardait prisonniers pour tout autre chose ? Qui vous dit que ce n'est pas contre certains d'entre nous qu'il en a ? Après tout, pour le moment, nous sommes les victimes toutes désignées de sa machination !

CULVER, se raccrochant à son espoir.

Vous dites n'importe quoi. Il a dit qu'il ne voulait pas nous tuer. Qu'il voulait juste le nom du coupable…

SCULLY

C'est ce qu'il dit… Mais pourquoi n'en voudrait-il pas en réalité au favori pour les prochaines élections ? (Elle désigne Hannigan de la tête). A moins qu'il ne veuille se payer la tête de deux des directeurs des plus importantes agences de renseignement du pays ? (Bradford la dévisage avec stupéfaction, Skinner desserre sa cravate comme s'il étouffait). Et vous, madame Fielding, n'y a-t-il pas quelque part un psychopathe que vous ayez fait condamner et qui pourrait vouloir votre mort ? (Fielding fixe Scully avec intensité le corps tendu vers l'avant).

Personne ne dit rien. Le malaise monte.

HANNIGAN, se raclant la gorge.

Hum… Bon, Skinner, vous lui demanderez, de la façon la plus diplomatique possible, ses motivations.

GRANGER

(à Skinner) Appelez-le vite, je vous en prie. Qu'on sache à quoi s'en tenir.

SKINNER, soufflant.

Bien. J'y vais. (Tout le monde retient sa respiration. Skinner appuie sur le bouton). Monsieur ? Monsieur ?

SCENE 3

LE MANIPULATEUR

Vous m'avez appelé. Dois-je comprendre que vous avez déjà délibéré et que vous êtes tombés d'accord sur le nom du coupable ?

SKINNER

Non, Monsieur. Pas encore.

LE MANIPULATEUR, d'une voix légèrement menaçante.

Ah… Ah…

SKINNER, précipitamment.

Mais ne vous inquiétez pas. Nous respecterons vos délais.

LE MANIPULATEUR

Ce serait préférable, en effet…

SKINNER

Nous aurions besoin de votre aide…

Silence.

LE MANIPULATEUR, qui semble méfiant.

Vraiment ?

SKINNER, marchant sur des œufs.

Oui. Nous nous demandions… enfin, nous avons cru percevoir que vous étiez peut-être personnellement… émotionnellement impliqué dans cette affaire… (Le manipulateur ne dit rien. Skinner continue). Et peut-être pourriez vous nous aider à prendre la bonne décision si vous nous appreniez ce que vous en savez. (Toujours aucune réponse). Monsieur ?

LE MANIPULATEUR

Vous vous êtes mépris. Je ne suis pas lié à la victime, c'est bien ce à quoi vous pensiez, non ?

SKINNER, prudent.

Ca nous a effleuré l'esprit.

GRANGER, surprenant tout le monde.

Mais alors pourquoi ? !

Scully la regarde avec stupéfaction. La discrète assistante semble désemparée par la réponse du manipulateur.

LE MANIPULATEUR

Qui parle ?

GRANGER, tremblant.

Je m'appelle Helen Granger, monsieur. Je suis l'assistante du Directeur Bradford.

LE MANIPULATEUR, distraitement.

Ah oui, la petite noire rondouillette. (Helen Granger rougit violemment). Pardonnez-moi, je suis incorrect. Vous avez l'air charmante, en fait. (Un temps. Il reprend d'une voix un peu moins assurée). Vous savez quoi, Helen ? Vous avez raison. Il y a certaines choses que vous avez le droit de savoir. J'imagine que vous me prenez pour un dangereux psychopathe… (Personne ne répond. Il a un petit rire forcé). Vous vous trompez. Je suis juste un homme déterminé à ce que justice soit faite. Et lorsqu'on commet de tels actes, il n'y a pas d'autre justice que la peine de mort…

GRANGER, s'enhardissant.

Mais pourquoi cette affaire en particulier ? Il y a bien d'autres horreurs… (Elle ajoute précipitamment) Monsieur.

LE MANIPULATEUR

Vous êtes bien curieuse, Helen.

GRANGER, se ratatinant.

Pardonnez-moi, monsieur. Je ne voulais pas -…

LE MANIPULATEUR, l'interrompant.

Taisez-vous ! Je vais vous répondre. Et après, je ne veux plus la moindre question sur moi. Sinon…

SKINNER et GRANGER

Oui, monsieur !

Un temps.

LE MANIPULTEUR, d'une voix lointaine.

Il y a une éternité ou peut-être bien hier, j'avais une femme et une petite fille et j'étais un homme heureux. Et puis, ma vie a croisée celle d'un de ces individus qui ne devraient pas vivre sur notre terre. Il avait déjà été inculpé pour un assassinat odieux. Mais le bon, le si prudent jury populaire qui jugeait l'affaire a décidé de le relâcher. Ils avaient un petit doute, voyez-vous. Et vous savez pourquoi ? L'assassin était un noir, pardon… un afro-américain, soyons politiquement correct ! Il y avait deux témoins qui l'avaient formellement identifié. Mais l'avocat de la défense a eu la brillante idée de monter une petite démonstration nauséabonde pour confondre ces deux témoins. Il les a piégés en leur montrant la photo d'un autre noir comme s'il s'agissait de son client. Les deux témoins bien sûr ont juré que c'était bien lui. Et notre brillant défenseur a pu sortir ses effets de manche et assener aux jurés tout honteux qu'une fois de plus, deux blancs étaient incapables de faire la différence entre un noir et un autre. Et le jury a libéré l'assassin, plutôt que de prendre le risque qu'on puisse les taxer de parti pris. Ils se sont laissés caresser par ces arguments fallacieux et dégoulinant d'antiracisme, et ont voté l'arrêt de toute poursuite en se rassérénant de leur bonté si chrétienne. Le type est sorti. Et trois jours après, il entrait dans ma maison…

Long silence.

GRANGER, la larme à l'œil.

Je suis désolée, monsieur.

LE MANIPULATEUR, qui ne semble pas l'avoir entendue.

Il leur a fait des choses… (Un temps). Des choses abominables… A une femme sans défense !… A une gamine innocente… Ma gamine… (Sa voix se fait si basse qu'ils l'entendent à peine. Il reprend sur un ton vibrant et déterminé). L'assassin d'Amy Jones a un « mode opératoire » furieusement proche : mêmes tortures, même final. Alors je jure que celui-là ne ressortira pas.

SKINNER, surpris.

Mais vous pensez que c'est la même personne ?

LE MANIPULTEUR, d'une voix tremblante de colère.

Non ! Plutôt un admirateur. L'assassin de ma famille, à l'heure où je vous parle, se fait livrer tranquillement ses repas dans sa cellule en regardant des matchs à sa télé. Il va à la messe de la prison et reçoit même les visites de gentilles dames de l'église qui lui apportent des tricots et des cookies ! Il se muscle à la salle de sport, assemble des appareils électroniques trois jours par semaine pour gagner de quoi se payer ses clopes et son beurre de cacahuètes. D'ici quelques années, il ressortira pour bonne conduite. Mais je serai là… (Long silence). Vous avez votre réponse, maintenant. Je veux la justice. Mais ne vous imaginez pas que je ne peux pas aller au bout de ma menace. Je veux la justice… quel qu'en soit le prix à payer, pour moi… et pour vous. J'espère que je suis clair. Si vous ne me livrez pas le coupable, vous ne serez que des dommages collatéraux. Mais je vous jure que rien ne me détournera de ma quête. Il n'y a plus que ça qui compte, maintenant.

HANNIGAN

Nous comprenons, monsieur.

LE MANIPULATEUR, qui a retrouvé un timbre glacial.

Fort bien. Alors délibérez et tranchez !

Il coupe la communication. Autour de la table, tout le monde est sous le choc.

SCENE 4

BRADFORD, revanchard.

Alors, Scully, vous êtes satisfaite ? Vous en avez eu pour votre argent, j'espère ! Vous vouliez découvrir ses motivations : vous êtes servie, là ! Je suis presque étonné qu'avec la finesse dont vous avez fait preuve jusqu'à maintenant, vous n'ayez pas songé à lui demander les détails du supplice de sa femme et de sa fille.

SCULLY, bas, pour elle-même.

Si tant est que ce soit vrai…

RIDLEY, d'une voix sourde.

Je suis comme lui.

FIELDING, elle le regarde avec surprise.

Agent Ridley ?

RIDLEY, se redressant et dévisageant avec force le reste de la tablée.

Je suis comme lui. Je crois qu'il faut tuer certains criminels.

KOSSEF

Au risque de condamner des innocents ?

RIDLEY, plus fort.

Le type qui a tué sa femme et sa gosse était tout sauf innocent ! On l'a laissé filé et il a récidivé ! La société aurait mieux fait de le tuer. C'est ce que je pense ! Ces gens là sont des monstres. Il est illusoire de leur prêter la moindre étincelle d'humanité.

Skinner pose sa main sur l'épaule de Ridley qui transpire abondamment.

SCULLY, doucement.

Et nous ? (Les autres la regardent sans comprendre). Et nous ? Avons-nous cette étincelle d'humanité au nom de laquelle on devrait s'interdire de décréter la mort d'un homme ? Cette étincelle d'humanité sur laquelle nous essayons tant bien que mal de construire nos sociétés, nos valeurs ? Peut-on croire en un Etat humain et à notre image s'il s'arroge le droit de tuer ?

HANNIGAN

L'Etat est aussi là pour nous protéger, agent Scully.

SCULLY, se levant et les apostrophant le désespoir dans la voix.

Nous protéger contre quoi ? Contre notre propension à chercher des boucs émissaires ? ! A livrer au bourreau des victimes expiatoires de la violence qui boursoufle notre civilisation ? ! De cette violence qui ne doit pas être que l'affaire de monstres puisque vous en trouvez suffisamment en vous pour vouloir que meure un enfant dont vous n'êtes même pas sûrs de la culpabilité !

BUCHANAN

Il a dix-huit ans votre enfant ! C'est un adulte. Il a tué. Alors, il peut bien mourir !

SCULLY

Vous n'avez aucune preuve absolue ! Aucune !

BRADFORD

Et le témoignage ?

SCULLY

Ce n'est pas un témoignage direct. Si tant est qu'il soit exact (Buchanan a un mouvement d'humeur), je vous rappelle que la vieille dame ne l'a pas vu tuer Amy Jones.

BRADFORD

Bordel ! Mais le faites exprès ! Vous avez vu sa gueule ? Une vraie tronche de criminel. Je les connais ces petits cons. Ils finissent tous comme ça ! C'est de la vermine, la raclure de notre société. Ces gens-là, on les élimine ! Personne ne les regrette et on vit dans un monde bien meilleur ensuite, croyez-moi.

SCULLY, avec une grimace de dégoût.

« Ces gens-là » ? « Ces petits cons » ? Qui voulez-vous éliminer pour un monde meilleur, Bradford ? Les assassins… ? (Un temps). Ou les noirs ? !

BRAFORD

Allez-vous faire foutre !

SCULLY

Et si la vieille femme avait vu James Maddock plutôt que Mosley, hein ?

RIDLEY

Je ne vois pas l'intérêt de faire ce genre d'hypothèses.

SCULLY, à Bradford.

Qu'auriez-vous dit si c'était lui qui avait traîné dans le coin ce soir là ? On l'élimine pour le bien-être de tous ?

BRADFORD, grinçant.

Vous êtes ridicule. D'abord ça pourrait très bien être une simple coïncidence -…

SCULLY, triomphant.

Enfin !

BRADFORD, exaspéré.

Vous m'emmerdez avec vos finasseries ! On parle d'un bon père de famille, là.

SCULLY, glaciale.

Fort bien. Donc on n'élimine pas les blancs « bons pères de famille », mais les jeunes noirs, là, il n'y a pas de problème ! Dites-moi, sur votre échelle de valeur : un noir, ça vaut combien de blanc « bon père de famille » ? ! Trois noirs pour un blanc. En même temps, ça dépend peut-être de la valeur du blanc, non ? ! Trois « bons » noirs pour un « mauvais » blanc, ça vous semble correct ? ! Ou plutôt non, six « mauvais noirs » pour un « bon » blanc ? Ou encore -…

HANNIGAN, criant.

Agent Scully ! Vous perdez votre sang froid !

SCULLY, elle se rassoit.

Excusez-moi, Monsieur. Mais si nous sommes censés représenter un tant soit peu la justice, alors nous devons rejeter ce type d'argumentation fondée sur de seuls préjugés. On ne condamne pas un homme sur sa couleur de peau, ses apparences ou ses origines sociales. Ni même par nostalgie du bon vieux temps du Ku Klux Klan !

BRADFORD, dans sa barbe.

Salope !

HANNIGAN, qui n'a rien entendu.

Les arguments du directeur Bradford ne représentent pas nécessairement notre opinion à tous.

SCULLY

Pardonnez-moi, mais ce discours sur l'élimination a des relents plus que nauséabonds… et nul n'ignore que les préjugés racistes entachent sévèrement la partialité de notre justice. Les afro-américains sont sur-représentés dans les couloirs de la mort…

HANNIGAN

Malheureusement les afro-américains sont aussi sur-représentés parmi les meurtriers…

SCULLY

Et sur-représentés en matière d'erreurs judiciaires aussi ! Je vous en prie, vous savez très bien que ces inégalités raciales et sociales existent et perdurent que ce soit lors de la conduite de l'enquête, ou lorsque certains payent des ténors du barreau pour les défendre quand d'autres se contentent d'un commis d'office à peine compétent. Vous savez que les jurys sont formés sur de tels critères et vous savez que cela influence autant le verdict de culpabilité que la transmutation de la peine en peine capitale. (Un temps). Monsieur Hannigan, honnêtement, vous savez que nous n'avons pas tous les mêmes probabilités d'être « éliminés »…

HANNIGAN

Agent Scully, nous parlons de l'élimination de criminels. De certains criminels même pour être plus précis. Et je suis comme l'agent Ridley, je crois en effet que certains ne sont ni humains, ni « humanisables » et oui, je pense que ceux-là ne méritent pas de vivre.

SCULLY, tristement ironique.

C'est ce que vous croyez ou ce que veulent vos électeurs ?

HANNIGAN, qui commence à perdre patience.

Mes électeurs ne sont pas plus bêtes que vous. Et ils sont majoritaires, eux !

SCULLY, amère.

Et la majorité a toujours raison, c'est bien connu.

HANNIGAN, froidement.

On appelle ça la démocratie. C'est ce qui fait de notre pays un pays libre, agent Scully.

SCULLY

Monsieur, dans les pays de liberté, la loi commune est l'abolition. C'est la peine de mort qui est l'exception. Nous sommes une exception. (Un temps). Sommes-nous vraiment meilleurs que les autres démocraties occidentales qui ont aboli la peine capitale depuis bien longtemps ? Tenez-vous vraiment à comparer les chiffres de la criminalité entre eux et nous ? (Silence). Vous vous taisez car vous en connaissez les résultats, n'est-ce pas ? A titre personnel, je crois que la grandeur d'une démocratie consiste parfois à savoir s'élever au-dessus des contingences humaines pour défendre les seules valeurs sur lesquelles un peuple peut s'unir et aller de l'avant, ces valeurs qui nous distinguent nous les hommes des autres animaux et qui permettent, j'ai la faiblesse de le croire, de pouvoir encore espérer en l'humanité.

RIDLEY

Des valeurs de justice par exemple. La justice pour les victimes.

SCULLY, doucement.

La justice oui. Pas la vengeance.

RIDLEY, les dents serrées.

Vous ne voulez pas comprendre. S'ils pensent qu'ils peuvent s'en sortir, ils recommenceront toujours.

SCULLY

Je regrette agent Ridley, mais jamais une étude scientifique n'a prouvé l'effet dissuasif de la peine de mort. Les assassins tuent avec préméditation ou sur le coup d'une émotion violente, quand ce n'est pas le fait d'une maladie mentale. A aucun moment, l'hypothèse d'une possible exécution n'arrête ce genre d'individus.

RIDLEY

Raison de plus pour éliminer ceux qui sont pris.

SCULLY

Tuer un homme par prudence. Le principe de précaution dans toute son absurdité.

RIDLEY

Agent Scully, je vous aime bien. Mais je n'aime pas votre discours moralisateur. Vous devriez un peu plus penser aux victimes et à leurs familles. Vous devriez penser à leurs souffrances.

SCULLY, elle se lève et va à la fenêtre.

Agent Ridley… (Elle regarde au dehors)… Je vous aime bien aussi. Et vous et moi n'ignorons pas que je suis bien placée pour penser aux victimes et à la famille qui reste… (Elle se tait. Elle semble soudain très fragile). J'aurais pu tuer l'assassin de ma sœur. (Ridley la dévisage intensément. Hannigan gesticule sur sa chaise. Il parait mal à l'aise. Scully reprend d'une voix un peu plus ferme). Oui. J'ai une sœur qui a été assassinée. Elle a été exécutée d'une balle en pleine tête… A ma place… (Silence tendu). J'ai retrouvé celui qui a fait ça. Et j'avoue que j'ai failli le tuer dans un accès de rage. J'ai cru que ça me ferait du bien. (Sa voix tremble légèrement). Que ça me soulagerait de le voir mort. Je l'ai voulu pendant un court moment…

Skinner se lève et vient près d'elle.

SKINNER, doucement.

Scully… (Il met la main sur son épaule).

SCULLY

(Bas). Ca va, monsieur. (Elle se dégage doucement de sa main et se tourne vers les autres. Elle reprend). Et puis j'ai réalisé que si je faisais ça, je basculerais de son côté. Celui de la violence.

La souffrance des victimes, je ne l'oublie pas, agent Ridley. Je ne peux pas l'oublier. Elle est gravée dans ma chair. Mais elle ne se répare pas dans la vengeance froide et criminelle. Et malgré toute l'empathie qu'on doit avoir avec les victimes, celles-ci ne peuvent pas exiger une telle contrepartie pour leur douleur. On ne soulage pas sa peine en en créant d'autres. Ou alors, on se déleste en même temps de son humanité en exigeant un crime pour un crime.

Ouvrez les yeux, au nom du ciel ! On exécute ces hommes en pyjama orange pour ne pas avoir à subir encore le regard plein de colère de certaines familles, en espérant les apaiser et en se convainquant par la même occasion qu'on vient de se payer une conscience tranquille. Puisque les méchants sont sur la chaise et les gentils derrière la vitre. Puisqu'on a fait ce que ces pauvres victimes réclamaient, c'est bien ce qu'il fallait, non ? ! La douleur a toujours raison et tant pis si les émotions prennent le pas sur la raison… Tant pis. Qu'il meure. (Un temps. Personne ne dit rien).

Mais ne vous leurrez pas : en faisant cela, vous ne faites jamais que huiler consciencieusement l'engrenage. Donnez leur un agneau à sacrifier, ou mieux un loup, repaissez-les de sang mais ne vous fourvoyez pas, ça ne suffira jamais. Le bon peuple exigera toujours d'autres sacrifices expiatoires. Et il se perdra dans l'obscurité, la seule qui permet d'avancer sans affronter le regard de ceux qu'on a condamnés… Et il deviendra fou et se perdra dans le mensonge à croire que seuls les monstres tuent mais à accepter qu'un Etat et sa délégation de « bons citoyens » se rassemblent froidement à l'aube dans une petite pièce à vitres transparentes pour assister à une injection létale sur un homme sanglé à une chaise comme on regarde les nouvelles du jour un café à la main. Et lorsqu'il a regardé dans les yeux cette vie se consumer et s'éteindre plus ou moins lentement, le bon peuple rentre chez lui, conspuant les monstres qui tuent froidement, satisfait qu'il y ait une vie de moins sur cette terre, indifférent à la douleur des autres innocents – parce que les condamnés ont aussi des familles – et fou. Parce que le bon peuple est aussi devenu un monstre d'autant plus incontrôlable qu'il est puissant et qu'il se convainc d'être dans son bon droit. Parce que la vengeance n'a jamais engendré que des guerres. Et que la violence nourrit la violence.

(Elle se rassoit, manifestement abattue). Voilà ce que j'en pense, en tant que femme, en tant que médecin, en tant que victime et en tant que famille de victime.

Long silence autour de la table.

FIELDING

C'est votre droit de penser cela.

SCULLY, suppliante.

Et c'est votre droit de ne pas être convaincu. Mais je vous en prie, prenez le temps de considérer que ce garçon, Arol Mosley, est peut-être innocent.

BUCHANAN

Ou peut-être coupable…

SCULLY, citant Victor Hugo.

La peine irréparable suppose un juge infaillible. Vous sentez-vous infaillibles à ce point ? (Elle les regarde un par un).

SCENE 5

BUCHANAN, il se lève, nerveux.

J'ai chaud. On étouffe ici.

Il retire sa veste, desserre sa cravate et fait les cent pas au fond de la salle. On entend un coup de tonnerre. De gros nuages noirs au dehors ont assombri la pièce.

GRANGER, absente.

Il va y avoir de l'orage. (Un temps). J'ai toujours trouvé que ces orages d'été avaient quelque chose d'inquiétant.

BUCHANAN

On pourrait peut-être allumer la lumière, non ?

Skinner se lève et allume. Les ampoules ne sont pas très puissantes et projettent une faible lumière jaune.

SKINNER

C'est mieux comme ça.

GRANGER, bas.

A cette heure, normalement, je retrouve mon fils chez sa nounou…

BUCHANAN, inquiet à la ronde.

Vous ne trouvez pas que ça sent le souffre ?

GRANGER, toujours pour elle-même.

Je me demande ce qu'elle va lui dire…

Skinner va vers elle.

SKINNER, il se penche légèrement vers elle.

Madame Granger, ça va aller ?

GRANGER, lointaine.

Je voulais faire les courses ce soir. Mais il sera trop tard. Qu'est-ce Justin va bien pouvoir manger en rentrant ? Notre frigo est vide.

FIELDING, inquiète.

Madame Granger, vous êtes sûre que ça va ?

GRANGER, semblant enfin sortir de sa torpeur.

Vous comprenez, son père nous a quittés il y a quatre ans maintenant. Et je n'ai plus eu de nouvelles depuis. Et mes parents sont malades et très âgés… (Très vite). Excusez-moi.

Elle a un hoquet et se lève pour se précipiter vers les toilettes. Skinner fait mine de la suivre mais Kossef se lève et l'arrête.

KOSSEF

Je vais essayer de lui parler, monsieur. (Elle se dirige à son tour vers les toilettes).

Silence.

FIELDING, gravement.

Je crois qu'il devient urgent de sortir d'ici.

HANNIGAN, fixant Scully.

Je crois qu'on est tous d'accord.

SCULLY, le cœur lourd.

Je suis désolée. Mais je ne suis pas responsable de cette situation.

RIDLEY, soupirant.

On ne vous reproche rien, Scully.

BRADFORD

Ca, c'est vous qui le dites mon vieux ! Parce que, en ce qui me concerne, c'est à cause d'elle que nous sommes dans cette merde !

RIDLEY, il se lève.

Ca suffit ! C'est à cause de cet homme qui nous retient en otage. L'agent Scully n'y est pour rien…

SCULLY, bas.

Merci.

RIDLEY, fixant Scully.

Elle désire que nous étudiions sérieusement le dossier pendant le temps qui nous reste. Et je suis d'accord pour le faire. C'est la moindre des choses. (Un temps). Et je suis certain que lorsque le délai viendra à son terme, elle ne nous fera pas faux bond… (Sa dernière phrase sonne comme une supplication, une question muette).

Elle le regarde tristement.

SCULLY

Nous avons encore une petite heure.

CULVER, fort, sur un ton de petit chef.

Cinquante deux minutes exactement. Et il faut compter le temps pour lui donner notre réponse. On ne peut pas se permettre de prendre le moindre risque. (Rapide coup d'œil agacé de Scully vers le policier puis elle revient à Ridley).

Ils se fixent toujours intensément de par et d'autre de la table. Les autres les regardent, sentant qu'il se passe quelque chose et que Ridley pourrait peut-être être celui qui puisse réussir à faire basculer Scully de leur côté.

SCULLY, désolée mais déterminée.

Agent Ridley, il n'y a rien qui vous dérange dans cette affaire ?

RIDLEY, son regard se trouble mais il se tient très droit.

Je sais à quoi vous pensez - …

BUCHANAN, il a repris son veston et cherche dans ses poches.

Quelqu'un a une clope ?

Culver se lève et lui en donne une.

BUCHANAN, en lui tapant sur l'épaule.

Merci, mon vieux.

Culver se déride un peu et sourit avec reconnaissance à Buchanan. Ridley regarde toujours Scully.

RIDLEY, à Scully.

C'est l'absence de traces biologiques qui vous chiffonne, hein ?

SCULLY, gravement.

Plus exactement, l'absence de traces correspondant au profil génétique de Mosley, en effet. Elle a été violée (Buchanan hausse les épaules et va se rasseoir. Elle lui jette un regard noir), torturée, battue, lacérée de coups, traînée dans quatre pièces différentes et on n'a pas trouvé la moindre goutte de sperme, le moindre cheveu, le moindre poil, la moindre peau morte, la moindre goutte de sang ou de salive appartenant à Mosley… Je ne parle même pas d'empreintes.

RIDLEY, baissant la tête et se rasseyant.

Ca arrive…

SCULLY, elle ne semble parler que pour Ridley.

Alors que pour James Maddock uniquement, on a dénombré près de cent cinquante traces… Y compris sur les vêtements d'Amy Jones.

RIDLEY

Mais c'est logique puisqu'il est passé prendre un verre.

SCULLY

Je ne dis pas que c'est illogique. Je relève seulement un nouvel élément à décharge pour notre suspect.

FIELDING

Mosley a pu se protéger pendant son rapport et porter une cagoule et des gants…

Kossef et Granger réapparaissent. Kossef a passé un bras autour des épaules de Granger, l'assoit gentiment et revient à sa place à côté de Scully. Tous se sont tus pendant ce temps et la plupart sourient gentiment à Hélène Granger. Après lui avoir souri aussi, Scully reprend.

SCULLY

Il a pu se protéger et se couvrir, en effet. Si l'acte était prémédité, ce qu'on a tout lieu de penser, c'était même préférable compte tenu des jets sang qui allait forcément maculer les vêtements du tortionnaire. Mais de là à ce qu'il n'y ait aucune trace prouvant la présence de Mosley, tout de même… (Un temps). Si on ajoute ça aux nombreuses autres incohérences de faits qui ne collent pas avec mon rapport d'autopsie, ça commence à faire beaucoup.

SKINNER, l'encourageant.

C'est à dire ?

SCULLY

J'ai relevé plusieurs blessures défensives qui indiquent que la victime s'est débattue. Or notre suspect ne portait pas de traces de coup récentes lorsqu'il a été appréhendé le lendemain. De même, on a retrouvé sous les ongles d'Amy Jones des fibres de tissus pour lesquelles personne n'a pu établir de lien avec notre suspect.

HANNIGAN

Il a probablement jeté ses frusques. Vous le dites vous-même : elles étaient sûrement souillées de sang.

SCULLY

Peut-être. (Un temps). Peut-être. Mais encore une fois, il nous manque donc des preuves déterminantes.

HANNIGAN

Agent Scully, cela signifie simplement que notre homme est supérieurement intelligent comme de nombreux psychopathes.

Kossef toussote un peu.

SCULLY

Pour un psychopathe très intelligent, il est regrettable qu'il ait fait une telle scène la veille en plein jour ! Je vous rappelle qu'il a quand même hurlé qu'il allait tuer sa possible future victime, en toute simplicité, dans une avenue peuplée de personnes âgées postées en permanence à leurs fenêtres pour glaner de quoi commérer à la sortie de la messe. Un comportement, si vous voulez mon avis, qui est tout sauf intelligent.

Kossef tousse à nouveau un peu plus fort.

HANNIGAN

A moins au contraire qu'il ne veuille se faire passer pour plus bête qu'il ne l'est pour passer entre les mailles du filet de la justice.

SKINNER, dubitatif.

C'est jouer à la roulette russe…

SCULLY

Et faire une sidérante abstraction de la réalité de cette justice, qui a furieusement tendance comme aujourd'hui, à délibérer en ne retenant que ce qui est à charge et en excluant tout ce qui devrait être à décharge …

KOSSEF, d'une voix très calme qui impose le respect.

Si vous permettez… Il me semble que je me dois d'intervenir à ce stade de la discussion puisque nous abordons l'aspect de la personnalité du tueur et que j'ai dressé le profil psychologique de Mosley. (Tout le monde se tait et l'écoute avec attention). A propos de son niveau d'intelligence, mon avis de professionnelle est que celle-ci est malheureusement bien loin des cimes que lui nous prêtons ici. Plus précisément, Arol Mosley possède une intelligence nettement en dessous de la moyenne. Soyons clair, je ne vous parle pas d'une quelconque pathologie. Je prétends juste qu'il a de très faibles capacités de projections et d'analyses.

BRADFORD, râlant.

Ouais, ça, c'est ce qu'il vous fait croire !

KOSSEF

Je vous prie de croire que j'ai une certaine habitude des dissimulateurs. Toutefois, sachez que j'ai introduit et étudié cette hypothèse. Et que je l'ai rejetée. Pour de nombreuses raisons. Certaines sont liées à sa personnalité, d'autres à son état au moment des faits et d'autres enfin sont liées à la nature des mutilations -…

RIDLEY

Ce que vous disiez tout à l'heure ? Qu'elles étaient éminemment symboliques ?

KOSSEF, elle lui sourit.

En effet. La personne qui a dégradé ainsi le corps de la victime avait des griefs très précis. Griefs contre les femmes sans aucun doute mais pas n'importe quelles femmes. Les femmes de pouvoir, d'intelligence. Celles qui se servent avant tout de leur tête, froidement. Je vous explique cela en adoptant le point de vue de l'assassin. La décapitation signifie que c'est aux opinions de sa victime qu'il en veut. Et les différents sévices infligés à ses organes sexuels indiquent, contrairement à ce que l'on peut croire, l'absence de désir sexuel entre l'agresseur et la victime…

BUCHANAN, agacé.

Mais enfin, il l'a violée !

KOSSEF

Avec divers objets, oui. Mais je ne pense pas qu'il se soit introduit lui-même en elle. Toutes ces blessures disent la même chose. Il a voulu détruire sa féminité. Il ne la considérait pas comme « femme », vraisemblablement à cause de certaines de ses opinions.

BRADFORD, suant et s'agitant.

Tout ça est très intéressant, mais je ne vois pas le rapport avec Mosley !

KOSSEF, posément et avec un sourire à destination de Bradford.

Je ne le vois pas non plus ! (Elle laisse passer deux secondes pour ménager ses effets). Ca ne ressemble pas à Mosley qui n'a rien contre les femmes et encore moins contre les femmes qui pensent. C'est ce que j'ai écrit dans mon rapport -…

BRADFORD, méprisant, en toisant Scully et Kossef.

A ça les rapports, ça vous connaît hein mesdames ? !

KOSSEF, elle l'ignore.

Arol Mosley est issu d'une famille monoparentale. Sa mère l'a élevé toute seule, aidée par sa propre mère, avec deux sœurs et un frère atteint de cécité. Madame Mosley a commencé sa carrière comme infirmière et est aujourd'hui infirmière en chef et manage une équipe de quinze personnes. C'est une femme de caractère qui fait aussi partie du conseil de vie du quartier -…

BUCHANAN

Et alors ? Son fils est tout de même une petite frappe de dealer.

KOSSEF

Son fils est surtout un toxicomane. Et cela fait longtemps que sa mère a entrepris tout ce qu'elle peut pour le sortir de la drogue. C'est un long chemin… Mais sur le fond, je ne vous contredirais pas : c'est devenu un petit délinquant au fil du temps. Malheureusement, il correspond en tous point au profil type du jeune toxico qui se met à dealer pour se payer sa dose… Mais c'est précisément l'une des choses qui ne colle pas dans cette affaire. Par ailleurs, ce que j'essaie également de vous dire, c'est que notre suspect a un respect immodéré pour sa mère dont vous avez compris qu'elle est une femme de tête et de convictions. Ce garçon n'a pas une image négative des femmes, au contraire. Il a une petite amie qui fait des études de commerce et qui lui a mit un marché en main : il se range ou elle rompt. Encore une femme de caractère. Il admire ses sœurs et sa grand-mère pour tout ce qu'elles ont fait pour lui et son frère et il est rongé de culpabilité à l'idée de leur faire des soucis -…

FIELDING

Vous êtes en train d'essayer de nous convaincre que Mosley respecte trop les femmes pour avoir maltraité ainsi Amy Jones. Mais ses propos, qu'il ne conteste pas, ne sont pas précisément respectueux…

KOSSEF

Ces propos sont inadmissibles. Et il le sait. Il explique son comportement par le manque…

SKINNER, semblant réaliser l'importance de l'information.

Il était en plein sevrage !

KOSSEF

Exactement. Il était d'ailleurs suivi par un médecin du centre Thamber, un centre d'aide à la désintoxication. (Elle sort un document du dossier et le montre aux autres). Je vous invite à prendre connaissance de son témoignage : il confirme la volonté d'Arol d'arrêter de se droguer, les influences positives de sa mère et de sa petite amie et surtout, ce médecin confirme les effets du manque…

SCULLY, lisant.

Anxiété, agressivité, impulsivité, tremblements incontrôlables…

KOSSEF

Lorsqu'il a été arrêté, le lendemain du meurtre, Mosley n'avait pas pris de drogues depuis 72 heures. Son état comme sa personnalité semblent, de mon point de vue peu compatibles avec la froideur et la présence d'esprit qui était nécessaire pour faire disparaître toutes les preuves matérielles. Il n'y a qu'à voir la façon dont il a craqué face aux photographies lors de l'interrogatoire. Les tueurs organisés conservent généralement calme et sang froid et donnent le plus souvent une image d'eux-mêmes très rassurante. Tout l'inverse de ce que nous présente notre suspect.

BUCHANAN, furieux.

Vous avez voté coupable tout à l'heure !

KOSSEF

J'ignorais que vous n'aviez pas retrouvé un seul indice de sa culpabilité sur place. Cela suppose une préparation rigoureuse, une maîtrise remarquable, et pas seulement un mobile.

HANNIGAN

Vous semblez oublier le témoignage.

Scully se lève et va fouiller dans le carton au fond de la pièce. Les autres la regardent surpris.

SKINNER

Agent Scully ? Que cherchez-vous ?

Elle extirpe un grand document du carton et se relève, satisfaite.

SCULLY

Ca ! (Elle vient le déposer au centre de la table. Ils se penchent dessus). C'est le plan du quartier. Vous voyez la fenêtre de Madame O'Nell ? C'est celle-ci. (Elle leur montre). Et la maison d'Amy Jones ? (Ridley la désigne presque à l'opposé du plan). Intéressant…

Elle se tourne vers la fenêtre comme si quelque chose avait attiré son attention et s'approche de la vitre.

SCULLY, murmurant.

C'est bien calme ici. (Elle s'interrompt et fixe un point devant elle). Monsieur Hannigan ?

HANNIGAN, surpris.

Oui ?

SCULLY, regardant toujours au dehors.

Pouvez-vous venir, s'il vous plaît ?

Hannigan se lève, la rejoint et regarde dehors à son tour.

SCULLY, elle lui désigne quelque chose.

Cet homme là-bas ? Ce n'est pas l'agent qui vous sert de garde du corps en meeting ?

HANNIGAN, il essaie de distinguer.

Peut-être. C'est possible. Mais il ne me protège que dans ce type d'occasion. Le reste du temps, je me protège tout seul.

SCULLY

Regardez bien.

HANNIGAN

Franchement, je ne sais pas. La carrure peut-être. (Il s'impatiente). Mais enfin, je ne vois pas le rapport. Vous pensez qu'une alerte a été donnée ? Et que les lieux ont été évacués ? (Soucieux). Vous croyez que le FBI va tenter de nous libérer ?

CULVER, presque hystérique.

Surtout pas, il faut surtout pas ! Il va nous faire sauter !

Il court vers la fenêtre pour regarder par lui-même.

SCULLY

Rassurez-vous. Il y a ici trop de personnes dont la vie semble avoir une valeur significative… (Elle ajoute grinçante). Contrairement à d'autres vies qui ne semblent peser que quantité négligeable

Elle revient près de la table, dédaignant Culver.

SCULLY, à Ridley.

Et Mosley serait parti par ici ? (Elle montre sur le plan la direction opposée à celle de la maison de Miranda O'Nell. Ridley hoche la tête). Quelle distance y a-t-il entre ces deux points ?

SKINNER, bas.

A vue de nez plus de 150 mètres.

SCULLY, hochant la tête.

Monsieur Hannigan ? (Il est revenu s'asseoir). L'homme que je vous ai montré, a combien de mètres diriez-vous qu'il était ?

HANNIGAN, troublé.

Je dirais 150 mètres. Peut-être un peu plus.

SCULLY

Et vous ne l'avez pas reconnu. Alors que nous sommes en plein jour et que vous êtes encore jeune. (Un temps). Tandis que notre témoin est une femme âgée -…

RIDLEY, faiblement.

Qui a des troubles de la vision puisqu'elle porte des lunettes…

SCULLY

Et qu'il faisait nuit lorsqu'elle a vu cet homme. (Un temps). Bien fort est celui qui peut affirmer reconnaître une personne de nuit à 150 mètres.

Buchanan se lève et frappe violemment la table.

BUCHANAN

Et merde !

BRADFORD

Eh voilà ! C'est signé ! L'assassin est un gentil garçon et la vieille femme est une horrible menteuse ! Vous êtes tarée !

SCULLY

Miranda O'Nell ne ment pas.

BUCHANAN

Ah !

SCULLY

Pour mentir, il faut distinguer la vérité de l'affabulation. Or cette femme est convaincue de ce qu'elle avance. Elle est de bonne foi. Juste peut-être un peu présomptueuse.

C'est une question de perception. Son cerveau a ressenti le besoin de trouver une cohérence dans ces informations marquantes : une silhouette sombre dont elle apprend qu'elle est vraisemblablement l'auteur d'un assassinat et le visage de ce jeune noir qui a proféré des menaces de meurtre la veille. Elle a été trompée par ses sens et l'interprétation qu'en a fait son cerveau. D'autant plus que la menace l'avait sûrement profondément choquée.

Bradford se lève à son tour et s'approche de Scully. Ridley, Kossef et Skinner s'apprêtent à s'interposer dans un même mouvement. Scully les arrête d'un signe de main. Elle tourne le dos à Bradford qui s'avance toujours et ôte tranquillement sa veste qu'elle pose soigneusement sur sa chaise. Lorsqu'elle se retourne, Bradford est à quelques centimètres d'elle, la toisant de haut.

BRADFORD, lui touchant le front de son doigt accusateur.

Mosley est un assassin !

Elle le regarde dans les yeux, saisit son doigt et le baisse. Elle le fixe en serrant les dents mais garde son calme.

SCULLY

Mosley est juste un petit dealer.

Bradford se dégage, se rue vers le carton, renversant tout par terre et s'énervant à chercher quelque chose. Finalement, il pousse un « Ah » triomphant et se revient vers Scully avec un tas de photos qu'il lui plante sous le nez.

BRADFORD, crachant.

Vous avez vu ça ? ! Vous avez vu ces saloperies !

SCULLY

J'ai fait l'autopsie.

BRADFORD, vociférant.

Alors vous êtes inexcusable ! (Il lui colle une photo sur le visage. Elle doit se dégager. Skinner se lève). (A Skinner) Couché le toutou ! (A Scully) Regardez bien son visage, à elle. Et dites-lui que vous aller relâcher le connard qui lui a fait ça !

SCULLY

Ce n'est pas lui. Par respect pour elle, nous lui devons le vrai coupable.

BRADFORD

Le vrai coupable, c'est cette vermine de nègre ! L'autre est innocent, vous avez ma parole !

SKINNER, grondant.

Et sa parole à lui ?

BRADFORD, furieux.

Quoi ?

SKINNER, insistant avec plus de fermeté.

Mosley. Depuis le début il ne cesse de répéter qu'il est innocent.

BRADFORD, il s'écarte de Scully et s'avance vers Skinner.

Mais vous avez bouffé du cul béni, Skinner ! (Provocateur). Vous avez bien changé depuis le Vietnam, hein ? Vous essayez quoi, là ? De vous racheter une bonne conscience ? ! (Il se tourne vers les autres). Mais ils disent tous ça ! Ils n'ont jamais rien fait. (Prenant une voix de fausset). « C'est pas ma faute. C'est les autres ! J'vous jure ! »… Des petites tarlouzes, oui ! Croyez-moi ! Dès qu'ils ont les jetons, ils passent aux aveux !

SCULLY, glaciale.

Vous préconisez quoi ? La torture ? !

BRADFORD

Je préconise le retour aux bonnes vieilles méthodes. A l'ancienne ! Y'a que ça de vrai !

Scully se lève et claque rageusement sa chaise. Bradford ricane. Scully va ouvrir la fenêtre. On entend un nouveau coup de tonnerre. Kossef se lève à son tour, blanche.

KOSSEF, révoltée.

On avoue n'importe quoi sous la torture !

BRADFORD

Et eux ? ! Vous croyez qu'ils se gênent eux pour vous touyaguer ? ! Vous croyez qu'ils accordent la moindre importance à votre vie. Mais ils vous pètent à la gueule, ces connards ! Ils se marrent devant vos réticences à la con ! C'est tous les mêmes ! Les négros, les arabes de merde, tous ces terroristes qui vous crachent à la figure et vous défient en ricanant quand vous leur tendez gentiment un petit kawa. (Skinner se lève et se plante face à la porte d'entrée en tournant le dos à Bradford. Bradford continue, de plus en plus incontrôlable) « Allez, sois sympa. Dis-nous si c'est toi qu'a balancé les avions sur le World Trade Center… Ouais, on sera cool. Pour peu que tu tombes sur une gonzesse, si ça se trouve, tu feras juste un peu de tôle… » Ouais parce que dans ce pays de merde, y'a des enculeuses de mouches qui veulent même pas qu'on les grille, hein ! (Kossef va rejoindre Scully près de la fenêtre. Toutes les deux sont tournées vers les vitres. Fielding fait tourner sa chaise et tourne le dos à Bradford en croisant les bras. Bradford crache par terre). C'est ça, tournez-vous ! Ne regardez pas la vérité en face ! Laissez donc les autres faire le sale boulot et gardez les mains bien propres. (Granger se détourne à son tour). Mais moi, ça me pose pas de problème ! Et à vous non plus Hannigan j'imagine, puisque vous vous êtes bien gardé de faire le moindre commentaire sur ce qui s'est passé à Abu Ghraib. C'est elle qui vous a conseillé de vous taire, hein ? Au moins pour ça, Amy Jones avait des couilles, je vous le dis ! (Hannigan baisse la tête). Y'a des moments où il faut ce qu'il faut. Donnez-le-moi, le microbe ! J'en fais mon affaire ! (Ridley se lève et s'approche silencieusement de Scully et Kossef. Bradford hurle maintenant). Donnez-le-moi ! Il sera comme les autres ! Désappez-les, et branchez leurs couilles à la gégène et vous verrez qu'ils se pissent dessus ! C'est pas un innocent, c'est un putain de coupable. Qu'il crève, lui et ses congénères ! (Il les regarde tous, mais plus personne ne le regarde lui. Il commence à se sentir mal). Qu'ils crèvent tous !

A bout de souffle, la chemise trempée de transpiration, il s'affale sur sa chaise en bout de table. Autour de la table il ne reste que Fielding, Hannigan, Granger, Culver et Buchanan. Les deux femmes lui tournent le dos. Les trois hommes ont la tête baissée et fuient son regard. Il y a un long silence, lourd, juste entrecoupé par la respiration haletante de Bradford.

KOSSEF, trop calmement.

Je voudrais changer mon vote… (Un temps). Je crois que Mosley n'est pas coupable !

Cette fois, l'orage éclate dehors. Tous se retournent vers elle. On entend des trombes d'eau s'abattre soudainement sur la ville.

Rideau.