En l'honneur de l'instant

Merci beaucoup à Doctor Flo pour son commentaire : j'attendais que quelqu'un m'en poste un pour envoyer le premier chapitre ! Je n'ai pas fini le second, donc il mettra probablement plus de temps à arriver (ça vous laisse le temps de me laisser des reviews, les gens ! Génial, pas vrai ?). Si ce prologue paraissait…énigmatique, c'est tout à fait normal et prévu pour, j'espère seulement que ce n'était pas désagréable à lire. En ce qui concerne Zuko qui n'a pas fini d'en baver…

…(survole le scénario)…

Non. Décidément pas.

Nouvelle petite information : à l'image de la série originelle, cette fanfiction se divise en livres. Il me semble qu'il y en aura quatre dans Avatar. Ici on en restera à trois.


Livre Premier : le Froid

Chapitre 1 : Que le froid te ronge


La mer est glacée, mais toujours il navigue…

Jusqu'au fond de l'âme… en ce bien long parcours…

Son cap est au Nord, il n'a pas d'équipage…

La voix n'en finissait pas de résonner dans le silence de son esprit, spectrale, froide et douloureuse contre les murs glacés de sa cabine. Il faisait noir. Tremblant toujours, Zuko s'était redressé sur le matelas brun, froid lui aussi, qui lui servait de lit depuis près de trois ans. Ses jambes engourdies s'étaient instinctivement repliées contre son corps. La couverture trop fine avait glissé jusqu'à sa taille, l'air immobile rongeait sa chair exposée, jusqu'à ses os. Tellement froid. Il avait étreint ses genoux, et laissait peu à peu son visage ravagé par le feu retomber au creux de ses bras.

Moins par fatigue, peut-être, que pour protéger la cicatrice hideuse du monde extérieur.

Les ténèbres étaient si profondes qu'il ne pouvait distinguer ses propres mains. Cependant il devinait la présence de chaque objet meublant laborieusement la petite pièce, avec une précision hargneuse. Ces tapisseries rouge sang qui arboraient railleusement l'emblème de son pays natal (la cicatrice trouait, déformait son visage comme une énorme cible, il ne voulait rien voir…) Ces quatre bougies éteintes, les permanents échecs sur la table basse à l'autre extrémité de la pièce. Et les sabres jumeaux, croisés contre le mur à sa droite, immobiles dans le noir. Secrets maudits.

Le sol se balançait lentement au rythme des vagues. Piégé dans les entrailles du navire, dans l'énorme cage thoracique aux cotes de métal acérées comme du givre. Juste une minute, il aurait voulu bloquer le réel. L'horreur du cauchemar s'était estompée, il ne comprenait plus pourquoi il avait si désespéramment souhaité rouvrir les yeux. De son rêve il ne lui restait rien d'autre que la vague réminiscence d'une lumière dorée, une aurore parfumée dont il ne pouvait oublier tout à fait la chaleur.

Une sensation de sécurité, de confort. De frustration coupable. D'insupportable impuissance, pesant comme une pierre au creux de son estomac et bloquant sa gorge, suffocante, la sourde haine du deuil. Il frissonna un peu, se repliant sur lui-même sans songer à repasser la fine couverture en travers de ses épaules.

Il était en mer.

Banni jusque dans les glaces du pôle Sud, rôdant comme un fantôme égaré au cœur du brouillard. Prostré dans les ténèbres, dans cette petite boîte de métal qui ne pouvait même pas le séparer des rigueurs de l'hiver. Toujours en mer, à traquer cet ennemi chimérique, l'Avatar, ombre sarcastique disparue depuis longtemps déjà ; à laisser peu à peu ses forces se consumer, son cœur s'éteindre à mesure qu'il s'enlisait dans cette quête…(absurde)… Et pour la seconde fois il retraçait le même parcours, comme un imbécile, dans l'espoir stupide que ses recherches y seraient moins vaines que l'année précédente.

Désespéré et honteux, écœuré, trop loin de chez lui, depuis trop longtemps, Agni, il fait tellement froid…

Son sang refusait de circuler jusqu'à ses pieds. Broyés jusqu'à l'os, ils n'auraient pas été moins sensibles. Le froid rongeait déjà ses chevilles, s'agrippait à son dos, s'insinuait sans hâte au creux de sa nuque. Avec une grimace de protestation, le jeune homme se recroquevilla instinctivement dans le noir, les muscles tendus, mais peu à peu de la neige franchissait la barrière de son corps et venait se déposer sur son esprit, lourde, obsédante. Réveille-toi, bon sang.

Puisant un peu d'énergie de sa frustration, Zuko guida sa chaleur corporelle vers ses membres. Pouvoir brûler le givre. A plusieurs reprises, il inspira l'air mort, profondément, laissant son feu intérieur consumer l'oxygène et se ranimer entre ses côtes. Un filet de vapeur s'échappa de ses narines, et il sentit les doigts de cendres chaudes effleurer sa peau engourdie, avec douceur. Quelques étincelles coururent sur son torse et glissèrent contre ses tempes, minuscules lueurs qui se perdaient aussitôt dans les ténèbres. Au creux de ses poumons un souffle de forge s'élevait par vagues le long de ses os, et tout d'abord l'adolescent ne put songer qu'à se replier sur cette nouvelle source de chaleur, ignorer tout le reste.

Mais il était éveillé, à présent. Et seul. Et cela devenait agaçant de demeurer immobile. Quelle heure était-il ? On n'entendait rien au-dehors. Peut-être ne faisait-il même pas jour… Ses yeux s'habituaient progressivement à l'obscurité. Malgré lui, il avait relevé la tête. Il ne pouvait plus ignorer le décor, les contours carrés des rares meubles carrés encombrant cette petite pièce carrée dont les satanés angles chaque jour lui usaient un peu plus les nerfs. A nouveau, le froid rongeait la peau exposée de son visage, la chair attaquée par le fourmillement du givre, je hais ce sale pays ! et il sauta sur ses pieds pour défier tout cela, enchaînant plusieurs séries d'exercices avec une animosité soudaine.

Sans plus se préoccuper de l'heure probablement indue, ni de ce qu'allait dire son oncle en apprenant qu'il n'avait pratiquement pas dormi, cette nuit encore.

Il n'avait plus sommeil, de toute manière.

De petites flammes glissaient entre ses doigts, retraçant ses gestes dans le noir, ses membres qui se dépliaient en un enchaînement de plus en plus précis et fluide. La cabine s'allumait par intermittence. Il détestait cette cabine. Ce n'était pas chez lui, ce ne serait jamais chez lui. Ses poings fendaient l'air, plus vite, et c'était l'affreux décor glacé, trois années entières de son existence qu'il s'efforçait de réduire en cendres. La haine flambait comme du bois pourri. Soudain son corps prit feu, découvrant l'espace d'une seconde un mouvement rageur.

Une seconde, le geste écarlate brillant contre la blancheur d'ivoire de sa propre peau, et le jeune prince exilé poursuivit sa danse sauvage en silence, les dents serrées, englouti dans les ténèbres jusqu'à sa prochaine offensive.

Le feu ranimait son corps, affluait dans ses veines, le purifiait de ses frustrations, chassait la fébrilité dans laquelle l'avait laissé son cauchemar. Il persistait dans son souffle quand Zuko acheva son enchaînement, embrasant l'air mort tandis qu'il ajustait son armure légère, l'esprit plus vif, plus alerte. Une bouffée de colère commençait déjà à lui chauffer le sang.

Contre lui-même, tout d'abord. C'était vraiment idiot de rêver ainsi de son pays natal. Et inutile. Qu'est-ce qui avait bien pu lui prendre ? se demandait-il, à présent qu'il était parvenu à distancer l'image de sa chambre écarlate, baignée dans la lumière du soleil. Mémoire défendue, si vivace quelques minutes auparavant. Si douloureux…imbécile. Ca ne servait à rien de rester prostré ici, à ressasser de vieux souvenirs en grelottant comme un vieillard. Quant à l'Avatar, il n'avait vraiment pas besoin de douter de son existence : l'équipage s'en chargeait déjà pour lui, avec un zèle, pour le coup, tout à fait irréprochable. Donc, au moins pour ne pas avoir à être d'accord avec le lieutenant Jee, son ennemi existerait, il en serait persuadé aussi longtemps que nécessaire, tous ces abrutis et leurs sages conseils pouvaient aller se perdre !

Il avait quitté sa cabine : cette boîte de conserve le rendait déjà fou, l'air y était aussi figé et froid que dans une tombe. Ses pas résonnaient avec véhémence dans les couloirs de métal, tous vides, tous silencieux. Il devait être tôt, décidément. Le jeune prince exilé se dirigeait avec assurance dans le noir, rompu par l'habitude, et se rapprochait du pont presque sans le remarquer.

On lui avait ordonné de pourchasser l'Avatar, et bon sang, ceux qui arboraient cet insupportable sourire en coin, comme s'ils étaient les seuls à savoir qu'on se serait à peine moins fichu de sa gueule en l'envoyant traquer l'abominable Homme des Neiges, (et si…) ni Zhao, ni Azula, ni personne ne pourrait dire qu'il ne s'était pas efforcé d'obéir, (…cela devait durer…) jusqu'à la limite de ses forces (…pour toujours…)

Des cristaux de sel brisèrent le cours de ses réflexions. La porte s'était ouverte, et le vent glacé au-dehors, sifflant une plainte aigue dans les ténèbres, fouettait son visage comme pour en arracher la chair. Mordre du givre. Respirer était devenu douloureux. Il dut se forcer à franchir le seuil.

Evidemment, c'était une nuit d'encre.

Ignorant le froid polaire qui lui écorchait les lèvres, Zuko continua d'avancer sur le pont désert. Le bruit de ses chaussures contre le sol instable était couvert par le fracas perpétuel de l'océan, assourdi dans l'air glacé. Pays étrange où le silence hurlait. Des lambeaux de brume se déchiraient sur son sillage en murmurant, et c'est comme entouré de spectres que l'adolescent atteint la proue du navire. La corne noire, oscillante, tendait sa pointe métallique vers l'horizon trouble, là où un fin liseré de lumière blanche n'éclairait pas encore la mer.

Les vagues gris fer se débattaient faiblement en contrebas. La route était dégagée, très sombre, mais on apercevait à quelque distance les ombres fantomatiques d'icebergs, d'un blanc aveuglant dans les ténèbres. Sentinelles massives défilant très lentement de part et d'autre du bateau, le faisant paraître désagréablement frêle. Il semblait à Zuko que ces formes figées irradiaient leur propre froid, un froid immense et pénétrant qui se déposait jusque dans son cou, comme le souffle d'un mort. On ne distinguait aucune étoile.

Son sourcil intact s'était froncé, rétrécissant la prunelle d'or liquide, comme pour reproduire un instant l'éclat haineux de l'œil gauche, déformé par l'horrible brûlure. Le ciel nuageux et froid, le ciel noir comme cet océan noir, les icebergs blancs et le gris morne tout autour. Il n'y avait jamais la moindre couleur dans cet infernal désert de glace. Pas même à l'aube…

Mais l'air marin continuait de le réveiller, le souffle de forge dans sa poitrine réchauffait son sang, on était mieux ici qu'à l'intérieur. Le vent, désordonné et humide, mordait la cicatrice à son œil : la froide expression, un peu cruelle, semblait s'être solidifiée sur son visage. Cristallisée par le sel. Qu'importe, ç'avait déjà été plus pénible. Lors des premières semaines de son exil, il avait été incapable de se rendre sur le pont, tant avait été vive la douleur des embruns contre sa chair brûlée. Deux ans plus tard, il haïssait encore la mer. Parfois.

Et en attendant l'aube, seul aux côtés de la corne noire, rigide, les poings serrés sur la rambarde pour entretenir une illusion de chaleur, il considérait cette immense étendue d'eau et de brume, cette surface hostile qui, très loin d'ici, tiède et scintillante, allait se fracasser contre les rivages de son pays natal. Une nuance de reproche et d'amertume dans le regard, imaginant les innombrables navires de guerre qui scindaient l'océan, tout autour les vagues qui traversaient indifféremment la frontière, pourquoi lui, ne le laissait-on pas rentrer

Ses ongles mordaient la chair dans sa paume. Il ne se souvenait pas s'être crispé à ce point. Une haine sauvage l'avait saisi à la gorge, nauséeuse, et impulsivement il décocha plusieurs coups de poings dans le vide, adoptant dans un spasme une position d'attaque. Ses poumons s'enflammèrent, un torrent de feu surgit d'entre ses doigts, illuminant le pont trop noir de son navire. Des reflets orange scintillèrent à la surface de l'eau, fugaces. Enfin de la couleur… Un mince sourire, un peu amer, dansait dans les yeux dorés du jeune prince. Ses nerfs étaient tendus comme des cordes. Il allait voir, cet horrible pays atone, perdu dans le brouillard, comment on accueillait l'aurore.

Et, les sens exacerbés par l'approche du jour, il poursuivit sa lutte contre le néant avec une énergie renouvelée.

Le bateau tanguait sous ses pas, avec une lenteur indifférente, l'entraînant vers le bas à l'issue de ses attaques comme pour l'inviter à détruire l'océan. Le ciel et la mer pâlissaient, une nappe de brume brillait faiblement à l'horizon. Autour, le pont était redevenu visible. Il n'avait pas vu les ténèbres écarter leurs mâchoires. C'était étrange d'être libre.

Ses mouvements perdaient peu à peu de leur agressivité, à présent que le feu dans son sang et son souffle l'avait rendu insensible au froid polaire. Détaché, enfin purifié de la neige latente contre son âme et sa chair, son enchaînement devenait de plus en plus lent et fluide, méditatif. La cicatrice palpitait comme une créature vivante contre son visage, la lumière naissante affluait jusque dans ses veines.

Libre.

Momentanément, il oublia sa haine envers ce paysage inconnu, trop blanc, trop pâle, oublia son hostilité envers ces silhouettes d'icebergs somptueuses dans le brouillard, pareilles à de grandes dames pétrifiées, et il s'avança vers la rambarde, contemplant le soleil à tribord, dont la forme blafarde apparaissait confusément à travers la brume.

C'était toujours le soleil. C'était toujours l'aube. Et il était toujours en vie, lui Zuko, banni et écorché, toujours seul face à l'ouverture béante qu'imprimait le lever du jour dans le ciel noir, ciel ouvert à jamais, et comme chaque matin le jeune Maître du feu eut la fugace impression de comprendre, une révélation trop brève qui aspira son souffle avant de s'évaporer de son esprit, comme un rêve, le laissant confus et vide au cœur de la lumière.

Encore étourdi, il continua de fixer l'horizon. Les sourcils légèrement froncés, cherchant dans le paysage la source d'un autre pressentiment qui venait de l'étreindre. Etrange… Le vent était retombé, l'atmosphère du pôle était silencieuse et limpide comme un parterre de marbre. Le brouillard se levait à l'horizon, découvrant peu à peu l'interminable désert de glace, à perte de vue, et la silhouette du pauvre soleil frileux et pâle, à sa droite. Décidément, quelque chose n'allait pas.

Par exemple, n'était-ce pas un peu étrange qu'ils ne naviguent pas face au…

Zuko serra les dents, la vague méfiance dans son regard brusquement muée en colère.

Le soleil était à tribord.

En principe, s'ils espéraient faire leur travail avec un minimum d'efficacité, les marins étaient sensés pouvoir repérer les points cardinaux de par la position des astres.

Par conséquent, même en prenant en compte l'épaisseur non négligeable de leur boîte crânienne, la poignée d'incapables qui lui servait d'équipage devait selon la plus élémentaire logique être au courant que lorsqu'on voyageait vers l'Est, le soleil ne devait pas être à tribord.

-Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, tous ces imbéciles ? S'exclama-t-il en décochant un violent coup de pied dans la rambarde. Vous êtes fous ? Le cap est plein Nord, il y a des icebergs, dans cette direction-là !

Le fracas de sa botte contre le fer résonna longuement sur le pont vide. Des relents de brume achevaient de s'effilocher autour de ses jambes, comme pour l'entraîner avant de disparaître. Pour le moment, Zuko ne ressentait que la colère. Il faisait jour, bon sang, que fichaient-il tous ? Il se précipita vers la superstructure séparant les ponts avant et arrière, le plus bruyamment possible : aucune raison d'être le seul à se taper dès le matin une migraine de tous les diables. De la vapeur s'échappait de ses narines et s'égarait aussitôt dans l'air glacé, parmi la grisaille indifférente du ciel. Le guetteur n'était pas à son poste. Encore quelqu'un après qui hurler. La porte de la cabine de pilotage claqua sauvagement contre le mur.

Dans la pièce, le froid semblait s'être cristallisé en une unique gangue de glace ; elle était baignée d'une sourde lumière blanche, semblable au paysage flou qui se déformait derrière les hublots. Ce fut peut-être ce froid pénétrant, la sensation d'avoir pénétré dans une morgue, qui le figea sur place tout d'abord. Vide. Pas d'autre mouvement que la danse spectrale de ses propres expirations, déplaçant tout juste l'air mort. Rien que les instruments de contrôle, presque soudés ensemble par le givre.

On n'entendait aucun bruit, hormis le grincement sourd du gouvernail lorsque, paresseusement, il oscillait de droite ou de gauche, tout à la joie de son indépendance.

Tiré de sa torpeur, le jeune prince empoigna l'engin pour le maintenir en place. Plainte enrouée, la poignée tressauta faiblement entre ses doigts, et ce fut le silence. Le métal glacé adhérait presque à sa peau : ça faisait un moment que personne n'y avait touché. Avec exaspération, Zuko considéra le compas inutilisé depuis la veille, la carte au centre de la salle où l'on n'avait pas reproduit le trajet effectué pendant la nuit. De minuscules flammèches s'échappèrent d'entre ses dents crispées.

-Mais vous dormez tous, ou quoi ? Criait-il toujours, en se débattant avec le gouvernail. On est en train de dériver, bandes d'idiots, dépêchez-vous de rejoindre vos postes ! Où est le lieutenant Jee ?

Il ne sut jamais exactement combien de temps il passa à vociférer de la sorte, libérant des échos étrangement creux contre les murs de métal. Ses appels étaient faibles dans le fracas continu de l'océan, au-dehors, et ne recevaient aucune réponse. Jurant entre ses dents, il dut se résoudre à lâcher le gouvernail pour se précipiter vers les cabines, laissant le grincement irrégulier peupler le vide de la salle (je me penche à gauche…) et le poursuivre jusque dans les couloirs de son ricanement grotesque. (je me penche à droite… Il n'y a plus personne.)

Morts.

Si son oncle avait encore organisé une fête nocturne et qu'ils étaient tous défoncés dans leur cabine à cuver cet alcool immonde et pratiquement pur qui moisissait depuis un an et demi au fond d'une réserve, ils étaient morts !

Le jeune prince écumait des flammes, à présent. Le fracas de ses bottes était assourdissant dans les couloirs vides, le sifflement du feu autour de son visage, il ne s'était pas arrêté de hurler, vous croyez qu'on a le temps de dériver dans un enfer pareil ? Vous vouliez voir les icebergs d'un peu plus près, peut-être ? Le premier qui se montre je le passe par-dessus bord ! tous ces bruits furieux parvenaient presque à couvrir les clapotements sardoniques de l'océan glacé, cernant son navire.

Emporté par sa rage aveugle, Zuko ne se fatigua pas à retenir le parcours qui le fit aboutir devant la cabine du lieutenant, ni à vérifier si ce satané paresseux dormait toujours. De toute manière, vu le raffut que le jeune homme s'appliquait à déchaîner sur son passage depuis près d'un quart d'heure, si le lieutenant Jee ne s'était pas d'ores et déjà réveillé, c'est qu'il était tombé en coma éthylique et allait y rester jusqu'à midi au moins.

Et comme le lieutenant Jee était un individu sobre, l'explication la plus vraisemblable était qu'on se payait complètement sa tête. Sur cette dernière pensée, il enfonça la porte.

On ne l'avait pas verrouillée, et son élan faillit le projeter à terre. Une langue de flammes lécha le plafond avec une sorte de feulement, l'odeur du brasier accompagnant sa colère. Le prince venait de retrouver son équilibre, avait déjà hurlé le nom de son subordonné et la première insulte qui lui passait par la tête, quand sa voix s'étouffa au fond de sa gorge.

Alors il n'y eut plus rien.

Ni le fracas de ses bottes contre le sol, ni les cris, ni le grondement de son élément natal, ni même la voix sinistre de la mer. Rien pour couvrir le silence qui, depuis son réveil, pesait sur le navire comme un énorme cadavre. Il sentit ses doigts se crisper sur le cadre métallique, les aspérités s'imprimant contre sa chair.

La cabine était vide.

La couverture avait été rejetée au hasard sur le matelas brun. Il y avait un coffre ouvert dans un angle : une tunique froissée laissait traîner une manche à terre. L'armure du vétéran gisait non loin. Pour une pièce si dénudée, c'était en désordre. Il n'avait jamais prêté attention à la manière dont le lieutenant Jee s'occupait de son intérieur, mais tout de même… il lui avait toujours paru méticuleux. Un peu trop, peut-être. Il n'oubliait pas la désagréable sensation, parfois, d'être observé avec une sourde désapprobation par cet homme, comme un objet abandonné au mauvais endroit, imbécile, de quoi je me mêle…

Et bon sang, où était-il ?

Ses battements de cœur résonnaient jusque dans ses poings serrés. Sa respiration était saccadée d'avoir tant couru. Le sol tanguait mollement au rythme des vagues, l'air immobile et froid pesait comme un linceul. On n'entendait rien.

Qu'est-ce qu'il pouvait bien se passer ici…

Son sang bourdonnait contre ses tempes, de plus en plus fort, au point qu'il crut entendre à nouveau le grincement sardonique du gouvernail. Il n'y a personne…Tais-toi !

D'un geste convulsif, il claqua la porte de la cabine, sans savoir précisément pourquoi il fallait la refermer, peut-être pour piéger à l'intérieur la vague sensation d'angoisse au seuil de sa conscience, et il se remit à courir dans les entrailles du navire. Sa respiration s'accélérait à nouveau, des étincelles dansaient entre ses dents, et leur chaleur furieuse parut libérer sa voix, jusqu'alors paralysée par le givre :

-Vous croyez que c'est malin de jouer à cache-cache dans un endroit pareil ? Si personne n'est venu s'occuper du gouvernail d'ici à vingt secondes, ça va se régler avec un Agni Kai !

Les couloirs se succédaient sans logique, une interminable suite de portes, toutes semblables, et sur son passage il les ouvrait toutes rageusement, ne ralentissant que le temps de constater qu'il n'y avait personne, là non plus. Où…étaient-ils tous ? L'armure de la Nation du Feu semblait plus lourde qu'à l'aube, contre sa poitrine, et malgré le brasier qui se déchaînait toujours entre ses côtes, peu à peu, une étrange sensation de froid s'insinuait dans la moelle de ses os. Il dévala un escalier, se précipita le long d'un couloir bas et sombre, c'est dans la salle des machines qu'il fait le plus chaud. Peut-être…, sauta dans le vide en ignorant l'échelle qui séparait les deux niveaux, ignora aussi la douleur de ses muscles en flammes qui encaissaient le choc, courut encore, hurlant sans cesse, poursuivi par une multitude d'échos plaintifs qui, seuls, se donnaient la peine de lui répondre.

Il faisait bel et bien plus chaud dans la salle des machines. Une bouteille quelconque aux trois-quarts vide, posée sur une caisse aux cotés d'une théière et de tasses passablement ébréchées, indiquait même que l'on s'y était rassemblé assez récemment. Le jeune prince resta un moment immobile, le souffle court, à observer l'installation de fortune, comme s'il s'attendait à voir surgir d'entre les lattes les silhouettes de ses hommes. Enfin il se remit en mouvement, avançant la main avec une curieuse hésitation pour la poser sur le flanc de la théière. La céramique était froide. On s'en était probablement servi la veille.

Comme les outils de navigation, dans la cabine de pilotage… Mais bon sang, ils n'avaient pas pu tous se volatiliser pendant la nuit !

Un bas grésillement lui fit dresser la tête. Le foyer de la chaudière était envahi de cendres, et Zuko constata avec exaspération que le feu à l'intérieur, rougeoyant entre les mâchoires métalliques sans éclairer la salle, était tout juste suffisamment vigoureux pour permettre au navire d'avancer. Ca non plus, on ne s'était pas donné la peine de l'entretenir… Il imprima un coup de poing haineux dans le vide, puis un second, étrangement fébrile, et des dizaines d'autres, arrachant la chaleur de ses bras comme pour se retenir de hurler, jusqu'à ce que la température exhalée par la machine fût devenue insupportable.

Au moins une chose de faite.

De grosses gouttes de sueur coulaient sur ses tempes. Ses bras retombèrent à ses côtés, et il recula de quelques pas en titubant, la respiration sifflante. Comme hypnotisé, il ne quittait pas des yeux la gueule fumante, ni les braises qui allumaient dans les ténèbres un éclat sulfureux. Une vague sensation nauséeuse lui creusait le ventre. Ses jambes tremblaient sous le poids de son corps.

Le lieutenant Jee, le guetteur, le cartographe, les machinistes…

Tous, où pouvaient-ils bien être ?

…Et cela voulait-il dire que…

Un spasme, et il s'était remis en mouvement, remontant le plus vite possible les niveaux du navire, comme pour distancer ses propres réflexions. Le bruit de ses bottes était assourdissant au milieu du métal. Son armure était trop serrée contre sa poitrine, il ne pouvait pas respirer. Il y avait une cabine, une seule, qu'il n'avait pas ouverte sur son passage. Par respect, peut-être. Ou par une ridicule superstition. Le souffle erratique, il s'immobilisa au milieu d'un couloir.

La porte carrée, trapue et dépourvue d'ornement, ne différait en rien des précédentes. L'adolescent plaça une main pale sur la paroi de fer. Froide. Comme tout ici. On n'entendait rien : même l'océan avait cessé de murmurer autour du navire. Un instant, il songea à frapper, à signaler sa présence, quelque chose. Cependant il ne fut capable que de passer sa langue sur ses lèvres gercées, péniblement : le goût de sel et de fer brûlait sa gorge et son estomac comme un acide. Du plat de la paume, il repoussa la porte.

-…Oncle ?

Sa voix était rauque d'avoir crié trop longtemps. Dans les ténèbres qui envahissaient la cabine, on distinguait vaguement une forme ramassée sur le lit, immobile, et pendant une horrible seconde, Zuko s'efforça de croire qu'il s'agissait de son maître, encore endormi, mais en sécurité, ce vieil homme indolent qui depuis près de trois ans constituait sa seule famille.

Mais une flamme goguenarde venait de fleurir dans sa paume ouverte, presque à son insu, et éclaira la couverture vide, chaotiquement roulée au coin du matelas. Le reste était normal. Des ombres chaleureuses s'étiraient sur les tapisseries pourpres, mouvantes comme sa chandelle. Un relent de l'abominable odeur d'Iroh persistait même dans la pièce, cette odeur dont le jeune prince n'avait jamais eu le cran de se plaindre à voix haute, mais quand même, ça ne pouvait pas être normal que le frère d'Ozai, seigneur de la Nation du Feu elle-même, ait des pieds plus puants que l'étable du premier paysan venu, si ?

Dehors, le navire avançait au milieu des glaces, plein Nord. Sans équipage pour diriger sa route. Zuko ne pouvait plus respirer, quelque chose lui broyait la poitrine, écrasait ses poumons. Ses mains s'étaient mises en mouvement avec lenteur, desserrant les boucles qui maintenaient son armure en place. Elle heurta le sol avec un son clair, chargé d'écho, comme un énorme coquillage. Le jeune prince s'était laissé glisser contre un mur, pris de vertige. Le malaise persistait au creux de son estomac. Le métal était froid contre son dos et sa nuque. Ses yeux continuaient de fouiller la petite pièce, stupidement.

Il n'y avait rien. Vraiment rien. La flamme était morte entre ses doigts à demi ouverts, la pièce était à nouveau plongée dans la pénombre. De la buée se formait à chacune de ses expirations, presque translucide dans le noir, le froid de caveau grimpait lentement le long de son échine. Ses doigts tremblaient, il avait mal au cœur, il n'y comprenait rien. Agni, où étaient-ils tous ?

…Où était son oncle ?

Plusieurs niveaux en contrebas, la chaudière fumante faisait bourdonner l'ensemble du navire, mais la sourde vibration contre ses bras et ses jambes ne parvenait qu'à souligner l'abominable silence qui s'abattait peu à peu sur ses épaules, silence écrasant et atroce de plusieurs tonnes de métal vides…

Il n'y a personne…

Le gouvernail !

Zuko serra les poings, du feu affleurant au bout de ses ongles. Le bateau était toujours en train de dériver, bon sang, ils allaient finir par heurter un iceberg ! Fiévreusement, il fouilla la cabine du regard. Ces idiots ne pouvaient pas rester introuvables, pas dans une situation pareille. Cependant la salle ne lui renvoyait que des ombres figées et l'odeur nauséabonde de son oncle. Son cœur battait sauvagement contre ses tempes, explosant jusque dans ses phalanges. Envie de vomir.

Bon sang, que fichaient-ils tous ?

Cette dernière question ne cessait de revenir le tourmenter, frémissante au creux de son esprit, paisible, douloureusement narquoise, comme une menace. Le Maître du feu en conçut une véritable haine ; dans un sursaut il bondit sur ses pieds, et frappa aveuglément le mur glacé qui l'avait soutenu, de toutes ses forces, criant autant que le lui permettait sa voix écorchée :

-Qu'est-ce qui vous prend à tous de disparaître, bande d'idiots ? Vous croyez qu'on a le temps pour ça ? Il faut que quelqu'un s'occupe de ce satané gouvernail !

Mais dans la cabine vide, Iroh ne répondait rien ; le silence pénétrant ressemblait à une leçon de morale. Comme si son oncle avait pu le regarder se passer les nerfs contre le mur inoffensif, les bras croisés à quelques pas de lui, comme d'habitude, la désapprobation sur sa mine sérieuse mêlée à une légère expression amusée qu'on ne pourrait jamais séparer tout à fait de ses traits bienveillants, semblait-il.

Parfois, à l'entraînement, lorsque Zuko trouvait une nouvelle raison de se plaindre, Iroh pouvait rester des heures immobile de la sorte. Laissant la colère de son neveu retomber d'elle-même, comme une éclaboussure de lave, jusqu'à ce qu'il ne reste plus devant lui que l'essentiel.

« Tu sais déjà ce que tu as à faire, non ? »

Son poing s'était immobilisé contre la paroi métallique, tremblant un peu, tellement crispé que ses ongles menaçaient d'entamer la chair de sa paume. Il inspira à plusieurs reprises. Laissa la simple phrase pénétrer son esprit, avec lenteur, jusqu'à ce que le martèlement de son cœur cesse d'ébranler l'ensemble de son organisme, jusqu'à ce que les frissons le long de ses membres et la douleur étouffante dans son estomac se soient apaisés. Jusqu'à ce que la peur (car c'était bel et bien de la peur) relâche enfin l'emprise qu'elle avait sur ses sens.

Les mots résonnaient doucement entre ses côtes. L'intonation d'Iroh y devenait peu à peu reconnaissable. Il lui semblait même sentir la présence du vieil homme à ses côtés, son sourire éclairé par un serein sentiment de victoire, et lorsqu'enfin le jeune prince se retourna, il fut presque surpris de ne trouver qu'une salle froide et vide, engloutie dans le noir.

Les muscles de ses bras se tendirent, pourquoi… mais cette fois Zuko ne passa pas sa rage sur le décor alentour, et il n'invoqua son feu que pour allumer les torches des couloirs tandis qu'il remontait rapidement les niveaux du navire, le visage rigide, indifférent aux petites lumières vacillantes qui le suivaient du regard comme autant d'animaux nocturnes.

Il avait toujours mieux suivi les conseils de son oncle quand ce dernier était absent, de toute manière…

La porte de sa cabine était toujours entrebâillée. Zuko ne s'y arrêta que le temps de fouiller l'un des coffres, tirant de sous une pile de vêtements plusieurs cordes, fines et solides comme des vipères, et des crochets de différentes tailles, repoussant avec une impatience fébrile les autres objets plus ou moins licites qui se dissimulaient à cet endroit.

Si vraiment il allait devoir rectifier la trajectoire de cette énorme carcasse à lui tout seul, il ne pourrait pas passer la journée entière pendu au gouvernail.

Les crochets cliquetaient contre sa taille, ponctuant sa marche d'un rythme lancinant. Les torches s'allumaient toujours devant lui, dévoilant une longue suite de couloirs déserts. Il s'efforçait de ne pas réfléchir. Autre chose à faire que réfléchir. Il fallait mesurer la nouvelle trajectoire et reproduire sur la carte le parcours effectué pendant la dérive : la dernière chose dont il avait besoin, c'était de se perdre en plein océan polaire. Surveiller les environs en quête d'un navire, envoyer un signal de détresse. Inspecter la machinerie pour s'assurer que rien n'avait gelé depuis la veille… Et ensuite ?

La cabine de pilotage, baignée d'une lumière bleuâtre, maladive, était plus glacée que jamais. Le gouvernail semblait le narguer de son grincement nasillard, et la première impulsion de Zuko fut de se jeter sur lui et de le ficeler pour le faire taire. Cette fois encore, la voix de son oncle stoppa son geste, calme et raisonnable, insupportablement raisonnable, mais il la laissa s'exprimer au creux de son esprit.

Il ne pouvait pas prendre le risque de se perdre. Il fallait d'abord reporter leur trajectoire sur la carte. Et avant cela, mesurer le cap exact. Les crochets heurtèrent le sol avec un cliquetis exaspéré.

C'était le boulot du cartographe, bon sang…

Il s'empara du compas à demi gelé sur un plateau de commande. Le métal était si froid qu'il écorchait sa peau, et il le plaqua devant lui avec hargne. Un bon quart d'heure pour retrouver comment on se servait de se satané machin (quinze degrés Nord. Ou peut-être dix-sept ?) un quart d'heure supplémentaire pour tracer la distance parcourue sur la carte (ils s'étaient rapprochés des terres ; ne risquaient-ils pas de heurter des icebergs submergés sans même s'en rendre compte ?), se raccrochant tout ce temps à la voix imaginaire de son oncle. La seule chose qui le retenait encore de péter complètement les plombs et de réduire en cendres toute la cabine.

Puis se saisir du gouvernail et le repousser de toutes ses forces, comme mû par un grief personnel. Cette espèce de satisfaction sauvage en entendant le terrible gémissement du bateau qui fendait l'océan pour faire face au soleil, la gerbe d'écume qui fouettait les hublots, la secousse qui faillit le projeter contre un mur. Sourire acide alors qu'il enroulait la corde une vingtième fois autour de la roue et des poignées, consolidant son œuvre de crochets qu'il coinçait parmi les nœuds. Agir, enfin, pouvoir mettre un terme à ce grincement abominable qui riait de son impuissance… Ses mains se mouvaient sans relâche, précises et frénétiques, comme en transe.

Où étaient-ils tous partis ? Il serra les dents. Surveiller les environs en quête d'un navire, envoyer un signal de détresse. Autre chose à faire que réfléchir.

Ils n'avaient pas pu simplement disparaître… Ne pense pas, imbécile !

Le gouvernail ne bougeait plus que par saccades, faisant à peine remuer le réseau de cordes. Ca irait pour le moment. Zuko ne s'interrompit que le temps de souffler dans ses doigts engourdis, laissant les petites flammes entre ses lèvres ranimer ses articulations, et il se remit à courir.

Les échos de ses pas résonnaient dans tout le bateau vide. Violents et lugubres. Trop vastes dans l'immense silence attentif. Pendant une seconde absurde, le jeune prince songea sérieusement à retirer ses bottes. Vraiment stupide. Est-ce que dans sa situation il trouvait ça malin d'arpenter pieds nus un navire qui traversait le pôle Sud au cœur de l'hiver ? Sa course le conduisait presque mécaniquement à la salle où la longue-vue était entreposée (peut-être l'un des objets qu'il avait le plus utilisé en trois ans, ce fichu tube de métal qui ne lui montrait jamais rien). Il la traînait dehors, le plus vite possible, mais les pensées, les doutes et les questionnements tortueux continuaient d'apparaître et de s'évaporer au creux de son esprit. Même la voix posée de son oncle ne pouvait les écarter tout à fait.

Les cabines avaient toutes été anormalement en désordre. Mais on n'avait pas pu s'y battre, pas sans qu'il entende. C'était un autre type de désordre.

De la hâte…

Ne pense pas, j'ai dit !

Ses doigts tremblaient à présent, et il faillit détruire l'appareil en le réglant, face au Sud. Un soleil blafard s'était levé à l'horizon. Le ciel avait la couleur de la glace. La mer était immobile comme un miroir, à perte de vue, uniquement perturbée par quelques silhouettes d'icebergs, au loin. Lentement, il pencha son visage jusqu'au masque de la longue vue. Ses yeux étaient étroitement clos.

Il n'avait pas vérifié si les bateaux à moteur, plus petits et maniables, qu'on utilisait pour les replis d'urgence, étaient au complet dans les cales…ARRÊTE !

Furieux, il se força à espacer les paupières, et à scruter fiévreusement les relents de brouillard ondulant par-dessus les vagues. Au Sud. Puis à l'Ouest. Puis à l'Est et au Nord, où l'on apercevait la terre parmi d'énormes blocs de glace. Ses mains empoignaient convulsivement l'appareil. Rien que l'eau et la neige…

Il était allé dormir vers minuit. S'était levé bien avant l'aube.

Si on avait voulu…quitter le navire pendant son sommeil…si on avait voulu fuir… Leur bateau aurait dû être encore visible, non ?

Il avait froid à nouveau. C'était grotesque. Ce n'était pas possible. Mais il n'y avait pas eu d'attaque… Le navire vibrait sourdement sous ses bottes, narquois, comme pour lui rappeler que plusieurs dizaines de mètres en contrebas il y avait encore de sombres salles creusées dans le fer. Froides et vides, pareilles aux compartiments multiples d'une gigantesque morgue. Les cales…

Dans sa hâte, il faillit oublier d'envoyer le signal de détresse. La fusée rouge découpa le ciel, comme une énorme étoile, mais qui pourrait la voir à une telle distance ?

Une fois encore, il dévalait les marches. L'appréhension lui tordait le ventre, lui donnait le vertige. Envie de vomir. Une sueur glacée trempait son front et sa nuque, des frissons couraient le long de son échine. Il aurait voulu se rappeler à nouveau les paroles de son oncle, savoir quoi faire, mais il avait soudain peur de l'entendre. Comme la gueule d'un cauchemar, les couloirs l'engloutissaient et le précipitaient jusque au fond du navire.

Il n'était pas sûr de vouloir se trouver là. Agni, il n'était plus sûr de rien. Il s'immobilisa, et l'épuisement remonta comme une vague le long de ses jambes, obscurcissant sa vue. Pendant une poignée de secondes, il demeura désorienté dans le noir, perdu parmi les pulsations du sang contre ses tempes.

Oubliant presque qu'il s'apprêtait à vérifier si ses hommes et son oncle ne l'avaient pas abandonné en plein milieu de l'océan polaire…

Une petite flamme tremblait au creux de sa paume. Très lentement, il fit le tour des cales, inspectant chaque pièce, les six bateaux entreposés là, tous à leur place. On ne s'en était pas servi depuis plusieurs jours.

Il faisait particulièrement froid, dans ces salles. Et sombre. La coque seule le séparait de la mer glacée, mouvante, et le balancement irrégulier que les vagues imposaient au sol commençait à lui donner mal au cœur.

Pas d'attaque. Pas de fuite. Aucun navire alentour. Le jeune prince fouillait du regard les recoins obscurs, avec exaspération. L'absurdité de tout cela lui tapait sur les nerfs. Mais la pression du silence appuyait contre ses tempes, comme un étau : il ne pouvait pas hurler.

Où est-ce que ces satanés imbéciles avaient bien pu disparaître ? Au fond de la mer ?

C'était, bien sûr, une hypothèse stupide qui ne valait pas la peine qu'on s'y arrête. Zuko passa le restant de la journée à fouiller le navire, chaotiquement, inspectant même de minuscules pièces désaffectées, coincées au fond des cales, dont en trois ans il n'avait jamais soupçonné l'existence. Il devait être vraiment à cran, car un frisson glacé persistait le long de ses os, le faisant presque claquer des dents, s'intensifiant chaque fois que la même idée absurde effleurait son cerveau, au fond de la mer… Alors il faisait de son mieux pour ne penser à rien.

De nombreuses heures s'étaient déjà écoulées de la sorte lorsque, ouvrant rageusement une énième porte, il fut accueillit par un concert de rugissements et de plaintes enrouées. Les rhinocéros komodo, fouettant la queue contre les parois des box avec mauvaise humeur, agitaient leur lourde tête cornue devant les écuelles vides, et lui râlaient dessus bruyamment.

Zuko se fit aussitôt un devoir de hurler plus fort qu'eux tous, énumérant toutes les insultes qui lui passaient par la tête, le plus longtemps possible, allant jusqu'à tester quelques expressions franchement fleuries qu'il avait entendues dans certains ports et dont il n'était pas sûr de connaître tout à fait le sens. Criant à s'en écorcher les cordes vocales qu'il n'était pas un fichu valet de ferme, que c'était le dernier de ses soucis de savoir si une poignée de bestioles décérébrées allait crever de faim ou de soif, et que pour ce qu'il en avait à faire, ils pouvaient tout aussi bien imiter les autres traitres et se jeter par-dessus bord la nuit prochaine.

Quand la porte se referma enfin avec un claquement furieux, on n'entendait rien d'autre à l'intérieur que le bruit consciencieux de mâchoires, occupées à mettre en pièces de gros morceaux de viande. De la vapeur s'échappait d'entre les lèvres du jeune prince, à chaque expiration, et il ne pouvait réprimer tout à fait un sourire imperceptible.

Trop soulagé de savoir qu'il n'était pas le seul être vivant coincé dans cette prison glacée au milieu des mers.

Mais dehors, la nuit tombait. La trajectoire… A nouveau, il fallut lutter contre le compas qui, imperméable à ses crises de rage, semblait ne jamais indiquer tout à fait la direction voulue, s'y reprendre à trois reprises avant de tracer sur la carte le parcours correct. Les poings crispés sur le bord de la table, il considéra la petite ligne noire qui venait de pénétrer entre deux bras de terre. Ils étaient trop près des côtes.

Le léger grincement du gouvernail ressemblait à un insupportable éclat de rire. Il fallait se décaler au Sud-est.

Alors il dut se remettre en mouvement, détacher et rajuster les cordes, batailler contre le métal gelé qui adhérait à ses mains pâles, s'efforçant de ne pas imposer de mouvements trop brusques au gouvernail de peur de projeter tout le navire contre un iceberg.

Zuko alla ensuite à l'extérieur pour vérifier la proximité des terres, plus lentement : ses bottes étaient devenues étrangement lourdes. La lune éclairait le pont d'une lumière lugubre, des embruns salés cristallisaient contre sa peau. Le navire gémissait, l'immense marée d'encre, encore calme, laissait voir à l'horizon un fin ruban de neige. Il n'y avait plus aucun nuage au-dessus de lui, rien pour conserver le peu de chaleur qui aurait pu s'accumuler au cours de la journée. Il semblait au jeune Maître du feu que ses forces elles-mêmes s'échappaient de son corps pour s'élever vers les étoiles, brillantes, et froides, et si nombreuses dans le gouffre des ténèbres… Pris de vertige, il lui fallut se soutenir à la rambarde. Ses jambes tremblaient, sa gorge était moite et brûlante, comme s'il allait d'une minute à l'autre vomir par-dessus bord. Respirant profondément l'air glacé, il fixa les vagues tortueuses avec hargne : il n'avait pas le temps de tomber malade, bon sang ! Pourquoi était-il dans un état pareil ?

La pensée lui vint alors qu'il n'avait pas mangé ni dormi depuis l'aube, lorsqu'il avait commencé à courir en tous sens à travers les niveaux du navire.

Mais avant de pouvoir méditer là-dessus, il se souvint qu'il aurait dû depuis déjà plusieurs heures inspecter les machineries et chercher des traces de gel. Aussitôt il s'élança à l'intérieur, du feu glissant entre ses doigts pour ranimer ses muscles engourdis.

De toute façon il n'avait pas faim. Ni sommeil.

Il n'avait pas faim non plus le lendemain à l'aurore, quand il se fût enfin assuré que toutes les machines étaient opérationnelles, excédé par les kilomètres de tuyaux qu'il avait vus défiler au cours de la nuit. Estomac trop noué pour avaler quoi que ce fût. Et il fallait encore une fois s'occuper de la trajectoire, constater que malgré tous ses efforts le bateau se rapprochait inexorablement des terres, et que s'il ne se dépêchait pas de faire ralentir cette fichue carcasse, il serait bientôt incapable de la diriger au milieu du labyrinthe que formaient les glaciers. Alors il fallait courir jusqu'à la chaudière, et sur le chemin se creuser la tête pour se souvenir comment l'équipage effectuait les décélérations d'ordinaire.

C'était peut-être mieux comme ça, au fond : il se sentait plus léger le ventre vide. Plus rapide à réagir, même, les gestes fébriles mais étrangement précis, comme si le jeûne l'eût plongé dans une sorte de transe.

Et le vertige qui le frappait par moments l'empêchait de se poser trop de questions désagréables.

Aussi n'eût-il pas faim de tout le second jour, jusqu'à ce que le soleil décline à nouveau derrière le navire. Le jeune prince venait de nourrir les rhinocéros d'assaut, incapable de leur hurler après parce que sa gorge desséchée ne pouvait plus produire le moindre son ; il avait dû se forcer à boire. Il avait froid à présent, terriblement froid. Et peut-être, il commençait à être un peu fatigué.

Le navire bourdonnait toujours autour de lui, le narguant de ses tonnes de métal vides, de ces milliers d'échos creux à chacun de ses pas, du mystère macabre qui entourait ces disparitions, du silence oppressant qui lui rongeait les nerfs. Zuko avait rapidement parcouru les couloirs rougeâtres, et s'était enfermé dans sa cabine.

La seule pièce où cela paraissait à peu près normal d'être seul…

Sans un mot il raviva toutes les torches qui s'y trouvaient, jusqu'à ce que la pénombre s'éclaire de reflets orange et perde de son hostilité distante. Il fouilla à nouveau son coffre à vêtements, ignorant cette fois les cordes, les crampons, les gants et les habits sombres qui peuplaient comme des parias le fond du meuble, et en tira le tissu le plus chaud qu'il pût trouver : une cape d'hiver écarlate, bordée d'or, qui ondula autour de ses chevilles alors qu'il la serrait autour de ses épaules.

Il ne pourrait pas se reposer très longtemps, décréta-t-il en s'agenouillant pour lutter contre ses bottes. Deux ou trois heures tout au plus. Ensuite, il faudrait encore surveiller les environs, rectifier la trajectoire. Et tout le reste…

Il ne pouvait pas se permettre de laisser le bateau se perdre dans les glaces, après tout.

Mais tu ne pourras pas t'imposer un tel rythme pour toujours, prince Zuko, lui rétorquait son oncle, doucement, de son ton raisonnable. L'adolescent grogna, repoussant ses chaussures dans un coin de la pièce et se laissant tomber sur le matelas brun.

Tais-toi, imbécile, pensa-t-il de toutes ses forces, les yeux étroitement clos. Au point où il en était, virer schizophrène était vraiment le dernier de ses soucis. Tu n'avais qu'à être là et me dire quoi faire…

L'air était froid, immobile comme une tombe, et s'insinuait jusque dans ses os. En frissonnant, il replia les jambes contre son corps et enroula la cape autour de ses genoux. Assis de la sorte, il oublia momentanément toute sa dignité de prince, ou le fait qu'il était supposé dormir, et il se recroquevilla dans la cabine silencieuse comme un enfant qui cherche à s'échapper d'un cauchemar.

Egrainant déjà les minutes restantes avant qu'il ne faille se lever à nouveau, et se battre contre un navire perdu en mer et contre cent questionnements lugubres.