Chapitre 2.

L'homme blond se glisse dans l'ouverture puis referme les lourds battants derrière son dos, sans un bruit. Il s'avance avec prudence, un sentiment d'excitation mêlé à une pointe d'appréhension au creux de l'estomac. Pour l'instant il est passé inaperçu. Les gardes qui font leur ronde un peu plus loin ne l'ont pas repéré. Fye s'immobilise dans l'ombre. Les torches qui flambent le long des corridors diffusent une faible tiédeur le long des murs de pierre autour de lui. L'odeur suave dégagée par l'ébène qui se consume peu à peu l'enivre. L'homme pose un court instant son regard azur sur les flammes et s'autorise un sourire triste. Il songe que la clarté ne peut décidément surgir que des ténèbres. Seul le sombre bois d'ébène peut par ce froid dispenser une lueur en se consumant. Une pâle lueur certes, mais une lueur tout de même. Il le sait.

Détournant les yeux, Fye s'apprête à continuer sa progression, lorsqu'il sent un contact doux et chaud sur son visage… « Tchii… Tu m'as surpris. » murmure-t-il dans un souffle à celle dont les lèvres ont effleuré sa joue en un baiser plein de tendresse. L'entité a l'apparence d'une jeune fille délicate, au regard terriblement doux et naïf. Ses interminables cheveux safran flottent autour de son corps frêle et seules ses oreilles de chat, aux longs poils soyeux, témoignent de son essence occulte. Elle s'immobilise et, comme si elle ne savait que faire, s'éloigne soudain de l'homme… « Je suis désolée, Fye ! Je ne savais pas que je te surprendrais. » répond-elle faiblement, un air fautif et peiné se peignant sur son visage. Sa voix cristalline, au timbre pur, fait vibrer l'air en une mélodie veloutée comme elle prononce ces mots. Les flambeaux oscillent imperceptiblement sous son joug. L'homme blond au visage mélancolique la prend par la main et plonge son regard cobalt dans les iris pastel qui lui font face. « Ce n'est pas grave, Tchii. » Il lui adresse un sourire rassurant et protecteur, mais pour celui qui sait, derrière cette façade se cache une souffrance d'une infinie tristesse.

« As-tu mon bâton ? Je risque d'en avoir besoin… » interroge-t-il tout bas de sa voix vulnéraire, tout en étudiant la situation. Une mimique de joie naît timidement sur le visage de la jeune fille et, comme un rayon de soleil, réchauffe l'atmosphère. Elle acquiesce et tend ses paumes ouvertes vers le cosmos insondable. Ses paupières sont closes. Sa tunique diaphane composée d'un dégradé de tons prune du pourpre le plus saturé au parme le plus atténué voltige autour de ses jambes graciles. Elle s'élève, comme mue par des forces invisibles. Fye l'observe avec attention et se félicite de s'être offert la chance de contempler pareil spectacle. Il lui avait donné la vie. Elle lui donnait une raison de ne pas abandonner la sienne… S'il n'avait pas d'autres choses à faire, il s'assiérait en tailleur, poserait sa main sur sa joue et son coude sur son genou et regarderait la jeune fille ainsi, l'air songeur, pendant des heures entières. Mais bon. Personne ne ferait ce sale boulot à sa place… Tiré de ses rêveries par un bruit de bulles, Fye lève les yeux vers sa création. C'est vrai que sa magie à elle faisait cet étrange son, si caractéristique, semblable à des bulles de savon qui éclatent les unes après les autres, il s'en souvient maintenant… Comment nommer cela ? Erreur de conception ? … Non. Fantaisie du moment ? … Non plus. Moui, c'était plus sûrement dû à un léger excès de boisson alcoolisée la veille de sa fabrication… Oui, ça doit être ça. L'air grésille, saturé de magie brute, pendant un court instant. Une petite pensée pour les pauvres sentinelles de la forteresse, qui sont incapables de déceler la présence ou les faits et gestes de Tchii. Malgré leurs immenses pouvoirs, ils sont condamnés à ne jamais être en mesure de ressentir sa présence : elle est issue d'une trop grande magie, inaccessible aux profanes.

Une sphère prend forme au creux des mains de la jeune fille. De boule multicolore, elle devient ovale, croit vertigineusement puis éclate avec un crépitement sonore. N'importe quel être possédant une once d'imagination qui assisterait à pareille scène aurait l'impression pour le moins étrange de voir éclore en direct un œuf gigantesque. Mais alors vraiment juste un œuf pondu par un animal fabuleux aux couleurs de l'arc en ciel, provenant d'une planète inconnue. Heureusement que lui, il était habitué… Enfin bon, ce qui reste ne ressemble pas trop à un poussin, même extraterrestre… Un bâton magique banal, rien de plus. Il a dû exagérer le côté pompeux parce que faire tant de chichis pour une simple apparition… Non, vraiment, c'est un peu trop…

Enfin, les choses sérieuses pouvaient commencer…