Chapitre 1
Liverpool Mars 1985
« Du combat, seuls les lâchent s'écartent. »
Homère
Bella
Oublier la douleur, la déchirure, l'élancement, juste courir...
Ne pas penser à la souffrance, à la peine, au tourment, juste courir...
Ne pas ressentir de chagrin, d'amertume, de tristesse, juste courir...
Le désespoir m'enveloppe, l'instinct de survie m'anime.
La sueur glacée coule dans mon dos pourtant tout mon corps me brûle, j'allonge mes foulées, j'entends ses épaisses semelles battre le pavé humide derrière moi, je dérape au coin de Beeston Street, je heurte un corps devant le Carisbrook Hotel, mais j'en ai à peine conscience. Je dois atteindre Speelow Lane Church, car je sais qu'il ne me suivra pas dans le temple du Seigneur. Les battements de mon cœur résonnent dans mes tempes, le sang qui s'échappe de mon nez coule dans ma bouche et me donne des hauts-le-cœur, mais je n'ai pas le temps de vomir.-Bella !
Sa voix remplie de haine semble si proche et je suis si loin de mon refuge. Quand je traverse Walton Road à hauteur de la Barclays je sens ses doigts moites s'enrouler autour de mon bras, ses ongles s'enfoncent dans ma chair et un cri aigu sort du plus profond de ma poitrine. Je tombe au sol déséquilibrée par sa poigne qui m'a stoppée net dans ma course effrénée. Il ne se laisse pas entraîner par ma chute, il est trop fort. Je ne vois rien, mes larmes embuent complètement mes yeux. "Relève-toi, cours, fuis!" Crie mon instinct et je l'écoute juste après avoir encaissé le bout de sa botte dans mes côtes.
-Putain viens ici!
Sa voix résonne encore et encore alors que je sens ma conscience me quitter, mes pieds avancent d'eux-mêmes, je ne sais pas à quelle vitesse, je me sens juste partir... loin... dans une brume épaisse, grise, nauséabonde comme celle qui enveloppe constamment cette ville qui m'a vue grandir et, qui me verra sûrement mourir.
Je pousse une porte, je heurte quelque chose de dur, ma mâchoire craque, j'entends des voix, j'arrête ma course au milieu d'ombres immenses, terrorisantes, j'essaie de me cacher et de ne plus respirer pour ne pas être entendue. Je m'étouffe avec mon sang, mes sanglots, mon désespoir. Alors, je m'accroche à cette masse dure et chaude devant moi, dernier espoir de survie.
-Putain Bella, viens ici !
Toujours la même voix graveleuse et traînante, l'héroïne de mes plus terrifiants cauchemars. Elle est à quelques mètres de moi et je resserre ma prise sur la masse priant pour qu'il ne me voie pas. Mais mon bouclier se dérobe, des mains me saisissent j'aperçois un visage, un crâne rasé, un millième de seconde juste le temps de prendre conscience que je ne m'agrippe pas à quelque chose mais à quelqu'un. Au milieu du flot de larmes je devine des iris bleus, je veux les supplier de m'aider mais aucun mot ne sort de ma bouche envahie par le sang. Et dans la seconde qui suit, je me sens poussée en arrière, l'homme se retourne, je ne devine plus que ses épaules au-dessus de moi alors que sans le vouloir mon visage s'enfouit dans son dos. Je ferme les yeux et prie.
Edward
On se lève un matin pensant vivre une journée comme les autres...
On ouvre l'œil et la première chose qu'on voit c'est l'ennui, la lassitude, la morosité quotidienne qui vous accueille avec son sourire édentée... vieille compagne...
On traîne son corps comme un robot, un putain d'automate programmé, lobotomisé...
Chaque geste que l'on fait est accompagné de "déjà vu un millier de fois"...
Et d'un coup elle apparaît, comme un saut d'eau glacée en pleine gueule, elle est là et vous êtes plus vivant que jamais. La violence, semblable à un shoot, elle vient vous gifler, vous n'avez rien d'autre à faire que de lui rendre car c'est pour cela qu'on vit, et là, c'est l'ivresse, l'adrénaline...
La plus excitante des défonces.
Je suis tranquillement accoudé au bar du Oak reluquant avec pas vraiment d'intérêt les seins de la serveuse derrière le bar. Pas le droit de toucher, Carlisle me tuerait, mais juste regarder c'est cool, de toute façon Alice est comme ma sœur, mais elle a des petits nichons sympas. Emmet me claque l'épaule, me demande comment je vais.
-La routine mec. Et toi?
-Comme d'hab, Ali? Tu me mets une pinte d'ambrée s'il te plait. Il tire un tabouret, pose un bout de son cul dessus. Quoi de neuf pour samedi?
-Je suis en contact, les mecs de Sheffield viendront, ses têtes de bites de suceurs de chattes ne sont pas capables de rester loin d'Everton, à croire qu'ils aiment se faire taillader la gueule.
-Sûr que ces salopes aiment ça! Rit-il en levant sa pinte fraiche, la faisant tanguer légèrement avant qu'elle ne choque celle de Jasper qui vient de sortir des chiottes. Il n'est pas six heures et il en a déjà au moins quatre ou cinq dans l'aile vu son regard vitreux et son air débraillé.
Je n'ai pas le temps d'ajouter quoi que ce soit qu'un petit corps vient de rentrer dans le bar, j'ai juste vu une masse de cheveux bruns, passer près de moi et agripper mon bras. C'est quoi ce bordel? Je me tourne surpris, j'attrape la chose qui se colle à moi et tente de la repousser. Le visage ensanglanté trente centimètres plus bas appartient à une jeune fille qui me supplie du regard alors qu'une voix pleine d'alcool semble l'appeler.
Charly Swan complètement pété se tient près de la porte. Je fais vite le rapprochement, il a collé une raclée à sa gamine cet abruti. Je carre les épaules et lui fais face. Sa tête rougie et ses yeux noirs de haine indiquent clairement ses intentions, il a envie de se battre. Et bingo il a trouvé son homme! Le picotement familier des muscles qui se tendent, l'adrénaline qui s'infiltre petit à petit dans chaque molécule du corps, la tension qui tord progressivement les intestins. Ça va partir et ça va être bon. Ce vieux fou n'a pas une chance alors j'aime à le provoquer, qu'il ne se prenne pas une raclée pour rien.
-Je crois que tu en as assez fait à la petite, viens jouer avec moi si tu veux te défouler!
- Occupe-toi de ton cul fils de pute!
-Wow! L'acclamation dans le bar est générale, ma dizaine de potes n'a pas bougé et tout le monde regarde avec consternation le vieux Swan. Il va dérouiller et il n'en a même pas conscience, pauvre homme. Mon seul handicap, c'est les mains de la gamine qui tirent mon tee-shirt. Elle est vraiment trop près de moi et risque de prendre un coup si je bouge.
-Edward? Laisse tomber, il est complètement beurré! Emmet passe devant et moi et attrape Swan par le col, celui-ci se débat mais Emmet lui emmanche une droite lourde, puissante, qui assommerait un cheval.
-One shot mec! Ris-je en voyant Swan s'effondrer.
-C'est pas marrant. Mon ami se baisse et relève le corps inerte de l'ancien capitaine de police. Il le traîne dehors. Par la fenêtre, je le vois le jeter contre une des tables en bois, puis lui mettre des claques. Les petites gifles d'Emmet sont censées le réanimer mais je crois qu'il l'assomme plus qu'autre chose et ça me fait rire.
-Rho, ce qu'il peut être brutal! Mon ironie fait rire l'assemblée, mais malgré le brouhaha des excités qui composent mon groupe d'amis, j'entends un couinement mélangé à un reniflement derrière moi et je me rappelle que la fille a morflé.
Je me tourne. Elle est choquée, son visage ne semble même pas humain et je suis content que ses yeux soient fermés car je ne veux pas qu'elle voit le dégout que sa face ravagée m'inspire. Elle n'a pas besoin de ça.
-Il ne te fera plus de mal, ok? Je tente de la rassurer tant bien que mal, elle tremble de partout, je ne pensais même pas que le corps humain pouvait vibrer comme ça.
Bella
La peur s'envole petit à petit, la lumière revient, les poumons se gonflent à nouveau complètement alors que le corps semble s'alourdir à chaque seconde. Généralement à ce moment-là, soit on perd conscience, soit c'est là qu'elle arrive. Et on a beau fermer les yeux le plus fortement possible, serrer les dents avec toute la pression de ses muscles, elle vous submerge malgré tout comme une vague déchaînée pleine de tessons de bouteille. La douleur.
Ma vieille amie, aussi insupportable soit-elle, temps qu'elle me rendra visite, c'est que je serais en vie.
-Hé? Viens par là! Mon bouclier a la voix grave et les mains chaudes. Il me fait avancer de quelques pas. J'ai tellement mal que ça m'empêche de respirer convenablement, comme si la douleur dans mes sinus n'était pas suffisante mes côtes me brûlent. Mes pas sont chancelants, les mains de l'homme s'enroulent autour de ma taille et me poussent en arrière. Une assise froide cogne mon dos. Je hoquète tant la sensation de déchirure est insupportable.
-Elle a le nez cassé! Carlisle? Tu peux lui remettre?
J'aime sa voix et sa chaleur. Il a l'air doux, délicat, patient. Ma tête part en arrière d'elle-même. Si tout ce mal pouvait cesser, je voudrais juste dormir maintenant.
-Je ne peux pas. Reprend une autre voix plus rauque, plus cassée, plus vieille certainement.
-Tu le fais bien pour nous !
-Et ce n'est pas l'un de vous! Des doigts froids effleurent ma pommette.
Je feule comme un chat. Car je suis incapable de bouger pour me défendre.
-Putain, elle est consciente! Bordel je croyais qu'elle nous faisait un coma ! Rit ma voix tout près de moi.
Mes yeux s'ouvrent brusquement, je ne veux pourtant pas voir le visage de celui qui vient de me torturer en me touchant ainsi mais mon corps en a décidé autrement. Il est jeune, il a des yeux étranges mais doux, un nez fin et droit avec une petite bosse, des pommettes saillantes qui semblent dures comme de la pierre, une mâchoire carrée qui a l'air tout aussi forte, et des lèvres fines, marquées par une petite cicatrice.
-Hé t'es en vie! Souffle-t-il amusé et la fraîcheur de son souffle qui caresse ma peau tuméfiée me fait un bien fou. Je ferme les yeux pour apprécier le contact puis les rouvre mécaniquement, découvrant qu'il fait jour, que je suis dans un bar et que des iris d'une couleur improbable entourés de grands cils châtains m'observent avec attention.
Son sourire m'envoie une onde de bien-être. J'arrive à expirer à fond et les fourmillements dans mon crâne se font moins piquants, plus lancinants.
-Tu devrais l'emmener à l'hôpital Edward.
-Quoi? Non putain, remets-lui droit bordel!
-Y a pas que son nez Edward, trou du cul! Regarde son œil, sa lèvre, elle a besoin de soins! Ce n'est pas un bonhomme!
-Putain merde, fait chier! Les gars? L'un de vous vient avec moi?
-Yeah mec j'en suis!
-Hé girl? Tu veux aller à l'hôpital? Demande la douce voix en se penchant de nouveau vers moi.
J'aimerais bien, oui j'aimerais bien. A l'hôpital il donne des anti-inflammatoires et je crois que ça devrait être utile.
Edward
L'impression de remballer sa fierté et faire ce qui semble juste même si c'est complètement contre sa nature profonde. Quand tu penses être insensible à toute la merde qui t'entoure c'est généralement là qu'elle vient te frapper à l'arrière du crâne, comme une salope sournoise, la générosité. Mais pour être généreux il faut se sacrifier soi-même sinon, ça ne marche pas. Parfois c'est peu de chose, sacrifier sa fierté peut suffire, pour certains c'est facile, pour d'autres c'est renoncer à eux-mêmes car la fierté c'est tout ce qui les animent. Et je fais partie de ceux là.
Je passe mon bras sous les genoux de la fille, elle est incapable de se lever. Je la décolle de la banquette en grognant, non pas qu'elle soit lourde, mais j'ai vraiment autre chose à foutre! Comme finir ma pinte en priorité. Je remballe mon agacement et je veille à ne pas faire de gestes brusques, elle est toute fine et tout en os.
-Merde les mecs si je la fais tomber, elle va se casser! Les potes ricanent alors que Carlisle m'ouvre la porte.
-Soyez prudents les gars. Dit-il avec sérieux.
-Comme d'hab chef, ris-je avec désinvolture en déposant la fille à l'arrière de ma vieille Vauxhall garée sur le parking derrière le Oak. Jasper me suit de près et lance avec décontraction :
-Je croise les doigts pour que ce tas de rouille nous ramène jusqu'à Everton sans avoir à pousser.
-Ouais moi aussi, mais qu'avec un peu de chance, on va croiser quelques branleurs de Kensington.
Avec Jasper éméché, il y aura moyen de bien se marrer surtout que mon idée semble vraiment le séduire.
Me voilà désormais en train de prier pour qu'on croise une squad ennemie, histoire de passer la soirée. Ce n'est que mercredi pourtant et je me sens euphorique comme un jour de match. Emmet est sur le trottoir quand je sors du parking, il regarde le Swan s'éloigner sur Spellow. Je mouline pour ouvrir rapidement la fenêtre et lui demande :
-Hé mec, on va poser la fille à l'hosto ensuite on va faire un tour, tu viens?
Mon pote Emmet hausse les épaules et grimpe à côté de la fille. Mon engin descend laborieusement le trottoir, nous secouant de gauche à droite. Il nous faut plus de vingt minutes pour faire les trois miles qui nous séparent de l'hôpital de Liverpool parce que Jasper a piqué quelques parpaings sur un chantier. Même moitié bourré ce mec a l'œil, il m'impressionnera toujours.
La fille à l'arrière a vachement mal et n'arrête pas de geindre. Je sais que les blessures au nez sont super douloureuses, mais faire des bruits de petit chien qu'on torture n'enlève pas la douleur, je le sais foutrement. Le meilleur moyen, c'est de se faire mal ailleurs. Donc une bonne baston avec une bonne dose d'endorphine pour oublier tout ça. Je jette un coup d'œil dans le rétro, je crois qu'elle ne serait même pas en état de monter sur un ring. Elle est recroquevillée sur elle même, son nez pisse toujours le sang et la manche de son sweat beige ne semble plus capable d'en absorber plus.
-Hé Emmet, regarde dans ta porte s'il y a un chiffon, un mouchoir, un tee-shirt, un truc pour la fille.
-Elle s'appelle Bella! Arrête de l'appeler la fille!
-Peu importe, c'est une fille, t'as trouvé?
-Si tu t'inquiètes pour tes sièges mec, je te dis ton épave en a vu d'autres!
-Non, c'est pour elle que je m'inquiète. Vous croyez que c'est normal tout ce sang?
-C'est une fille! Les filles ça saigne, c'est dégueulasse, c'est comme ça!
-Oh merde mec! Ta gueule! Je fous mon poing dans le bide de Jasper. Je déteste quand il balance des trucs comme ça. Emmet se marre comme un gros con à l'arrière. Il secoue un petit bout de tissu jaunâtre. Je ne sais pas d'où ça vient mais si ça traîne dans ma caisse c'est que ce n'est pas important. La fille pleure toujours et ça me pince le cœur. Vraiment. Ça me rappelle la fois où la vieille Robinson avait noyé ses petits chatons. Ok, j'avais sept ans.
Charly Swan m'inspire la même haine que la vieille Robinson. Je déteste Simon and Garfunkel, je déteste Charly Swan, les hôpitaux et les heures d'attente aux urgences.
Bella
Penser que ce moment de plaisir intense sera sûrement le dernier laisse présager des années sombres avant d'accueillir la mort. Alors, pourquoi attendre ?
La voiture se gare et je comprends que nous sommes arrivés devant l'hôpital. La douleur dans mes côtes me brûle l'intérieur du corps et je n'arrive pas à cesser de trembler.
-Oh laisse, je vais la prendre, elle va tout te dégueulasser avec son sang. La voix de mon bouclier semble résignée, j'en déduis que mon liquide vital a déjà dû le salir lui. Je sens ses grands bras m'envelopper et je n'ai pas la force de refuser son aide. Je sombre pratiquement dans l'inconscience quand son corps dur et chaud me serre contre lui. Une vague de bien-être m'emmène, je soupire et resserre ma prise sur le fin coton qui couvre son torse. Je me sens presque bien et je voudrai rester à l'abri de ses bras toujours.
Une femme parle dans mes oreilles, puis un homme, on me déplace, la chaleur s'éloigne un flash aveuglant dans mon œil, la douleur à nouveau, le répit a été trop court.
-Reste je t'en prie reste! Crie-je en tâtonnant pour retrouver la source de bien-être mais je suis à nouveau seule et abandonnée. Je dois ouvrir les yeux, trouver le courage d'affronter mais le noir sous mes paupières me protège.
-Mademoiselle? Quel est votre prénom?
-Bella... elle s'appelle Bella.
La voix est là, et me donne la force d'ouvrir les yeux sur le monde. Je suis allongée sur une table d'examen, dans un bureau gris, au-dessus de moi, un homme barbu avec des petites lunettes et en dessous ses verres épais, des yeux noirs tranquilles. Je cherche l'homme aux yeux clairs. Où est-il? Ma voix ? Parle, je t'en prie.
-Ok regardez-moi mademoiselle, mon attention se fixe une seconde à peine dans les yeux du médecin. Il prend ma tension, mon pouls, il me palpe, me tripote, je déteste ça, je frissonne, la bile remonte dans mon œsophage. Ensuite, tout se passe encore plus vite, il tente de lever mon pull et c'est mon instinct qui prend le contrôle.
-Non, ne me touche pas! Mon pied part dans les airs, mon genou remonte sous ma gorge m'arrachant un cri de couleur, je roule sur le coté, manque de tomber, mes mains se raccrochent de justesse au bord du petit matelas. Une masse grise tachée de rouge bouche ma vue et des grandes mains se posent sur mes épaules.
-Hé Bella? C'est le doc, il va ne pas te frapper! Le soulagement est immédiat, ma voix est là, j'inspire un grand coup en attrapant son tee-shirt, je sens ses muscles sous mes doigts. Je dois trouver ses yeux, j'ai besoin de les voir. Une croix en argent pend entre ses pectoraux moulés dans le tissu taché, son visage m'apparaît et ses yeux sont pleins de tristesse. Je cherche à définir leur couleur, ce n'est pas bleu, ce n'est pas vert, il y a du gris à l'extérieur et du jaune qui entoure sa pupille noire.
-Faut que tu te calmes Bella, souffle-t-il doucement en repoussant mes épaules. Je m'accroche à ses mains, elles sont grandes et chaudes et je me noie dans ses yeux, sentant les miens s'embuer de larmes alors que les doigts froids du médecin soulèvent mon pull. Je le sens palper mon ventre et j'ai envie de vomir. C'est comme de grosses araignées velues avec plein de pattes répugnantes qui essaieraient de se fondre sous ma peau. Les larmes embuent à nouveau mes yeux.
-Calme-toi Bella. Chuchote ma voix. Et je ferme les yeux pour juste me laisser emmener par elle et ne plus penser à la douleur.
-Bella? Vous avez une fracture à deux côtes flottantes, est-ce que vous avez mal ailleurs?
J'ai l'impression d'avoir mal dans tout le corps mais je veux juste faire non de la tête pour qu'il cesse de me toucher mais j'ai l'impression que mon corps n'obéit pas.
-Bella? Est-ce que tu as mal ailleurs? La voix me fait me sentir bien.
-Non? Je ne crois pas. Les yeux fascinants sont remplis de questions, il ajoute:
-Tu crois où tu es sure?
-Je vais lui faire une piqûre d'anti-inflammatoires, on va nettoyer ses plaies et pour les côtes, il n'y a pas grand chose à faire. Il faudra changer les pansements régulièrement et envisager d'aller au commissariat, j'imagine qu'elle n'est pas tombée.
-Ouais on fera le nécessaire. Vous pouvez juste la soigner pour le moment.
Je ne le lâche pas des yeux, je suis bien dans son regard et sa voix m'envoie complètement ailleurs. Ma tête se tourne dans sa direction, pour me noyer dans sa contemplation et oublier tout ce mal. Je me focalise sur lui, il n'y a plus que lui, son visage dur et doux, ses beaux iris, ses lèvres fines. De l'autre côté de la table, la main froide du médecin m'oblige à lâcher la chaude de l'homme qui m'a conduite ici. Je sens qu'il remonte ma manche mais je sens à peine le picotement de l'aiguille. Les sourcils clairs de l'homme fascinant se froncent, je n'aime pas ça mais la voix revient et me susurre doucement :
-Ça va, c'est ok Bella.
Je renifle et je tente de me décontracter, mes yeux se ferment un peu d'eux-même tandis que mes doigts se resserrent sur la main qu'on m'a laissée.
-Ok maintenez-la en place, je vais placer une mèche dans sa cloison nasale.
-ça va aller Bella, ce n'est pas douloureux ok?
-Ok... Je fais confiance à ma voix et je ferme les yeux, me concentrant sur la pression de ses doigts d'un côté sur ma main et de l'autre sur mon épaule.
-Content que tu aies retrouvé la parole. J'entends son sourire sans le voir. Mais les doigts froids appuient sur mes pommettes et ça fait un mal de chien.
-Chuuuut... Bella... c'est normal. Calme toi! Son pouce caresse ma main, c'est doux, c'est chaud, délicat... mes paupières se serrent davantage. Je sens un coton frais passer sur ma peau, ça tire, le sang à sécher.
-Bella? Vous avez une fracture du nez c'est évident, malheureusement on ne peut rien faire, il vous faut juste du repos. Est-ce que vous avez quelque part où aller?
Je hoche bêtement la tête.
-Je vais rentrer chez moi. Quelle heure est-il? Je dois cogiter, compter combien de temps est passé depuis que je suis rentrée de l'école.
-Il est presque dix-neuf heures mademoiselle.
-D'accord.
C'est tout ce que je peux dire, je dois attendre au moins encore quelques heures que papa ait dégrisé où se soit endormi. Je peux très bien rester dehors cette nuit, il ne fait pas si froid.
Edward
C'est effrayant de constater que la liberté qu'on pensait acquise pour toujours peut nous être retirée aussi vite qu'une balle sort du canon. Prisonnier de ma conscience je suis forcé de faire ce que j'ai à faire, c'est ce qui ce jour-là m'a fait me sentir différent d'un animal. La gentillesse, ce mot est bien trop mignon pour avoir sa place dans mon monde et pourtant...
Je soutiens Bella du mieux que je peux, elle marche mais tient toujours à peine sur ses jambes. Sa minuscule main serre mon bras avec le peu de force qu'il lui reste.
-Est-ce que tu veux que je te porte? Je demande une nouvelle fois mais elle me fait non de la tête, ses yeux restant scotchés à l'asphalte gris du parking. La piqûre semble avoir fait son effet, elle a l'air de planer.
-Hé mec? Qu'est-ce que t'as foutu? Emmet vient vers nous en levant les bras. Putain deux heures qu'on t'attend!
-On va ramener Bella, personne ne peut venir la chercher.
-Mais? Et notre virée à Kensington? Demande Jasper en ouvrant la porte arrière de ma Cavalier.
-Reportée! Dis-je sèchement.
-Merde mec! Gueule-t-il comme si j'étais le roi des cons. Mais qu'il aille se faire foutre.
-Quoi? Tu m'emmerdes, je n'allais pas la laisser ici? Regarde-la! J'aurais dû faire le connard?
-Non, non, juste que...
-Juste que ferme ta gueule! Crie-je.
Je monte dans la voiture sans palabrer davantage, il n'est pas question que Bella se retrouve seule au milieu de Liverpool alors que le soleil se couche et que personne ne peut s'occuper d'elle. Je roule assez vite pour rejoindre Everton, si je me souviens bien l'ancien chef de la police habite pas loin du stade dans une des petites rues derrière. Dire laquelle est impossible, elles se ressemblent toutes. Des centaines de maisons d'ouvriers accolées en briquettes rouges avec une porte et un bow window sur les milliers de façades qui se succèdent dans des dizaines de rues parallèles.
J'ai grandi dans une de ces maisons et heureusement que la vielle avait mis un pot de fleur sur la marche de l'entrée, sinon, j'aurai forcé toutes les portes avant de trouver la bonne les soirs de mes premières cuites.
-Pourquoi tu souris comme un con? Emmet, côté passager me sort de mes pensées.
-C'est toi le con, je vous pose au Oak ?
-Yep. Emmet se renfonce dans son siège, il me jette des regards furax. Je sais qu'il envisageait une bonne bagarre mais il devra attendre samedi.
Je glisse le long du trottoir devant le Oak, La voiture n'est même pas arrêtée que les gars sont déjà descendus. Bella n'a pas bougé, elle est toujours recroquevillée sur elle-même sur la banquette arrière. Emmet contourne le capot et je tourne la manivelle pour descendre la vitre.
-Je vous rejoins les mecs !
-Ok à tout à l'heure ! Ils s'éloignent vers le pub et je redémarre tranquillement.
-Bella ? Je te ramène chez toi ou tu veux que je te dépose ailleurs ?
-Chez moi, ça ira, j'habite sur Newark c'est la troisième à gauche après Speelow.
-Ok !
Je passe le carrefour et je gagne rapidement sa rue. Ce n'est même pas à cinq cents mètres du Oak. Je me gare après avoir passé quelques maisons. Elle n'a pas l'air décidée à me dire où elle habite exactement.
-Ici ça te va ?
-C'est parfait, je te remercie. Pour l'argent des médicaments, je peux te trouver au Oak ?
-Laisse tomber pour ça ! Ris-je, amusé qu'elle veuille me rembourser. Est-ce que ça va aller ?
-Je crois oui. Merci encore Monsieur.
-Edward.
-Ok, merci Edward.
La portière se referme doucement une seconde plus tard, elle me fait un petit signe hésitant de la main et marche difficilement le long du trottoir. Je la regarde s'éloigner. Elle a du mal à marcher, ça me fait de la peine. Je m'allume une clope et je fume tranquillement enfoncé dans le fond de mon siège. Je connais pas mal de monde qui habite cette rue, certains gars de l'usine, certains supporters du club que je vois au stade. Je crois même avoir fait des soirées ici. Je cherche dans ma mémoire le nom d'une blonde que j'ai cartonnée dans l'avant dernière maison de la rue mais impossible de m'en souvenir. Elle avait un cul énorme c'est tout ce dont je me souviens.
Bella est désormais au bout de la rue et je ne comprends pas pourquoi elle continue sur Carisbrook. Il fait presque nuit maintenant et rien que l'idée de la savoir seule, blessée dans les rues, me fait frissonner. Je jette ma clope, démarre rapidement et gagne le bout de la rue. Je la vois rentrer sur le parking du Tesco.
-Qu'est ce qu'elle fout putain ? Dis-je distraitement à voix haute.
Je prends la première place de parking en même temps qu'elle contourne le grand bâtiment de tôle. Je descends de la voiture et je la suis à pied. Il n'y a absolument rien part là. Quand j'arrive à l'angle du bâtiment, je devine sa silhouette près des contenairs à poubelles, assise contre un muret décrépi. Elle pleure, encore.
-Hé Bella ? Elle sursaute et ferme les yeux. Va falloir qu'elle arrête de faire ça, la peur n'évite pas le danger.
-Hé ? J'insiste pour qu'elle me regarde alors que je m'approche mais sa seule réponse est un long reniflement et un mouvement de manche pour essuyer ses larmes.
-Tu ne rentres pas chez toi ? Dis-je doucement en m'accroupissant devant elle. Sa petite main sort de sa manche trop grande et vient attraper le bas de mon pantalon. Je la regarde faire curieusement.
-Bella ? Faut pas que tu restes ici. Reste pas dehors.
-Papa va encore… me frapper si je rentre maintenant. Je pourrai… Je ne pourrai pas… pas prendre encore un… non… je ne pourrai pas.
-Ok, ok ! Chut … hé Bella ? Regarde-moi.
Elle lève enfin les yeux, sa putain de tristesse de chaton me retourne le ventre. C'est une gosse et elle est terrorisée.
-Tu ne vas pas passer la nuit dehors quand même !
Quelque chose bouge derrière moi à ce moment-là, je me relève d'un bond et aperçois un putain de chien tout bizarre. Je me poste devant la fille comme pour la protéger.
-Hé ! Viens ! Les mains de Bella claquent doucement et le chien se met à remuer la queue en fondant vers nous. Un espèce de bâtard dégueulasse, tout crade qu'elle semble apprécier beaucoup. Je l'ai déjà vu traîner ce clébard, je suis surpris qu'il soit encore en vie. Je m'éloigne un peu de la bête répugnante.
-Tu vois je ne suis pas toute seule, sourit-elle et c'est bien la première fois que je vois ses lèvres s'étirer.
-Ce truc va te filer une maladie, ce chien traîne depuis des mois.
Elle ne m'écoute pas du tout et il se rapproche encore d'elle tandis qu'elle le caresse doucement. Elle fouille dans sa poche et en sort un biscuit.
-Tu nourris les chiens errants ?
-Il n'est pas méchant.
-Il pue et il est moche!
-Il me tient compagnie.
-Tu ne vas pas rentrer chez toi?
-J'attends que Papa s'endorme.
-J'aime pas l'idée que tu restes seule ici, il pourrait t'arriver des trucs.
-J'ai l'habitude.
-De quoi? D'être seule ici ou qu'il t'arrive des trucs.
-Les deux je crois, soupire-t-elle et je la regarde laisser tomber sa tête contre le muret en fermant les yeux. Le chien vient se rouler en boule contre ses jambes.
-C'est pas la première soirée que tu passes ici avec lui? Ses petits doigts grattouillent distraitement les poils sales du chien.
Elle hoche simplement la tête et étouffe un bâillement.
-Tu serais mieux dans ton lit.
-Je suis bien ici, c'est calme.
-Normal, personne n'aime trainer près des poubelles, à part lui !
-Il n'a personne pour le nourrir, il manque juste d'affection. Elle a réponse à tout et ça commence à m'agacer, je jette l'éponge. Après tout le sort de cette fille ne me concerne en rien et j'ai déjà été trop gentil à m'occuper d'elle.
-Ok bah bonne soirée à vous deux!
-Merci, toi aussi.
Je m'éloigne de quelques pas, elle est complètement tarée et même si je déteste l'idée qu'elle passe la nuit dehors je ne pense pas pouvoir faire grand-chose pour elle. Mais je déteste encore plus l'idée qu'elle rentre chez elle pour se reprendre une branlée. J'ose croire qu'elle sait ce qu'elle fait mais la laisser seule derrière le supermarché est au-dessus de mes forces.
-Ok, Bella, je n'habite pas très loin, viens chez moi quelques heures.
Elle me regarde surprise, après quelques secondes d'hésitation, elle se lève. Enfin, elle tente de se lever parce que ses jambes maigres ne la portent pas et je suis obligé de me pencher pour la redresser.
-Merci, chuchote-t-elle et son pote le chien s'éloigne déjà vers le tas de déchets.
-Il est un peu ingrat! Dis-je en le voyant se carapater.
-Il n'a pas le droit de me suivre quand je m'en vais, il le sait.
-Donc, tu l'as bien dressé!
-Apprivoisé, je préfère dire apprivoiser.
-ça revient au même!
-Le mot sonne plus doux.
-Ouais, si tu le dis. Vas-y monte. Je lui indique la portière passager et elle s'installe avec difficulté. Passer de la position debout à assise ou l'inverse est hyper douloureux quand on a des côtes fracturées. J'en sais quelque chose puisque ça m'est déjà arrivé deux fois. Mais moi, je ne pouvais pas me plaindre, je l'avais cherché.
La jeune fille assise à côté de moi semble d'une gentillesse et d'une douceur incroyable. Cet abruti de Charly devrait croupir en tôle pour ce qu'il fait à sa fille. La pauvre, elle n'ose même pas parler.
-Bon, tu ne regardes pas le bordel chez moi, c'est juste que je passe pas beaucoup de temps là-bas et je…
-C'est ok ! C'est super gentil de me proposer un toit pour quelques heures.
- Je ne suis pas quelqu'un de gentil Bella.
-Peut-être, mais avec moi tu l'es.
Ouais, ai-je vraiment le choix ?
Bella
Quelques heures de quiétude dans ce monde d'agités. Comme si tous les aliénés avaient arrêté de crier. Comme si la terre entière avait cessé de respirer. Accepter cette sensation pratiquement étouffante, se laisser envelopper par cette sécurité apaisante et admettre que dans cet enfer on a trouvé un repère.
Je marche lentement derrière Edward sur le trottoir de Speelow Lane, entre le Oak, où il a laissé sa voiture et l'église. Il pousse une épaisse porte en bois, juste après un salon de coiffure. Je découvre en le suivant une cage d'escalier, les murs ont dû être blancs à une époque, mais elle semble révolue et l'endroit a pris la couleur grisâtre commune à tout Liverpool. Je monte péniblement les marches en bois, elles sont tellement vieilles qu'elles sont creusées au milieu, je ne distingue pas grand-chose car il n'y a pas d'éclairage mais je sens sous mes pieds l'irrégularité des lattes. Je m'aide de la rambarde en fer forgée mais j'ai vraiment mal, je sens mon sang cogner dans mon flanc gauche.
-Ca va Bella ? C'est au deuxième, indique-t-il. Ma conscience encourage mon corps, il peut le faire, je sais qu'il peut le faire.
-Tu veux que je te porte?
Il ne me laisse pas le temps de répondre et passe un bras dans mon dos, un autre sous mes genoux. J'enroule mes mains autour de son cou et il me décolle délicatement du sol. La chaleur de son corps qui me serre contre lui me fait un bien fou malgré la douleur dans mes côtes. Je me niche contre son torse et je prends sans concession toute la douceur qu'il consent à me donner.
Agilement il gravit les marches et avec habilité, sans me lâcher, ni faire de mouvements brusques, il sort des clés pour ouvrir une porte sur la droite. Il nous fait traverser une petite pièce, surchargée d'objets en tout genre. La moquette marron foncée est assortie au mur jauni. Edward me pose doucement dans un vieux canapé en cuir et le temps qu'il aille refermer la porte je détaille un peu plus son environnement. Il fait très sombre dans la pièce car il n'y a qu'une ampoule jaune au milieu du salon mais je devine quand même un poste de télévision, un téléphone, une collection de vinyles. Mais ce qui attire le plus mon attention c'est l'immense drapeau du FC Everton accroché au-dessus d'une étagère pleine d'objets poussiéreux, le blason bleu et blanc fièrement tendu est impressionnant.
Sur la table devant il y a un cendrier qui déborde, des canettes de bières vides, des restes de nourriture qui doivent dater de plusieurs jours. Toute cette saleté ne me met pas vraiment mal à l'aise, elle a quelque chose d'intime, comme si tous ces trucs qui traînent partout étaient réconfortants, apaisants.
-Est-ce que tu veux boire quelque chose? Un tintement de bouteille me fait me tourner la tête, Edward est derrière moi, dans ce qui à l'air d'être la cuisine au vu des placards blancs et de la table en formica.
-Non merci ou juste un verre d'eau si tu as.
-Yep pas de problème.
Il revient vers moi et décapsule sa bière sur le coin de la table. Il me tend un grand verre d'eau. Puis allume une lampe à pied près de moi.
-Merci, souris-je alors qu'il se laisse tomber lourdement à côté de moi. Il expire un grand coup, son agacement est palpable, il ne veut pas de moi ici, mais je ne parviens pas à penser à autre chose qu'au sentiment de sécurité que je ressens à cet instant, alors tant pis si ma présence le gêne, j'ai juste besoin d'un tout petit peu de répit.
Je bois une gorgée doucement, je sens le froid envahir ma bouche, puis mon œsophage et je me rends compte à quel point ma bouche était sèche. Je finis le verre rapidement, ça fait trop de bien.
A bout de bras j'arrive à atteindre douloureusement le bord de la table et j'y pose mon verre vide. Je sens le regard d'Edward sur moi et je l'évite. Je ne sais absolument pas quoi lui dire.
-Est-ce que ton père va pas être furax de ne pas te voir rentrer? Demande-t-il doucement,
- Je ne sais pas. Dis-je en fermant les yeux pour me concentrer sur sa voix chaude, basse, apaisante.
-Qu'est ce qui s'est passé? Je l'entends déglutir plusieurs fois et l'odeur de la bière me parvient.
-Il était ivre, et il est étrange quand il a beaucoup trop bu.
Je sens les doigts d'Edward glisser sur ma joue et délicatement y exercer une pression pour que je tourne mon visage vers lui.
-Il t'a pas loupée, souffle-t-il.
- Je ne suis pas en sucre. Ça passera.
-Qu'est-ce que tu vas faire?
Je rouvre les yeux et le regarde ne comprenant pas sa question.
-A propos de quoi?
-Tu as un endroit où aller? Je regarde Edward sortir un paquet de cigarettes de la poche de sa veste et en glisser une dans sa bouche.
Je lui fais juste non de la tête et il soupire, ses sourcils se froncent, il a l'air contrarié. Je n'aime pas la petite ride que ça dessine sur son front, mais j'aime la façon dont les muscles de sa mâchoire se contractent. Il est incroyablement beau.
-Tu va devoir y retourner?
-C'est ça où la rue. Dis-je simplement.
-Tout ça n'a pas l'air de te choquer plus que ça, soit tu retournes chez tes parents, soit t'es à la rue. Il me regarde surpris avant d'ajouter:
-C'est tout ce que ça déclenche comme réaction chez toi?
-Qu'est-ce que tu veux que je fasse? Je n'ai pas vraiment le choix et puis il ne boit pas comme ça tous les jours.
-Donc tu vas retourner chez toi?
-Bien sur, demain, il aura oublié ce qui s'est passé, je ne suis pas inquiète.
-Ok, t'es complètement dingue ou juste fêlée? La stupeur l'a fait se lever du canapé et il se penche au-dessus de moi. Je me recule un peu quand il attrape mon menton entre ses doigts.
-Est-ce que tu as vu l'état de ton visage? D'un geste rapide il attrape mes mains et me relève.
-Viens avec moi, ordonne-t-il et je le suis dans le fond de la pièce On passe un petit couloir et il m'ouvre une porte sur la droite et allume l'interrupteur. Le néon clignote avant de se stabiliser et d'éclairer une salle de bain plutôt sommaire. Mais je ne fais pas vraiment cas de l'hygiène de l'endroit, mon reflet dans le miroir fait cruellement peur à voir. Je ne me reconnais même pas. Mon nez, mes lèvres, ma pommette, mon arcade tout est rouge et gonflé. Je hoquète d'horreur face à mon image.
-Est-ce que tu vas retourner là-bas? Chuchote Edward dans mon dos et je sens les larmes dévaler mes joues en constatant que oui, je vais devoir y retourner.
-J'ai pas le choix.
-Faut que tu trouves une autre solution, tu n'as pas à subir ça, il n'a pas le droit de te faire ça!
-Je n'ai pas d'autre solution et je ne peux pas lui en vouloir. Parfois il perd les pédales mais il n'est pas méchant.
-Pas méchant? Regarde-toi bon sang !
Sa voix sèche et brutale me fait sursauter, je recule d'un pas à l'intérieur de la pièce. Je ferme fortement les yeux, guidée par la force de l'habitude, l'instinct ou par simple réflexe, mais sous le noir de mes paupières je suis prête à subir la colère.
Edward
Constater qu'un être humain peut-être brisé au point de ne plus avoir aucune estime de lui-même et de ne plus avoir de capacité de réflexion ça fout en colère. Ce jour-là, les marques sur son visage me l'ont prouvé; on peut briser un être humain au point d'en faire un légume. Cette constatation provoque en soi une colère qui s'insinue comme une vieille garce insidieuse. Et ce jour-là, elle est aussi forte que celle que je ressens devant le manque de combativité, d'orgueil et de courage quand je sais que pour certains, c'est la seule chose qui les font vivre. Faire face coûte que coûte.
J'ai monté le ton et je lui ai fait peur, je m'en veux, mais je veux la faire réagir. Elle ne peut pas retourner chez ce connard qui la bat. C'est complètement idiot et ça me rend juste dingue qu'elle ait l'air de s'en foutre complètement. Comme si cette situation n'était pas inhabituelle et après réflexion je me dis que peut-être c'est tout simplement parce que c'est habituel.
Des larmes coulent sur ses joues et je me sens con de lui avoir gueulé dessus, enfin pas vraiment mais de lui avoir fait peur surtout.
-Hé? Je ne vais pas te faire de mal! Dis-je pour la rassurer mais je trouve mes mots trop cons, son père lui fout sur la gueule, l'homme qui devrait la protéger toute sa vie la maltraite, c'est débile de croire que mes mots d'un inconnu vont la rassurer.
Ses larmes dévalent ses joues et je me sens vraiment coupable, pourtant ce n'est vraiment pas mon genre. Je quitte la salle de bain, la bousculer n'était pas vraiment une bonne idée. J'allume ma clope et j'ouvre la fenêtre, je prends des grandes bouffées de nicotine et je regarde la fumée se dissiper dans la brume. Les lumières floues du port au loin au-dessus des toits m'offrent une distraction visuelle suffisante pour ne pas penser à ma stupide gentillesse qui a ramené cette pauvre fille chez moi.
Le bruit de ses pas feutrés sur la moquette m'indique qu'elle est derrière moi, puis un reniflement, puis deux, puis trois. Bordel elle ne va jamais arrêter de chialer?
-Tu ne m'as pas dit pourquoi il t'a frappée. Dis-je sans me retourner, contemplant toujours les points lumineux à l'horizon.
-Je suis rentrée en retard du lycée. Renifle-t-elle. Des gars m'ont emmerdée à la sortie et ils ne m'ont pas laissée partir. Papa était furieux.
-Après les mecs?
-Non, il n'a rien voulu savoir à propos de ça, juste que je n'étais pas là et il s'est inquiété.
Bien contre mon gré j'éclate de rire face à l'absurdité de la situation et je me tourne vers elle complètement ahuri.
- T'es sérieuse? Ton père t'a foutu une raclée parce qu'il s'inquiétait pour toi?
- Il n'aime pas que je traîne dehors.
- Et c'est une raison pour te frapper.
- Je ne crois pas, mais c'est les règles, après les cours, je dois rentrer.
- Mais là, tu es dehors, il s'inquiète pas là?
-Il ne s'en souviendra pas demain matin et probablement qu'il doit être tellement ivre. A l'heure qu'il est il ne doit même pas se rappeler de mon prénom.
Je la regarde essuyer ses larmes et je ferme la fenêtre en la voyant frissonner. J'attrape une veste au passage et lui tends.
-Tiens, mets ça, tu as froid on dirait.
-Merci, chuchote-t-elle. Désolée pour tout ça, je ne sais pas ce qui m'a pris de rentrer au Oak.
-T'as bien fait, mes potes et moi on n'aime pas les mecs qui frappent les femmes donc si jamais ton père relève la main sur toi, n'hésite pas, on te protègera.
-Il n'est pas méchant, il est juste perdu.
-Bella? Ce n'est pas une raison pour te taper dessus! Tu comprends?
-Je sais mais… Sa phrase meurt dans un long bâillement qui semble douloureux et elle s'enfonce un peu plus dans le canapé.
-C'est compliqué, ajoute-t-elle encore plus bas. Il dormira quand je rentrerai tout à l'heure et tout rentrera dans l'ordre.
-J'espère pour toi.
-C'est toujours comme ça que ça se passe.
-Depuis combien de temps tu subis ça Bella?
-Pffff… longtemps… depuis que ma mère est morte je crois.
-C'était y a combien de temps?
-J'avais treize ans.
-Et aujourd'hui?
-Dix-sept.
-Donc ça fait quatre ans qu'il te tape dessus et personne n'a jamais rien dit? Tu n'as jamais porté plainte ou dit à qui que ce soit, à ton école ou dans ta famille?
- Non, je ne veux pas qu'il aille en prison. Qui va s'occuper de moi si je le dénonce.
-Mais? Comment tu fais? Personne ne se doute de rien?
-Non.
-Mais tes marques là, comment tu vas faire?
-Il dira que je suis malade. Est-ce que tu peux arrêter avec toutes tes questions s'il te plait?
-Non! C'est trop important! Bella? Sérieusement, tu dois trouver une solution, tu ne peux pas rester avec lui!
-En juin, j'aurai mon diplôme, en septembre je serai majeure, je trouverai un boulot et je partirai.
-Mais d'ici là? Et puis comment tu vas avoir ton diplôme si tu ne vas pas en cours?
-Arrête s'il te plaît! Couine-t-elle en fermant de nouveau ses yeux et serrant ses mains jointes devant elle.
-Ok! Tu sais quoi? Ton père est un bel enfoiré et il mériterait d'être en taule. Défends-le si tu veux mais viens pas te plaindre s'il te casse un bras ou une jambe.
-Je ne me plains pas. Dit-elle dans un râle rauque plein de sanglots contenus.
Et c'est vrai, elle ne s'est jamais plaint. Elle pleure beaucoup mais ne dit rien, elle se contente de fermer les yeux et attendre que ça passe. Pauvre fille, personne ne devrait avoir à encaisser ça.
Je vide ma bière et décide de laisser tomber. Elle est une âme perdue de plus dans Everton.
-Je vais prendre une douche, fais comme chez toi!
-Merci Edward.
-Ouais, de rien.
Je quitte mon salon et je balance mes fringues pleines de sang dans un coin de la salle de bain, j'allume l'eau à fond et la laisse chauffer quelques minutes. J'essaie de ne pas réfléchir à la situation de cette fille. Elle a une vie merdique, mais c'est le lot de tout le monde ici. Je passe en revue toutes les merdes que j'ai pu voir dans cette ville et je crois bien que le cas de Bella n'est pas le pire. Je repense au petit Stanley qui se faisait torturer par ses parents, la fille qui habitait sur MetlingRoad et qui s'est fait violer par ses propres frères pendant des années. La copine de Ben qui est morte dans son sommeil parce qu'elle avait pris de la came trafiquée. Le père Buncly qui a butté sa femme et ses trois gosses en rentrant du boulot un soir. Et toutes les saloperies dégueulasses qu'on voit sans cesse dans les journaux, à la télé. Je pense avec amusement qu'aussi dingue que me pensent les gens, moi, je ne me suis jamais battu avec quelqu'un qui n'était pas consentant.
Quand je ressors de la salle de bain, je traverse rapidement le couloir pour gagner ma chambre et enfiler des fringues propres. Je me glisse dans un bas de jogging et dans un tee-shirt ample. Je regagne le living pieds nus et Bella ne bouge pas, blottie contre l'accoudoir je constate qu'elle s'est endormie.
Je fouille mes placards pour trouver une couverture et une fois fait, je la dépose délicatement sur elle. Je repousse ses cheveux qui traînent sur son visage avant qu'ils ne se collent sur la plaie de sa pommette. Un petit sourire se dessine sur ses lèvres fines. Je pense qu'elle devait avoir un joli visage avant ça. La pauvre, j'ai foutrement pitié d'elle. Je me laisse tomber près de son corps inerte recroquevillé sur lui même et je mets la télé en baissant au minimum le volume. J'ouvre une nouvelle bière et je regarde une stupide émission de variétés en attendant qu'elle se réveille. Sauf que je finis par m'endormir et quand je refais surface, au milieu de la nuit, la fille a mis les voiles.
