Chapitre I :
En Chasse d'une Vérité
" On aime mieux la chasse que la prise "
Blaise Pascal
Nul ne dormit vraiment davantage cette nuit-là. La surprise éveillée par l'alerte était retombée mais la présence possible de l'ennemi dans les alentours garda les hommes sur le qui vive Des teintes violacées semées de pourpre gagnèrent la toile céleste. La nuit se faisait vieille et l'aube serait bientôt là.
Sous une large tente à l'aspect important, cinq hommes discutaient les événements de la nuit. Le maréchal Éomer, Seigneur d'Aldburg, Folstred, le meneur des éclaireurs, Gárulf, vétéran parmi les cavaliers de l'éored ainsi que Wenda qui chevauchait d'ordinaire aux côtés de l'arrière garde. Éothain, par sa qualité d'écuyer, était également présent mais se tenait quelques pas en retrait. Il n'avait pas voix directe aux délibérations.
L'intérieur frappait par sa sobriété et sa rigueur. Il n'abritait seulement que deux couchages et leurs couvertures, un baril, quelques sacs de jutes ainsi qu'une table sommaire, constituée d'une simple planche placée sur deux pieds. Deux torches fichées dans le sol complétaient le tout, plongeant le lieu dans une lumière feutrée et tamisée. Ce n'était guère ce à quoi on pouvait s'attendre en terme de confort pour la tente d'un des personnages les plus importants du Riddermark. Mais le maréchal était ainsi. Élevé en soldat dés son plus jeune âge, il était au plus proche de ses hommes, partageant leur quotidien et se moquait des atouts raffinés et autres artifices dont la noblesse s'entichait d'ordinaire.
Rassemblés autour de la table, le petit groupe était en plein débat autour de l'identité de l'homme abattu quelques heures auparavant. Après l'avoir examiné et sommairement fouillé, le corps avait été enterré un plus loin en contrebas. Mis au repos, il continuait pourtant de susciter les questions.
Il n'avait pas pas la haute et forte stature des Rohirrim, ni leur belle chevelure de lin. Il n'avait pas non plus les traits fiers, majestueux et les yeux gris de ceux qui descendaient de l'Ouistrenesse*, que ce soit en Gondor ou dans le Nord, pas plus qu'il ne possédait la beauté pleine de grâce que l'on disait propre aux elfes selon les légendes. C'était un homme de taille assez courte pour les Rohirrim et au physique trapu. Sa chevelure longue et hirsute d'un noir de jais descendait sur une barbe de plusieurs jours, soulignant un visage dur au nez busqué. Il était vêtu d'un ensemble de fourrures recouvrant une simple tunique de lin tachée par le temps et le voyage. L'homme portait pour unique arme une hache dont le fer était d'un acier de piètre qualité et qui semblait n'avoir fendu que du bois depuis fort longtemps.
_ " Tout porte à croire qu'il s'agit d'un homme des collines parla Wenda. Ils se font rares mais il existe encore des descendants de ceux qui vivaient ici au temps jadis, avant que notre peuple s'y installe ". Ses mots étaient marqués par le mépris et le dédain.
Le maréchal ne sembla guère réceptif ni enthousiaste à cette idée.
_" Ils n'en existent plus dans le Riddermark. La plupart ont finit par s'en aller par delà les rives de l'Isen il y a bien longtemps. D'autres résident au pied des Montagnes Blanches au sein des forêts d'Anórien* sur la route de Mundburg. On a pas entendu parler d'eux depuis des lustres.
_ Certaines racines sont des plus tenaces et résistent, cachées, aux assauts du feu et du temps Maréchal compléta Wenda d'un ton suave.
_ Cela ne nous explique pas pourquoi il se trouvait seul en pleine campagne de l'Ouest-Emnet.
_Les siens nous détestent Éomer ", intervient Gárulf.
Le Maréchal leva ses yeux vers lui. Il était rare qu'il l'appelle par son nom en présence d'autres. C'était un signe s'il en fallait un.
_ " Je le sais bien Gárulf . La colère aveugle peut-être mais elle ne rend pas non plus idiot! Cet homme n'a pas pris le risque d'approcher notre camp, seul, face à une éored entière sans raison.
_Il avait tout l'air d'être un espion indiqua Folstred, les sourcils froncés, en pensant au récit que leur avait fait Cínéad.
_ Les hommes des collines sont mauvais et féroces avec leur ennemis. Néanmoins je n'arrive pas à les imaginer s'associant avec des orques pour nous nuire.
_ Rien ne nous a encore clairement indiqué qu'il s'agissait d'orques ", tempéra Gárulf
Folstred approuva de la tête. Wenda pour sa part, ne sembla pas convaincu. Éomer savait qu'ils pensaient tout deux avoir raison.
_ " Et pourtant cette piste empeste l'orque à plein nez parla Éothain d'un ton convaincu.
_ Une énigme dans le noir murmura Éomer d'un air sombre. Il avait tellement réfléchi au sujet qu'il en avait la migraine. Personne n'avait plus entendu parler d'hommes des collines à la frontière de l'Est-Emnet depuis le Long Hiver. Pourtant, avec le déclin du Gondor, peut-être se montraient-ils plus audacieux. Si tel était le cas, ils comprendraient aisément qu'ils n'étaient pas les bienvenus en Rohan. Mais avant, son éored et lui avaient une chasse à conclure.
_ " En tout cas, Cínéad n'a pas flanché, c'était un superbe tir dans pareille obscurité loua Gárulf
_ Dommage que la flèche lui ait percé le cœur, il aurait pu nous en apprendre beaucoup dit Wenda.
_ Je doute qu'il aurait parlé.
_ Tout le monde peut finir par parler ", suggéra Wenda.
Un silence inconfortable s'installa dans la tente. Parfois, la protection du Rohan ne se résumait pas à prendre les armes et pourfendre des orques. Parfois, il fallait consentir au mal par crainte d'un mal plus grand.
_ " On peut difficilement reprocher quelque chose au p'tit gars.
_ Il est bon de pouvoir compter sur des yeux vigilants et des mains habiles dit Éomer. C'est un brave garçon ".
Le Maréchal demanda ensuite l'avis de Folstred et ses observations concernant la piste.
_ " Nous gagnons du terrain. À pied ils ne peuvent nous échapper. Je dirai que si nous filons droit et gardons bonne allure sans faire de mauvaises rencontres nous les aurons rattrapé d'ici demain au crépuscule ".
Wenda indiqua son désaccord:
_ " Allons! Poursuivre la traque serait dangereux. Nous allons à vive allure, et nos yeux, qu'ils soient habiles ou non, ne sont pas infaillibles. Qui nous dit qu'ils ne se dirigent pas vers les villages plus loin au sud pour les mettre à feu et à sang? Nous devrions nous assurer que ces bourgades soient saines et sauves au plus vite "!
Gárulf s'y opposa :
_ " Je ne pense pas que leurs visées réside dans le pillage. Il y a bien des villages et des fermes qui auraient fait des cibles idéales auparavant et pourtant ils les ont laissé intactes ".
Éomer tourna à nouveau son attention vers son premier éclaireur :
_ " Aucune trace ne dévie de la piste principale. Elle file dans les plaines et les collines, aussi droite qu'un chemin à travers champs. J'ignore quel lien établir entre l'incident de cette nuit et ceux que nous poursuivons mais cela n'est pas anodin ".
Il marqua une pause, recueillant signes et indices dans sa mémoire.
_ " Il est probable qu'ils se soient rendu compte que nous les avons pris en chasse à présent. Leur avance est comptée, s'en prendre aux villages serait une perte de temps fatale pour eux ".
_ " Tu accordes à ces orques bien plus d'intelligence qu'ils n'en possèdent Folstred répliqua Wenda. Que recherchent-ils? Qu'ont-ils toujours recherché? Le sang, les flammes et la destruction, rien d'autre ".
Éomer ne parla plus, sceptique. Ces lieutenants venaient tous de soulever des points valides. Il était pris entre deux étaux. Le choix n'avait rien de simple. Et il était sien...
Pendant ce temps à l'extérieur, Cínéad aiguisait le tranchant de son épée à l'aide d'une pierre à affuter. Son cheval, Fenrhim, l'observait de ses yeux lestes en secouant parfois la tête, sa crinière libre flottant légèrement sous le jeu de la brise qui précédait l'aube. Autour de lui, les hommes s'agitaient, se préparant à reprendre la course. Ils pliaient les tentes, rassemblaient leurs effets dans leurs paquetages et apprêtaient les chevaux au départ. Celui-ci ne tarderait plus à présent.
Tout comme la plupart des cavaliers, Cínéad n'avait pas dormi depuis l'alerte. Même si ses mains s'attelaient à une autre tâche, son esprit lui, revivait sans cesse l'instant fatidique où il avait lâché la corde de son arc.
Le trait avait traversé l'omoplate et atteint le cœur. Cínéad n'avait pas tiré avec l'optique de tuer, cherchant l'épaule droite, mais le brusque volte-face de l'intrus en avait décidé autrement. C'était une sensation étrange, prendre sa première vie dans la frénésie fulgurante d'un réflexe presque inné. Il n'avait connu, ni doute, ni hésitation. Jamais il n'aurait pensé abattre un homme de la sorte. Cela n'avait pas été bien différent que d'abattre un lapin dans les collines qui entouraient Aldburg. Il fut tiré de ses pensées et ramenait à la réalité par plusieurs de ses camarades venus le féliciter. La nouvelle s'était répandu bien vite en dépit du réveil brusque et de l'obscurité.
Il les remercia en songeant à quel point une simple flèche pouvait changer bien des choses. Hier encore, il n'était qu'un nouveau venu parmi l'éored et ses cavaliers grands et rapides. Un son fluide et lent lui fit tourner la tête.
Quelques mètres plus loin, un rohirrim jouait d'une petite flute de bois, d'autres hommes à ses côtés. L'air était léger et un brin triste, telles les senteurs du vent qui souffle après la pluie. Une file de cavaliers délaissèrent leur tâche pour écouter. Ils oublièrent un instant troubles et tensions, l'ennemi, les lances et épées et leurs pensées se tournèrent vers leurs foyers.
La tente du Maréchal, s'ouvrit et ce dernier en sortit, armé et paré pour la guerre. La musique s'arrêta.
C'est ainsi, il fut décidé de continuer la chasse. Hommes et chevaux s'élancèrent parmi les hautes plaines encore inconscientes aux confins de la nuit. L'éored prit lentement de la vitesse. Ils entamèrent leur chevauchée à une allure modérée, les chevaux n'ayant pas fourni d'effort depuis la veille. Le vent les portait vers l'horizon, dansant dans les capes, les bannières et les cheveux. Bien que le solstice soit passé depuis plusieurs semaines, le temps ne semblait guère pressé d'accueillir la chaleur estivale. Alors que la main rose de l'aurore paraissait, Cinéad, qui chevauchait sur le flanc gauche en milieu de troupe, vit Gárulf venir à sa rencontre. Ce dernier se laissa déporter vers lui sans résistance. Le jeune cavalier ne put que remarquer à quel point son aîné semblait à l'aise en selle, conduisant le puissant destrier gris, Hasufel, d'un simple geste de la bride. Il sembla l'observer pendant un moment.
_ " C'était un bien beau tir ".
Il devait hausser le ton pour couvrir le son grandissant de centaines de sabots foulant l'herbe rocailleuse encore humide. Cínéad le remercia d'un bref signe de tête. Il était surpris de voir un vétéran tel que Gárulf venir lui parler ainsi.
_ " Tu as l'œil habile, tout comme Arnvir ".
Le jeune cavalier se retourna brusquement. Il y avait des années que ce nom n'était plus venu à ses oreilles. Gárulf répondit à sa question muette en souriant.
_ " Oui, j'ai connu ton père. Pas très longtemps mais suffisamment pour l'apprécier. Lui aussi aimait l'arc et y était adroit. Encore que je doute que sa visée fut assurée au point d'abattre un homme dans l'obscurité.
_ Que pouvez-me dire sur lui?
_ Pas grand chose que tu ne saches sans doute déjà. C'était un homme bon, simple et aimant ".
Son sourire s'élargit alors que des scènes du passé renaissaient de la poussière devant ses yeux. Les couleurs s'évanouissait avec le temps mais les souvenirs eux demeuraient.
_ " Il tenait particulièrement mal la boisson et il avait la pire malchance que j'ai jamais vu aux dés. Mais il riait souvent et aimait les histoires et les chansons ".
_ ...
Un pâle sourire gagna le visage du jeune cavalier. D'autant qu'il s'en souvienne, cela lui ressemblait bien en effet.
_ "Je ne pensais pas te voir rejoindre l'Eored, poursuivit Gárulf.
_ Le bruit courait que l'on avait besoin d'homme pour remplacer ceux tenus par la fièvre. Le bétail pourra bien se passer de moi quelques jours.
_ Comment va ta famille? Ton père en parlait souvent ".
Ils passèrent un ruisseau dans l'onde fraîche du matin, les chevaux projetant des gerbes d'eau dans leur passage. Quelques gouttes retombèrent sur le visage de Cinéad qui les chassa d'un revers de la main.
_ " Ils se portaient bien à mon départ. Grand-père est encore habile malgré les hivers et Estrid aime garder les bêtes. Il se peut qu'elle me remplace sous peu ".
Il y eut un rire clair et sincère.
_ " Ils doivent être fier de toi, tous.
_ Seul l'avenir le dira ".
Il était réservé de nature. Les éclaireurs semblaient convaincus que l'avance de leur cible faiblissait. Beaucoup parmi eux étaient impatients de laisser place aux armes. Cínéad était peut être jeune et vierge des horreurs de la bataille mais savait que bien des choses pouvaient survenir dans le chaos de la mêlée.
Ils passèrent l'Entalluve à gué dans le milieu de la matinée. Ses eaux claires et chargées de secrets depuis leurs sortie de la canopée des arbres silencieux s'évanouirent dans le lointain en quête du grand fleuve. La cime distante de Fangorn semblait les observer, telle une immense armée noire. Des groupes de nuages s'approchèrent depuis les genoux des Monts Brumeux. Le ciel se couvrait et le temps ne tarderait pas à changer.
C'est ainsi qu'un peu plus d'une heure après la traversée du fleuve ils tombèrent sur un nouveau signe de ceux qu'ils poursuivaient depuis trois jours à présent. Il s'agissait d'une large pelouse dont l'herbe avait été piétiné et retourné tant de fois qu'elle reposait, couchée contre le sol. Les restes d'un feu baigné par un lit de cendre sautaient aux yeux parmi le champs verts foulé de mille pas. Aussi loin que portait la vue, les alentours étaient déserts. Toute l'éored fit halte.
_ " Hum, ils se sont reposés ici un moment " parla Folstred en s'avançant prudemment avec quelques uns de ses éclaireurs.
Un petit groupe leur emboîta le pas, en prenant soin d'observer là où ils mettaient les pieds. Cínéad se joignit à Gárulf qui venait derrière Eothain.
Folstred poursuivit son enquête avec un soin méticuleux, sa cape glissant parmi la poussière et l'herbe fauchée. Il semblait particulièrement intrigué par les environs du feu de camp.
_ "Les cendres sont encore tièdes. Et, qu'est-ce que ceci? Des restes d'une sorte de pain de voyage ainsi que, il se pencha au plus près du sol et renifla, une odeur de vin?
_ Les orques ne connaissent pas le vin remarqua Éothain.
_ Peut-être le fruit d'un pillage? suggéra un cavalier.
_J'ignorai que des vignobles poussaient d'eux-mêmes parmi les talus de Fangorn répliqua un autre d'un ton malicieux.
_ Quel dommage! Voilà qui me motiverait peut être à braver les arbres de cette satané forêt! Ça ne vaut pas l'hydromel mais tout de même "! s'exclama un cavalier. Cinéad le reconnut à son ton, c'était Wilfréa, l'homme qui la veille avait remis en cause l'alliance avec le Gondor.
_ " Te connaissant, tu n'en ressortirais pas. Du moins pas avant d'avoir cuvé pendant deux jours parmi les mousses et les buissons "!
Il y eut plusieurs rires parmi les cavaliers. Wilfréa était hilare alors qu'il guidait son cheval à la robe blanche, Arod, loin de l'herbe fauchée afin de ne pas froisser le site de son passage.
Pendant ce temps, Folstred poursuivait ses recherches, détaillant chaque empreinte, chaque trace dans l'herbe. Il avançait avec une grande prudence, son pas semblant à peine frôler le sol, ses yeux noisettes et son visage marqués par la concentration.
_ " Ces traces sont bien plus intéressantes jugea l'éclaireur. Nettes, distinctes... Hum...
_ Je crains qu'ils ne soient plus nombreux que ce que j'avais estimé ".
L'allégresse bucolique engendrée par la remarque de Wilfréa s'évanouit aussi vite que le sourire d'un visage. Les hommes se renfrognèrent, la perspective du combat en tête. Une seule question était dans tout les esprits. Ce fut Eomer qui la posa :
_ " Combien?
_ Une centaine, peut-être plus ".
Un air grave prit place sur les visages des hommes. L'ennemi était venu en nombre.
_ " Il va devenir délicat de mener la poursuite plus en avant, continua Folstred, sans prêter attention à l'expression de ses camarades. Nous ne sommes plus très loin des premiers contreforts de l'Est-Emnet. Le terrain s'y fait plus accidenté et la progression y sera ralentie. Il nous faut être prudent, vu leur nombre cela serait l'endroit idéal pour une embuscade.
_ Tu sembles avoir beaucoup réfléchi à tout cela parla Wenda en secouant la tête, visiblement surpris.
_ Ce n'est pas la première fois que je traque l'ennemi jusque dans ces collines ..."
De son côté, Cinéad parcourait lui aussi les vestiges du camp, un genou à terre. Il était loin de posséder le talent de Folstred et des autres éclaireurs mais des années à garder le bétail dans les collines avaient rendu ses yeux plus attentifs que d'autres. Cela se révéla toutefois fort différent. Pister les empreintes d'un loup dans la verdure humide qui entourait Aldburg paraissait un jeu d'enfant face à cette pelouse marquée et foulée par des centaines de pas. Il souleva une motte d'herbe retournée et découvrit plusieurs petites formes sombres et humides sous la rosée languissante.
_ " Qui a t-il Cínéad? Demanda Folstred, voyant qu'il avait découvert quelque chose.
_ Cette herbe, c'est de la feuille de laurier.
_ Par le poing de Helm! Tu dis vrai ! "
L'éclaireur se tourna vers Éomer, le regard sceptique. Il était fort peu probable que ces feuilles se soient retrouvaient là d'elles-mêmes et rares étaient les voyageurs à emporter pareille denrée avec eux.
L'enquête se poursuivit encore un moment. Les nuages s'épaissirent à mesure que la matinée avançait. Le ciel était si chargé lorsqu'ils repartirent peu après le zénith, que ses rayons ne parvinrent que bien frêles parmi les fleurs et l'herbe de la plaine.
Comme l'avait annoncé Foltred, le paysage ne tarda pas à changer. Fangorn et sa ligne d'arbres vigilants s'évanouit derrière eux. Les plaines et pâturages fluviaux qui bordaient la région de l'Entalluve disparurent progressivement au profit d'un ensemble de hautes collines et de contours rocheux. Ce terrain accidenté formait les premières pentes occidentales des contreforts du Plateau de Rohan qui s'étendait plus loin vers le Nord ; les pierres et falaises de l'Est-Emnet. Des touffes d'herbes folles et de lichen s'accrochaient tant bien que mal à la roche de cette région déserte balayée par le vent.
L'après-midi était déjà avancé quand un des éclaireurs qu'Éomer avait dépêché à l'avant déboucha en toute hâte au détour d'un large talus couronné de roches brisées. Cínéad remarqua que cavalier et monture étaient en sueur.
_ " L'ennemi! L'ennemi est tout proche! Plusieurs dizaines au moins à quelques milles en deçà de la chaîne de colline au Nord-Est!
_ Ah, enfin! s'exclama Wilfréa, dont la voix grave était facilement reconnaissable.
_ Ils doivent déjà être avertis de notre présence...
_ Gárulf! Tiens toi-prêt avec ta compagnie commanda Eomer. Vous tous, soyez parés au combat! En avant, la bataille nous attend "!
Un torrent d'exclamations s'éleva. Les clameurs glissèrent sur les hauteurs parmi les pierres. Qu'importe la discrétion, ils seraient bientôt sur l'ennemi.
Ils s'en allèrent, lancés à vive allure, contournant la large gorge rocheuse. Il ne fallut que quelques minutes aux habiles cavaliers pour se frayer leur chemin parmi la chaîne du relief. L'éored gravit ensuite une large colline verte jusqu'à son sommet qui surplombait tous les alentours. Une butte similaire s'élevait plus loin, à moins d'une lieue. En contrebas, s'étendait une grande plaine dont l'herbe s'écartait sous le frisson du vent.
C'était là, entre la terre verte et les rochers, qu'une troupe imposante de formes sombres filait vers l'Est, tels des lapins fuyant dans le matin. Telle l'eau des montagnes se déversant vers la vallée, les cavaliers glissèrent sur les pentes du relief, dans un grand tumulte semblable à la tempête.
Éomer, leva alors sa lance, la pointe haute et claire dans l'éclat de l'après-midi. L'éored se scinda en deux. Le maréchal menait lui-même la charge de front tandis que Gárulf assurait la nouvelle vague de cavalier vers l'arrière, coupant à l'adversaire toute retraite. Cinéad était avec eux, les formes sombres de l'ennemi défilant devant ses yeux dans le feu épart du combat qui s'annonçait. La bannière du cheval blanc se gonfla fièrement au vent, toisant ses ennemies. La horde se résigna au combat et forma un cercle à la va vite, des guerriers armés de lance se ruant à l'avant alors qu'une lourde voix rauque criait des ordres.
Les Rohirrim réagirent d'instinct et les plus habiles parmi-eux armèrent leurs arcs. C'était un exercice périlleux. Il fallait décocher la flèche au moment ou les quatre fers du cheval quittaient le sol, sans quoi la pression et la vitesse fausserait la course de la flèche et le cavalier risquait le déséquilibre voire la chute. Les projectiles tombèrent parmi les rangs serrés des lanciers, trouvant de nombreuses cibles et plus d'un s'effondra percé à mort. Mais il en fallait plus pour déstabiliser les défenseurs. Une réponse vînt des lignes adverses en sifflant. Plusieurs traits chutèrent parmi eux et Cínéad vit un cavalier s'effondrer juste sur sa droite.
Le jeune rohirrim ferma les yeux. Il sentit un frisson incontrôlable parcourir son corps à mesure que les lignes adverses s'approchaient, comme si un mystérieux liquide se répandait dans ses veines. Son cœur battait si fort qu'il surpassait en volume le roulement de la charge lancée à pleine vitesse. Il avait peur, comme tous les hommes mortels mais ne le montra pas. Son regard rencontra ceux de la première ligne adverse et l'acier surgit dans sa main.
Alors que le choc approchait, les lances se dressèrent, les boucliers furent levés, les chevaux se cabrèrent et une unique clameur formée de plus de cent voix retentit, terrible :
_ ÉORLINGAS!
Les hommes des premiers rangs furent fauchés, balayés, puis irrémédiablement piétinés par la violence de l'impact. La charge fut semblable à une vague dressée, l'écume blanche de ses griffes submergeant tout avant de se fracasser sur les rochers.
Lancé à vive allure, Fenrhim renversa un homme qui fut projeté à plus de deux mètres. Cinéad leva les yeux pour voir ses camarades de la compagnie du Maréchal croiser leur course à pleine vitesse. Il n'y eut nulle collision parmi les Rohirrim, les cavaliers démontrant leur maîtrise parfaite d'une manœuvre inlassablement exécutée.
L'élan de la charge passée, des corps à corps meurtriers s'engagèrent bientôt avec le cœur de la troupe adverse. Cinéad guida Fenrhim à travers la marée d'hommes et de chevaux autour de lui quand soudain, une large forme vînt à sa rencontre.
Le jeune cavalier se retrouva aux prises avec un homme grand et brun, à l'épaisse barbe sombre et hirsute, armé d'une lourde hache. Le guerrier poussa un cri puissant, lançant son défi au rohirrim. Cinéad leva son épée et répondit à l'appel. Leurs armes s'entrechoquèrent et quelques étincelles surgirent du choc issu de la rencontre de l'acier. Mais l'homme était bien plus fort que le frêle cavalier. Cínéad sentit son bras faiblir sous la pression de la poigne de son ennemi. Il fut contraint de briser le choc et la hache adverse faillit le faucher à bas de sa monture. Une rapide esquive le sauva mais laissa sa garde ouverte et vulnérable. Son adversaire ne se fit pas prier pour s'y précipiter en un éclair.
Une lance transperça alors l'homme de part en part. Un cri horrible retentit et il s'effondra au sol, la vie brisée. Sa chute révéla la forme haute et droite d'un cavalier monté sur un puissant cheval gris, Gárulf l'arme en main. Il retira sa lance et les regards des deux rohirrim se rencontrèrent. Rien d'autre ne fut échangé. Chacun reprit le combat parmi la poussière qui s'élevait dans le fracas des hommes et des chevaux.
Ce fut une escarmouche majeure en ces temps de paix vigilante. Le choc fut bref mais violent, s'étirant sur un peu moins d'une heure. Les hommes adverses, acculés et encerclés se révélèrent farouches dans leur désespoir, combattant jusqu'au dernier avec une énergie acharnée.
Une cinquantaine d'entre-eux gisaient parmi les morts. Ils étaient semblables en presque tous points à l'homme que Cínéad avait abattu la veille ; chevelure d'un châtain sombre tournant vers le brun, visage dur, taille et stature plus petites que les Rohirrims ou les hommes de Gondor et pauvrement vêtus pour la guerre. Il y eut une quinzaine de blessés parmi les rangs de l'éored mais fort heureusement pas de pertes humaines. Deux chevaux furent toutefois tués et leurs cavaliers parmi les plus sérieusement touchés. Le son étrange et perturbant du silence reprit ses droits sur la plaine à mesure que le cri des hommes et des armes s'estompa.
_ " Des hommes sauvages des collines s'exclama Wenda en se tenant le bras gauche. Que le Dwimorberg* les emporte! Il cracha.
_ Non ", parla une voix.
Tous les hommes portèrent leur regard vers une petite forme qui s'avançait parmi les morts ; Cínéad.
_ " Ceux là sont du Pays de Dun continua-il. Ma mère venait de ce pays. Leurs visages ne peuvent me mentir ".
Personne ne lui répondit. Nul ne s'était attendu à pareille vérité. Pour beaucoup parmi eux, cela n'avait aucun sens. Eomer secoua la tête, la vérité se faisant claire dans son esprit. Ainsi disparaissait la piste des orques mystérieux pensa t-il. Wenda ne s'était pas trompé de beaucoup. Les hommes des collines et les montagnards du pays de Dun étaient de lointains parents.
_ " Qu'importe d'où ils viennent! s'exclama Éothain. Combien en-avons nous ici? Une cinquantaine? Où sont les autres" ?
L'écuyer du maréchal était indemne et son épée brillait d'un éclat rouge.
_ " J'ai pu faire erreur ", admit humblement Folstred en baissant le regard.
_ " Je ne pense pas intervint Gárulf. Je connais un peu ceux du Pays de Dun. C'est un peuple endurant et fier. Ils sont farouchement attachés à leur liberté et n'aiment pas recevoir des ordres. D'ailleurs une partie de la piste se poursuit vers l'Est.
_ Une dissension ", devina Folstred. Cela expliquait les forces amoindries qu'il avaient affronté.
La discussion fut interrompue par l'arrivée du groupe qui venait de prendre en chasse ceux qui étaient parvenus à échapper à l'encerclement des cavaliers.
_ " Nous déciderons de la suite plus tard indiqua Éomer.
_ Prenez en charge les blessés commanda t-il à Folstred et à ceux qui le suivaient. Vous autres, rassemblez les corps et préparez le bûcher. "
Alors que les cavaliers se dispersaient afin d'accomplir leurs tâches, Il se pencha et ramassa un casque fendu et tâché d'une teinte plu sombre que le vin.
_ " Même ceux du pays Dun ne méritent pas d'êtres laissé en pâture aux charognards ", avoua t-il dans un murmure.
La fumée fut vue de loin à travers la région, et loin au dessus de Fangorn, plusieurs amas de nuages noirs s'en allèrent, aussi rapides que le vent, vers l'Ouest.
Au creux d'un talus dans la plaine où retentissait quelques heures plutôt la chanson du sang et de l'acier, une centaine d'hommes formaient un arc de cercle. Tous ceux capables de marcher se tenaient là, réunis, droits et silencieux devant le tertre élevé pour les chevaux tombés au cour de la bataille. Certains estimeraient les cavaliers de l'éored chanceux de n'avoir aucun camarade à pleurer mais les hommes de Rohan aimaient leurs chevaux presque autant que leurs enfants et un climat vide et solennel régnait dans les rangs.
Un appel rompit bientôt ce rivage de soupirs :
_" Un cavalier est en approche "!
Les sentinelles étaient toujours en alerte, même dans un instant si fort pour les hommes du Riddermark. Tous entendirent bientôt l'écho caractéristique d'une monture en pleine course à mesure que le son se rapprochait. Un cavalier blond et vêtu de vert, monté sur un large alezan aux sabots rapides, se présenta au pied de la colline dans les dernières heures du jour. À en juger par son visage fatigué et les traces de boues présentes des sabots au grasset de sa monture, il venait d'achever une chevauchée de plusieurs jours.
_ " Maréchal, vous voila enfin "!
Il mit brusquement pied à terre et chancela. Plusieurs de ses camarades se précipitèrent pour le soutenir.
Éomer décrocha sa gourde du paquetage transporté par Pieds-ardents, son fidèle pur-sang et la tendit au nouveau venu. Le cavalier l'accepta avec reconnaissance.
_ "Je vous cherche depuis deux jours mon seigneur. J'ai vu la fumée de loin, c'est elle qui m'a guidé jusqu'à vous.
_Qui a t-il donc de si urgent? Nous rendons hommage à nos fidèles compagnons tombés au combat ", intervint Éothain.
Le Maréchal lui fit signe de se taire d'un geste de la main et indiqua au cavalier de continuer.
_ " Un messager du roi s'est présenté à Aldburg peu après votre départ. On vous somme de vous rendre à Édoras dans les plus brefs délais sur ordre de .. hum... Gríma Langue de Serpent.
Cinéad entendit Éothain pousser un juron et une vague de murmures se répandit parmi les hommes de l'éored. Apparemment, cet homme ne laissait que peu de gens indifférents.
_ " On me somme ? Cela ne ressemble guère au Gríma que je connais ".
Le messager eut l'air fort gêné.
_ " Ahem, j'ai transmis cela à ma manière mon seigneur. Les mots du messager d'Édoras étaient, un peu plus .. crus... ".
Le Maréchal poussa un grand soupir. Il était épuisé, tout comme ses hommes et pourtant, il n'avait pas le choix. Éomer fit signe à ses lieutenants et l'éored se prépara au départ. Les blessés furent chargés sur les chevaux et les hommes montèrent en selle après un dernier regard au tertre derrière eux.
Avec un peu de chance, la défaite infligée aux montagnards du Pays de Dun amènerait les survivants, s'il y en avait, à se disperser sans faire plus de mal. Éomer n'aimait pas cela, il lui faudrait être bien plus vigilant à l'avenir. La traque se conclut avec un amer goût d'inachevé. L'heure était venue de rentrer à Aldburg puis de répondre à " l'aimable et urgente " invitation de Gríma Langue de Serpent. Au moins il aurait l'occasion d'informer son oncle de l'intrusion des hommes de Dun sur leurs terres. Comment et dans quel but ceux-ci avaient agi ainsi, Éomer n'en savait rien. Il n'existait qu'un seul endroit d'où l'on pouvait rejoindre Fangorn depuis les terres de Dun : l'Isengard et la tour d'Orthanc.
Ce lieu signifiait esprit rusé dans la langue de la Marche et cela ne lui parut jamais autant approprié qu'en ce jour. Une nouvelle fois, il soupira . Les paroles d'un vieillard vêtu de gris au sourire bienveillant lui revinrent en mémoire :
" Les desseins des magiciens dépassent bien souvent l'entendement des hommes ".
* Anórien : (Sindarin) "Le Pays du Soleil". La région qui s'étend au pied des Montagnes Blanches entre Minas Tirith et les frontières du Rohan. Terre de collines et de prairies, elle abrite, entre autre, les Feux d'Alarmes du Gondor sur ses hauteurs. Son nom vient d'Anárion, fils d'Eldendil et frère d'Isildur dont ce fut le fief avant la Guerre de l'Ultime Alliance à la fin du Deuxième-Âge.
* Hommes de l'Ouistrenesse ( par métonymie ; " Les hommes de l'Ouest ") : Le nom donné aux Hommes de Núménor en langue commune (en Anglais : "Westernesse"). Leurs descendants s'établirent au sud, en Gondor et dans le Nord en Arnor, royaume en ruine au temps de la Guerre de l'Anneau. D'autres suivirent Sauron pour le servir. On appele ces derniers les Núménoriens Noirs.
* Dwimorberg (" La Montagne Hantée "): Il s'agit du nom que donnent les Hommes de Rohan à la montagne sous laquelle passe le redouté Chemin des Morts.
