Chapitre 02 : 221B Baker Street et au delà
Le 31 décembre 2012 à Londres...
Depuis une heure déjà, le silence régnait sur Baker Street. De la fenêtre ouverte, on n'entendait pas un seul bruit. Pourtant, c'était le soir du Nouvel An, et en cette nuit plus qu'une autre les gens se pressaient vers leurs maisons trop parfaites. Peu de clochards traînaient leurs loques dans ce froid, ayant déjà trouvé un abri pour la nuit. Mais les gens respectables s'arrêtaient sur les trottoirs pour discuter de choses et d'autres, pour se souhaiter du bonheur. Il y avait aussi le passage des voitures, les cris des enfants, les réprimandes des parents, mais tout cela ne parvenait plus aux oreilles du locataire du 221B. Il avait trouvé un moyen pour ne plus entendre ces informations inutiles, ces éternels bavardages hypocrites. Dans le même but, il avait désactivé Internet sur son Blackberry, ne voulant pas être dérangé par les messages des réseaux sociaux qui étaient infestés de souhaits et autres niaiseries. Tout n'était que mensonge, on se faisait beau juste pour un jour avant le changement d'année et puis le reste du temps, on redevenait nous-même. Sauf pour Noël évidemment. Une autre des fêtes que Sherlock exécrait.
Le détective consultant passait donc pour un homme détestable auprès de ceux qui croisaient sa route. Il était sans doute l'une des seules personnes qui détestait les bruitages des magasins et les chanteurs de rues ses émotions n'étaient pas liées à des sons discordants. Mais il y avait un bruit, un seul, que le détective pouvait ressentir plus qu'entendre. Un appel. Ou plutôt un cri de colère. Insistant, qui ne cessait jamais. Il l'avait entendu beaucoup de fois depuis que tout avait commencé. Oh oui, il savait qu'entendre son coéquipier, son assistant, son ami, hurler son prénom était la seule chose qui pouvait le sortir de sa léthargie. Et surtout, c'était l'un des seuls mots qu'il savait lire sur les lèvres. Peut-être parce que tout le monde avait les syllabes Sherlock Holmes à la bouche, parce qu'on le chuchotait dans chaque recoin de la ville de Londres. Il ne se vantait jamais, mais sa réputation était déjà faite, et son nom était devenu plus qu'un mot. Il était comme une incantation. Enfin, avec John Watson, il n'avait jamais su si cette apostrophe était un sort pour l'appeler ou pour le réduire en poussière...
« Sherlock ! Depuis tout ce temps, tu ne m'écoutes pas ? As-tu encore une once de respect pour notre vie commune ? »
Le détective, assis confortablement dans son fauteuil, jeta un regard irrité à son colocataire. De mauvaise grâce, il enleva les bouchons qui empêchaient ses tympans de mourir à cause des bruits venant de la rue.
« Je ne veux pas vraiment savoir ce que tu sous-entends par « vie commune » mais je ne t'ai pas accepté sous mon toit pour que tu me fasses la conversation. J'aimerais visiter mon palais mental en paix et que tu respectes mon espace vital. Je compte sur ton silence pour les heures à venir. Oh tu peux protester, mais je saisirai immédiatement mon violon et je ne promets pas que mes notes seront douces à tes oreilles. Après, je peux passer aux coups de feu, si tu préfères. Je trouverai toujours un moyen de couvrir ta voix et celles des passants. »
Après cette réplique cinglante et rapide, Sherlock ne s'attarda pas sur les réactions de l'homme qui était en face de lui, puisqu'elles étaient toujours les mêmes. John était habitué à ses sauts d'humeur et il se contentait de suivre la même palette d'émotion. Sur l'instant, il affichait toujours un regard indigné, presque assassin, mais quelques minutes plus tard, le mal que lui avait dit ou fait Sherlock était pardonné. C'était peut-être pour cette raison que le détective était resté avec lui pendant tout ce temps. John Watson était le seul qui avait assez de patience et d'endurance pour le supporter. L'homme qu'il décrivait comme le plus ordinaire, le plus banal du monde. Pourtant lorsqu'on l'observait bien, il avait de nombreuses qualités hors du commun. C'est juste qu'il ne savait pas les mettre en avant.
Mais un détail laissa Sherlock indécis. Quelque chose qu'un passant lambda n'aurait pu voir sur le visage de son colocataire, mais qui pour lui était évident. Au lieu de voir apparaître de la colère sur le visage de son ami, il ne vit que de la tristesse. Un élément clochait, et il ne s'en était pas rendu compte immédiatement. Cela faisait quelques jours qu'il n'avait plus d'affaires alléchantes sous la main, et son cerveau se ramollissait déjà. Le détective avait besoin de réactiver ses neurones s'il ne voulait pas faire partie des imbéciles qui peuplaient cette planète. Il se rappela alors pourquoi leurs deux fauteuils étaient placés face à face : pour que chacun puisse étudier l'autre à son aise. John recherchait en lui des sentiments, Sherlock, lui, voulait un sujet d'étude. Car son ami était sans aucun doute son meilleur cobaye.
Pull, journal d'aujourd'hui ouvert à la page des actualités, cheveux brossés, rasé de près, pas de tickets de bus ou autres paperasses dépassant de ses poches. Non, non, c'était autre chose. Ce qui est caché est toujours simple. Réfléchit, réfléchit. Pourquoi John serait attristé parce que...
Sherlock s'arrêta net et ne pu s'empêcher d'ouvrir la bouche :
« Qu'est ce que tu fais là ? »
Le silence retomba dans la pièce, puis il reposa sa question :
« Qu'est ce que tu fais là ? Je veux dire, c'est le jour du réveillon, tu devrais être en train de faire la fête avec des gens sociables et sans intérêts ! »
Le docteur reposa lentement son journal, fixant dans les yeux son acolyte.
« Tu n'as pas une petite idée ?... A cause des événements de Noël peut-être... »
« Ah. Je vois. Je suis désolé pour... Comment s'appelait elle cette fois-ci ? Katy ? Ou alors Sarah ? Ca y est je l'ai : Janet. »
John soupira et monta le ton, une expression de colère sur le visage :
« Ce n'est pas moi le problème ! Ou une de mes ex qui s'est enfuit en courant à cause de tes remarques ! Je m'inquiète pour toi. A propos d'Elle. La Femme »
Un sentiment de malaise secoua Sherlock. Il ne voulait pas penser à Elle. Pas maintenant. Irène Adler, la seule femme qui avait réussit à lui échapper. Enfin, pour cette fois. D'un côté, il l'avait aidé à éviter la mort, tout était de sa faute. Mais il ne pouvait se résoudre à faire disparaître cette intelligence supérieure. C'était seulement pour cela qu'il l'avait laissé en vie. Mais John n'était pas au courant. Il ne lui avait rien dit. Alors le gentil docteur agissait comme une personne normale : il restait auprès de son ami qui avait perdu un être cher, pour le soutenir dans son deuil. Mais malheureusement, la Femme n'était pas quelqu'un qui comptait vraiment pour lui et en plus, il n'avait jamais été une personne dans les normes.
Sherlock ajouta d'un ton tranchant et sans équivoque :
« Je ne suis pas déprimé, John. Ni malade. Je vais très bien et si tu veux le savoir... »
A ce moment, le Blackberry de Sherlock vibra, plusieurs fois de suite. C'était un appel sans aucun doute. Mais pas n'importe lequel. Sherlock savait qui l'appelait. Il reconnaîtrait cette sensation entre mille. Lestrade avait besoin d'aide. Ou il voulait simplement lui souhaiter de meilleurs voeux, ce qui serait absolument décevant.
Sans s'occuper de la réaction de son voisin de fauteuil, il se rua sur le téléphone et décrocha :
« Lestrade, dites moi que vous appelez pour une affaire qui relève de mes compétences. Un événement nouveau qui dépasse les frontières du réel. »
Il se passa quelques secondes avant que le visage de Sherlock prenne son masque de contrariété. Il écoutait le récit de l'inspecteur Lestrade avec beaucoup d'attention. Cette enquête semblait prometteuse, peut-être l'une des meilleurs, se disait Watson.
Juste après, Sherlock se tourna à peine vers son ami, prit son éternel manteau noir et sortit. Sans même un au revoir pour John, seul dans cette pièce maintenant beaucoup trop vide. Avec un sourire en coin, il apporta sa tasse de thé à ses lèvres, et murmura simplement :
« Les affaires reprennent on dirait. »
OhO
« Lestrade, il est peut-être temps de me dire ce que je fais ici. Vous savez que je n'aime pas être déçu, vous ne me contactez que si la situation vous échappe. Pourtant cette affaire me semble facile à résoudre, vous avez déjà un coupable pris sur le fait. Mais il y a autre chose n'est ce pas ? Votre voix tremblait légèrement au téléphone et votre respiration était rapide et saccadée»
« Quand je vous ai appelé, nous n'étions pas encore arrivé sur les lieux, je ne savais pas ce que j'allais y trouver. Mais au vu du message que nous avons reçu, je me devais de vous prévenir. Jamais je n'ai vu une chose pareil, Sherlock. Nous avons simplement suivi les instructions anonymes qu'on nous a déposé, espérant un peu plus d'explication à propos du message qu'on nous avait laissé. »
« Lestrade, pour l'amour du ciel, depuis quand la police doit suivre à la lettre les recommandations d'un inconnu ! Comment pouvez-vous vous baser sur une simple déclaration, vous fiez à une voix qui appartient peut-être au tueur ? »
« Ce n'était pas un appel anonyme, ni même une lettre. C'est une vidéo. »
« C'est nouveau. Continuez »
« Il y a une demi heure de cela, nous avons reçu une vidéo, apparaissant simultanément sur tous les ordinateurs, les smartphones et les tablettes présents à Scotland Yard. Une technique qui vous est familière... Dans cet enregistrement, on voyait un meurtre se produire, puis des indications pour retrouver l'emplacement exact de la scène. Il me serait difficile de vous expliquer comment la victime a succombé, mais vous verrez par vous même au poste. C'est la mort la plus étrange qui m'aie été donné de voir, beaucoup d'entre nous ont pensé à un montage. Pour l'heure, je vous ai appelé ici pour que vous examiniez la scène de crime en question, et le présumé meurtrier »
« Si la police est souvent peu efficace, vos résumés le sont toujours. Je vais aller enquêter comme j'en ai l'habitude. Tenez vos chiens en laisse, je ne les veux pas dans les pattes. Je suppose que vous avez beaucoup d'autres choses à faire, comme vérifier si la vidéo n'a pas déjà été postée sur Youtube et si les médias ne sont pas déjà au courant ... »
« Je m'en occupe en effet. L'agent Donovan va arriver pour conduire au poste cet étrange individu. Lorsque nous avons arrêté le suspect, il pratiquait une sorte de rituel religieux. Je prie pour éviter un fanatique ou une secte. Cela rend toujours les choses plus compliquées. Passer au poste quand vous aurez fini, si vous avez découvert quelque chose. Si vous trouvez de l'intérêt à m'en faire part, bien sûr. »
Sur ces dernières paroles, Lestrade tourna les talons et repartit donner des ordres, laissant Sherlock seul avec un sourire aux lèvres. Il se demandait ce que pouvait bien lui réserver la ruelle sombre qui s'ouvrait devant lui. C'était une véritable impasse, rendant la fuite d'un assassin compliquée, surtout pour cacher des preuves. Sauf si une des maisons aux alentours lui appartenait, auquel cas il faudrait vérifier une fois que l'identité du suspect serait connu. Sherlock commença alors son propre compte rendu de ses découvertes, inscrivant chaque détail pour y réfléchir plus tard. Tout était dans sa mémoire, bien au chaud, attendant d'être décortiqué. Il ramassait chaque pièce du puzzle, et n'y touchait que pour imbriquer toutes les pièces d'un coup, avec un geste presque théâtral. Parfois, il se disait que détective n'était pas la seule profession où il aurait pu exceller.
Mais il lui aurait manqué cette adrénaline, ce frisson. Ces indices qui lui sautaient presque au visage, agressifs pour ses yeux, mais invisibles pour les autres. Rue délabrée, sombre, avec des maisons qui ne semblent pas être habitées. Pour la discrétion, c'était plutôt un avantage. Pour amener sa victime dans ce cul de sac, le tueur devait avoir prémédité son acte. Mais il ne voyait aucune trace de lutte, pas d'arme sur le sol. La scène de crime paraissait intacte, avec simplement un homme mort au centre. Peut-être qu'il avait été placé là post mortem ? C'est ce qu'il allait découvrir. Alors que le détective s'avançait un peu dans la rue, il put apercevoir de plus près la victime, ainsi que l'homme que les policiers étaient en train d'arrêter. Il ne semblait pas en mener large, le pauvre. Déboussolé et perdu, comme un enfant.
Mais ce n'était peut-être qu'une comédie pour adoucir les forces de l'ordre. Hurler à la police qu'on était innocent n'était pas une idée lumineuse non plus, car nous étions tous capables de nous déclarer honnête, surtout pour dissimuler nos propres méfaits. Mais l'homme qui disait être l'inspecteur William Murdoch semblait plutôt sincère, et surtout étrangement vêtu. Un chapeau de très bonne facture comme on en trouve peu sur Londres actuellement, mais qui était plutôt banal durant les siècles précédents. Pas de jean, pas de téléphone, pas de basket. Une chemise, un pardessus, pantalon et des chaussures de villes, c'était tout. Peu ordinaire comme accoutrement. Cet homme intriguait Sherlock, il avait une lueur dans le regard qu'il arrivait à percevoir malgré la distance. Alors, sans qu'il sache vraiment pourquoi, le détective se rapprocha de la voiture de fonction de l'agent Donovan. Une phrase qui en inquiéterait plus d'un franchit ses lèvres :
« Cela va être divertissant »
Pendant ce temps, l'inspecteur Murdoch se faisait plaquer contre la portière du véhicule et introduit délicatement à la place arrière de la voiture, menottes aux poignets. C'est à cet instant précis que Sherlock devait faire son choix. Il pouvait arrêter cette histoire à ce moment, s'il décidait que cette affaire était trop ennuyeuse. Il serait reparti à Baker Street, aurait repris sa place dans son fauteuil pour broyer du noir. Mais cette affaire était bien trop fantaisiste pour ça. Il voulait de l'action, et il savait qu'il en aurait. Alors sans réfléchir, il laissa la scène de crime qu'il avait assez examiné pour aujourd'hui, et rentra dans la voiture, aux côtés du présumé meurtrier. Il était temps qu'il découvre à quel homme il avait affaire.
« Je m'appelle Sherlock Holmes. Et vous ? »
