Chapitre 1 : L'incompréhension de tous.
2451 du Troisième Age
Une tomate spongieuse presque pourrie s'écrasa sur mon oeil dans un bruit désagréable. Ploc. Le jus coula le long de ma joue. Ploc. Une nouvelle tomate. Cette fois, elle s'écrasa sur mon front barbouillant le visage entier de liquide rouge. Les insultes se mirent à fuser.
" Fou!"
"Simplet!"
"Maintiens-le bien, Ted, immobilise son autre bras.", lança Adalgrim.
Le petit rondouillard brun aux joues roses s'arma d'une autre tomate. Mais cette dernière semblait bien moins mûre que les autres. Aïe. Je restai muet. A quoi bon se débattre? A quoi bon crier? Pour se faire martyriser plus?
Mon silence agaça mon assaillant qui décida de prendre une tomate de plus dans la main. La situation semblait tellement idiote que je me mis à sourire.
"Hé! regardez, Ted et Sid, il sourit en plus", se moqua le grassouillet nommé Adalgrim.
Ses deux compères ricanèrent puis m'écartèrent les bras tout en me maintenant agenouillé au sol.
Ploc. Le jus de tomates s'infiltra dans mes yeux. Mais j'étais dans l'incapacité physique de me les frotter. Le liquide me brûlait les rétines. Je sentais des larmes me monter aux yeux.
"Mais quel simplet!", se raillèrent-ils à l'unisson.
Simplet.
Gollum, gollum, gollum.
Combien de fois avais-je entendu ce terme?
Comment peuvent-ils juger sans réellement connaître in vitro la personne visée?
A partir du moment où vous n'êtes pas en adéquation avec le comportement d'autrui, vous êtes considéré comme une bizarrerie de la nature en ce monde. Ne l'avez-vous jamais remarqué?
Je n'ai pas toujours été la créature que je suis devenue. J'ai été jeune. Il me semble que j'étais plutôt brun, la peau molle mais le teint frais et les joues bien remplies. Mes cousins aimaient me les pincer pour me taquiner. Enfin, les cousins qui osaient m'approcher.
Vers l'âge de 6 ans, j'ai été diagnostiqué comme atteint de débilité*. La raison était que je semblais anormalement gentil, même pour un hobbit. Je me dévouais à l'excès aux personnes que j'appréciais. J'adulais immodérément la Beauté. D'ailleurs, jamais je ne me serai douté que j'allais rencontrer au cours de ma vie le plus bel objet au monde : toi, mon précieux.
Selon eux, je m'émerveillais singulièrement devant l'esthétisme d'un objet ou d'un paysage. Mais, une fois ton existence dévoilée, cette singularité envolée, il n'empêche qu'ils furent tous ébahis devant ta rondeur désirable.
Mon précieux, si beau.
Je n'étais donc pas assez méfiant à leurs yeux. Le peuple des hobbits, outre leur apparente sympathie et air jovial, est très soupçonneux (même entre eux!). Prudents, disent-ils. Mais soupçonneux, en réalité. Mon précieux l'a lui-même constaté. Il resta si longtemps dans les poches de cet impertinent hobbit, Bilbon Sacquet. Ce voleur, ce menteur, ce félon!
Un jour, il payera, mon précieux.
Un jour, il regrettera.
Ce, jour-là, je serai là.
Gollum, Gollum, Gollum.
Si cette crapule ne s'était pas amusé de toi, jamais nous n'aurions été séparé, mon précieux.
Il payera son outrage, mon précieux qui est Juste.
En réalité, c'était une atmosphère malsaine qui régnait parmi ce peuple. Pas étonnant qu'ils se soient coupés de toutes les autres communautés de la Terre du Milieu. La crainte s'était infiltrée dans leurs coeurs malades.
Le motif ayant conduit ma mère à contacter un guérisseur fût d'abord mon absence de discernement du bien et du mal. Suite à quelques contrôles d'ordre psychologique, le vieil hobbit guérisseur avait pris ma mère à part dans une autre pièce. Cependant, le père Tolman, un peu gâteux, avait omis de fermer entièrement la porte. Je me vois encore m'approcher de celle-ci d'un pas silencieux. Ce que j'entendis choqua au plus point le petit hobbit que j'étais.
Attardé, excentrique, débile autant de dérivés de la folie.
J'en garde un souvenir poignant.
Incompris.
J'étais incompris.
Jusqu'à notre rencontre, mon précieux.
La rumeur de ma prétendue folie se répandit comme une traînée de poudre dans les rues de la Comté. Elle entraina le début de mes martyrisations. Je suis passé par de nombreux supplices. Le lancer de tomate n'en était qu'un des moindres. Mais je ne ripostais pas, je ne répondais pas. A quoi bon? Si je me défendais, j'étais pris pour un fou. Dans le cas contraire, également. J'ai donc grandi dans cette ambiance nocive. Mais cette malfaisance n'affecta pas ma candide ingénuité bien que la calomnie qui me visait me poursuivit durant toute mon enfance. Elle apposa seulement quelques empreintes sur mon âme qui ne s'exacerbèrent que plus tard.
A mon adolescence, ma famille, étant de haute lignée, ne pût accepter que le mouton noir discrédite plus longtemps la popularité de la branche des Forts. Ils décidèrent donc d'emménager un autre trou tout aussi luxueux. Nous restions dans les Champs aux Iris; seulement, notre habitation se trouvait à côté de celle de ma grand mère aux abords de l'Anduin, à la lisière du Pays Sauvage. C'est là que mon père m'emmenait avec mon seul ami Déagol pour nos leçons de pèche.
J'aimais cet endroit. J'aimais être à proximité de l'eau. Je me sentais en harmonie avec cet élément. L'eau poursuit toujours son chemin. Vous pouvez essayer de la dériver en plaçant des cailloux dans son lit, elle continuera son trajet sans inquiétudes. Jusqu'au jour où tout bascule et elle se venge en inondant villages et champs, en recouvrant toutes ressources indispensables à l'homme.
Moi aussi, Sméagol, hobbit inoffensif et attentionné, un jour, j'ai sombré.
Mais, cette fois-ci, je me perdais réellement dans les méandres de la folie.
La folie!
Gollum, Gollum, Gollum.
