Tapie derrière un fourré, Svanhilde compte les sentinelles. Deux à la porte, deux au-dessus, une sur chacune des deux tourelles aux angles et sûrement au moins une sur chaque autre tour… douze au minimum.
Elle jette un coup d'œil en arrière. Aela et Vilkas comptent aussi. Farkas attend juste qu'on lui dise qui démolir.
Aela se porte à sa hauteur. Elle annonce seize.
Comme elle a gardé le bénéfice du Sang, elle a les sens plus affûtés. Svanhilde étouffe un juron. De leur position au fort, il leur faut traverser un terrain découvert sur une distance de plus de quatre cent mètres. Autant se suicider tout de suite. Heureusement, dès qu'il s'agit de casser du Thalmor, Delphine pense à tout.
La brétonne leur a dégoté deux armures de la Légion et deux uniformes de Sombrages. Avec ça, ils vont pouvoir berner ces maudits elfes.
D'un signe, Svanhilde fait battre son équipe en retraite. A l'abri d'un bosquet, elle sort de son sac les leurres. De la main, elle en désigne les bénéficiaires : Aela et elle-même en Sombrages et les jumeaux en impériaux.
Sans pudeur, chacun se change sur place, sans bruit sauf pour Vilkas, qui souffle par les nasaux comme une vieille mule. Cela déplaît à Monsieur de devoir se déguiser. Monsieur trouve ça dégradant. Monsieur le lui a bien fait savoir avant et pendant le voyage...!
Svanhilde lève les yeux au ciel.
Le crépuscule rase la terre de sa lumière rougeoyante. Pour mal faire, il vont l'avoir de face.
Talos, tu sais que je ne recule jamais devant la difficulté, mais ça fait un peu beaucoup là, non ?
Les quatre guerriers rebroussent chemin pour arriver par le sentier de la côte. De loin, ils ont tout à fait l'air d'une patrouille rentrant avec ses prisonniers. Vilkas en profite pour se venger.
« Allez, avance, vermine ! »
Et il la pousse sans ménagement.
Alors ça, ça se paiera !
Comme ils arrivent aux barricades de l'entrée, une sentinelle vient à leur rencontre.
Le Thalmor culmine à plus de deux mètres dix. Il dépasse même Farkas, qui pourtant est une tour. Mais comparé au Compagnon, l'elfe fait figure d'allumette.
« Halte ! Veuillez décliner votre identité. »
Il se prend un énorme poing en travers de la face.
« La voilà, mon identité. »
Aela et Vilkas ont déjà disparu derrière les murs. Svanhilde empoigne Farkas. Pas le temps d'achever celui-là.
En ressortant de l'autre côté du porche d'entrée, elle a juste le temps de voir une autre sentinelle tomber du haut de la tour nord-est.
Les flèches et les sorts se mettent à fuser dans tous les sens.
J'aurais dû emmener Neige...
Un éclair lui passe juste à gauche et elle bifurque. Elle contourne le batiment principal et se retrouve nez à nez avec des gardes sortant en hâte de leur baraquement.
Yol !
La vague de flammes leur passe dessus. Svanhilde se prépare à découper les survivants.
On lui répond par un sort de foudre. Elle lève son bouclier et charge. Avec l'écu d'Ysgramor à son bras, elle peut résister aux attaques magiques, le temps d'arriver au corps à corps. Mais l'ancien rempart lui sert également d'arme. Ainsi équipée, elle peut venir à bout d'à peu près n'importe quel mage. Les problèmes se posent lorsqu'elle a affaire à un soigneur. Et bien sûr, il y en a parmi leurs adversaires actuels.
Svanhilde a appris à chercher et abattre les mages de soutien. Elle repère la lumière caractéristique des sorts de restauration dans le fond de la cour. Elle balance un bon coup de bouclier à son assaillant le plus proche, effectue un large balayage de sa longue épée et Wuld ! elle se retrouve au niveau du soigneur.
"Salut!"
Le Thalmor n'a pas le temps de comprendre que sa tête roule à ses pieds. Les mains de son congénère crépitent déjà mais elle est plus rapide. Elle lui enfonce la tranche de son bouclier dans le crâne.
Elle se débarrasse assez facilement des autres et passe au niveau supérieur. Montant les marches deux à deux, elle retrouve les jumeaux en grande discussion avec un groupe de mages. Ceux-ci se sont dispersés et lancent leurs sorts pour obliger les guerriers à se mettre à couvert.
Raan Mir Tah !
Un vol serré de corbeaux fait irruption dans le ciel. Svanhilde sourit. L'allégeance animale n'a l'air de rien comme ça mais peut s'avérer redoutable dans les bonnes conditions. Or en passant tout à l'heure, non loin de là, un essaim de charognards se disputait les restes d'un horker...
Dans un coin, elle voit quelques ragnards se joindre à eux. Mais ce sont les oiseaux qui l'intéressent. Ils se jettent, serres en avant, sur les Thalmors. Ceux-ci incantent à tout va, mais les volatiles esquivent leurs lancers trop précipités et leur lacèrent le visage.
Quelle bande de guignols. Même pas capables de tuer un corbac.
Les Compagnons en profitent pour les massacrer.
Tandis que le trio termine le nettoyage en bas, Aela s'occupe des archers dans les tours. En moins de deux heures, ils ont descendu tous les elfes dehors.
«Bon, on se fait l'intérieur ? demande Farkas dans un sourire.
-Absolument.»
Avec la chasseuse comme éclaireur, ils progressent rapidement dans le dédale de couloirs. Le bâtiment, bien que fortement gardé à l'extérieur, n'est pas un point stratégique. Il n'abrite pas de personnage important non plus, c'est pourquoi ils ne rencontrent que peu de résistance. Sans se l'avouer, les Compagnons en éprouvent du soulagement. Les conjurateurs et les mages de haut niveau sont un véritable cauchemar. Et Talos sait si le Thalmor en a à revendre !
Ils trouvent enfin leur cible, attachée dans un recoin obscur : Thorald Grise-Toison pend lamentablement le long d'un mur, à demi affaissé dans ses propres excréments. On l'a torturé, comme le prouve son visage tuméfié.
Ils se hâtent de le détacher et Vilkas lui enfourne le contenu d'une pleine potion de soin. Puis Farkas le charge sur son épaule, et ils filent vers la sortie.
.
«Je... Je vous dois la vie, marmonne Thorald du fond de son lit.
-Sshh... Reposez-vous.»
Svanhilde remonte la couverture sur l'homme. Elle n'est pas inquiète. Son corps a l'air brisé, mais son esprit est resté intact. Elle peut le voir à l'éclat de ses yeux. Il se remettra.
Elle sort de la chambre et retrouve ses trois amis dans la salle commune de l'auberge, en compagnie d'Avulstein, le frère cadet de Thorald, flanqué de deux compères.
«Comment vous remercier ? fait celui-ci, au bord des larmes.
-En restant en vie.
Grise-Toison lui lance un regard plein de fierté. Il ouvre déjà la bouche pour répondre, mais Svanhilde le devance.
-Tous les deux, ajoute-t-elle, autoritaire.
Cette remarque touche juste. Le jeune guerrier aux cheveux de cendre se ravise et prend un air contrit.
-Après ce qui s'est passé, nous ne pouvons pas retourner à Blancherive. Dès que mon frère sera suffisamment remis, nous rejoindrons les rangs d'Ulfric.
Svanhilde hoche la tête.
-Alors nous nous reverrons.»
Ils se serrent les poignets à la façon des guerriers et se séparent.
Les Compagnons sellent leurs chevaux. Ils quittent Pontdragon pour Jorrvaskr.
«Deux hommes de plus pour Ulfric, lâche Vilkas au bout de quelques kilomètres.
-Ce n'est pas pour ça que j'ai voulu libérer Thorald et tu le sais.
-Vraiment ? J'aimerais y croire.
-Que tu y croies ou pas n'y change rien. Je l'ai fait par amitié.»
Svanhilde l'entend renifler avec dédain. Encore une pierre d'achoppement entre eux. Depuis qu'elle a quitté les Compagnons pour rejoindre les rangs des Sombrages, Vilkas l'asticote au moindre prétexte. En tant que nouveau Héraut, il s'efforce de maintenir la ligne de conduite de son prédecesseur et mentor, Kodlak. Officiellement, les Compagnons observent toujours la même neutralité. Officieusement, elle sait qu'ils mettraient leurs épées à son service si elle le leur demandait. Comme aujourd'hui. Sauf qu'aujourd'hui, ils ont secouru le fils de leur indéfectible ami, le forgeron Eorlund Grise-Toison. Ce n'était pas une mission liée à Ulfric.
