Comme Erestor le constata un peu plus d'une semaine plus tard, seul le seigneur Glorfindel, Envoyé des Valar et Tueur de Balrog, pouvait changer les habitudes millénaires des Eldar et faire une mode d'un acte irréfléchi exécuté sous la colère.

Les réactions face à sa chevelure dévastée avaient été particulièrement vives.

Les Elfes faisaient grand cas de leur chevelure, qu'ils entretenaient soigneusement et aimaient longue et délicatement tressée. Plus encore que leurs yeux ou la légèreté de leur pas, c'était la beauté de leurs cheveux qui distinguait un Elfe d'un autre et nombreux étaient les poèmes chantant la magnificence des longues tresses noires de nuit de Luthien Tinuviel ou de la soie ensoleillée de la chevelure de Dame Galadriel. L'or de la crinière bouclée de Glorfindel ne pâlissait pas à côté de ces deux vénérées figures et nombreux étaient celles et ceux qui avaient admiré avec émotion les boucles ressuscitées de l'ancien seigneur de Gondolin. Ce furent les mêmes elfes qui manquèrent défaillir en découvrant avec horreur la récente mutilation et poussèrent le soir, dans la Salle du Feu, de longues complaintes déchirantes à la mémoire de la chevelure perdue du Tueur de Balrog...

Erestor s'était retenu de lever les yeux au ciel en les entendant et avait quitté discrètement la salle en songeant que c'était à cause de la vanité ridicule de ce genre d'individus que les Nains se moquaient si allègrement des Elfes alors qu'eux-même étaient particulièrement sensibles à propos de leurs barbes.

Cependant, à chaque fois qu'il croisait Glorfindel, ce qui était bien trop souvent à son goût, Erestor ne pouvait empêcher son regard de dériver sur les mèches courtes, que l'ancien capitaine de Gondolin avait fait égaliser. Libérés du poids de leur longueur, ses cheveux s'élevaient autour de son visage en une auréole épaisse de boucles folles qui capturaient le moindre rayon de lumière et brillaient comme le soleil. La coupe courte n'enlevait rien à la beauté du Noldor qui éveillait toujours l'admiration de tout ceux qu'il croisait.

Résultat, une quinzaine de jours plus tard, temps qu'il leur avait fallu pour pleurer et faire le deuil de leurs longueurs séculaires, une douzaine d'elfes inclinaient fièrement des têtes aux mèches courtes et à la nuque dégagée, sous l'œil curieux et intrigué de plus en plus de leurs semblables.

Comme les rumeurs et les commérages faisaient vite le tour d'Imladris, Erestor était souvent la cible de regards noirs et réprobateurs qu'il endurait avec stoïcisme. Beaucoup ne lui avaient pas pardonné d'être responsable de la mutilation de Glorfindel et certains lui reprochaient d'être l'origine de la nouvelle folie capillaire qui s'était emparée de certains des Elfes les plus jeunes et qui risquait fort de devenir contagieuse.

Lindir ne lui avait toujours pas pardonné et c'était avec une certaine froideur que les deux elfes accomplissaient leurs tâches, souvent conjointes, de conseiller et d'intendant.

Ce qui occupait bon nombre de discussions et de murmures était le mystère de la disparition des mèches coupées de Glorfindel. Personne ne les avait retrouvées après que l'ancien seigneur de Gondolin ne les ai abandonnées, et les spéculations allaient bon train. L'hypothèse préférée par tous était qu'elles s'étaient dissoutes dans un rayon de lumière, revenant au soleil dont elles étaient issues. Une bien belle image, poétique et romantique comme les aimaient les Elfes, et qui prouvait bien à Erestor qu'il était le seul à Imladris à ne pas vivre dans un roman.