Chapitre 4. Le noir total
Lexa Wood passa la journée à « flâner » dans Central Park. Elle appel son chauffeur qui l'attend encore et lui donne son week-end. Elle annule tous ses projets. Elle dîne seule dans son restaurant japonais préféré. Elle est perdue dans ses pensées. Elle a tout donné à cette entreprise depuis la mort de son père et se demande ce qu'elle va bien pouvoir faire. Réintégrer l'entreprise à un poste moins élevé ? Les poursuivre en justice et reprendre sa place par la force ? Ou passer à autre chose ? Elle ne sait pas. Elle marche dans les rues de son quartier en bordure du parc, qu'elle redécouvre presque. Elle rentre chez elle à pied, cela fait une éternité que ça ne lui est pas arrivé. Elle profite du moment qui malgré tout est agréable. L'air frais du soir ravive sa mémoire et elle repense à toutes ces choses qu'elle a mis de côté au profit de son job.
Mais alors qu'elle pensait déjà avoir passé l'une des plus mauvaises journées de sa vie, voilà qu'un drame s'apprête à s'abattre sur elle.
Alors qu'elle marche, juste à l'angle de sa rue, juste à quelques centaines de mètre de l'entrée de son immeuble chic avec portier, piscine et jardin intérieur, un véhicule type fourgonnette freine violement à sa hauteur. La porte coulissante s'ouvre rapidement et un homme en noir, cagoulé, se précipite vers elle.
Elle esquive la première attaque, elle le frappe et se débat mais soudain, elle sent une piqure dans sa cuisse gauche. En quelques secondes, elle sent son corps s'effondrer, l'homme la retient et la transporte à l'intérieur du véhicule noir. A toute allure, la fourgonnette démarre dans un crissement de pneus et Lexa Wood perd totalement connaissance.
C'est le trou noir pour Mademoiselle Wood. Elle est droguée et kidnappée. Elle reprend conscience quelques secondes à cause d'un nid de poule sur la route. Elle ouvre à peine les yeux, elle distingue à peine le jour et le paysage qui défile au travers des rayures sur les vitres teintées. Elle ne se souviendra même pas de ce moment. Elle plonge dans un profond sommeil induit par la drogue injectée dans ses veines. Pendant des heures, elle gît à l'arrière du véhicule qui file sur les routes et sort de l'Etat. Au volant un homme qui sourit bêtement, et à côté un autre homme, fier de lui et qui réfléchit déjà à la suite du programme
Lexa Wood reprend conscience après un temps indéfinissable. Elle ouvre les yeux difficilement, elle reprend ses esprits. Elle sent les liens qui l'entravent. Chevilles et poignets sont ligotés. Elle est allongée sur un vieux matelas au sol. Elle sent encore la drogue dans son organisme qui l'assomme. Elle balaye des yeux la pièce où elle est retenue. Un endroit sombre et humide comme une cave. Poutres en bois, sol en ciment imparfait, placard et étagère bondés de vieilleries. Odeur de poussière et de renfermé. Une pâle lumière pénètre par une lucarne crasseuse. Elle ne distingue qu'un bout de ciel gris et la cime de hauts arbres.
Elle prend peur, elle panique mais très vite elle ralentit sa respiration et analyse la situation.
Elle a été embarquée de force : kidnapping. Elle ne n'a aucune idée de combien de temps elle est restée inconsciente. Elle n'a aucune idée de l'endroit où elle est, si ce n'est qu'elle a quitté New-York. Elle peut sentir la forêt immense autour d'elle, l'air ambiant est loin de celui de la mégalopole.
Soudain elle entend des bruits de pas lourds au-dessus d'elle. Son cœur s'emballe. Elle se débat et cherche à se défaire de ses liens mais c'est impossible, les cordes lui brûlent déjà la peau. Elle sent les courbatures dans tous les muscles de son corps, elle sent les larmes lui monter aux bords des yeux.
Les bruits de pas s'accompagnent de voix fortes et sourdes. Deux hommes à priori. Elle essaye de garder son calme, elle retient ses larmes mais le grincement d'une porte et le bruit de pas dans l'escalier en bois, la font sursauter. Elle n'a que quelques secondes pour réagir. Prudence en premier lieu. Elle ferme les yeux, elle s'immobilise, elle feint d'être encore dans les vapes avant que les deux kidnappeurs ne posent les pieds dans le sous-sol de leur chalet perdu en forêt.
Deux hommes en tenus de chasse kaki descendent avec fracas et posent les yeux sur leur otage. Lexa se crispe mais ne bouge pas. Son rythme cardiaque s'affole, elle sert les dents et les paupières.
_Putain ! Elle n'est toujours pas réveillée ! T'as mis une dose de cheval ma parole ?!
_Non, j'ai mis la dose habituelle.
_Crétin !
_Mais…
_Chut ! Ecoute !
L'Homme, paraissant le plus âgé des deux, s'approche du corps inconscient étendu au sol. Il s'accroupit tout près d'elle.
_Sa respiration est différente. Elle est consciente la mignonne…
Il pose la main sur son visage, il serre ses joues entre son pouce et ses doigts et lui secoue la tête. Lexa n'a que quelques fractions de secondes pour réagir. Elle ouvre les yeux et secoue la tête violement pour se dégager de son emprise.
_Lâchez-moi ! Rugit-elle.
_Oh, tout doux ma jolie…
_Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Si c'est pour une rançon c'est loupé, je n'ai plus de famille et je viens de me faire éjecter de …
_On sait, on sait, calme toi !
_Alors quoi ? Que me voulez-vous ?
_Chut, calme toi, tu le sauras bien assez tôt. Et, je te signale, que tu n'es pas en position de poser des questions.
Il la chope par le bras et la soulève pour qu'elle s'assoit sur le matelas. Elle sent son corps douloureux mais elle retrouve ses sensations et ses forces. Elle se dégage de son emprise. Il se relève et se poste devant elle pour l'observer.
_Hey Ness…
_La ferme Crétin ! Ne prononce pas mon nom devant elle !
_Pardon. Répondit le frère en baissant la tête.
Lexa avait remarqué tout de suite cet air de famille prononcé entre les deux hommes. L'un plus costaud, plus brutal, plus assuré, l'autre plus pataud, plus effacé et apparemment plus stupide.
_Va lui chercher un truc à manger, genre un sandwich et un verre d'eau après on commencera.
Le deuxième frère s'exécute et remonte l'escalier en vitesse. L'autre attrape une chaise et se place à califourchon dessus, face à son otage. Lexa le fixe du regard, elle veut des réponses, elle garde son calme mais son cœur bat à toute allure et ses paumes sont moites de peur.
L'homme reste silencieux jusqu'à ce que son frère revienne avec un plateau. Il le dépose à terre, près du matelas.
_Ok, écoute moi ma jolie. Je vais desserrer tes liens, je vais t'attacher à ce poteau (il fait un signe de tête pour lui indiquer la poutre en bois derrière elle.) et tu vas pouvoir manger un peu, après, c'est très simple, j'ai des questions à te poser et si tu réponds, tu n'auras rien à craindre. Tu as compris ?
Lexa Wood acquiesce et se laisse faire. Il la détache puis la rattache plus amplement. Elle hésite à attaquer pendant le lapse de temps où elle est un peu libre mais elle est lucide, elle ne pourra rien contre ses deux armoires à glace.
Finalement elle avale le sandwich jambon-fromage-salade dans du pain de mie et le verre d'eau d'une traite. Cela soulage son estomac et elle reprend des forces. Elle ne sait pas ce qui l'attend et elle craint le pire. Elle imagine les pires scénarios et se remémore ce stage de contrôle de soin et des exercices de survie et de défense que lui avait fait suivre son père à une époque. Elle sert les dents et tient bon.
Chapitre 5. Le goût du sang.
Le sang bouillonne dans ses veines. La moindre fibre de son corps et la moindre connexion de son cerveau sont en éveil. Elle ne s'est jamais senti aussi vivante qu'à cet instant, sous la menace, sous l'intimidation d'une torture prochaine.
Elle avait compris dès la première question. Ce n'était pas une rançon qu'ils voulaient mais des informations. De l'espionnage industriel sous forme de kidnapping et d'interrogatoire musclé, elle n'en revient pas. Elle comprend vite qu'un concurrent, assez fou et avec assez de pouvoir, avait appris la destitution de son poste et voulait savoir tous les secrets de la société qu'elle dirigeait afin de contre carrer pendant le passage de poste et prendre l'avantage sur le marché.
Lexa Wood cherche dans sa mémoire, qui, de ses nombreux ennemis dans le domaine, pourrait être assez cinglé pour en arriver là. A bien y réfléchir, pas si fou que cela. Personne ne s'apercevrait de sa disparition avant des jours. Son chauffeur avait son congé et on ne l'attendait pas lundi matin au bureau. Si ça se trouve ont été déjà lundi, elle n'en savait rien, elle n'avait déjà plus de notion du temps. Elle n'a plus que la notion de la douleur.
Elle avait refusé de répondre et la main de l'homme frappa son visage à chaque refus de coopérer.
Les premiers coups furent légers, seuls quelques hématomes empourpraient ses pommettes. Ils la laissent quelques heures tranquilles. La nuit tombe et par la lucarne elle ne voit que le noir, aucune lumière artificielle à l'horizon si ce n'est celles des étoiles, elles naturelles.
Lexa Wood tente de se mettre dans une position plus confortable mais avec ces entraves serrées cela est difficile. Les cordes lui lassèrent les chaires. Au milieu de la nuit, épuisée, elle commence à fermer les yeux, c'est à ce moment que les deux hommes reviennent à la charge.
Théodore et Ernest, les deux frères se postent devant elle. Ils allument une petite ampoule qui pend au plafond. Lexa cligne des yeux, elle a des cernes, ses traits sont fatigués mais elle reste belle. Todd, le plus jeune des deux frères, la regarde presque avec tendresse jusqu'à ce que son frère lui assigne un coup de pied.
De nouveau, Ernest - Lexa a entendu Todd l'appeler par son nom et se faire réprimander dans l'escalier - entame l'interrogatoire. Il pose la même première question que lors de la première séance et Lexa serre les dents et ne répond pas. Elle secoue la tête par la négative et le fixe d'un regard noir. Une deuxième question. Pas de réponse. Ernest s'approche et dans un élan violent, il lui met une droite en plein visage. L'impact, plus fort que les simples gifles précédentes, lui fend légèrement la lèvre. Elle passe sa langue sur sa lèvre inférieure et reconnait le goût du sang.
Autre question. Autre refus. Autre coup. Lexa Wood crache du sang et sa mâchoire lui fait atrocement mal mais elle ne dit toujours rien.
La série de question fut la même et sera la même à chaque fois. Ils veulent des informations bien précises. Ils ne lâcheront rien, ils sont surement payés à la livraison des infos et le mode d'obtention est probablement indifférent à son employeur. Ils la laissent de nouveau, elle s'effondre sur son matelas crasseux.
Au petit matin, elle émerge à cause des bruits de pas dans l'escalier en bois. Elle se redresse seule mais tous ses muscles sont douloureux et courbaturés. Sans la moindre cérémonie, Ernest commence l'interrogatoire. Son regard est moins patient, le ton de sa voix est plus en colère, il semble prêt à tout. Et quand il en eut fini de poser ses questions et qu'elle n'avait toujours pas répondue, il la frappa à l'abdomen, elle suffoqua.
Il s'accroupit près d'elle, il secoue la tête comme s'il était presque navré de lui faire subir ce traitement. Elle ne cède pas, il la frappe une nouvelle fois et repart. Todd ne dit jamais rien, il se contente de regarder et repart avec son frère.
La même scène se déroula une bonne dizaine de fois. Elle oublie le goût de tout autre chose pour ne reconnaitre que celui du sang dans sa bouche mêlé de larmes. Elle abandonne le combat et se laisse roué de coup.
Elle voit Todd se tortiller sur place, partagé entre dégoût et plaisir devant ce spectacle de violence. Mais jamais Ernest ne le laisse la toucher, ni l'approcher. Ernest est la tête et les poings de cette équipe fraternelle. Todd n'est que le sous-fifre. Elle y pense, elle doit se servir de lui, il doit être beaucoup plus violent qu'Ernest en colère, il semble ne pas contrôler toutes ses pensées et ses gestes mais elle doit pouvoir l'amadouer.
Lexa Wood finit par perdre conscience avant la fin des interrogatoires. Elle encaisse les coups alors il va passer à l'arme blanche. Il n'en a pas fini avec elle, il veut des réponses.
Un soir, tard dans la nuit, Ernest descend seul au sous-sol avec une lanterne. Il la réveille et lui fait boire un grand verre d'eau. Cela lui fait un bien fou mais lui veut surtout qu'elle ne s'évanouisse pas trop vite pour la suite du programme. Il déplie un étui de cuir abîmé et vieillit. Elle frémit de terreur à la vue des lames étincelantes.
Elle panique, elle tire sur ses liens, elle se débat. Ernest l'empoigne et la menace avec une arme à feu qu'il avait cachée dans son dos. Elle cesse de gesticuler, elle se tétanise d'un seul coup. Il la détache puis l'assoie violement sur une chaise en bois et ligote ses chevilles aux pieds de la chaise, ses poignets sur les accoudoirs puis son buste au dossier. Elle a cessé de respirer depuis qu'elle a vu le revolver et se laisse faire. Il pose l'arme sur un établi après avoir bien vérifié les nœuds qui la maintiennent à la chaise. Il s'assoit face à elle et lui parle avec un ton calme.
_Je ne voulais pas en arriver là ma jolie, mais tu ne me laisses pas le choix. Regarde ton visage, si tuméfié à l'heure qu'il est. Tu crois vraiment que ces informations valent le coup ? valent un tel sacrifice ? Tu es brave, je te l'accorde mais crois moi il va falloir que tu parles… Il me faut ces infos et je sais que tu les as. Mon employeur est déjà très mécontent des délais alors dis-moi tout et je te relâche sans plus te faire de mal. Parle, crois-moi parle, sinon…
Il s'empare d'un scalpel en particulier, il l'affute, il sourit presque malgré son discours. Elle hésite à parler tout de suite, mais son éthique et son sens de l'honneur l'empêche de céder. Son sens moral hérité de son père, redoutable homme d'affaire mais aussi généreux donateur, la force encore à serre les dents et à se taire.
La nuit fut longue, comme la douleur dans sa chair, sans fin, lancinante et profonde. Le jour ne semble jamais venir pour la délivrer de cette torture, la douleur semble ne jamais partir. Elle cède, elle hurle mais ne répond toujours pas. Ses cris résonnent mais personne n'entend car la forêt autour est inhabitée et immense. Chaque refus entraine une entaille sur son corps, différents instruments, différents procédés, mais une douleur identique, profonde et glaciale. Elle sang son propre sang chaud couler sur sa peau glacée. Elle sent la lame s'enfoncer dans sa chair. Elle voit le sourire de son bourreau, elle serre les dents et ne lui donnera pas satisfaction. Elle sait que plus elle se tait plus les tortures empirerons. Elle sent son corps faiblir sous la douleur. Elle voit son état s'aggraver au travers du regard de son tortionnaire. Son tailleur haute couture qu'elle portait depuis son enlèvement était maintenant stratégiquement déchiré, en plus d'être couvert de sang, de larmes et de poussière.
Ernest est minutieux, il s'applique, il fait mal et il y prend un certain plaisir mal contenu à infliger un tel châtiment. Il n'attend même plus la fin de sa question pour la punir, il sait qu'elle ne répondra pas alors il entaille sa peau à des endroits sensibles. Toutefois il ne la laisse pas se vider de son sang, son but n'est pas qu'elle meurt alors, avant de partir, il pose des garrots et des compresses sur les plaies qu'il a lui-même infligé et les maintiens en place avec des bouts de sparadrap. Il la laisse là, à demi-consciente et très affaiblit. Quand il claque la porte, elle perd connaissance.
Elle émerge quelques heures plus tard, secouée par Todd qui lui apporte un verre de lait chaud en secret pendant que son frère est sorti. Elle en profite, elle boit le lait et savoure la chaleur qu'il procure. Il lui caresse la joue, elle se recule. Elle ose lui parler.
_Où sommes-nous Todd ?
_Je, je… je…
Il est soudain très troublé et bafouille sans pouvoir répondre.
_S'il vous plait, dites-moi où nous sommes.
_Je n'ai pas le droit de vous parler…
_Je sais, votre frère ne vous laisse pas faire grand-chose…
_Ness est bon avec moi, il est tout ce que j'ais…
_Todd, aidez-moi s'il vous plait.
Mais des bruits de pas à l'étage, le prenne par surprise et il file sans plus de mot. Lexa soupire puis lutte encore contre ses liens mais rien n'y fait.
Elle voit les jours et les nuits défiler, elle sent son corps s'affaiblir de plus en plus. Malnutrition, déshydratation, blessures, menaces physique et mental récurrentes, elle perd la foi, elle perd presque l'esprit parfois. La douleur et l'épuisement l'emporte dans un refuge, connu que d'elle seule, quand elle perd conscience, elle se réveille là-bas mais ça ne dure pas. Mais elle est encore en vie et elle subit. Ernest est cruel. Des cris, des larmes se succèdent jours après jours mais aucune réponse ne sort de sa bouche. Les lames ne marchent pas, Ernest reprend ses poings. Les jours s'enchainent et Lexa Wood s'enchaine aussi à son bourreau en s'entêtant à ne pas répondre aux questions qui révèleraient les secrets de la réussite de TravelPost Corporation.
Elle ne tiendra plus très longtemps à ce rythme-là et un matin, à l'aube, Todd lui apporta de quoi manger. Il défait le nœud de sa main droite pour la libérer afin qu'elle mange. Elle ne lui pose aucune question, elle ne veut pas le brusquer, il est sa seule chance de s'enfuir car elle pense, à raison, que personne ne la cherche et que même si c'était le cas, il serait dur de la retrouver.
Elle mange et il la rattache mais elle place son bras différemment sans qu'il s'en rende compte. Il fait le nœud et ne se doute de rien. Il remonte et la laisse seule.
Après quelques heures, Ernest la rejoint avec un couteau dont la lame a été chauffée dans le feu de cheminée. Il pose les questions. Elle serre les dents. Elle ne dit rien. Il plaque la lame brûlante sur sa peau. Elle hurle. Il verse le restant de sa flasque d'alcool sur la plaie, ce qui lui arrache un autre cri de douleur qui déchire le silence. Il repart sans dire un mot. Il la laisse pour morte, du moins inconsciente mais elle ne l'est pas. Elle entend les bruits de pas et de voix à l'étage au-dessus d'elle. Elle entend la lourde porte de l'entrée claquer et le moteur de leur voiture démarrer puis s'éloigner. Le silence résonne. Ils sont partis. Elle est seule. C'est le moment d'agir.
Elle se tortille, elle se démet presque l'épaule, elle pivote son poignet, elle insiste et se fait mal mais elle glisse sa main hors de l'étreinte des cordes. Elle se dépêche, elle défaits les autres nœuds et la voilà libre. Elle s'étire mais son corps est empli de douleur. Elle monte l'escalier, la porte est verrouillée, elle n'essaie même pas de l'enfoncer, elle n'a aucun appui, aucune force pour lutter contre cette lourde porte en bois au multiple cadenas. Elle redescend, elle réfléchit quelques secondes puis s'empare d'un parpaing posé près de l'établi de bricolage. Elle le lance dans la lucarne et le verre se brise en mille morceaux, elle prend un chiffon qu'elle enroule autour de sa main et dégage les bris de verre puis se faufile par le trou. Elle est à l'air libre, elle respire profondément, elle sent le vent frais des forêts profondes du Nord sur son visage abimé, avant de se met à courir vers l'orée des bois le plus vite possible, lancé par un nouvel élan d'espoir.
Chapitre 6. Courir sans arrêter.
Lexa Wood force sur les muscles de ses jambes endoloris par des semaines de détention et de maltraitance. Elle traverse la cour aussi vite qu'elle peut mais elle boite et trébuche. Ce qu'elle ignore c'est que Todd est encore dans le chalet et que par l'un des fenêtres, il voit sa silhouette s'enfuir vers les bois.
Il se lance à sa poursuite en lui hurlant de revenir. Elle l'entend et redouble d'effort pour mettre un pied devant de l'autre et de la distance entre elle et lui. Elle est au fond de la cour, elle dépasse le puit, elle dépasse une cabane de jardin, elle dépasse le stock de bois. Il est sur ses talons, il peut presque la toucher, elle court, elle chope la hache posée sur le tronc coupé au milieu des copeaux de bois, elle l'empoigne, elle prend son élan et se retourne. Elle le frappe juste avant qu'il ne pose la main sur elle.
Elle est choquée, elle respire difficilement, elle essuie le sang sur son visage, elle reste plantée là quelques secondes en prenant conscience qu'elle venait de tuer un homme. Elle a planté cette hache dans le corps de Todd qui s'est effondré dans l'herbe humide qui, peu à peu se recouvre de sang frais et épais.
Elle reprend ses esprits, Ernest va revenir, il faut qu'elle parte le plus loin possible avant la tombée de la nuit. Elle escalade la barrière en bois et atteint la forêt. Elle jette un dernier coup d'œil au chalet et aux hangars pour pouvoir faire une description correcte si elle s'en sort. Elle est encore lucide malgré les tortures et l'état de choc. Elle entre dans la forêt, elle parait sombre et immense, elle n'a pas le choix, elle avance droit devant.
Elle traverse les bois, elle est épuisée physiquement et psychologiquement. Elle avance toujours au milieu des érables, chênes et autres pins qui se ressemblent tous et qui semble former un labyrinthe naturel dont on ne ressort jamais. Elle est bien loin de NY, elle ne se repère absolument pas mais elle continue à mettre de la distance entre elle et le chalet pourri où elle était retenue. Le jour décline, Ernest a dû rentrer et s'apercevoir de sa fuite, il a aussi surement trouvé le corps de son frère dans le fond du jardin, il doit être à sa recherche à présent.
Elle continue, sans vraiment savoir avec quelle force elle arrive encore à mettre un pied devant de l'autre. La nuit commence à tomber, elle a peur de s'aventurer encore plus profondément dans la forêt sans jamais pouvoir en ressortir mais elle ne ferait demi-tour pour rien au monde.
Elle se tient les côtes, elle commence à tousser. Elle crache du sang, elle sent la douleur s'amplifier. Ses jambes faiblissent à chaque nouveau pas. Elle voudrait s'arrêter quelques secondes au pied d'un arbre pour reprendre son souffle mais elle sait que si elle touche le sol elle ne se relèvera plus. Elle continue, la nuit est de plus en plus palpable et la température baisse. Un vent froid la soulage de la brulure dans sa poitrine et dans ses muscles mais elle sent toutes les blessures sur son corps s'ouvrir un peu plus à chaque mouvement. Elle sent son corps s'épuiser à chaque mètre qu'elle parcourt en plus. Elle sent ses forces l'abandonner.
Mais dans la nuit qui devient noire, elle distingue une lueur au loin. Une lueur vive et chaude, une lueur d'espoir espère-t-elle. Elle accélère le pas autant qu'elle peut. Elle dépasse l'orée du bois, ses pieds passent de la terre aux galets gris et brun d'une petite bande de plage le long d'un lac. Elle distingue enfin le ciel à découvert, elle regarde les étoiles, elle essaie de se repérer mais elle est trop faible, ses idées s'emmêlent. Elle avance jusqu'à la lanterne suspendue aux poutres d'un pont qui s'avance dans les eaux sombre de l'étang. Au pied du ponton, elle s'effondre, inconsciente.
