Lorsque j'ai lu le poème qui suit, je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir une ressemblance avec la 'maman' de Lizzie, en particulier la dernière strophe. La chanson de Mika est Interlude 1 (The Ripe and Ruin) d'Alt-J.


Le Démon, dans ma chambre haute
Ce matin est venu me voir,
Et, tâchant à me prendre en faute
Me dit: "Je voudrais bien savoir

Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,

Quel est le plus doux."- O mon âme!
Tu répondis à l'Abhorré:
"Puisqu'en Elle tout est dictame
Rien ne peut être préféré.

Lorsque tout me ravit, j'ignore
Si quelque chose me séduit.
Elle éblouit comme l'Aurore
Et console comme la Nuit;

Et l'harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l'impuissante analyse
En note les nombreux accords.

Ô métamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un!
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum!"

Tout entière, Les Fleurs du Mal, Baudelaire.


La Chute

« T'es pas cap, je te dis. »

« Mais bien sûr que si. C'est juste… »

« Allez, avoue que tu as peur ! »

Lizzie soupire, lasse. Ces jeux ne l'amusaient guère. Les stupides défis avec les enfants de Woodbury étaient toujours une activité sans grand intérêt. Aujourd'hui, c'était monter sur la moto de Daryl, le chasseur aussi étrange qu'inquiétant. Il faisait peur à tous les enfants, à la prison. Il ne parlait pas, il grognait ou criait. Il ne marchait pas, il ruait lorsqu'on s'approchait de trop près de lui ou sa moto. Il n'aimait pas les autres ou la proximité, et l'arrivée de tant de monde l'avait rendu plus sauvage que la normale.

Et, juste pour cela, Lizzie l'aimait bien.

Mais Lizzie n'aimait pas les défis de Christian ou Jack, ou bien d'Adèle. Ils étaient tous plus jeunes qu'elle, ils essayaient de tromper l'ennui. Tromper l'ennui, c'est comme mentir : et Lizzie en a marre du mensonge. Heureusement que je suis là, moi. Oui, maman est là, c'est déjà ça.

« Eh bien moi, j'y vais. » Dit-elle en levant sa tête, orgueilleuse. Elle va leur montrer à tous que la Grande Lizzie est la plus courageuse de tous.

Elle s'avance alors vers la moto, qu'elle fixe d'un œil las, avant de l'enfourcher. Puis, au bout de quelques secondes où elle ne trouve son équilibre, elle relève la tête, victorieuse, et lance un « Alors ? » farouche à ses amis.

« Alors, tu vas avoir de gros problèmes si tu n'bouges pas ton derrière d'ma moto. » Gronda une voix dans son dos, la faisant sursauter.

Les enfants crient et s'enfuient, tandis qu'elle se retourne brutalement vers l'inconnu. Sur son torse pendaient des écureuils et des lapins morts, et il était couvert de boue et de sang des pieds à la tête. Il dégageait une odeur des plus immondes, mais ce furent ses yeux brûlants de colère qui la firent crier à son tour. Elle tenta bien de s'enfuir, mais il lui attrapa le bras, lui disant qu'elle ne s'en tirerait pas comme ça. Mais elle hurle : lâche-moi ! Lâche-moi ! Et il obéit. Elle tombe au sol, sur les fesses, et la chute est rude. Daryl Dixon attend qu'elle se relève et se mette à courir, mais elle se masse juste l'avant-bras en le fusillant du regard.

Un ange passe, durant lequel il lui envoie son regard le plus noir, en espérant la faire fuir. Qu'importe, Lizzie soutient son regard, et le sien est si dur et sec qu'il hausse ses sourcils.

« Quoi ? »

« Rien. »

« Bah qu'est-ce qu't'attends pour partir ? »

« Rien. »

Daryl haussa encore plus les sourcils, et la gamine se releva, épousseta ses vêtements avec dignité. Puis, en fixant ses bêtes mortes, elle demande : « C'est toi qui les as tué ? »

« Bah ouais. »

« Ah. J'ai tué un lapin une fois. »

« Ah. Super. J'm'en fous. Barre-toi. »

Mais Lizzie s'avança en l'ignorant, continuant de fixer les animaux morts. Son regard était enflammé par un intérêt étrange que le chasseur ne comprit pas. Il fit un pas en arrière, méfiant, et il plissa le nez.

« T'es sûr qu'ils sont bien morts ? »

Quoi ? Mais comment ça ? Est-ce qu'elle sous-entendait qu'il était un mauvais chasseur qui ne vérifiait pas l'état de ses proies ? Impulsif, il détacha un écureuil mort de sa corde, et il le brandit sous le nez de la petite fille pour la faire hurler.

« Vérifie toi-même ! » S'amusa-t-il d'une voix nasillarde.

Mais la gamine ne fronce que son nez, comme lui, et louche sur le cadavre. Sans rien dire, sans partir. Et Daryl se sent brusquement très con.

Lizzie tente même de toucher l'œil de la bestiole, mais il la retire de son visage avec honte. Il pouvait vraiment réagir comme un enfant, parfois. Comme si la gamine, après tout ce qu'elle a vécu, pouvait être terrifiée par un écureuil raide…

« Tu as cru que j'aurai eu peur ? »

« …Ouais. »

« Tu es naïf. »

Piqué au vif, Daryl la fusille du regard, et gronde des menaces. Lizzie finit par avoir peur, et s'en va, plus ou moins dignement.

« Saleté de gamine ! » Siffle Daryl entre ses dents, alors que Glenn, ayant suivi la scène de loin, s'approche.

« Tu sais, à force de faire le sauvage, tu fais moins peur…et plus rire. »

Glenn ne vit pas arriver l'écureuil mort, que Daryl jeta sans prévenir sur son visage. L'animal s'écrasa dans un bruit mou, alors que le chasseur lui lança un : « Et ça te fait rire, ça ?! » avant de partir en grognant, le laissant traumatisé de sa rencontre inopinée avec un écureuil crevé.


La nuit noire et l'éclat blafard de la Lune donnent une ambiance sinistre aux couloirs de la prison. Le silence de ceux qui dorment apaise son âme, et ses pieds glissent sans bruit jusqu'à la porte. Les rideaux volent au gré de la brise qui s'agite entre les cellules, et son ombre floue effleure les visages paisibles de ses voisins. Parfois, dans son sac (une taie d'oreiller), un faible couinement perce la toile, mais elle sert bien son paquet entre ses bras maigres, afin de ne pas réveiller les autres. C'est bien, petite fleur. Continue ainsi. Elle sort du bloc D, et ses chaussures crissent sur le bitume abimé. Lizzie sert fermement le manche de sa lampe torche dans sa main, n'osant l'allumer. Elle écoute d'abord les bruits alentours, entend la voix d'une femme à une dizaine de mètres. Elle se cache derrière un bidon d'eau, laisse la femme et un homme rentrer au bloc, puis s'éloigne. Allons les voir. Il me tarde de les entendre. Ils ont très faim, Lizzie. Lizzie s'avance, dépasse la cour intérieure, passe dans un couloir grillagé. Ils sont là. Ils grognent déjà en l'entendant. Ou en l'attendant, elle vient si souvent qu'à force, ils doivent l'attendre. Elle allume sa lampe torche pour mieux les voir, et ils la saluent à travers leurs grognements. Donne-leur à manger, ma petite fleur. C'est ce que j'aurai voulu, à leur place. C'est ce que tout le monde voudrait, si on était comme eux. Sois gentille et tolérante, Lizzie. Sois humaine.

Lizzie sort une souris du sac, et la tend au premier venu. L'homme s'avance et grogne plus fort, collant sa face hideuse contre le grillage. Il dévore la moitié de son corps, et elle laisse tomber le cadavre à ses pieds. Lizzie sourit.

« De rien Jack ! » Chuchote-t-elle en imaginant un merci dans ses grognements. « Tu en veux une autre ? » Et elle sort une nouvelle proie.

Gentille fille. Gentille petite fleur innocente. Naïve.


Le vent fait plier les brins d'herbes dans tous les sens, caressant sa peau. Le soleil fait rayonner ses cheveux d'or et tape sur sa tête, l'abrutissant un peu. La vie est de toute beauté, pas vrai ma chérie ? Oh, oui maman, si tu savais. Si t'étais là, maman, si… Maman est là, dans ta tête. On va se revoir ma petite fleur. Bientôt, tu verras. Lizzie hoche la tête, confiante. Mika et elles se tiennent de l'autre côté de la grille, le côté sécurisé, et rient devant les Rôdeurs qui s'agglutinent. Pour jouer, les filles leur donnent des noms, et s'amusent à leur inventer des vies. C'est juste un jeu, une simple blague, mais Carl n'aime pas ça.

Carl et Lizzie se ressemblent. Ils ont presque le même âge, ils ont perdu leur mère et doivent s'occuper de leur petite sœur, parce que leur père a beaucoup à faire. Mais Carl n'est pas comme Lizzie. Carl est aimé de son groupe. Carl… Carl, il est tout à fait d'accord avec les autres, il suit leur logique, c'est un monstre lui aussi. Il n'est pas méchant, loin de là, alors Lizzie ne le déteste pas. Mais il n'aime pas leur jeu, et il le fait savoir. Il ne faut pas leur donner de noms, parce qu'ils sont morts. Mais qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? Ce n'est qu'un jeu, et Lizzie fait ce qu'elle veut ! Elle lui crie dessus et s'enfuit, laissant Mika seule avec le garçon. Cette prison était véritablement en train d'enfermer son âme dans une folle angoisse. Elle n'en peut plus, de cette vie. Elle n'en peut plus de l'absence de sa mère. Elle devient folle entre les murs froids de la prison, elle aimerait tant sortir… ! Qui viendrait la chercher, ensuite ? Le Gouverneur ou bien Rick ?

Ah, Rick ! Carol l'aime beaucoup. Elle dit que Rick les a sauvés, tous. Que Rick les protègera. Mais parviendra-t-il à la protéger d'elle-même, tout occupé qu'il est ? Lui qui ne lui a jamais parlé ?

Quel était cet autre mensonge que Carol lui servait ? Lizzie avait vu le visage épuisé et battu du chef Rick, elle avait senti dans son âme une faille qui semblait l'empêcher d'agir en véritable chef. Carol faisait partie du Conseil, c'était elle qui la protégeait, pas Rick. Carol se mentait à elle-même, comme les autres. Comme Lizzie.


Les Rôdeurs sont de plus en plus nombreux, la nuit. Ils viennent tous jusqu'à elle, ils la vénèrent. Tu entends, petite fleur ? Ils chantent pour toi. Lizzie a encore des souris et des rats, mais l'un tombe de sa main, essayant de fuir. Elle le plaque au sol, presque sur la grille, et la main d'un mort saisit son poignet. Elle sursaute et se fige, stupéfaite. Le mort ne fait rien d'autre que tenir son poignet, l'espace de deux secondes. Puis il la lâche, bousculé par un autre, et elle s'enfuit en courant, bouleversée.

Merci. Il avait dit merci. Il était vivant. Il était mort, mais il était vivant, oui ma petite fleur adorée, il était vivant.


Carol retira la ceinture du bras de Ryan Samuels, qui pleurait en soufflant fort. Il avait été griffé au niveau du cou, le condamnant à la mort.

« Lizzie, Mika… » Geint-il, ensanglanté. « Je sais qu'elles comptent beaucoup pour toi. Deux p'tites filles toutes seules….Elles n'ont aucune chance ! J'voudrai que tu veilles sur elles, comme si c'étaient tes filles ! »

La phrase est si cruelle dans les oreilles de Carol, mais si innocente dans la bouche de Ryan, elle acquiesce et accepte. « C'est promis, je veillerai sur elles. »

Quand Carol enfonça le couteau dans l'oreille de son père, Lizzie ne regarda pas les fleurs. Il n'y en avait pas, Mika faisait juste semblant. En vérité, il y avait bien des fleurs, pauvres et maigres, mais Lizzie n'en a cure. Elle a aussi des fleurs sur sa veste sans manche, sa préférée. Et Lizzie a vu le couteau plonger dans la chair. Elle a entendu le bruit écœurant de la lame qui déchire le cerveau de Ryan. Maintenant, Lizzie pleure de toutes ses forces avec Mika, qui se serre contre elle. C'est fini, son père ne reviendra pas. Elle se dit que papa est avec maman, mais maman est toute seule, qui chuchote éperdument, en espérant qu'entre deux pleurs Lizzie l'entende. Mais c'est Carol qui les prend dans ses bras, c'est Carol qui s'occupe d'elles. La voix de sa mère n'est rien face aux mains chaudes de Carol autour de son corps. Carol prend la place de maman, petit à petit. Lizzie entend toujours maman, mais sa voix est rêche et amère, un peu comme la rancœur, et son odeur a quelque chose de rance et cruel.

Jamais plus Lizzie ne verra ou n'entendra son père. Maintenant que Carol l'a privé de son cerveau, jamais plus il n'ouvrira les yeux. Lizzie se détache de la femme et de la sœur, et s'enfuit hors de ces murs glacés.

Va voir Nick, ma petite fleur. Tu sais bien qu'il est gentil, lui.

Nick est un gentil garçon, c'est vrai. Nick est mort, mais ce n'est pas un problème. Pas pour Lizzie, car avec son esprit bon et pur, elle voit le bien en Nick, pauvre Rôdeur siégeant devant les grilles. Elle aimait parler à Nick, bien qu'ils soient séparés par un grillage aussi sévère que froid. Nick ne répond pas, ou alors que dans sa tête, parce qu'elle entend sa voix à l'intérieur d'elle. Comme un écho, comme sa mère.

Hélas, Nick n'est plus là. Abattu froidement derrière les grilles, par Glenn ou par Karen, qui sait. Lizzie s'écroule, séparé du corps sans vie par un couloir et un grillage, et pleure.

Mika, puis Carol quelques temps plus tard, la rejoignent. Lizzie est plus calme, apaisée. Elle fixe le cadavre de Nick depuis une heure, n'arrive à s'en détacher. Et Nick a supplanté Ryan. Penser à Ryan, c'est souffrir. Penser à Ryan, c'est interdit. Carol dit qu'elle est faible, et maman s'indigne. Sa petite fleur est parfaite, elle est forte. Comme Mika, d'une certaine manière. Mais comme Carol ne la comprend pas, elle la trouve faible et inutile. Lizzie sait bien ce qui arrive aux choses faibles et inutiles. Mika la fixe d'un air stupéfait et dégoûté, lui disant qu'elle est bête. Bête et faible, comme le disent les autres, comme tout le monde la voit. Bientôt, elle ne sera plus qu'une folle : alors Lizzie s'éloigne et les plante là, une nouvelle fois.

« Elle va pas très bien…Mais elle est pas faible. » Assène Mika en laissant Carol en plan, hébétée et fatiguée.


Daryl Dixon jetait une pelleté de terre sur la tombe de Ryan lorsque Lizzie vint à lui. Il releva la tête, retira son bandeau noir qui voilait la moitié de son visage, fixe la gamine aux yeux rouges. L'enfant-adulte contemple la tombe de son père d'un œil abruti, aveugle, et Daryl baisse les siens par pudeur. Daryl n'aimait pas trop l'enfant-adulte qu'était la blonde. Il la trouvait trop austère, trop froide. Lizzie, comme les autres enfants, avait dû grandir plus vite que prévu. Mais, fin chasseur qu'il est, Daryl sent que quelque chose dans cette évolution a raté, qu'il y a une faille dans le système. La gamine s'était cassé la gueule, par le passé, et prenait un mauvais chemin. Comme Merle. Et Merle était mort, en tentant de montrer à tous qu'il était un homme bien.

Daryl aussi est un homme qui a grandi très vite. Il a été, à une époque bien lointaine, l'enfant-adulte qui perdit sa mère. Et, si son grand frère s'occupa de remplir son assiette, Daryl dut apprendre à tempérer et gérer la tornade qu'était le Grand Merle. D'un œil extérieur, on n'aurait su savoir quel était le plus jeune, tant le petit Daryl était mature. Mais Daryl avait réussi à survivre. Il savait à quel point cela pouvait être dur.

« C'est papa qui est là-dessous ? » Chuchote-t-elle les yeux écarquillés, n'osant y croire. Il hoche la tête, ne sachant que dire, et la gamine pousse du pied un morceau de terre qui tombe de l'autre côté.

« C'est pas vrai. Papa n'est pas mort. Il n'est pas là. »

Daryl a entendu parler de la gamine par Carol. Celle-ci, à défaut de Sophia, s'est éprise de Mika et Lizzie, sur lesquelles elle veillait avec ferveur et amour. Lizzie n'est pas une petite fille normale. Certains de Woodbury voyaient l'enfant comme effrontée, bizarre, instable. Lui, à cet instant précis, voit une petite fille perdue qui tente d'être plus forte par tous les moyens possibles. Seulement, la mort de son père est inévitable, inaltérable. Si elle ne l'admet pas aujourd'hui… Si elle ne l'admet jamais, qui sait ce qu'elle pourrait bien faire pour échapper à une telle perte ?

Elle avait quoi, onze ans, douze ? A peine plus âgée que Daryl lorsqu'il perdit sa mère. Lizzie venait tout juste de perdre son père, et il savait parfaitement quelle pouvait être la réaction d'une gamine à un moment si dramatique. Dans les yeux de Lizzie, Daryl y décelait le déni.

Il avisa la pelle posée derrière lui. Personne n'était venu l'aider, mais Daryl comprenait. C'était parfois trop dur, pour certaines personnes. Lui… Il était plus fort, sans doute.

« Tu veux m'aider ? »

La gamine le contemple, horrifiée de cette proposition. Enterrer son propre père ? Maintenant ?

Lizzie secoue la tête, effrayée, mais il lui tend la pelle sans broncher. Ça pourrait l'aider à réaliser, à survivre à une telle chose. Lizzie, presque en pleurs, prend alors lentement l'outil d'une main tremblante, puis la pose sur la tombe, respirant difficilement. Elle lève la tête vers Daryl, qui hoche la sienne. Faire ce que tu dois faire.

Et Lizzie plonge la pelle dans la terre, puis jette celle-ci sur la tombe de Ryan. Puis, pleurant encore, elle lâche l'outil et s'enfuit, encore.


La pénombre et le silence reposent son âme torturée. Seule dans les couloirs du sous-sol, Lizzie découpe un lapin qu'elle a capturé. Elle l'a éventré avec la précision que confère l'habitude, guidée par la voix de sa mère. Ses mains sont rougies de sang, mais cela ne l'a dérange guère.

Déroulant les boyaux, la lampe torche dans la bouche, Lizzie palpe la chair, les vaisseaux sanguins, inspecte sous toutes les coutures les entrailles du petit animal. C'était son passe-temps favori. C'était comme un jeu, un secret, et dans les entrailles chaudes de ses proies, Lizzie se perd et s'enferme. Ici rien ne vit, elle n'entend rien des autres, quelques étages au-dessus. Elle est seule, et tranquille. Parfait pour ses activités morbides.

Morbides, oui, c'est le mot. C'est ainsi qu'on décrira ses pratiques. Mais qu'importe : les survivants sont de si grands menteurs depuis si longtemps, Lizzie ne les croira jamais. Ils avaient beau dire, ils restaient les seuls monstres de la fin du monde. Sa mère lui rabâchait si souvent cette phrase que parfois, Lizzie avait l'impression d'être folle.

Parfois, quand elle peut, elle cloue par les pattes ses proies sur une planche, qu'elle pose ensuite dans quelque cellule, alcôve, croisement de couloir. Ce sont des trophées. Elle les a tous chassé comme une grande, dans le noir, avec son couteau. Elle ressemble à un animal, couverte de sang, poussière et sueur, et ces beaux yeux bleu suintent d'une bestialité étrange. Ils sont creux, animés seulement par la Folie, et hurlent une tristesse immense. Personne ne l'entendait, ici-bas. Elle pouvait converser avec sa mère à voix haute sans craindre des problèmes. Parfois, dans le vent froid qui s'agite entre les couloirs silencieux, elle percevait un rire, sec et malade, qui lui nouait le ventre. Maman lui disait de l'ignorer, de s'occuper des animaux. Et Lizzie obéissait. Maman était là, ça suffisait.

Mais le rire n'arrêtait pas. On se moquait d'elle. C'était la Mort qui riait, à s'en briser les côtés, raillant cette pauvre enfant si stupide. Elle riait de ses yeux aveugles, qui refusaient de voir sa propre immoralité. La Mort rit, car Lizzie s'approche d'elle, la caresse comme un bête animal docile.

La Mort rit, et dévore son âme.


La prison est vaincue. Partout, Rôdeurs comme humains hurlent, se battent, s'entretuent. Mika et Lizzie ont chacune une arme, pour se défendre. Lizzie, qui a emmené avec elle Jack et Christian, tentent de se frayer un chemin vers la sortie. Les filles cherchent Beth, Rick, Daryl même, pour sauver leur vie. Mika pense que Merle ou Carol pourraient être là, de l'autre côté des grilles, avec le Gouverneur. Lizzie soutient que le Grand Merle est mort, qu'il faut que Mika l'admette enfin, qu'elle arrête de se mentir. Que Carol est partie, et depuis longtemps, qu'il n'y a personne pour elle. Sauf maman, encore une fois.

Et, à défaut de Merle ou Rick ou Daryl et Beth, c'est Tyreese. Il est en mauvaise posture, une femme inconnue le menace de son flingue. Non ! Crie Mika, qui ne supporterait pas de voir le pauvre Tyreese mourir.

Non, Mika n'y survivrait pas. La femme tourne la tête et les voit, stupéfaite. Elle ne peut pas abattre des enfants ! Elle ne peut pas diriger son arme contre eux, malgré les leurs !

Lizzie, elle, n'a pas peur. Les autres veulent qu'elle apprenne à tuer ? Lizzie tuera, comme Carol le lui avait montré dans la bibliothèque. Parce que Mika doit survivre, comme Tyreese. La femme, elle, ne mérite pas la transformation. Son regard est dur, impénétrable, elle n'hésitera pas. Elle vise juste un peu mieux, histoire de ne pas la rater. Lizzie veut tuer, c'est une obligation. Lizzie, dans le fond, aime ça. Mais elle refuse d'y croire, refuse de le voir : alors Lizzie laisse place à la Haine, qui s'empare de son pistolet en riant d'avance.

Le coup est net et rapide. La femme s'écroule, un trou en plein milieu du crâne, et Lizzie fixe son regard mort et surpris sans une once d'humanité. Puis, voyant l'homme lever son arme face à son meurtre, elle tire sur lui aussi, entre les deux yeux.


Judith n'arrête pas de pleurer, Mika n'arrête pas de l'appeler. Fais-la taire, fais-la taire ! Judith, en criant ainsi, est en train d'attirer les Rôdeurs, ceux qu'elles essayent de semer. Mika a sorti son couteau, mais Mika a trop peur pour le faire seule. Si seulement le Grand Merle était là ! Il était tellement fort, il n'avait jamais peur !

Judith pleure, et Lizzie n'en peut plus. Trop de pleurs, partout, constamment, c'est assez. Un bourdonnement la coupe de la réalité, l'isole avec le bébé. Judith pleure, comme maman dans sa tête, elle n'arrête pas de geindre c'est affreux ! Elle porte sa main sur la bouche de l'enfant, qu'elle étouffe peu à peu. Peut-être que si Judith se tait, Lizzie n'entendra que le silence. Plus de voix dans sa tête, plus de grognements de Rôdeurs, plus de Mika qui pleure…

Le bébé va mourir, parce qu'il gémit maintenant. Sa petite poitrine se soulève de plus en plus vite, l'oxygène lui est soudain interdit. Lizzie va la tuer.

Et Lizzie ne peut s'empêcher de fixer ce bébé qui va y passer. C'était une curiosité morbide qu'elle n'avait jamais su comprendre. Elle ne savait pas pourquoi elle aimait jouer avec les animaux morts, qu'elle planquait dans quelque couloir du sous-sol. C'était…un jeu, vous voyez ? C'était amusant. Amusant et grisant. C'est le contrôle. C'est avoir le pouvoir sur la vie d'un autre, à défaut de la sienne. Et, d'un côté, c'est rassurant. Pas vrai petite fleur ?

La main d'une femme retira la sienne avec empressement, et Lizzie sursauta.

Carol était là.


« Vous croyez qu'il y aura des enfants ? Au Terminus ? »

Carol coula un regard doux mais alerte vers Lizzie, serrant Judith contre sa poitrine très maigre. La nuit les enveloppait de son manteau chaud et sombre, créant l'atmosphère intime d'une discussion secrète, celles qu'affectionnait tant la femme. C'était plus propice à la vérité, aux mots qui venaient du cœur, de l'âme. Des mots humains, qui avaient une saveur entêtante quoiqu'âcre.

« Peut-être. Si leurs parents les ont protégés, comme Tyreese vous a protégé toutes les trois. »

Lizzie repense à la balle qui s'est logée dans la tête de la femme, puis l'autre dans celle de l'homme, ceux qui menaçaient Tyreese lors du sac de la prison. « J'ai sauvé Tyreese. Des gens lui tiraient dessus…Je les ai tués. Un homme et une femme. J'n'ai pas fait exprès de viser la tête. »

Il fallait qu'elle le dise à Carol. Carol les avait retrouvés, Carol l'aimait. Elle ne voulait pas passer pour un monstre à ses yeux, vraiment pas.

« Tu as fait ce qui était nécessaire. Tu as sauvé Tyreese. » Oui, c'est vrai. Mais Carol ne dit rien pour les vies qu'elle a détruites. Comme si c'était normal, comme si c'était bien –et ça l'est, pas vrai ? Du moins, pour des monstres comme eux.

« Y'aura peut-être des enfants. Peut-être que ce sont eux qui ont protégés leurs parents. » Comme Lizzie protège maman, dans le fond de son âme. Là-bas, personne ne venait l'embêter ni l'enlever. « Vous avez des enfants ? » Au présent, parce que si ses enfants se sont transformés, alors ils sont encore en vie.

« J'en avais une. »

« Elle était comment ? »

« Elle était… » Carol ne pourra jamais résumer sa fille en un mot, si ce n'est : parfaite. « Vraiment gentille. Elle n'aurait pas fait de mal à une mouche. » Comme Lizzie, ou Mika. Enfin, celles d'avant, avant la boucherie et l'atroce. C'était la raison pour laquelle elle était morte.

« C'est pour ça qu'elle n'est plus là ? »

« Oui. » Un murmure, presque un pleur, et un regard empli d'une fatalité sans pitié.

« Elle vous manque ? »

« Tous les jours. »

« Et moi… Je vous manquerai ? » Le visage de Carol se confond dans la nuit avec celui de sa mère, rien qu'une seconde. Et, soudain, Lizzie a peur de la réponse.

« La question ne se pose pas. » Parce que Lizzie vivra, comme Mika et Judith. Carol a désormais trois filles pour réparer ses fautes.

Oui, Lizzie vivra, Carol se battra jusqu'au bout.


« Toi, t'es plus Tom Sawyer ! »

« Ah ah ah, c'est vrai que toi tu ressembles plus à une fille ! Et t'as peur de rien, même pas des lapins morts ! » Rit Mika. Lizzie lui lance un regard irrité, de peur que Tyreese ou Carol comprenne. Mika l'avait surprise une ou deux fois à jouer avec un lapin mort, mais dans son innocence, n'avait rien compris à son jeu macabre.

Le groupe de cinq marchent sur les rails en direction du Terminus, et Lizzie aperçoit plus bas un groupe de Rodeurs. Elle sourit, lève le bras et les saluent. Chouette, des amis qui les accompagnent ! Ils grognent, heureux de la trouver enfin, mais personne ne s'arrête.

« Lizzie, fais pas ça. » Le ton sec et brusque de Carol l'effraie, alors Lizzie baisse le bras et passe son chemin.


« Un jour il faudra bien que tu tues un Rôdeur, Mika. »

« J'en ai tué un ! Enfin…j'ai essayé. Je peux tuer des Rôdeurs, mais…faire du mal à un humain ? J'peux pas. J'pourrai jamais. »

Carol fixa l'enfant avec tristesse. Des jours entiers qu'elle essayait de faire comprendre aux Samuels la gravité de la situation. Si l'une ne pouvait pas faire de mal aux morts, la plus jeune refusait de s'en prendre à un vivant. A deux…elles ne s'en sortiront pas.

« Mais si quelqu'un essaye de te tuer ? »

« Je ne lèverai même pas mon arme. Tuer des gens c'est mal. Et ces gens-là me font de la peine. »

« Pourquoi ? Ils sont mauvais, Mika. »

« Justement. Avant, j'parie qu'ils n'auraient jamais fait ça. »


« Tu l'as tuée, tu l'as tuée ! C'était mon amie et tu l'as tuée ! »

Carol contemple, terrassée, Lizzie devenir rouge, la voix étranglée par des sanglots hystériques, hurler sa rage. Lizzie devient folle, Carol le comprend enfin et assiste, impuissante, au paroxysme de son mal. Carol tombe des nues, alors qu'elle le savait bien, au fond. Carol tombe et la chute est rude, mais moins terrible que celle de Lizzie, qui perd pied à une vitesse infernale. Une chute effroyable, diabolique, folle.

« C'était mon amie, je jouais avec elle ! Tu l'as tuée, tu l'as tuée ! Mon amie, on ne faisait que jouer ! Elle ne faisait de mal à personne ! Et si je te tuais, moi, hein ? Et si je te tuais ?! T'avais aucune raison de le faire, aucune ! »

Carol avait beau essayer de plaider sa cause, lui faire comprendre qu'elle se mentait à elle-même, que cela risquait de lui coûter la vie. Carol ne le sait pas, mais c'est trop tard. Lizzie ne l'écoutera plus jamais. Carol, aussi forte soit-elle pour survivre, est impuissante pour sauver l'enfant-adulte qu'est Lizzie.

Parce que, malheureusement, Lizzie est déjà morte.

« Tu ne comprends pas, tu ne comprends pas, tu ne…. » Crie-t-elle en s'effondrant au sol, épuisée. Pourquoi ? Pourquoi Carol s'évertuait-elle à détruire ce qu'elle aimait, comme les autres ?

Mais c'était quoi leur problème ? Pourquoi tuer encore et encore tous les Rôdeurs, même inoffensifs ? Ne voyaient-ils pas la douleur et les sentiments qu'ils peuvent avoir ? Ne voyaient-ils pas qu'à force de massacrer et massacrer encore, ils devenaient des monstres plus terribles que les morts ? Oh ! Elle qui avait mis tant d'énergie pour qu'ils le comprennent enfin ! Si Carol avait attendu quelques secondes de plus, elle aurait vu que Jacqui jouait avec elle au chat ! Lizzie a bien essayé de lui expliquer, de protéger son amie Jacqui, mais Carol l'a poussé dans l'herbe pour mieux tuer la fille. Mais elle était complètement tarée, cette pauvre Carol ! Elle qui vouait sa vie pour les filles Samuels refusait d'entendre l'aînée lui donner une autre version de l'histoire ! Carol l'intransigeante qui, persuadée d'avoir raison, tuait chacun de ses amis par jalousie !

« C'était mon amie, mon amie… Tu l'as tuée, tu l'as tuée ! »


Le Rôdeur était coincé, et ne pourra jamais sortir d'entre les rails. Elle le nourrit un peu, de cette même fascination étrange, avec une souris. C'est qu'elle devenait douée, dans la chasse. Lizzie en était sûre, elle pouvait rivaliser avec le sombre Daryl Dixon. Elle les mettait dans une boite, qu'elle gardait dans sa chambre. Mika s'approche, dégoûtée par sa sœur, mais assez courageuse pour lui parler, encore.

« Quand on leur donnait des noms, c'était pour faire semblant ! Comme si tout allait bien ! Mais ça va mal ! Ces créatures c'est des monstres, ils sont dangereux ! »

« Toi tu fais semblant, moi non. » La voix de Lizzie est lointaine, son regard absent, comme lorsqu'elle communique avec maman. Et, Mika le savait, il était alors impossible de la raisonner. « Moi je sais. Moi je les entends. »

Il grogne, tente de l'attraper, en vain. Lizzie est inaccessible. Lizzie est forte. Lizzie n'a pas peur.

Et c'est ce que veulent Carol et Tyreese, non ? Que les filles Samuels n'aient pas peur. Et Lizzie obéit. Elle n'a pas peur, parce que les Rôdeurs lui parlent, comme maman. C'est ce que je voulais que tu vois, petite fleur. Toi seule en est digne.

Lizzie le sait, elle est presque morte dans le cœur de Carol. Lizzie n'est plus vraiment Lizzie, la petite fille est morte depuis si longtemps maintenant…

Lizzie ne se reconnait plus. Elle ne reconnait plus la douce Carol, qui ne l'écoute plus et passe son temps à pousser les Samuels à tuer. Elle ne reconnait plus Mika, qui se détache très vite de ses idéaux et aspire à ceux, meurtriers et cruels, des survivants. Mika grandit alors que Lizzie s'enfonce, c'est terrifiant. Elle ne reconnait plus le monde lui-même, qui ne cesse de la battre et se moquer d'elle.

« Lizzie, ils veulent te tuer, t'entends ? »

« Ils… Ils veulent seulement que je change… ! »

Peut-être que… Peut-être que si elle était un Rôdeur, elle reconnaîtrait enfin la vie, quelque part. Parce que si Lizzie est morte, pourquoi continue-t-elle de vivre ? Pourquoi pas, petite fleur ? Et si…Si c'était ce que tu avais à faire ? Tout est si triste, ici ! Si tu es des leurs, plus jamais tu en auras peur…

« Ils veulent que j'devienne comme eux. » Oui petite fleur, c'est une évidence non ? Ça explique tout, non ? « Peut-être que je devrais changer. »

Lizzie tend le doigt, malgré les cris de Mika, un bourdonnement sourd la coupant de la réalité, comme avec Judith.

Pourquoi lui faudrait-il encore supporter un monde pareil ? N'avait-elle pas le droit de rêver, d'être tranquille ? Pourquoi s'acharnait-on tant sur elle ? Lizzie n'avait-elle donc pas le droit d'être innocente, une simple gamine de douze ans ? Peut-être qu'ainsi…ils comprendraient tous.

Mais soudain, des morts complètement carbonisés et fumants sortent des bois, se précipitent vers elles, grognant atrocement, leurs dents contrastant avec la noirceur de leur corps brûlés.

Mika hurle et Lizzie sursaute, glacée. Jamais elle n'avait vu morts plus effroyables auparavant. Lizzie ne veut pas être ça, surtout pas. Alors elle s'enfuit, prenant la petite main de sa sœur, appelant Carol d'une voix brisée.

Elles parviennent jusqu'à la maison, où Carol et Tyreese les protégeront. Les Rôdeurs suivent, Mika tombe et son collant se coince dans un barbelé. Elle hurle, Lizzie se précipite pour l'extirper du piège, les morts salivant d'avance de la viande fraîche qui geint cinq mètres plus loin.

Et, affolée, terrifiée pour sa sœur, hurlant après Carol, Lizzie trouve la force de saisir son arme et tirer sur les morts. Elle tire, encore et encore, sans réfléchir, pour sa vie. Elle franchit le cap que tous attendaient. Elle tire, mais dans ses oreilles, maman hurle son indignation. Tu ne vois pas qu'ils te mènent en bateau, tous ? Comme si tu pouvais être en danger lorsque je suis là ! Mensonge, mensonge ! Ils ont voulu que tu tires et tu l'as fait, petite fleur naïve que tu es ! Tu veux être comme eux, c'est ça ? Tu veux ne jamais retrouver maman ?

Le soir, Carol lui demande si elle a compris ce que sont les Rôdeurs. Lizzie joue avec une noix, ne l'écoute pas vraiment. Oui oui, elle a compris, laisse-la tranquille ! Mais Carol insiste, encore une fois, pour s'assurer qu'elle fera ce qu'elle a à faire. Lizzie fait craquer la noix, pense à sa petite sœur, qui joue avec sa poupée Griselda. Oui, elle fera ce qui doit être fait. Carol et Tyreese avaient encore le temps de comprendre.

« Je sais ce que j'ai à faire maintenant. » Dit-elle en plantant son regard trop éclairé dans celui, vieux de cent ans, de la femme. Carol sourit, hoche la tête, rassurée. Peut-être se voile-t-elle encore la face, mais qui peut l'empêcher d'espérer ?


« Qu'est-ce que tu fais, Lizzie ? »

Mika tremble, mais ne bouge pas. Quelque chose dans le regard de sa sœur lui fait peur. C'est un regard inhumain, absent. Celui qu'elle a quand…quand elle est l'autre Lizzie, celle qui la terrorise.

Un regard de mort.

Lizzie, fixant sa petite sœur, dégaine son couteau. C'est celui de Carol, celui qu'elle lui a donné. Il est beau, son couteau. Mais aujourd'hui, Mika le trouve bien trop effrayant, avec son éclat pâle et froid, son manche dur et tâché de sang. Mais le plus effrayant, c'est sa sœur, qui lui sourit d'un air dément, en proie à des voix qu'elle seule entend. Mika sait que sa sœur ne va pas bien, mais Mika ne perd pas l'espoir qu'un jour Lizzie comprenne. Le Grand Merle lui a toujours reproché sa naïveté, il disait que ça lui coûterait cher, un jour. Qu'il lui fallait grandir. Mika l'a fait, et malgré sa peur constante, elle essaye d'être forte.

Carol avait été tellement déçue lorsqu'elle n'avait pu tuer ce cerf ! Elle n'avait pu vraiment lever son fusil face à une créature aussi belle et innocente. Mika ne voulait pas être un monstre. Oh, comme Mika avait eu peur ! Mais pas autant que maintenant. Sa sœur est debout face à elle, elle rit un peu. Mika ne rit pas du tout, elle va bientôt pleurer, sa sœur n'est vraiment pas drôle.

« Ils vont comprendre, oui bien sûr. Puisque tous écoutent Mika mieux que moi, il faut que Mika meure et revienne ensuite, là ils verront…Ils comprendront. Oh, maman, tu es si intelligente ! »

« Arrête ! Tu es folle, complètement folle ! »

« Tu ne comprends, pas Mika ? Enfin, tu ne le vois pas ? Ils ne nous veulent pas de mal. Il nous faut juste les comprendre. Comprends-moi, Mika. »

« Tu me fais peur. » Tremble la petite fille. « Tu vas trop loin. Tu risques de ne pas en revenir, Lizzie. »

Mais Lizzie se moque, s'esclaffe, un rien tendre. Oh, pauvre petite Mika, qui ne peut comprendre ! Elle est trop jeune, alors Lizzie doit prendre les devants. Elle ira mieux, après, tout ira mieux. Lizzie est sa grande sœur, jamais elle ne lui fera de mal elle savait comment s'y prendre, depuis qu'elle éventrait des animaux. Ce sera rapide, sans douleur. Lizzie n'abîmera pas le cerveau, c'est promis. Mika reviendra, et elles joueront à nouveau ensemble, heureuses. Carol et Tyreese verront enfin le bon dans leur hantise. Ils verront le mensonge, ils lui pardonneront. C'est logique. Tu sais ce que j'ai toujours dis ? Un jour, tout finit par s'arranger et rentrer dans l'ordre.

Mika pleure pour de bon, cette fois, elle la supplie, mais Lizzie ne l'entend pas. Juste sa mère, oui petite fleur, vas-y !

Et Lizzie fond sur sa petite sœur, qui implore le Grand Merle de l'aider. Un battement d'ailes, un hoquet, quelques gouttes de sang qui colorent son visage.

Mika s'écroule, l'expression surprise, comme la femme qu'elle avait tuée pour sauver Tyreese. Lizzie rit, danse autour du petit corps, l'appelant avec excitation.

Mika va revenir. Mika va revenir.


« Ça va aller ! » Lâche-t-elle avec nervosité, le regard vide. « Elle va revenir. Je n'ai pas abimé le cerveau. »

Carol fixe le corps sans vie de Mika, n'y croyant pas. Non, Lizzie n'avait pu… Non. Impossible. Mika...Mika était en vie, Carol pouvait encore la sauver. Elle s'avance, juste d'un pas, esquisse un geste pour tendre le bras vers Sophia -non, Mika-, et Lizzie s'affole.

« Non non non ! » Crie-t-elle en dégainant immédiatement, d'un geste sûr et expert. L'arme ne bouge pas lorsqu'elle la pointe sur Carol, et la femme a face à elle une survivante prête à tuer. « Il faut qu'on attende ! Comme ça, vous allez enfin comprendre ! »

Oui, enfin, depuis le temps ! Depuis le temps que je rêvais de faire ça qu'elle ne voulait que ça ! Elle allait s'occuper de Judith, et le bébé aurait été le miracle que tout le monde attend ! Les filles reviendront à la vie, plus fortes que jamais ! Elles seront…immortelles !

« Faut qu'on attende. »

« Lizzie. Pose ce pistolet. » La voix de Tyreese est rauque, vieille de mille ans, mais Lizzie sent tout de même la colère passive monter chez l'homme.

« J'veux juste qu'on attende ! » Tente-t-elle de se justifier, son doigt se posant involontairement sur la gâchette.

« On peut attendre. » Dit avec empressement Carol. « On va attendre. C'est promis. Mais donne-moi ton arme, Lizzie. »

Celle-ci réfléchit, glacée d'effroi, et ses yeux volent sur le côté comme si quelqu'un lui chuchotait à l'oreille quelque vil conseil. Pourtant, elle donna son arme à sa presque mère, lentement. Carol était une femme de confiance. Elle avait promis, Lizzie devait la croire.

« Vous devriez ramener Judith à l'intérieur, dans la maison. Elle n'est pas en sécurité dehors. » Malgré tous ses efforts, le ton tragique et étouffé de la voix de Carol la trahit. Elle réprime durement ses sanglots hystériques, respire un grand coup, serre les dents.

« Mais Judith peut changer, aussi. » Réplique calmement Lizzie, soulagée d'un poids. « J'allais justement m'occuper d- »

« Elle ne marche même pas encore ! » Carol a parlé trop vite, et Lizzie fronce ses sourcils, avant de comprendre. Oui, après tout, mieux valait attendre avant qu'elle change. Quand elle marchera, ce sera plus pratique. « T'as raison. » Et, complètement détendue, elle fixe la femme d'un air avenant, attendant la suite.

« Vous deux, ramenez Judith à l'intérieur. On déjeunera ensuite. Pendant ce temps, je vais… Je vais attacher Mika. Ça évitera qu'elle s'en aille. » Carol contrôle désormais sa voix et son visage, tandis que Tyreese reste coi, inerte. La colère et la haine grondent, au fond de lui, et il se bat intérieurement pour ne pas ruer sur l'enfant-adulte.

Il parvient néanmoins à récupérer Judith, à se contenir pour Lizzie. Pas la Lizzie de l'instant, la folle qui assassine sa sœur, mais pour la Lizzie du passé, celle qu'il aimait et avec qui il jouait souvent.

Il prend sa main, froide et paisible dans la sienne, chaude et tremblante. Et il sait déjà que Lizzie vient de se condamner elle-même.


« Tu es fâchée, je le vois bien ! J'suis désolée d'avoir pointé mon arme sur toi, Carol ! Mais je voulais te montrer ! »

C'est la fin. Lizzie le sent, elle a l'impression d'être la proie qu'on va dévorer. Carol a ce regard, cette foutue expression qu'elle ne connait que trop bien, celui d'un survivant qui s'apprête à faire ce qui doit être fait. Carol pleure, un peu, alors Lizzie se détourne, serrant de ses bras maigres sa poitrine anxieuse.

« Lizzie, ce n'est pas… »

« Tu es en colère contre moi ! » Stupide, qu'elle avait été stupide ! Oh, comme elle s'en voulait ! Toute cette vie gâchée !

Et Mika…qu'avait-elle fait ? Lizzie est perdue. Mika… Mika allait se réveiller, pas vrai ? Carol avait promis de l'attacher à un arbre, pour éviter qu'elle ne s'en aille. Lizzie ne l'avait pas vraiment crue. Mais Carol, c'est comme maman, non ? Elle ne ment pas. C'est une femme bien.

Et Lizzie, qu'est-elle ? Tant de choses qu'elle avait faites en pensant faire le bien ! Quand elle avait nourri les Rôdeurs derrière la grille, par exemple. Carol lui avait avoué que son geste avait failli coûter la vie de Carl et Rick Grimes, que la grille s'était renversée sous le poids des morts.

Qu'aurait-il fallu qu'elle fasse, vraiment ? Pourquoi tout ce qu'elle s'était évertuée à construire avait été méticuleusement détruit par le groupe ? Pourquoi croyaient-ils tous qu'elle était folle ?

Elle avait fait de son mieux, pourtant ! Lizzie n'est pas un monstre, c'est les autres qui le sont ! Pourquoi n'aurait-elle pas le droit d'être une petite fille normale, hein ? Qu'est-ce qui justifie qu'elle devienne aussi dure et barbare que les autres ? Elle s'était peut-être laissée emporter par ses rêves, mais quand bien même !

Mais Carol, sa presque mère, qui lui demande de regarder juste les fleurs, alors qu'à leur place, Lizzie ne voit que la Peur et la Folie, qui dansent avec son âme depuis trop longtemps. Carol, qui va certainement mettre fin à sa vie, elle le sait. C'est comme une punition, pour avoir tué Mika. Un bien grand mensonge, parce que Mika allait être à nouveau en vie.

Ah ! Le mensonge ! Il était temps d'en parler ! Parce qu'au final, Lizzie ne sait plus qui ment vraiment ! Est-ce les autres, les survivants qui vivent presque avec lassitude les événements qui la torturent tant, qui la rendent folle ? Ou bien est-ce sa mère, qui n'a cessé de la pousser dans ses rêves ? Maman, dont le visage s'est confondu avec celui de Carol bien trop souvent, maman dont elle avait promis qu'elle n'en parlera jamais ? Ou bien elle, pauvre petite fille folle, qui s'est menti toute sa vie ?

« Un jour, tout finit par s'arranger et rentrer dans l'ordre. Je t'aime, Lizzie. »

Tout est si flou dans sa tête, et si peu de temps il lui reste ! Comment savoir, maintenant ? Comment comprendre ? La conclusion de son histoire (et sa vie) vient trop vite, elle n'aura jamais le temps d'en discuter avec Carol ! Qui, encore, pour tenter de la comprendre ? Qui la verra, perdue entre les Fleurs de la Folie, qui s'étendent à perte de vue ?

« Regarde les fleurs, ma chérie. Regarde juste…les fleurs. »

La voix de Carol est brisée, vieille de milliers d'années à présent, et Lizzie ne cesse de pleurer. Maman n'est plus là. Maman n'a jamais été là.

Et Mika, sa pauvre Mika ? Que va-t-il lui arriver ? Si ce n'est déjà fait !

Pourquoi ? Pourquoi elle ? Pourquoi Ryan était-il mort si vite ? Elle avait tant besoin de son père ! Pourquoi ne l'a-t-on pas laissé vivre ?

Ah ! Bien des questions futiles et insensées, maintenant ! Mais qu'est-ce qui est sensé, vraiment ? Qu'a-t-elle raté, qu'est-ce qu'elle n'a pas compris ? Etaient-ce vraiment les autres qui n'avaient pas essayé de l'écouter, ou est-ce elle qui a refusé d'entendre les siens ?

Un mouvement, derrière elle, lui apprenant que Carol a dégainé. Elle se recroqueville encore plus, étouffe un sanglot. Oh, non, Seigneur non ! Pas maintenant, alors qu'elle a les idées claires ! Qu'on lui laisse encore du temps, par pitié ! Lizzie apprendra, c'est promis ! Et Mika reviendra, vous verrez !

Mais non, Mika ne reviendra pas, et elle le sait. Elle le sait depuis que son couteau a percé la chair de sa petite sœur. Elle avait tout gâché.

Depuis quand s'était-elle induite en erreur, si erreur il y avait ? Qui avait menti le premier ? Etait-elle vraiment la folle sanguinaire qui tue sa petite sœur juste parce qu'elle aimait crever des animaux ?

C'était la pandémie qui lui avait fait croire à ses espoirs ! La Vie, la Mort, plus rien n'avait de sens ! On était toujours entre les deux, quoi que l'on fasse ! Lizzie ne voulait pas, Lizzie voulait juste être bien vivante et en profiter au maximum !

Lizzie regarde les fleurs, encore une fois. Elles sont laides, comparées à celles qu'elle avait vues dans sa vie. C'est dommage, pour sa mort, Lizzie aurait bien voulu des bleuets. Elle compte, aussi, dans sa tête. Une…

Maman est là, Lizzie. Maman vient te chercher.

Oui, maman est là, cette fois, et pour de vrai. Maman est morte, vous savez ? Et elle vient la chercher. Lizzie savait qu'un jour, elles finiraient par se retrouver. Il y a papa avec elle, il tient un bouquet de bleuets. Il est fantastique, son père. Deux…

Un battement d'ailes, un frisson dans les feuilles, et le rire de Mika chante à ses oreilles. Mika court vers elle, une robe blanche et une couronne de fleurs dans les cheveux, s'écriant : C'est le Paradis ! En voyant quelque chose qu'elle ne peut voir. Lizzie est prête. Ils sont trois, ne manque plus qu'elle.

Trois.

Pan !

FIN.