Chapitre 2 : Le point non retour.

Yassen Gregorovitch aborda l'île de Malagosto très tôt dans la matinée. En posant le pied sur la terre ferme, Yassen sentit toute sa fatigue retombée. Il avait l'impression que son voyage avait duré des années.

Pour arriver à destination il avait dû quitter la Russie en prenant l'avion pour l'Italie et une fois arrivé là-bas, prendre une petite embarcation pour regagner l'île. Les frais du voyage avaient été entièrement réglés par son ancien employeur : Birko. C'était une sorte de cadeau d'adieu.

Bien que la Russie fût son pays natal, le seul pays que Yassen n'ait jamais connu, le Russe n'avait pas l'air de regretter de l'avoir quitté. Yassen avait très peu de bons souvenirs de ce qu'avait été sa vie en Russie.

A la mort de ses parents, il avait tout perdu et il avait dû apprendre à se débrouiller tout seul. En arpentant les rues de Moscou, en passant par les endroits les plus mal famés de la ville : là où les cadavres s'entassaient, où les gens malades, les drogués et les prostitués défilaient, Yassen avait fini par rencontrer un des hommes de Birko.

Il lui avait proposé du travail et il avait accepté. Au début il avait eu peur, mais après quelques secondes de réflexion, il s'était dit qu'il n'avait plus rien à perdre.

Il n'en pouvait plus de dormir dehors, de souffrir d'hypothermie ou d'une quelconque maladie, de devoir se chercher à manger dans les poubelles, ou encore de sentir sale en permanence. Travailler pour la mafia était le seul moyen qu'il avait trouvé pour s'en sortir.

Au départ il pensait aller à l'orphelinat mais des rumeurs circulaient au sujet de ces habitats sinistres : on disait que les orphelinats servaient de repères pour les trafiquants de jeunes prostitués.

Alors Yassen avait préféré se passer des services sociaux et se débrouiller tout seul. Il avait fini par se faire remarquer par la mafia locale; on lui avait d'abord confié des petites missions comme transporter de la drogue ou de l'argent d'un point à un autre. Yassen avait travaillé parfois avec d'autres personnes mais c'était lui le plus jeune de la bande. Il avait fini par gravir les échelons et par se faire respecter.

Puis vint un jour où l'on décida qu'il était temps de le présenter à Birko. Ce seul souvenir faisait trembler Yassen. Birko était le chef de la mafia russe, il contrôlait des réseaux de drogue à l'échelle nationale, peut-être même internationale.

Birko n'était pas le genre de personne qui aimait perdre son temps, plusieurs fois il avait fait assassiner ou tabasser des personnes qui n'avaient pas fait correctement leur travail.

Une fois, juste une fois, il s'en était pris à Yassen, et bizarrement, c'était grâce à cela que la vie du jeune russe s'était améliorée.

Un jour, alors que Yassen avait été chargé de transporter un sac rempli de drogue jusque dans une banlieue au sud de Moscou, des membres de clan de Birko ont essayé de doubler leur chef et ont tenté de s'emparer du sac de Yassen, pour revendre la marchandise et en tirer tous les bénéfices.

Cependant, ce qu'ils ne savaient pas, c'était que depuis des semaines, ils se faisaient suivre par des policiers de la brigade des stupéfiants. Lorsqu'ils avaient tenté d'agresser Yassen pour lui voler son sac, les policiers étaient intervenus et avaient arrêté trois des hommes de Birko. Yassen en avait profité pour s'enfuir, il s'était rendu dans la banlieue et avait vendu la drogue comme convenu.

Dans la précipitation, Yassen n'avait pas remarqué que les policiers l'avait suivi lui aussi. Alors qu'il venait tout juste de d'empocher l'argent, il vit une vingtaine de policiers surgir dans l'entrepôt. Il sortit une bombe lacrymogène de son sac et lorsque celle-ci explosa, il profita de la confusion générale pour s'échapper, ça avait été assez facile compte tenu du fait que les policiers ne le considéraient pas comme l'ennemi principal.

Enfin il avait l'argent, ce qui allait arriver aux acheteurs ne le concernait pas, on pouvait dire qu'il s'était tiré d'affaire.

Sauf que Yassen ne s'était pas arrêté là. En passant devant la fourgonnette des policiers qui se trouvait derrière l'entrepôt, Yassen constata deux choses : que personne n'était à l'intérieur et que la porte du coffre était légèrement entrouverte. Par curiosité, Yassen s'était rapproché du véhicule. Pourquoi n'y avait-il personne dans le véhicule et que faisait-il dans ici, dans ce coin isolé ?

Subitement, il comprit. Il n'était pas sans savoir que la Russie était un pays où régnait la corruption. En réalité il y avait trois fourgonnettes de policiers, deux qui étaient prés de l'entrepôt, et l'une des trois, celle que Yassen venait de découvrir, servait en fait à des policiers ripoux qui récupéraient la drogue des mafieux et la gardaient pour eux. Yassen entra dans la fourgonnette et vola les huit kilos de cocaïne qui s'y trouvaient.

Il parvint à retourner chez Birko sans trop de mal. A peine arrivé chez son patron, il sentit que quelque chose n'allait pas. La plupart des membres de la mafia étaient présents dans le salon de son boss et ils affichaient tous un air grave. Birko était au courant pour la descente des flics pensa Yassen. Il respira profondément. Il s'apprêtait à dire quelque chose mais le regard de Birko l'en dissuada.

La dernière chose dont il se souvenait c'était d'avoir vu Birko faire un signe de tête à son garde du corps, ensuite Yassen sentit les coups pleuvoir sur lui jusqu'à ce qu'il s'évanouisse.

Birko avait assisté à la scène sans broncher. Il aurait pu faire tuer Yassen mais il estimait que ce n'était pas nécessaire, pas encore du moins. Soudain un détail attira son attention. Pourquoi le sac du jeune homme lui paraissait plus gros que lorsqu'il était parti ?

-Fouille son sac, cria Birko à un de ses hommes.

Ce dernier exécuta l'ordre immédiatement et vida le sac par terre. Birko écarquilla les yeux lorsqu'il constata que Yassen avait non seulement récupéré l'argent qu'il lui avait demandé, et qu'en plus de cela, il avait ramené huit kilos de cocaïne.

-Qu'est-ce que…

Le regard de Birko se tourna alors vers Yassen qui n'était plus qu'un corps gisant par terre. Birko se leva et s'approcha du corps. Il tâta le pouls de Yassen et ordonna qu'on le conduise à l'hôpital. Il regrettait de ne pas avoir interrogé le petit avant d'ordonner qu'on le tabasse.

Le lendemain, Yassen fut surpris de se réveiller dans une chambre d'hôpital, mais ce qui le surprit encore plus c'était de voir que Birko se tenait à ses côtés.

Le chef de la mafia russe se tenait tranquillement à son chevet, assis sur une chaise. Le costume qu'il portait était impeccablement repassé et ses chaussures brillaient tellement que Yassen était sûr qu'on pouvait y voir son reflet.

Birko était un homme froid et cela se ressentait même à travers son physique. Il avait des cheveux noirs qu'il portait coupés courts, des yeux noirs et un teint si pâle qu'on jurerait presqu'il était malade. Il était grand et mince, et on pouvait difficilement lui donner un âge.

-Comment te sens-tu ? demanda Birko. Il n'y avait pas vraiment d'inquiétude dans ses yeux mais Yassen sentait qu'il était mal à l'aise.

-ça-ça peut aller, répondit le jeune homme avant de détourner les yeux.

Il n'avait pas mal, malgré ses deux côtes cassées et ses multiples contusions. On lui avait administré une bonne dose de morphine pour qu'il ne sente pas de douleur, mais il était un peu sous le choc. Birko n'avait même pas cherché à l'écouter avant d'ordonner qu'on le roue de coups. Il savait que son patron n'était pas un tendre, qu'il était sans pitié, mais il n'avait jamais pensé que Birko aurait pu lui infliger cela.

- Raconte-moi ce qui s'est passé, proposa son patron.

Yassen lui raconta tout dans les moindres détails. Il conclut son récit en s'excusant :

- Je n'aurais jamais dû me faire suivre. Je suis désolé.

-En effet tu n'aurais jamais dû. Mais tu as su tirer profit de ton erreur en volant la drogue, et c'est pour cela que je te pardonne, répondit Birko.

Yassen voulut le remercier mais Birko fit un geste de la main pour l'arrêter.

-Je sais que tu m'en veux Yassen. Et il y a de quoi. Je n'aurais jamais dû douter de toi. Pour être franc Yassen, tu es mon meilleur élément, le seul en qui j'ai réellement confiance, et après ce que je t'ai fait subir tu ne peux que difficilement me croire, mais je suis sincère. Et si tu me dis que tu ne souhaites plus travailler pour moi, je respecterais ton choix. Tu seras libre et je te laisserai t'en aller.

-Je veux continuer de travailler pour vous, je n'ai nulle part où aller, je travaillerais deux fois plus si vous…. S'affola Yassen.

-Du calme, Grégorovitch, du calme ! dit Birko, pour la première fois Yassen vit son patron sourire. Je serais ravi que tu continues de travailler pour moi, comme je te l'ai dit tu es quelqu'un de prometteur, tu iras très loin Yassen, j'y veillerai. A présent reposes-toi, je te veux en forme pour le plus tôt possible.

Avant de partir, Birko fit quelque chose qui choqua définitivement Yassen, il l'embrassa sur le front et lui murmura :

-Tu fais parti du milieu maintenant. Pour de bon.

Le russe se rendormit.

Par la suite Birko avait essayé de faire développer le potentiel de Yassen au maximum: il l'avait fait installer dans une chambre plus confortable avec un bureau et une bibliothèque, il lui avait enseigné les bases des langues étrangères dont celles de l'anglais, les maths, la science, la physique et la chimie (matières utiles pour fabriquer des bombes).

Il avait fait en sorte que Yassen se sente bien pour qu'il puisse donner son maximum. Il était même allé jusqu'à lui acheter un violoncelle lorsque Yassen lui avait confié qu'il en jouait quand il vivait encore avec ses parents.

Mais Yassen savait que ce que Birko lui offrait n'était que temporaire. Un jour son protecteur partira et il se retrouvera de nouveau seul.

Si Birko semblait l'apprécier, ce n'était pas le cas des autres membres de clan. Ils étaient jaloux de lui. Lorsque Birko quittera le métier, ils ne se gêneraient pas pour éliminer Yassen, au pire il retournerait dans la rue. Et pour éviter cela, il fallait à tout prix qu'il se forge un avenir. L'occasion se présenta plus tard.

Il arriva un moment où Birko fut forcé de constater que Yassen avait énormément progressé. Il était devenu trop doué pour ce qu'il faisait. Alors Birko avait contacté Julia Rothman, puis il avait fait une proposition à Yassen.

C'était une décision importante à prendre, envoyer Yassen à Julia c'était se séparer de son meilleur élément, il savait qu'il ne retrouverait probablement jamais quelqu'un d'aussi doué. Mais Birko avait fait une promesse à Yassen, faire de lui le meilleur, et en restant en Russie, il n'y arriverait pas.

Birko eut du mal à convaincre Yassen, le jeune homme s'était attaché à lui après cinq ans de loyaux services même s'il ne voulait pas l'admettre. Et Birko aussi s'était attaché à Yassen. Il lui promit que tout se passerait bien, que ce n'était que de cette manière qu'il pourrait progresser. Yassen avait fini par abdiquer.

C'est ainsi qu'il échoua sur l'île de Malagosto.