Première tentation

Tout avait commencé un beau jour, en Rome antique. (1)

A l'époque, le christianisme prenait son essor, et ça ne plaisait pas beaucoup à Néron, empereur romain de son état. Non, parole de démon, on ne l'avait pas envoyé exprès pour contrer la propagation de la bonne parole. Du tout.

Bon, d'accord, vous avez raison de vous méfier. La parole d'un démon vaut ce qu'elle vaut. (2)

Bref. Néron, donc. Et ses persécutions. C'était pas bien vu à l'époque, vous voyez, d'être chrétien. On croyait dur comme fer que c'était Vulcain qui provoquait les éruptions volcaniques, que c'était Jupiter qui envoyait des éclairs quand il était pas content, Apollon qui amenait le soleil à l'aide d'un char, et tout le toutim.

Moi, à l'époque, j'honorais Bacchus. Satan a toujours été pour l'ivresse. Ça révèle souvent des choses pas très jolies qu'on voudrait garder bien cachées sous une pile de chaussettes sales pour que personne ait l'absurde envie de s'en approcher. In vino veritas, après tout.

Et Aziraphale, en bon ange qu'il était...et bah il aidait les chrétiens, bien évidemment.

Vous n'imaginez pas à quel point ça peut être désolant un ange. Ça agit toujours bien, de façon désintéressée, ça ne pense jamais au profit, c'est prévisible, ennuyeux à mourir et ça vous met toujours des bâtons dans les roues.

Mon rôle, à ce moment-là, c'était d'épauler Néron. Et oui, j'étais quelque chose comme un conseiller auprès de l'empereur fou. Pas mal, hein ?

Oh, vous ne verrez jamais apparaître mon nom dans les archives. Ça ressemblait encore fort à Crawly – je n'avais pas encore eu la bonne idée de déformer mon patronyme –, et, croyez-moi, il vaut mieux éviter de donner son identité dans ces cas-là. Sous peine de mines dubitatives et moqueries. La terminaison us avait la côte. Et Crawlius ou même Crawlus...ça fait con.

Et voyant que Aziraphale, l'Ennemi, l'Adversaire, le représentant de l'Autre Côté – l'Accord n'avait pas encore cours – mettait mes plans à l'eau en sabotant tous mes efforts, il va sans nul dire que l'enchantement était loin d'être au rendez-vous.

C'est qu'il réussissait plutôt bien son boulot, le bougre.

C'est à lui qu'on doit l'édification des martyrs.

Comment aurais-je pu croire que plus je persécutais et éliminais les premières brebis de Dieu, plus leur nombre se faisait croissant ? Ce foutu ange n'avait pas trouvé mieux que d'assurer à Ses fidèles que leur mort en feraient des héros dignes du Paradis, que leur lutte ne serait pas vaine, que l'injustice qu'on leur faisait subir soulèverait un tollé général.

Imaginez ma fureur et mon désarroi en voyant que plus on voulait l'étouffer, plus la religion chrétienne prenait de l'essor !

Ce fut ainsi que me vint l'Idée.

J'étais encore un jeune démon. Plein d'ambition et de mauvaise foi. Plein de ressource et d'idées tordues, aussi. C'est ainsi que je décidais de tenter l'Ennemi.

Qu'entends-je par tenter ?

Et bien...quelques petits tours et une surveillance constante faisaient que c'était à présent moi qui sabotais tous ses efforts. Je faisais flancher la résolution des martyrs, rendais leurs persécutions plus violentes, diminuais le nombre des sauvés d'Aziraphale.

Je les faisais douter de sa bonne parole et les amenais lentement et sûrement dans notre camp. Précieuses âmes oh combien chéries.

L'ange, au bout d'un temps indéterminé, était exactement tel que je le voulais : découragé, dégoûté, lassé et surtout il doutait. Il doutait du bien fondé de ses actions, de sa réussite, de l'avenir, de Dieu, même. Oh douce victoire ! J'étais prêt à servir à Satan l'âme d'une Principauté sur un plateau d'argent !

J'essayais de l'induire en tentation. De lui montrer que batailler ne servait à rien, que Néron était bien trop fort, que les temps n'étaient pas au christianisme, que quelques âmes sauvées ne valaient pas grand-chose face au massacre que subissaient tous les autres en Son nom, qu'au fond, cette lutte n'était que pour Son ego. Mon air enjôleur de démon, mon sourire, ma fausse compassion et mes murmures sifflants en prime.

Etrangement...mes propos eurent tout l'effet inverse.

Les yeux soudain brillants, eux qui recelaient toute la tristesse du monde quelques secondes auparavant, l'ange se tourna vers moi, et, mû par je-ne-sais-quelle-inspiration-divine, lança un mélodramatique : « Ah, c'est Satan qui me tente ! »

Je clignai plusieurs fois des yeux en quelques secondes de temps. Un record, pour le serpent que j'étais.

J'aurais pu lui dire qu'il se trompait sur toute la ligne et que cette idée-là était entièrement de mon crû, qu'elle était issue de mon génialissime esprit démoniaque, mais je n'en eu pas l'occasion. Il me coupa la chique.

« Puisque l'Ennemi lui-même intervient, c'est que je suis sur la bonne voie ! Il ne recourrait pas à telle méthode si ce n'était pas nécessaire ! Oh, loué soit le Seigneur ! Il faut garder la foi ! La bonne parole triomphera ! »

Et je vous épargne les autres idioties du genre.

Et c'est tout content et plein d'une nouvelle ardeur qu'Aziraphale s'en alla exhorter les chrétiens à continuer leur sacrifice tout en leur assurant gloire au Ciel.

La suite, vous la connaissez tous. Si pas, vous n'avez jamais regardé autour de vous ou jeté un coup d'œil aux statistiques. Le christianisme est la religion la plus répandue au monde. Et c'est pas faute d'avoir essayé d'endiguer le phénomène.

Bref, cette première tentation fut un échec. Heureusement que je n'en avais pas informé le patron, sinon j'aurais eu la raclée de ma vie.

Mais je ne perdais pas espoir. Et une nouvelle idée s'était formée dans ma tête, entre temps. Si à chaque action, il y avait une réaction...alors, je me devais d'agir plus fortement qu'Aziraphale, Son représentant sur Terre et mon ennemi par définition.

Un combat était désormais engagé. Mais il ne ferait pas de victime, oh non. J'agirais comme le serpent que je suis, vicieusement, sinueusement. Je tenterais l'ange et le ferais tomber dans notre camp.

Ce n'était que la première tentation, après tout.


(1) Beau ici n'a pas la signification d'exact ni de temps magnifique soleildégagésansnuages et le tralala. Non, c'est juste pour faire joli.

(2) C'est-à-dire rien.


J'espère n'avoir froissé aucun chrétien dans l'assemblée et avoir respecté plus ou moins l'Histoire. Il y avait pas mal de lacunes dans mes cours de secondaires.

Ce chapitre est écrit depuis environ deux semaines, je l'ai à peine retouché depuis, mais je n'avais pas eu le temps de le poster. J'espère qu'il vous a plu ! Pour la suite...je ne sais pas quand elle arrivera, j'attends l'inspiration !

Sorn