A genoux. C'est une position détestable, inconfortable. Symbole même de la soumission, de l'humiliation, de la résignation, de la défaite… Et j'étais à genoux, sur cette terre qui m'avait vu grandir, m'épanouir, faire la plus grande erreur de mon existence. Pella… Que n'aurais-je pas donné pour chuter ailleurs…

Mon corps fatigué et douloureux me rappelait combien les dernières semaines avaient été pénibles. Deux mois que je fuyais Alexandre, et de manière plus générale ses partisans. Au début c'était avec une grande facilité que je m'étais illustré dans cette entreprise. Mais ces trois dernières semaines les troupes d'Olympias m'avaient repéré. J'étais sur le chemin pour gagner Athènes. C'était un choix aussi stupide qu'avisé. Là-bas j'avais des connaissances qui pouvaient m'aider à mettre au monde mon enfant, ce dont j'étais incapable seul, mais c'était prévisible que je me dirigerais vers ces lieux. Alors bien sûr un régiment m'attendait sur la route…

Une fois que j'avais remarqué leur présence, même cachée derrière les tenues des civils, j'avais usé de mille stratagèmes plus retors les uns que les autres pour les semer. Certains m'avaient donné un peu de répit et je restais convaincu que si j'avais pu m'emparer de vêtements de femmes j'aurais pu leur échapper, mais ils avaient été plus rapides que moi… Et évidemment ils m'avaient ramené à Olympias, sans se soucier de mes protestations. Les ordres de la reine avaient plus de poids que ceux du général déchu que j'étais…

J'avais lutté pour cette enfant. J'avais cru en son potentiel, et j'avais voulu lui offrir une vie, une chance. Mais j'étais le seul à croire en lui… Personne ne voulait m'écouter, me laisser quitter ce monde violent dans lequel il avait été conçu, comme une erreur au milieu de ces champs de bataille. Je voulais lui donner une vie saine, à la campagne, modeste mais épanouissante. Le travail de la terre, la connaissance des mythes, et surtout les valeurs qui feraient de lui un grand homme, le différencieraient de tous ces hommes avides de pouvoir. J'avais tout abandonné, tout sacrifié, pour pouvoir nourrir cet idéal… Mon rang, mes privilèges, mes amis, et surtout mon aimé. J'avais mis tout ça de côté quand j'avais décidé de protéger cette âme innocente…

Mais maintenant devant Olympias, je doutais qu'on me laisse seulement le mettre au monde…

_ Héphaïstion… Combien de fois ai-je répété à Alexandre de s'intéresser aux filles de son âge plutôt qu'à toi ? Mais visiblement il ne m'a pas écoutée. Et te voilà attendant un enfant…

Le mépris qui transparaissait dans sa voix m'était détestable, mais dans ma position je ne pouvais rien faire. A genoux et les mains liées dans le dos je n'avais aucun pouvoir. Reptilienne, la sorcière s'avança et se pencha à ma hauteur, me dévisageant de ses yeux froids. Ses ongles bien trop aiguisés glissèrent sur mon ventre bien trop arrondi pour que je puisse encore m'imaginer la duper. Comment cette protubérance très localisée aurait-elle pu apparaître lors de la cavale d'un homme qui avait manqué bien des repas ?

A son rictus moqueur, je compris qu'Olympias avait entendu mes dents grincer à son odieux contact. Je craignais qu'elle puisse pervertir mon fils rien qu'à son toucher.

_ Je ne cherche pas à réclamer le pouvoir par le biais du fils d'Alexandre. Si vous me laissez partir vous n'entendrez plus jamais parler de nous, tentais-je.

_ Ne crois pas t'en tirer comme ça Héphaïstion !ricana-t-elle. C'est à Alexandre de choisir l'avenir qu'il donne à son enfant.

_ Vous êtes monstrueuse ! C'est votre petit-fils !m'écriais-je révolté.

_ Raison de plus, rétorqua Olympias penaude.

Ainsi elle était prête à voir la chair de sa chair périr ? Et ce avant même sa naissance… Elle qui élevait son fils au rang de divinité n'accordait que très peu d'importance à sa descendance. Ou était-ce de ma faute ? Elle refusait peut-être que son sang divin soit mélangé avec le mien boueux, méprisable… Cet enfant n'était rien de plus qu'un batard à ses yeux…

Je n'avais donc pas à attendre le moindre soutien de sa part. Connaissant les rumeurs sur sa pratique de la sorcellerie, qu'elles soient avérées ou non, je ne pouvais pas compter sur les gardes non plus. Ils seraient soit sous le joug d'un sortilège, soit terrifiés par une vengeance de la part de la veuve de Philippe…

Que me restait-il donc comme option ? Je n'avais pas le moindre allié dans ces lieux, mon état ne me permettait pas de combattre pour m'enfuir, et l'arrivée d'Alexandre était imminente… Si je voulais protéger mon enfant, c'était maintenant qu'il me fallait agir…

_ Emmenez-le dans les quartiers que je vous ai fait préparer.

Deux gardes me saisirent aussitôt, me relevant sans la moindre douceur. Je restais digne malgré tout, refusant à la reine sans cœur le droit de me détruire. Elle pouvait dire ce qu'elle voulait, elle n'entacherait en rien mon désir de mener cette grossesse à terme, même si c'était sans Alexandre.

Je fis de mon mieux pour mémoriser le chemin pour parvenir aux quartiers qui m'étaient assignés. C'était une information qui pourrait s'avérer utile… Je ne m'émerveillais pas du luxe de la pièce une fois arrivé. Toutes les pièces étaient de la sorte dans le palais, je ne recevais aucun traitement de faveur. Mes yeux fouillaient déjà la pièce pour trouver de quoi m'aider. Avec les riches ornements omniprésents, je devais forcément pouvoir trouver un appui, un soutient à une fuite réussie.

_ Oh ! J'oubliais ! Enchainez-le au lit, je n'ai pas envie qu'il se cavale une nouvelle fois.

Mes espoirs chutèrent aussitôt. Mon empressement à trouver des solutions m'avait dénoncé aux yeux de la servile reine adoratrice de serpents. J'ai beau me débattre, ses ordres sont exécutés en suivant. Mon poignet hérite d'un bracelet métallique qui n'est autre qu'un fer raccordé par une chaine au pied du lit, lui-même ancré dans le sol.

Me narguant à dessein, Olympias s'approche de ma nouvelle prison ouverte. Le sourire qu'elle arbore me laisse penser qu'elle a prémédité son acte. Me laisser espérer pour mieux me briser…

_ Crois bien qu'à mon âge on ne se laisse plus avoir de la sorte. Je ne veux pas que tu déçoives mon fils une nouvelle fois. Il sera bientôt là, et je m'assurerai que tu n'aies pas quitté cette pièce entre temps.

_ N'attendez pas de ma part que j'attende tranquillement son arrivée, sifflais-je effronté.

Olympias renifla avec dédain et s'éloigna de moi de sa démarche pompeuse. Mieux valait en effet qu'elle ne reste pas à ma portée. Je me sentais capable du pire tant j'étais déterminé à protéger mon enfant, même si je devais pour ça faire couler le sang. Ce serait une naissance tragique, mais s'il n'y avait que cette solution…

Les portes de mes quartiers se refermèrent sur la reine, me laissant une nouvelle fois seul, enchainé à une condition que je n'avais pas désirée. Je pu apprécier ma position précaire par le peu de longueur qui était attribuée à ma laisse. Ainsi enchainé je ne pouvais atteindre rien d'utile…