- Ouah… soupira le blond, visiblement ébahi par le paysage.

- Et c'est la seule chose que tu diras.

J'avais accepté que Dino m'accompagne pour le déjeuner. Là où j'allais, à chaque repas, était en hauteur, sur une falaise à quelques kilomètres de l'internat. C'était un vieux monastère en ruine, sur un terrain très ressemblant à un grand jardin, oublié de tous. L'admiration du nouveau face à ce paysage était compréhensible, même si sa tête relevait plus de la caricature.

Avant de venir, nous nous étions arrêtés à une superette pour y acheter à manger. Elle n'était pas bien grande, mais sa constitution était suffisante pour mes déjeuners. Dedans, le blondinet s'était empressé à tous les rayons avant de me rejoindre, rapidement, à la caisse. Je m'étais attendu à ce qu'il soit surchargé et fauché, mais ce fut le contraire. Certes, il en avait plus que moi, mais il était clair qu'il n'avait pas un très gros appétit, comme moi.

Les minutes s'écoulèrent et mon repas se passa comme les autres, si ce n'est que j'avais de la compagnie. Je dis mon repas, mais il s'agit en fait de notre repas… Ou pas, cela reste à vérifier, dans un sens.

Dino était calme et silencieux, son air satisfait de tout et heureux à la fois ne quittant jamais son visage. Je me doutais bien qu'il tiendrait sa promesse de se taire, mais tout de même… Sa curiosité était éveillé en tout point et attendait, apparemment, que nous ayons quittés cet endroit pour me harceler de question qu'il devait préparer de manière à ce que je sois contraint d'y répondre. Son regard, tantôt perdu dans l'horizon, tantôt s'aventurant à m'observer, m'amusait dans un sens. C'était comme lorsque nous courions : Il avait ce petit quelque chose qui me distrayait, faussant ma notion du temps.

Sa brioche et son jus de fruit achevés au même instant que ma brique de lait, nous partîmes tranquillement, sans trop nous presser. Même s'il semblait exciter à l'idée d'en savoir plus sur moi, il avait l'air d'apprécier l'endroit avec son calme.

- Comment tu as découvert cet endroit ? commença-t-il sans quitter l'horizon des yeux.

- En me baladant.

- Les autres n'ont jamais voulus venir ?

- Personne ne sait que cet endroit est là.

- Alors… Tu déjeunes toujours seul ? tenta-t-il avec hésitation.

- C'est ça, soupirai-je sans vraiment y prêter grande attention.

Nous marchâmes encore un moment sans qu'il n'ajoute rien. Je ne prêtai pas une grande attention à ce qui m'entourait, j'étais plus perdue, quelque part je ne sais trop où, dans mes pensées, comme souvent. C'est alors que le blondinet me barra la route. Il plongea son regard droit dans le mien avec sérieux et confiance avant de sourire à pleines dents, un air de véritable gamin. Il posa ses mains sur mes épaules et ne quitta pas mes yeux, cet air sérieux tout de même présent.

- T'inquiètes pas va ! J'ai bien compris que tu tenais à cet endroit, alors je ne dirai rien à personne. Promis !

- Ca, je n'en doute pas, soupirai-je dans un faible rire.

- Ah ouais ? s'étonna-t-il. Alors tu me fais confiance ?!

- Je n'ai jamais dis ça, le coupai-je derechef. J'ai simplement dis que je ne doutais pas de ta parole pour cet endroit.

- Bah ! C'est pareil que de me faire confiance, non ?

- Non. Tu aimes bien cet endroit et je doute que l'idée d'y voir beaucoup de personne te plaise.

- Ah alors… Tu ne doutes pas de moi parce que tu sais déjà que je n'en parlerai pas aux autres, dans mon propre intérêt si on veut… C'est ça ?

- C'est ça.

Il resta un instant en silence, ses bras croisés sur son torse. Je ne bougeai pas et l'observai en pleine réflexion. Il fit une petite moue après quelques secondes avant d'entourer mes épaules avec l'un de ses bras, un sourire encore plus large que les précédents collé aux lèvres.

- C'est pas faux ! Mais je le fais aussi parce que tu l'aimes bien !

- Occupes-toi de ton propre intérêt et laisse-moi m'occuper du mien, répondis-je en m'extirpant de son emprise.

- Roh aller ! rigola-t-il, fais pas ton timide alors qu'on a déjeuné ensemble.

- Oula… soupirai-je.

Il rigola aux éclats tandis qu'il me désespéra un peu plus… Toutefois, et après un court instant, nous reprîmes notre chemin et retournâmes à l'internat pour nos cours de l'après-midi. Bien entendu, les autres furent surpris de nous voir tous les deux, moi qui suis toujours seul, n'accordant aucun véritable intérêt à qui que se soit. C'est à peu près pareil, d'ailleurs, vis-à-vis de lui… Mais il semble qu'il ne soit pas prêt à me laisser tranquille dans mon coin, en solitaire. Au contraire même !

Néanmoins, lorsque nous arrivâmes, un petit groupe vint à notre rencontre et s'empara du nouveau à une vitesse folle. C'était à prévoir : Il était nouveau, beau garçon et sympathique… Bref, un bon petit mélange des garçons qu'on était obligé d'apprécier et de vouloir comme ami. Enfin, c'est une normalité à laquelle je ne fais pas partie, bien que je reconnaisse sa sympathie et sa beauté, tout comme sa naïveté.

Les heures de l'après-midi passèrent vite. J'avais remarqué Dino qui essayait de me rejoindre à chaque occasion, mais, toujours, il se faisait rattraper et emmener par les autres. Sûrement allait-il devenir le garçon le plus populaire de l'école… Idée plutôt satisfaisante pour ma part, moi qui en ai plus qu'assez d'être celui que tout le monde admire alors que je ne cherche qu'à être tranquille ! Enfin, là-dessus, je suis plutôt bien servi, dans un sens. Ma distance naturelle avec autrui me permet de ne pas les avoir toujours autours de moi, comme pour Dino en cette première journée à l'internat.

La fin des cours sonna donc. Le nouveau n'avait, encore une fois, pas une seconde à lui. Toutefois, et comme toujours, je ne m'attardai pas et rentrai au dortoir. En sortant du bâtiment, je remarquai que les filles de l'internat voisin attendaient. Elles devaient être au courant de l'arrivée de Dino et, très probablement, voulaient le voir… Les filles sont, en générale, ou du moins dans cet internat, toutes les mêmes : Prévisibles et ennuyantes.

Assez discrètement, je pris sur la droite pour prendre un autre chemin et les éviter, mais, et à mon plus grand malheur, la diva de l'internat féminin hurla mon nom, telle une actrice de tragédie grecque… Cela arrivait souvent et, comme à chaque fois, j'eus l'envie irrésistible de me tirer une balle. Ou plutôt, de lui tirer une balle ! Hurler mon nom n'était rien dans le fond, mais ici, et surtout en présence de demoiselles, la discrétion n'avait plus aucun sens… Autant dire que j'étais comme une carotte pour des ânes… Et, même si la comparaison est plutôt péjorative, elle est entièrement vraie.

Je faillis me mettre à presser le pas, si ce n'est même à courir pour ne pas être victime d'attouchement, quand j'entendis les autres demoiselles hurler et se précipiter sur le nouveau… Ce dernier avait réussit à fuir les autres garçons de la classe mais, et très probablement, n'avait-il pas remarqué les adolescentes l'attendant. Je le regardai, désespéré, s'extirper avec malice de la foule en chaleur pour finalement s'enfuir je ne sais trop vers où…

Je rentrai à mon dortoir tranquillement, sans que plus personne ne me dérange. Je ne sais trop ce qu'il est advenu du nouveau, mais bon… Je verrai bien demain.

Dans l'internat, il y avait quatre dortoirs. Chacun était composé d'une dizaine de chambres, toutes doubles, mais pas toujours cooccupées. C'était d'ailleurs mon cas, et j'étais bien le seul de mon dortoir avec cette chance.

J'entrai donc dans ma chambre, déposant mon sac à côté de mon lit, avant de me diriger à mon armoire pour changer ma tenue. Toutefois, lorsque j'attrapai une autre chemise, je me rendis compte des cartons encombrant l'étage de la chambre… Néanmoins, je n'eus pas le temps de véritablement m'imaginer ce que ces caisses signifiaient que quelqu'un entra, essoufflé, dans ma chambre.

- Pfiou ! C'était moins une… soupira le nouvel arrivant, me faisant littéralement frissonner tel un félin surpris.

Je me tournai derechef et vis alors, comme je l'avais reconnus, le nouveau… Ce dernier, littéralement occupé à reprendre une respiration régulière, ne me remarqua que lorsque mon cintre tomba au sol. Son visage s'illumina alors d'un large sourire, tandis que ma bouche à moi devait pendre de manière peu élégante, mes yeux grands écarquillés.

- Qu'est-ce que tu fabriques ici ? lançai-je ma voix reprit.

- Le délégué m'a dit que j'occuperais cette chambre ! Mais je ne m'attendais vraiment pas à ce que tu sois mon colocataire ! s'exclama-t-il, vraisemblablement très heureux.

- La surprise est partagée…

- Ne sois pas si tendu, c'est pas comme ci tu partageais ta chambre avec un étranger !

- Ca y ressemble légèrement…

- Ne me dis pas que de l'internat, je suis celui qui t'ennuis le plus ?

- Non, répondis-je simplement. Mais ce n'est pas pour autant que je suis heureux de partager ma chambre…

Il se contenta de rire aux éclats avant de monter à l'étage. Son sac de cours s'écrasa dans un coin tandis qu'il s'approcha de ses affaires pour les ranger. Apparemment, ce n'était pas une blague… Je soupirai en le réalisant, bien que je ne m'y fasse pas totalement. Partager ma chambre signifiait partager une grande partie de mon temps avec autrui. Or, partager mon temps avec autrui signifiait nouer des liens avec, parler, se rapprocher… Et de ça, je n'en avais ni le besoin, ni l'envie ! D'autant plus que, dans mon cas, mon colocataire était Dino : Le nouveau semblant vouloir mieux me connaître… Me faire toute une synthèse sur ce qu'il m'arrivait ne rimait pas à grand-chose, après tout, je ne pourrai rien changer à la situation.

Je soupirai de nouveau et attrapai mon haut, et le cintre, au sol. Je me changeai dans une sorte de nouveau calme : Personne ne parlait, mais le petit vacarme résonnait depuis l'étage… Après tout, le blondinet devait ranger ses affaires et, je l'espérais, ce rangement ne durerait que cette seule et unique fois ! Alors laissons-le faire du bruit pour cette première journée en sa compagnie dorénavant inévitable…