Edit : Modifiée le 02-07-2015
Seconde Partie
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« Plus vite les gars ! Ce minerai va pas s'extraire tout seul ! » Beugle Claude, le maître mineur.
Sa grosse voix âpre couvre les bruits de martèlement des pioches et est tout aussi insupportable que son propriétaire.
Ce petit homme rougeaud et abject, les traits marqués par l'âge et une lueur mesquine au fond de ses yeux bruns profite du pouvoir que lui confère sa position pour nous en faire baver. C'est le genre d'être humain à se croire important et au-dessus de tout le monde alors qu'il ne doit sa position qu'à son mariage avec la fille du propriétaire de ces mines de fer. Il ne brille certainement pas par ses compétences ou son esprit.
Je n'ai qu'une envie, celle de lui enfoncer ma pioche dans le gosier qu'on ne l'entende plus ! Mais je ne compte pas ajouter le meurtre à la liste déjà longue des délits que j'ai pu commettre.
Alors je ronge mon frein et pioche, creuse, trime dans le noir, la poussière et la sueur. J'essaye de m'intégrer auprès des autres mineurs, échangeant quelques brefs instants de camaraderie pendant la pause du repas mais je suis ici par choix et pour le temps que je jugerai nécessaire contrairement à eux. Et cela en dérange certains.
Parfois je me demande vraiment comment je suis arrivé ici, à Apta Julia. Le besoin d'argent pour mon voyage sans aucun doute.
Mais la vie d'homme « honnête » est ingrate et il m'arrive parfois de regretter ma vie d'avant.
oOo
Flashback
Je titubais hors de la forêt, abasourdi, à bout de force et pensant le plus dur derrière moi. Je stoppais pour observer le paysage paisible. La plaine vallonnée s'étendait à perte de vu, quelques regroupements d'arbres visibles au loin. La rivière creusait son chemin de ses eaux aux courants parfois torrentiels, traversant plusieurs villes et villages. Le soleil, bien entamé dans sa course matinale en faisait briller la surface de mille diamants.
La main en casquette sur mon front pour abriter mes yeux de la lumière vive, je remarquais une petite bourgade en contrebas. Quand j'arrivais enfin aux abords des premières maisons, le soleil avait passé son zénith, et mes jambes me soutenaient à peine. La faim me tiraillait le ventre, et le sang et la boue séchés agglutinés sur ma peau me démangeaient horriblement.
J'espérais que mon allure d'enfant traumatisé m'attirerait les sympathies des villageois, de quoi manger et peut-être un endroit où rester cette nuit. Comme je me fourvoyais ! Cela ne me valut que le traitement d'un chien ! Je n'eus droit qu'à un morceau de pain et au regard plein de pitié d'une vieille dame. Visiblement ce village aussi ce remettait d'une attaque. Le toit de plusieurs chaumières n'était plus, certains murs noircis par le feu. Les assauts de barbares se multipliaient dans la région, et en plus d'apporter la terreur ils semblent aussi avoir durci les cœurs des habitants. J'avais beau tenter de leur expliquer d'où je venais, ce qu'il s'était passé, personne ne voulait m'aider, détournant les yeux ou m'ignorant totalement.
Devant tant d'indifférence, je décidais de me débrouiller seul. Aucuns villageois ne voulaient m'offrir un toit, et bien j'en prendrai un par moi-même !
Alors que le crépuscule tombait, les hommes et les femmes regagnaient leur chaumière pour le souper, je me faufilai dans un abri semi ouvert où étaient stockées de nombreuses bottes de foin. M'installant confortablement malgré mes courbatures et la rigidité de mes habits, je m'endormis sans problème.
Le réveil fut plus rude. Les premières lueurs de l'aube ne réchauffait pas encore l'étendue sombre du ciel que je fus tiré de mon sommeil par le propriétaire. Celui-ci m'empoigna le bras pour me jeter à terre, vociférant insultes et menaces, me forçant à fuir à toutes jambes, effrayé. Je me rendis sur le banc de la rivière pour me débarbouiller, le cœur battant la chamade, bouillonnant de rage et de honte. Encore épuisé par les mésaventures qui semblaient s'abattre sur moi, je me laissais tomber sur le dos, contemplant les étoiles au-dessus de moi. Ce matin-là, allongé sur le sol froid et inconfortable, la faim tiraillant mes entrailles et les larmes au bord des yeux, ne fut que le premier d'une longue série.
Je vécus plusieurs mois, presque une année, de cette façon, à marcher de villes en villages prenant ce dont j'avais besoin. Personne ne m'avait aidé, alors je décidais de m'aider moi-même. Je chapardais des petites choses pour commencer, de quoi survivre dehors : des vêtements plus chauds, de la nourriture. C'est lorsque j'arrivais à Turbas que je me décidais à prendre plus que le strict nécessaire.
Cette cité était bien plus grande que les villes que j'avais visitées jusque là, l'influence romaine beaucoup plus importante. Il était facile pour un petit orphelin comme moi de passer inaperçu dans ses rues pleines d'activité. Je commençais par pas grand-chose, quelque argenterie qui scintillait innocemment sur une étale, des blocs de savon dont les nobles étaient friands. Ce n'était ensuite pas compliqué de me faire passer pour le fils d'un artisan qui aidait son vieux père en vendant sa production (légèrement moins chère pour être sûr de l'écouler) et cela caressait l'égo visqueux de ces nobliaux de pacotilles en leur faisant croire qu'ils faisaient un geste charitable. Ces imbéciles ! Ils étaient si faciles à berner. Prenant confiance en moi et mes capacités, je fis preuve de plus en plus d'audace et d'avarice, augmentant la qualité des objets dérobés faisant fi des risques grandissant. Mais cette vie n'était pas sans danger, surtout quand on était tout seul.
C'est parce que j'étais devenu trop confiant que je me fis attraper.
Je venais rendre visite au fabricant de savon pendant que celui-ci faisait une course. Les femmes nobles qui voulaient faire les importantes raffolaient de ces cubes odorants et en avoir me garantissait toujours une bonne recette en fin de journée. Je m'étais glissé sans problème dans l'atelier, l'ayant déjà visité, et remplissait avidement mon sac. Tout à ma cupidité, je n'entendis pas la serrure de la porte s'enclencher, et je me fis surprendre. Je tentais de fuir par là où j'étais entré, prenant garde à ne pas renverser mon sac mais je n'allais pas bien loin qu'une main énorme m'attrapa par le col et me tira à l'extérieur. J'avais beau me débattre comme un diablotin, sa poigne ne lâchait pas.
La panique m'envahit. J'entendais l'artisan hurler sans discerner ses mots, mais je ne doutais pas que les vigiles ne tarderaient pas à arriver. Si ce balourd ne m'étranglait pas avant, tant le col de ma tunique me serrait la gorge. La peur du futur à venir si je me faisais prendre me donna quelques forces pour me débattre, mais j'avais la respiration coupée et commençais à fatiguer.
Non ! Je ne voulais pas me résigner. J'avais survécu jusque là malgré toutes les épreuves, je n'allais pas laisser tomber face à un savonnier ! Et alors que je puisais dans mes maigres ressources pour tenter une dernière fois de me dégager, la main qui m'enserrait lâcha prise. Des hurlements s'étaient joints aux miens et à ceux de l'artisan. Mais je ne distinguais pas grand-chose sous le stress. Je sursautais donc quand des mains m'agrippèrent pour me relever de force et me pousser dans je-ne-sais quelle direction. Je les suivais, encore choqué, cognant dans certaines personnes qui s'étaient agglutinés là pour voir le spectacle, et je ne repris clairement mes esprits qu'une fois à l'abri. Là, je pus inspecter mes sauveurs.
Trois gamins se tenaient face à moi.
Accroupi devant mon corps avachit au sol, un jeune garçon m'observait de ses grands yeux noirs. Il ne devait pas avoir plus de 8 ans, sa carrure frêle et ses cheveux d'ébène ébouriffés lui donnait un aspect juvénile. Mais son sourire en coin et la lueur moqueuse dans son regard laissait entrevoir bien trop de choses pour un enfant aussi jeune.
Juste derrière lui, j'aperçus un deuxième garçon d'environ mon âge, pas plus de 13 ans. Il avait des cheveux bruns très courts surmontant un regard vert clair des plus inhabituels. Il était plus grand que moi, les épaules carrées, il était beaucoup moins chétif que le plus jeune. Mais ce n'était rien comparé au troisième membre de cette bande. Il se tenait dans un coin de la grange où nous avions trouvé refuge, les bras croisés sur sa large poitrine. Grand, la carrure massive bien qu'il ne pouvait avoir plus de 16 ou 17 ans, il avait une lueur farouche dans les yeux et un air sévère qui me dérangea quelque peu.
J'appris alors leur nom. Bartolomé, Sanz et Guillem, dans l'ordre.
Leur allure indiquait clairement que leur situation était semblable à la mienne mais ils avaient réussi à s'organiser ensemble pour survivre.
Cela me faciliterait la vie de pouvoir me joindre à eux, et mon magot n'en serait que plus important. Les possibilités qui s'ouvraient à moi. Les coups qui devenaient possibles et l'argent que je pouvais récupérer ! Il fallait que je me joigne à leur petite troupe. Et le danger serait moindre, puisqu'il y aurait toujours quelqu'un pour surveiller mes arrières. Il me fallut du temps, mais je réussis à les convaincre de me laisser une chance, de leur prouver que je pourrai leur être utile.
Guillem me donna l'occasion de leur montrer ce que je valais le lendemain. Il choisit la victime et le butin et je devais l'obtenir le plus rapidement et le plus discrètement possible. Ce fut chose faite assez facilement. En plus d'être agile j'avais, selon les dires d'une pauvre bourgeoise que j'avais détroussée peu de temps après, une « gueule d'ange ». Et si cela pouvait paraître insignifiant dans la rue, c'était pourtant un avantage certain pour cajoler et séduire bon nombre d'ignorants. Ils furent obligés de m'accepter dans leur troupe, même si Guillem semblait mécontent, certain que j'allais être une nuisance. Nous repartîmes ensemble.
Il n'était pas facile pour moi de m'habituer à la vie en groupe après tant de temps seul.
Guillem était très ambitieux. Il s'était établi comme le chef et se comportait en tant que tel. Il imposait ses choix et ses idées et n'aimait pas beaucoup qu'on les conteste. Cela m'insupportait au plus haut point mais si je voulais rester je n'avais d'autre choix que de me taire et suivre.
Sanz, lui, faisait ça très bien. Un peu trop peut-être. C'est comme si sa capacité à réfléchir s'éteignait une fois que Guillem nous énonçait la marche à suivre. Apparemment Guillem l'aurait sorti d'un mauvais pas quelques années plus tôt et ils étaient restés ensemble depuis.
Bartolomé était très farceur. Et bien qu'il mettait définitivement de l'ambiance dans le groupe, toujours à rire et faire le larron, il attirait pas mal les ennuis aussi. Il adorait jouer avec le feu, notamment avec les personnes qu'il volait, ce qui lui avait valu de se faire attraper plusieurs fois.
Malgré tout, mon association avec eux m'était bénéfique, car même divisée par quatre la valeur des prises était bien plus importante qu'auparavant. Pour l'instant c'est tout ce qui comptait. Et même si l'impression d'appartenir à un tout, à une petite famille, toute dysfonctionnelle qu'elle était, me réchauffait un peu le cœur, je ne comptais pas rester éternellement avec eux. Nous traversions ainsi le pays, sillonnant les montagnes puis la côte, accumulant richesses et expériences. Les frayeurs aussi. Les temps étaient troubles et les barbares ratissaient le pays sans cesse. Il était fréquent de croiser les ruines d'un village pillé et détruit, les corps de ses habitants jonchant le sol et nourrissant la terre. Nous avions plusieurs fois échappé de justesse à un groupe de soldats en déplacement.
Le temps passait. Les mois, puis les années s'enfuyaient. Je restais presque quatre ans avec mes camarades avant de penser prendre enfin mon essor. Mais d'abord, nous avions un dernier grand coup à mener. Nous venions d'arriver à Burdigala, impressionnante cité entourée de ses remparts et de ses tours qui s'élevaient jusqu'aux nues. Ce comptoir commercial romain grouillait de gens et de marchandises venus des quatre coins du monde grâce à son grand port qui s'ouvrait sur la Garona. Les richesses sur les étals brillaient plus les uns que les autres, nous faisant tourner la tête. Certaines d'ailleurs finirent bien vite dans nos poches. Mais c'était autre chose qui avait attiré notre attention.
Résidait dans la ville un certain Livius Decius Haterius, marchand romain fortuné qui s'occupait peu des déboires de son empereur et plus de ses biens et de sa réputation. Il venait d'acquérir un superbe calice et une patène entièrement en or et, disait-on, incrustés de pierres précieuses dont il allait faire don au primat de Rome soi disant pour s'attirer les bonnes grâces de dieu. La valeur de ce trésor était énorme, et il est très facile de trouver un noble souhaitant acquérir de telles pièces, peu importait leur provenance.
Obtenir des informations ne demanda pas énormément d'efforts. Ces nobles sont tellement orgueilleux ! Ils exposent librement leurs richesses pour rendre jaloux leurs rivaux. Aussi ce cher Livius organisait un grand banquet pour vanter son acquisition. Le bruit courait dans toute la ville, et il n'était pas difficile de charmer quelques servantes pour avoir plus de renseignements. Pour se familiariser avec le plan de la villa chacun d'entre nous réussit à se faire embaucher comme petite main pour les préparatifs. Que ce soit pour transporter les amphores de vins ou livrer les tenues de ces dames, chacun découvrait une partie de la demeure et donc un itinéraire possible jusqu'au trésor. Cela permettait aussi de bavarder avec les esclaves de la famille, nous apprenant ainsi que le maître des lieux avait prévu des gardes autour de la villa pour parer à toute tentative de vol. Voilà qui était judicieux de sa part. Qui sait ce qui peut arriver par les temps qui courent !
Nous décidâmes de frapper la veille du banquet. La maisonnée s'activera dès l'aube pour tout préparer ce qui nous laissait les heures sombres de la nuit pour frapper. Se faufiler à l'intérieur et atteindre la salle de banquet s'avérèrent aisé. Pendant que Sanz m'aidait à déposer les objets dans deux sacs de toile de jute et à s'en équiper, Guillem et Bartolomé surveillaient le couloir et la rotation des gardes. Une fois le butin en main, nous repartîmes en sens inverse, traversant l'atrium pour atteindre les cuisines et leur sortie lorsque le cri aigu d'une servante nous surprit. Elle n'aurait pas dû se trouver là, et son exclamation avait certainement alerté les gardes. Avant que je n'ai le temps de penser, Guillem avait déjà réagi et assommait la malheureuse qui s'écroula inerte au sol.
« Bougez-vous » nous ordonna-t-il.
Nous repartîmes de plus belle vers la sortie, poussés par les bruits d'activité qui s'éveillaient dans la villa.
Nous atteignîmes le couloir qui donnait enfin dans les cuisines quand un cri d'alerte retentit. L'esclave venait sûrement d'être découverte. Nous nous précipitâmes à travers la pièce pour atteindre la porte puis la cour extérieure donnant sur la rue mais déjà nous entendions la garde qui se mettait en branle. L'alarme avait été donnée et ils ne tarderaient pas à être sur nous.
Cela nous exhorta à courir plus vite malgré le poids des objets en or qui nous ralentissait, Sanz et moi.
Nous zigzaguions dans le méandre de venelles de la ville, essayant de passer inaperçu, en vain. Un des soldats nous avait repérés un peu plus tôt, et depuis des groupes nous coursaient tentant de nous prendre en tenaille. Ils avaient certainement compris que nous nous dirigions vers le port, où une petite barque nous attendait pour traverser. Nous avions clairement sous-estimé les moyens que possédait Livius. J'avais l'impression qu'il en venait de partout, nous obligeant à faire des détours incessants qui nous fatiguaient.
La panique commençait à me gagner, affolant d'avantage les battements frénétiques du sang dans mes veines. L'impression que nous n'y arriverions jamais s'immisçait dans mon esprit et me donnait des sueurs froides. Guillem devant pestait de tous les diables et Sanz n'avait pas l'air plus rassuré. Il n'y avait que Bartolomé qui en éprouvait une joie moqueuse, narguant les soldats nous frôlant de peu et les incitant à nous attraper. Cela m'énervait ! Ils nous rattrapaient très bien sans avoir besoin de motivation supplémentaire !
Au bout de minutes qui me semblèrent une éternité, le quartier du port était en vue. Enfin ! Alors que nous prenions un tournant pour rejoindre une ruelle menant à la berge en contrebas, un groupe de cinq soldats nous barra le passage. Impossible de faire demi-tour, le reste de la garde sur nos trousses. Sans d'autre choix, nous fonçâmes donc, tête baissée, priant tous les dieux de nous laisser passer. Nous nous jetâmes dans la mêlée, esquivant et rendant les coups le mieux possible. Le but n'était pas de livrer un combat épique mais de les assommer suffisamment pour reprendre notre fuite.
Cependant la fatigue accumulée, le stress et le fardeau sur mon dos rendaient la tâche difficile. Je me débrouillais du mieux possible arrivant à esquiver les attaques de mon adversaire mais je ne faisais pas le poids et le combat s'éternisait. Et les bruits que nous faisions ne tarderaient pas à alerter nos poursuivants. Je ne tenais pas à finir au gibet ! Puisant dans mes ressources je poussais mes membres à m'obéir et à rendre coups pour coups. Je finis par l'assommer d'un coup de calice en pleine tête, et me retournais pour voir où en étaient mes camarades.
Guillem, plus vigoureux qu'un bœuf, affrontait deux des soldats et malgré l'effort qu'il devait fournir il ne semblait pas avoir de problème. Bartolomé, lui, s'esquivait comme une anguille, ne pouvant s'empêcher de narguer son adversaire. Mais il n'avait jamais été très costaud et il avait plus de difficulté à rendre les coups et se débarrasser de son adversaire. La sueur plaquait ses cheveux sur son front et son teint était rouge. Mais ce n'était pas lui qui avait le plus de problèmes. Sanz, encombré par la lourde patène sur son dos avait du mal à éviter les coups et bien vite se retrouva acculé contre un mur, le visage tuméfié. Je me précipitais vers lui alors qu'au loin les bruits de course d'une autre faction se faisaient entendre. Nous ne pouvions rester ici plus longtemps !
Je sautais sur le dos du soldat, lui agrippant le cou tout en hurlant à Sanz de le frapper. Il lui fallut trois essais avant d'y arriver et que l'ennemi s'effondre au sol. Sachant que cela ne nous laissait que très peu de répit j'hurlais : « On a pas le temps, dépêchez-vous ! » à mes deux autres comparses avant de reprendre ma fuite vers la Garona.
La respiration lourde et les membres endoloris, mon cœur pompant à toute vitesse l'adrénaline dans tout mon corps, je repris ma course comme si j'avais des démons aux trousses. Je regardais par-dessus mon épaule pour m'assurer que tout le monde suivait lorsque j'aperçus Bartolomé encore dans la ruelle, pris en étau entre deux des gardes qui s'étaient relevés. Je stoppais net, me faisant percuter de plein fouet par les deux autres qui m'hurlèrent dessus.
« Il faut faire quelque chose pour Bart ! Guillem, aide-le » intimais-je à ce dernier.
Il jeta un coup d'œil pour voir notre ami se débattre comme un beau diable alors que des renforts arrivaient juste derrière. Une pierre tomba dans mon estomac à leur vue.
« Trop tard, ils sont trop nombreux. Cours ! » Vociféra-t-il.
« Magnez-vous si vous voulez pas vous faire prendre aussi » lâcha-t-il d'un air dur.
Nous reprîmes notre course, essayant d'ignorer les cris de Bartolomé et la culpabilité qui s'installait, pour finalement atteindre notre embarcation et filer. Nous n'étions plus que trois.
Nous nous arrêtions enfin à l'aube, bien à l'abri dans un bois près de Burdigala. Assis là à regarder le soleil se lever sur la ville, un sentiment de dégoût me noua la gorge, la culpabilité comme un poids de plomb dans le ventre. Tout en sachant que nous n'aurions pu aider Bartolomé sans nous faire prendre, l'idée de l'avoir abandonné de cette façon me révulsait. Sanz n'en menait pas large non plus, silhouette silencieuse à mes côtés.
Il n'y a que Guillem qui ne semblait pas plus perturbé que ça et qui préparait déjà la suite du chemin. La rage m'envahit à le voir si stoïque. Je me levais d'un bond en lui hurlant : « Pourquoi ! Pourquoi n'avons-nous rien fait ? »
Il se tourna vers moi lentement et me répondit d'une voix polaire :
« Il n'avait qu'à pas se faire prendre. On n'a pas risqué gros pour tout foutre en l'air à la fin ! »
La façon dont il balaya le sujet m'écœura. Et je réalisais que cela aurait pu être n'importe lequel d'entre nous. Malgré toutes ces années, il nous aurait laissé là de toute façon. Guillem avait toujours mené la barque à sa façon, et comme des imbéciles nous l'avions suivi alors qu'il ne servait que ses propres intérêts.
Pauvre Bartolomé. Il m'avait sorti de mauvais pas plus d'une fois, et moi je l'avais juste laissé là, sans rien faire. Un haut-le-cœur me prit et un frisson d'horreur me secoua. J'avais beau accuser Guillem, le tenir pour responsable, je l'avais suivi sans réfléchir. Je ne voulais pas me faire prendre et j'étais prêt à tout pour ça. Même à abandonner un ami semble-t-il. J'étais tout aussi responsable.
La journée durant, j'eus l'impression de suffoquer sous le maelström d'émotions qui bouillonnait en moi. La culpabilité, la honte, la tristesse se heurtaient au dégoût et à la rage. Une colère sourde, contre Guillem, contre Sanz qui ne réagissait pas, contre Bartolomé pour s'être fait prendre, contre les gardes et Livius qui n'avaient pas pu lâcher l'affaire, mais surtout contre moi-même qui avais suivi comme une marionnette et qui n'avais rien fait. Après une nuit agitée, plus difficile que toutes celles que j'avais déjà vécues, je pris une décision. J'étais resté trop longtemps au crochet des autres sans penser ou agir dans mon intérêt. Je pouvais faire mieux que ça, devenir quelqu'un, réussir. Le groupe m'avait donné un sentiment d'appartenance qui aujourd'hui n'était plus et dont je pouvais me détacher. Il était temps que je prenne ma vie en main. Je pris donc mes affaires et quittais notre abri de fortune pour me diriger vers l'est. Je laissais derrière moi des souvenirs, tout aussi bons que douloureux et marchais vers mon avenir, les rayons de l'aube me caressant le dos. Et s'il me sembla entendre le ballottement d'un corps pendu à la potence, ce n'était certainement qu'une illusion de mon esprit tourmenté.
Depuis ce jour, je voyageais, seul. Avançant toujours vers l'Est, vers cet Empire dont on entendait tant mais voyait si peu. Je vivais d'abord sur mes économies, et quand celles-ci devinrent trop maigres je gagnais ma vie en réalisant quelques travaux de-ci de-là. J'avais laissé derrière moi ma vie de voleur, et même si l'envie me prenait parfois de juste prendre, je résistais.
Au cours de mes pérégrinations, je rencontrais un vieil homme qui s'appelait Valérien, le dos courbé par l'âge et les cheveux blancs clairsemés. Il avait besoin de bras pour rebâtir sa maison détruite dans un incendie. Cet ancien marchand avait fait fortune dans le commerce de la soie et avait décidé de prendre sa retraite aux alentours de Nîmes, près de sa Mare Nostrum bien aimée. Pour je ne sais quelles raisons il me prit en sympathie et me conta ses jeunes années à explorer le monde, toujours à la recherche de nouvelles richesses. Il me parla de cette route là-bas à l'Est qui menait vers le pays de Sères, où l'or des temples et des dames brillait à vous aveugler sous le soleil, où les soies de couleur rouge, bleue, verte flottaient fièrement au vent. De cette muraille de pierre immense bâtie par des centaines d'hommes et qui surplombait le royaume, majestueuse. Ma tête tournait à l'évocation de toutes ces richesses, mon nez semblait se remplir du parfum inconnu de ces encens exotiques. Il évoqua longuement la ville portuaire d'Antioche, où le commerce avec Rome prospérait.
Les idées fourmillaient, mon futur se dessinait au fur et à mesure de ses récits. J'irai à Antioche ! J'irai voir ses trésors de mes propres yeux.
Ayant fait impression par mon enthousiasme et mon intérêt et lui rappelant sa jeunesse, Valérien m'offrit l'hospitalité et me prit sous son aile. Selon lui à même pas vingt ans j'avais la vie devant moi pour réussir et il me donnerait les ficelles pour y arriver. J'acceptais volontiers, absorbant ces enseignements comme une éponge et profitant joyeusement de la compagnie de sa jeune épouse.
Je restais avec eux presque un an avant de reprendre ma route vers Rome, où un bateau m'emmènerait jusqu'à mon avenir.
Fin Flashback
oOo
Mais la navette jusqu'à Antioche est chère et il me fallait gagner suffisamment d'argent pour monter à bord. C'est comme cela que je me suis retrouvé à Apta Julia où on recrutait de la main d'œuvre à un prix correct.
C'est pour cette raison que je suis en train de remplir un wagon de minerai, Claude beuglant à nouveau, juste dans mon dos, me tirant violemment de mes pensées. C'en est trop ! Je serre les dents et me retiens de justesse de lui balancer une pelletée à la figure.
Sentant le besoin de me calmer je m'éloigne, m'enfonçant dans une galerie attenante où le martèlement des pioches est quelque peu atténué. Ce couloir a été complètement vidé de son minerai et sert à présent de stockage pour le matériel. Je continue à marcher pour décompresser, réfléchissant à la suite de mon voyage. Je compte repartir très prochainement et laisser cet enfer de poussière derrière moi. Mon itinéraire est prêt et mes économies presque suffisantes pour le voyage.
Je suis brusquement tiré de mes réflexions par des secousses violentes et un bruit assourdissant provenant du fond de la mine. Affolé, je me mets à courir pour rejoindre les autres quand les tremblements s'accentuent. Des roches commencent à tomber des parois, brisant les lampes et laissant dans le noir des sections entières.
La mine va s'effondrer ! Mon cœur fait un bond à cette réalisation, une peur primale m'envahit et je me précipite vers la sortie.
Je slalome entre les chutes de pierres, une sueur froide me plaquant les cheveux sur le front alors que j'essaie de garder l'équilibre. Je heurte des caisses, m'égratigne les jambes sur des pioches mal rangées alors que le sol s'ébranle toujours plus. La galerie est petit à petit plongée dans le noir, l'odeur de l'huile contenue dans les lampes brisées me pique le nez. Un nœud me tord les tripes, mon cœur s'accélère tandis que des souvenirs lointains d'une obscurité semblable à celle-ci me reviennent en mémoire.
Non !
Je continue de plus belle, réalisant que je m'étais enfoncé très profondément dans le couloir de stockage. Lorsque j'arrive enfin dans la veine principale, un nuage épais de poussière obscurcit le passage, les lumières ont été soufflées, plongeant tout dans une semi obscurité.
Je plisse les yeux, le bras devant mes narines et à moitié accroupi au sol pour pouvoir respirer correctement, je reprends mon chemin vers la sortie. L'air est chaud et irrespirable, les tremblements ne cessent pas. Je suis obligé de garder une main contre la paroi pour pouvoir me diriger et de ne pas me perdre dans cette purée de pois. J'entends les hurlements de mes collègues et leurs cris de douleurs, leurs pas rapides alors qu'ils tentent de fuir, certains me bousculant dans leur précipitation.
J'avance toujours mais bien trop lentement. Mes muscles se crispent prêts à se contracter pour décamper au plus vite. N'y tenant plus je me redresse, la fumée me brûle les yeux et les poumons. J'accélère le pas, ignorant les appels à l'aide de certains de mes camarades écrasés sous des gravas. Je ne peux pas perdre mon temps si je veux sortir de là vivant !
Une nouvelle détonation se fait entendre, faisant trembler la terre violemment. Le vacarme qui l'accompagne laisse à penser qu'une portion du tunnel plus en amont vient de s'effondrer. Le reste ne tardera pas à suivre ! Merde ! Je reprends mon chemin en courant, le corps tremblant, titubant, zigzagant entre les cadavres, les outils et les roches de plus en plus grosses tombant du plafond.
Je ne finirai pas ici, enterré comme un vulgaire rat ! J'ai un but, un rêve ! Antioche m'attend !
Je tombe, me relève et repars, sans cesse, m'égratignant les bras et les mains aux parois, mon corps couvert de contusions. Mais ce n'est rien comparé à ce qui m'attend si je ne sors pas d'ici au plus vite ! Mon cœur cogne dans mes tempes, la poussière s'agglutine au sang et à la sueur sur ma peau, ma vision est trouble mais je n'abandonnerai pas. Hors de question !
Et enfin je la vois. Comme un halo de lumière, ma libération : l'entrée de la mine à quelques centaines de mètres à peine. Reprenant confiance, je m'élance, le sol instable me faisant vaciller et perdre de précieuses minutes. Je la vois qui se rapproche toujours plus quand un vacarme assourdissant retentit, comme mille chevaux piétinant la roche, faisant vibrer la galerie si fortement que je suis projeté par terre. Des pans de parois entiers s'écroulent de partout, manquant de m'ensevelir et bloquant le passage vers la sortie.
Je suis plongé dans le noir complet, incapable de respirer tant l'air est saturé de poussière, complètement coupé du monde extérieur.
Il me faut plusieurs minutes pour me ressaisir. Je me relève doucement, le dos et les jambes blessés par la chute de pierres et rampe jusqu'au mur qui me bloque l'accès vers l'extérieur. Une bouffée de rage m'envahit étouffant la terreur sous-jacente à l'idée d'être enterré ici, seul et dans la pénombre jusqu'à ce que j'agonise, asphyxié ou déshydraté, laquelle mort viendrait la première.
Non, non, non et non !
Je hurle, furieux et abat mes poings contre les roches, essayant de les faire bouger. Les plus petites viennent sans soucis, mais les plus lourdes refusent de bouger d'un pouce. Je cherche une faille, sondant, poussant, grattant ce rempart infranchissable pour le faire fléchir, m'écorchant les mains et m'arrachant les ongles. Mais rien n'y fait, il ne bouge pas.
La respiration lourde et difficile, je me sens faiblir, les douleurs traversant mon corps se rappelant à moi et je m'effondre au sol.
J'inspire un grand coup, avalant tellement de saloperies que cela ne me vaut qu'une forte quinte de toux. J'essaie de me calmer, mais tout est noir autour de moi, me faisant perdre mes repères. J'entends des râles d'agonie paraissant surgir de partout autour de moi, comme si déjà la mort me soufflait à l'oreille. Je dois me ressaisir ! Réfléchis !
Une pioche ou un objet quelconque m'aiderait peut-être ! Me mettant à quatre pattes pour ne pas tomber, je tâte le sol devant moi à la recherche de n'importe quoi qui pourrait faire bouger ce mur. Si avant dans la mine, les outils sont plus rares, et mes doigts ne rencontrent que des cailloux ou des corps sans vie.
Pourquoi ! Pourquoi !
Des larmes de désespoir me piquent les yeux, des sanglots me monte dans la gorge quand ma main droite se pose sur la forme cylindrique familière d'une lampe.
Je l'inspecte doucement, tout excité à la trouver entière avec encore de l'huile à l'intérieure. De la lumière !
Tout irait mieux avec un peu de lumière !
Déchirant un pan de ma tunique, je l'entortille pour en faire une mèche et la glisse dans la lampe, l'imbibant le mieux possible. Maintenant il faut l'allumer. Je cherche du bout de mes doigts tremblant deux roches assez dures pour utiliser comme silex. J'en trouve un peu plus loin et revient vers l'objet de ma délivrance. M'asseyant au sol, mon précieux cargo posé à plat devant moi j'entrechoque les pierres pour créer une étincelle.
Mais mes mains poisseuses de sang glissent sans cesse, rendant l'opération difficile. Je m'acharne, à nouveau énervé, frappant plus fort et aggravant mes entailles déjà douloureuses quand enfin ! Une étincelle surgit et enflamme la mèche. Je pousse un cri de victoire en le voyant vaciller puis prendre sur le tissu imbibé de combustible. Oui !
Soudain une intense lumière blanche explose, embrasant la mine. Une douleur terrible me vrille le corps un court instant avant que tout ne disparaisse et que je ne sombre dans les ténèbres.
And everything became Pitch Black.
ooo
FIN
(ou n'est-ce que le commencement ?)
