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Ce matin-là, Nimroël se réveilla tôt. Elle était excitée car aujourd'hui, elle pourrait sortir de la caverne pour la première fois depuis le début de sa convalescence. Elle s'habilla donc aussi rapidement que possible, ignorant la douleur encore présente dans sa poitrine lorsqu'elle bougeait trop vite.

Cela faisait plusieurs jours qu'elle tentait de convaincre Aliana de la conduire hors de la cité souterraine. Mais l'elfe tenait à ce que Nimroël soit suffisamment remise de sa blessure avant de l'autoriser à sortir dans la forêt, le jeune fille avait donc dû attendre.

Après un déjeuner rapidement avalée, les deux amies se dirigèrent vers les immenses portes de la caverne. Comme on était au début de l'été, celles-ci restaient ouvertes toute la journée et n'étaient fermées qu'après la tombée de la nuit, quand les elfes rentraient après avoir festoyé sous les branches des arbres.

Avant même d'être sortie de la cité, Nimroël put sentir les doux effluves provenant de la forêt. La riche odeur de la terre humide se mêlait à celle des troncs couverts de mousse et des feuilles qui frissonnaient dans le vent. Ravie, la jeune fille s'empressa de franchir les hautes portes métalliques et fit quelques pas sur les grandes pierres d'un beige clair qui formait une large terrasse devant la caverne. Celle-ci s'étendait jusqu'aux premiers arbres puis elle se divisait en plusieurs sentiers qui s'enfonçaient dans la forêt.

Marchant lentement, Nimroël put admirer la magnifique forêt elle-même. Les arbres au tronc lisse et droit lui donnaient une impression de sécurité. Le soleil qui brillait à travers les feuilles vertes les faisait étinceler dans le vent. Plus loin, dans l'ombre plus dense de certains bosquets, une légère brume matinale s'attardait. Tout cela lui parut merveilleux.

La jeune fille prit une lente inspiration, remplissant ses poumons autant que la douleur de sa blessure le lui permettait. Puis elle sourit à Aliana et suivit cette dernière pour une courte promenade.

Comme chaque fois qu'elles étaient ensemble, Aliana se mit à parler à Nimroël en Sindarin. C'était la jeune fille qui lui avait demandé de lui apprendre la langue elfique et Aliana s'était volontiers prêtée à l'exercice. L'elfe commença par s'assurer que la jeune fille avait bien assimilé la dernière leçon, puis, profitant du fait qu'elles étaient dans un nouvel environnement, elle se mit à nommer les arbres et les plantes qu'elles rencontraient et Nimroël répétait lentement les mots s'efforçant de bien les prononcer. Elle avait une excellente mémoire et apprenait vite tout le vocabulaire que lui enseignait l'elfe mais elle avait parfois quelques difficultés à prononcer certains sons de la langue elfique. La grammaire complexe lui posait également quelques problèmes, mais elle progressait néanmoins rapidement dans son apprentissage.

Quelques jours après cette première sortie dans la forêt, lors de l'une de leur promenade quotidienne, Aliana et Nimroël arrivèrent près d'un petit enclos où broutaient des chevaux. Elles s'en approchèrent lentement mais lorsque l'un des chevaux marcha dans leur direction, la jeune fille s'arrêta, légèrement craintive. Puis, sous les encouragements d'Aliana, elle approcha doucement sa main vers la tête du cheval qui la renifla avant de souffler son haleine chaude dessus. Nimroël se risqua alors à caresser le nez velouté du cheval et, souriant de bonheur, elle murmura :

- Je n'avais jamais touché de cheval.

- Vraiment? demanda Aliana étonnée.

Les chevaux étant le moyen de transport le plus utilisé, tant chez les elfes que chez les humains, il était surprenant que la jeune fille n'ait jamais eu de contact avec l'un d'eux.

Le sourire de Nimroël s'était effacé et elle fronçait les sourcils d'un air concentré. Elle était certaine de que qu'elle venait d'affirmer, mais elle ne pouvait pas expliquer pourquoi.

- Je… je crois, oui, murmura-t-elle.

Aliana souhaitait aider la jeune fille à retrouver la mémoire mais en même temps, elle hésitait à lui rappelé des souvenirs douloureux.

- Les orcs n'aiment pas les chevaux, dit-elle pourtant d'une voix douce.

Nimroël secoua lentement la tête comme pour chasser le brouillard qui masquait ses souvenirs. Elle savait que l'elfe avait raison, que les orcs n'utilisaient pas les chevaux. Mais comment elle connaissait cette information, quels avaient été ses liens avec les orcs, elle ne pouvait pas le dire. Ses souvenirs étaient pourtant là, quelque part dans sa tête. Mais elle avait beau essayer de s'en rappeler, parfois durant des heures, elle n'y arrivait pas.

Haussant les épaules et se tournant à nouveau vers le cheval, la jeune fille retrouva son sourire. Elle se remit à caresser la tête de l'animal puis elle s'enhardit et elle glissa sa main le long de son cou musclé et puissant. Quand le cheval s'ébroua soudainement, elle eut un petit sursaut et recula de quelques pas. Mais aussitôt, riant de sa crainte injustifiée, elle recommença à caresser le cheval.

Durant tout l'été, la jeune fille reprit des forces. Au début, ses promenades autour de la cité souterraine avaient été de courte durée mais à présent que les journées commençaient à raccourcir, elle passait des heures à marcher et gambader sur les nombreux sentiers de terre battue qui serpentaient dans la forêt. Aliana l'accompagnait encore de temps en temps mais l'elfe était plutôt occupée et Nimroël se promenait le plus souvent seule.

Après chacune de ses promenades, la jeune fille allait voir les chevaux. Quand elle entrait dans l'écurie, elle fermait d'abord les yeux quelques minutes pour s'imprégner de la douce odeur de foin qui y régnait. Ensuite, elle remplissait à ras bord un grand seau avec des morceaux de carottes ou de pommes. Puis elle passait devant chaque cheval et lui donnait un morceau et elle le caressait. Du bout des doigts, elle touchait délicatement le nez de velours de l'animal ou elle faisait glisser sa main sur la puissante encolure et sous la chaude crinière.

Nimroël passait la plus grande partie de ses journées dehors, à se balader sous les arbres. Les elfes, joyeux, chantaient tout en travaillant et elle les écoutait, admirative. Elle cueillait des fleurs, respirait les douces odeurs de l'été. Elle se grisait d'air pur et de soleil. Elle avait l'impression d'avoir été enfermée durant très longtemps et, bien que la caverne soit spacieuse, bien éclairée et bien aérée, elle préférait nettement se trouver dehors.

Elle aimait beaucoup grimper aux arbres et se percher sur une branche pour observer les elfes qui passaient tout autour. Les premières fois, il ne leur fallait que quelques minutes pour la repérer. Ils la taquinaient, prétendant qu'elle faisait tant de bruit qu'ils l'entendaient à des lieues à la ronde. Petit à petit, elle s'était mise à contrôler sa respiration. Elle ne bougeait que lorsque c'était nécessaire et elle le faisait sans bruit. Maintenant, elle pouvait rester cachée plusieurs heures sans que les elfes ne la trouvent. C'était devenu un jeu, une sorte de défi.

Lors d'un après-midi pluvieux, Nimroël errait sans but dans les couloirs éclairés de lanternes rouges. Elle cherchait quelque chose à faire pour passer le temps. Aliana n'avait pas de temps à lui consacrer, mais elle lui suggéra de se choisir un livre dans la grande bibliothèque. La jeune fille se rendit donc dans la bibliothèque. C'était une très grande pièce de deux étages de haut. Un étroit balcon encerclait la pièce, à mi-hauteur du plafond et trois escaliers en colimaçon permettaient d'y accéder. Des étagères remplies de livre couvraient chacun des murs de la pièce. Au centre, des fauteuils étaient regroupés autour de tables basses. Il y avait également quelques bureaux où il était possible de s'installer pour écrire.

La jeune fille arriva dans la pièce en trottinant et les quelques elfes qui s'y trouvaient levèrent la tête. Légèrement embarrassée, Nimroël s'efforça alors de marcher plus silencieusement et elle s'approcha lentement des étagères. Puis elle resta sans bouger pendant une ou deux minutes, admirant les couvertures de cuir sur lesquelles de jolies runes dorées brillaient. Puis elle se mit à rire doucement, attirant de nouveau l'attention des elfes.

- Je ne peux pas lire ça, leur dit-elle d'un ton amusé.

Aliana lui avait donc appris à lire les caractères elfiques puis elle lui apprit à déchiffrer les mots. Et en quelques semaines, la jeune fille apprit à lire le Sindarin.

Maintenant, lorsque le temps était maussade, elle empruntait quelques livres dans la bibliothèque puis elle s'installait confortablement dans l'un des fauteuils, les jambes repliées sous elle, et elle se plongeait dans les merveilleuses histoires des heures durant. Il lui arrivait de tomber sur des mots pour elle inconnus, mais les elfes présents l'aidaient avec plaisir lorsque c'était nécessaire. Elle améliorait donc son vocabulaire et approfondissait ses connaissances de la langue elfique, tout en apprenant un nombre incalculable de choses sur le monde où elle vivait.

Tous les soirs, il y avait un banquet, de la musique et de la danse. Lorsque le temps le permettait, le banquet avait lieu dans la forêt, dans une charmante clairière où l'herbe était douce. Un immense feu de joie était allumé au centre et des torches étaient accrochées tout autour de la clairière. De longues tables étaient disposées près du feu, couvertes de nappes blanches et croulant sous les délicieux mets. Nimroël écoutait les elfes chanter de leurs douces et mélodieuses voix et elle les regardait danser avec tant de grâce. Elle remplissait son assiette, goûtant à chacun des plats puis elle allait s'asseoir dans un coin d'où elle pouvait tout voir. Bien avant la fin des réjouissances cependant, elle tombait de sommeil. Elle demandait alors qu'on la raccompagne à la caverne car le roi lui avait interdit de se promener seule, la nuit, dans les bois.

Souvent, à l'aube, alors qu'elle se préparait à sortir pour sa promenade quotidienne, elle voyait les elfes se mettre en route pour une partie de chasse. Ils allaient d'abord aux écuries, marchant d'un bon pas tout en chantant. Là, ils étrillaient les chevaux, puis ils les faisaient sortir un à un de l'écurie et ils sautaient d'un bond léger sur leur dos. Ils partaient alors au petit galop, vers la plaine. Parfois, elle courrait derrière eux, jusqu'à la lisière de la forêt et elle les regardait s'éloigner rapidement. Elle aurait bien aimé les accompagner, mais elle ne savait ni monter à cheval ni se servir d'un arc. Elle se contentait donc de les regarder partir.

Un matin, vers la fin de l'été, Nimroël grignotait une pomme tout en observant Legolas s'apprêter pour la chasse. D'un bond, il se mit en selle, puis l'apercevant, il s'approcha d'elle.

- Ça te dirait de venir? demanda-t-il avec un sourire malicieux.

Surprise de cette soudaine proposition, elle manqua s'étouffer, incapable de répondre. Legolas lui tendit alors sa main.

- Monte derrière-moi.

Hésitante, elle regardait la main tendue de l'elfe. Puis, elle se décida enfin à monter. Elle lui tendit sa main à son tour, et posant son pied par-dessus celui de l'elfe, elle se hissa derrière lui. Il lui recommanda de se tenir fermement puis ils se mirent rapidement en route, galopant pour rattraper les autres chasseurs. Bien agrippée à l'elfe, elle regardait le paysage défiler à toute vitesse. Son cœur battait à grands coups sourds dans sa poitrine. C'était encore plus grisant que de courir.

Ils sortirent rapidement de la forêt et tournèrent vers le sud, longeant les arbres. Ils galopèrent ainsi près d'une heure. Puis, trop tôt au goût de la jeune fille, ils ralentirent et se mirent au trot, puis au pas. Enfin, ils s'arrêtèrent et descendirent de cheval. Legolas sauta le premier au sol, puis il se tourna vers Nimroël et l'aida à descendre à son tour. La jeune fille fit quelques pas hésitants afin de se dégourdir les jambes pendant que les elfes attachaient les petits chevaux à des branches basses. Les chasseurs pénétrèrent à nouveau dans la forêt, armés d'arcs ou de lances. Sans bruit, ils se déployèrent sous les arbres, traquant les sangliers qu'ils étaient venus chasser.

Legolas fit signe à la jeune fille de le suivre et lui recommanda d'être silencieuse. Ils avancèrent rapidement à travers les branches. Nimroël faisait de son mieux, mais elle avait du mal à suivre le rythme de l'elfe et surtout, elle faisait beaucoup de bruit, du point de vue d'un elfe du moins. Tout à coup, ils arrivèrent à l'orée d'une petite clairière, couverte de fleurs blanches. À l'autre bout de la clairière, une petite troupe de cochons sauvages fouillait le sol de leurs longues canines proéminentes. La jeune fille savait que les elfes avaient encerclé la clairière et qu'ils devaient se tenir à la lisière du bois, mais elle n'en apercevait aucun. Elle eut un léger frisson d'appréhension. Les sangliers s'ébranlèrent soudain. Ils restaient groupés et tentaient de gagner l'abri des arbres, mais les chasseurs leur bloquaient le passage et abattaient quelques jeunes mâles, à la chair tendre.

Lorsque ce fut terminé, les elfes se rassemblèrent pour vider les carcasses et les préparer pour le transport. Les sangliers survivants s'enfuirent alors sans demander leur reste. Nimroël n'aimait pas la vue ni l'odeur du sang. Elle s'éloigna donc un peu pour cueillir les jolies fleurs qui tapissaient la clairière. Elle était perdue dans ses pensées, respirant le doux parfum des fleurs, quand un grognement sourd lui fit relever la tête, la ramenant brutalement à la réalité. Un immense sanglier se tenait à une centaine de pas devant elle, la tête baissée, prêt à charger. L'animal était presque aussi haut que la jeune fille et il était beaucoup plus gros. Nimroël, terrifiée, se mit à reculer lentement. Elle tremblait de la tête aux pieds. Soudain, n'y tenant plus, elle poussa un cri de frayeur et se mit à courir en direction de la forêt. Jetant un regard par-dessus son épaule, elle réalisa avec angoisse que la bête était maintenant tout près. Elle courait aussi vite qu'elle le pouvait, mais l'animal était plus rapide qu'elle et il gagnait du terrain. Elle s'attendait à tout moment à se faire piétiner par le sanglier. C'est alors qu'elle entendit le terrible cri d'agonie de la bête. Elle se retourna, stupéfaite et vit l'énorme sanglier étendu sur le sol, à quelques pas seulement d'elle. Deux longues lances étaient plantées dans son flanc et une troisième l'avait transpercé dans le cou. Relevant la tête, elle aperçut les trois lanciers qui venaient d'abattre la bête. Puis elle vit Legolas qui s'avançait vers elle, à grandes enjambées. Il avait l'air tellement en colère, qu'elle eut un léger mouvement de recul lorsqu'il arriva près d'elle. L'elfe la prit vivement par les épaules, la secoua brusquement et lui cria quelques paroles dans sa langue. Il parlait beaucoup trop rapidement pour que la jeune fille comprenne ce qu'il disait. L'elfe reprit alors un peu son calme et il vérifia qu'elle n'était pas blessée. Il répéta ensuite ce qu'il venait de dire, utilisant la langue commune cette fois.

- Personne ne t'a jamais appris à ne pas tourner le dos à un animal sauvage? On ne t'a jamais dit qu'il ne fallait pas courir?

Incapable de parler, la jeune fille secoua doucement la tête. La colère de l'elfe sembla alors s'éteindre d'un seul coup, remplacée par l'étonnement. Il lui ordonna alors de le suivre et de rester près de lui. Nimroël ne prononça pas un mot et resta à proximité des elfes pendant qu'ils finissaient de préparer les animaux abattus. Ils chargèrent enfin la viande sur les petits chevaux, et ils remontèrent à cheval.

Le retour se fit plus lentement. Assise à nouveau derrière Legolas, Nimroël écoutait les chasseurs chanter joyeusement de leurs belles voix si douces. Legolas n'avait pas prononcé un mot depuis leur départ, et la jeune fille se sentait mal à l'aise et triste, malgré les chansons. Elle essayait de se tenir tranquille, mais elle n'avait pas l'habitude de monter à cheval et elle avait mal aux jambes. Elle remuait donc de temps en temps, essayant de soulager ses muscles crispés. Soudain, Legolas arrêta sa monture et lui dit doucement de descendre. Elle se laissa donc glisser sur le sol. L'elfe se pencha alors vers elle, et d'une main il la hissa devant lui. Maintenant assise en amazone, la nouvelle position était un soulagement pour les muscles endoloris de la jeune fille. Le doux sourire de l'elfe acheva de la réconforter et elle se détendit. Le reste du trajet se fit au petit trot. L'ombre des arbres s'allongeait sur eux tandis que le soleil se couchait sur la forêt noire.

Après cette première expérience, il s'écoula plusieurs jours avant que l'un des chasseurs la réinvite pour une partie de chasse. Ce fut Thanalan, le frère d'Aliana qui lui proposa de les suivre ce jour-là, et la jeune fille accepta aussitôt. Elle grimpa donc vivement derrière l'elfe et la petite troupe de chasseur s'enfonça dans la forêt. Cette fois, c'est un cerf que Thanalan, Ratholis et Dorophïn souhaitaient abattre.

Les trois chasseurs avançaient l'un derrière l'autre sur un petit sentier de terre battue qui s'enfonçait entre les arbres. Nimroël ne s'était jamais aventurée aussi loin dans la forêt et elle se sentait légèrement anxieuse. Il faisait plus sombre dans cette partie des bois et la jeune fille ne ressentait pas l'apaisement qu'elle ressentait habituellement lorsqu'elle se promenait sur les sentiers qui entouraient la caverne.

Les elfes s'arrêtèrent près d'un gros arbre et descendirent de cheval. Ils demandèrent à Nimroël de rester près des montures, lui expliquant qu'ils devaient être très silencieux s'ils voulaient pouvoir surprendre le cerf. La jeune fille acquiesça d'un signe de tête. Pendant qu'elle s'installait au pied du gros arbre, les chasseurs disparurent entre les branches, quittant le petit sentier de terre battue.

Assise entre les racines de l'arbre, Nimroël jouait distraitement avec une brindille, dessinant des runes sur la terre du sentier. Elle entendit soudain le son mat de sabot sur la terre dure du sentier et elle crut durant un moment qu'un autre elfe venait les rejoindre pour la chasse au cerf. Elle se leva donc et se tourna dans la direction d'où venait le bruit, s'attendant à voir surgir un cheval.

Les yeux de la jeune fille s'agrandir de surprise lorsqu'elle vit un immense cerf apparaître au détour du sentier. L'animal se figea sur place dès qu'il l'aperçut. Et Nimroël resta elle aussi immobile durant un long moment, fascinée. Puis elle fit un pas vers lui, très lentement, tout en tendant sa main dans sa direction. Le cerf ne bougeait toujours pas. La jeune fille continua donc à s'approcher de l'animal en lui murmurant des paroles rassurantes.

Nimroël était à présent à une dizaine de pas du cerf. Les grands yeux noirs de la bête étaient fixés sur elle et son museau remuait doucement tandis qu'il humait l'odeur de la jeune fille. Celle-ci ne bougeait plus, elle savait que l'animal s'enfuirait si elle s'approchait d'avantage, mais elle continuait à lui parler doucement. Et, un large sourire éclairant son visage, elle admirait le cerf, consciente du privilège qui lui était octroyé.

Soudain, Nimroël entendit Thanalan lui murmurer de s'écarter, lui indiquant qu'elle se trouvait juste dans leur ligne de tire. Au lieu de l'écouter, la jeune fille fit alors un pas vers le cerf et lui cria:

- Vite, sauve-toi!

Et le cerf se détourna rapidement et s'enfuit dans les bois.

- S'il-vous-plaît, laissez-le partir, demanda alors Nimroël aux trois chasseurs.

Ceux-ci s'étaient mis à poursuivre l'animal, mais ils s'arrêtèrent et se tournèrent vers la jeune fille d'un air étonné.

- Il est si beau, ajouta celle-ci d'une petite voix.

- Tu fais un drôle de chasseur, lui dit alors Thanalan en riant.

Nimroël accompagna souvent les chasseurs durant cet automne-là. Elle montait parfois derrière Thanalan mais le plus souvent elle montait en croupe derrière Legolas. Même si elle n'aimait toujours pas la vue du sang, elle restait à présent avec les chasseurs lorsque ceux-ci dépeçaient leurs proies. Elle posait également une foule de questions sur la chasse, souhaitant en apprendre le plus possible.

Elle adorait surtout monter à cheval et, pour lui faire plaisir, Legolas l'emmenait parfois se balader. Il lui faisait visiter les bois et lui apprenait le nom des arbres. Lors d'une de ces promenades, ils avaient suivi la rivière vers le nord puis ils avaient fait un pique-nique dans une clairière parsemée de fleurs. Après le repas, Nimroël s'était allongée dans l'herbe pour se reposer, à l'ombre des saules. Tout à coup, Legolas se leva, tendant l'oreille, l'air inquiet. Il siffla son cheval qui arriva en trottant, et l'elfe bondit sur le dos de l'animal. Nimroël s'était levée en même temps que l'elfe, et elle s'était mise à ramasser les restes du repas. Legolas lui ordonna sèchement de tout laisser là et de monter. Elle obéit aussitôt en lui lançant un regard interrogateur.

- Des loups! répondit-il à sa question muette. Ils ne sont pas loin, accroche-toi!

Il mit le cheval au galop et ils se dirigèrent à toute allure vers la caverne. À présent elle entendait nettement les aboiements des loups. Ils se rapprochaient toujours. En risquant un regard par-dessus son épaule, elle put apercevoir une douzaine d'immenses loups gris et noirs, les crocs menaçants. Elle eut un frisson et s'agrippa de toutes ses forces à la taille de Legolas.

Les loups gagnaient du terrain. L'un d'eux se trouvait maintenant à côté du cheval, prêt à bondir sur les cavaliers. Terrifiée, Nimroël se demanda comment elle pourrait éviter l'animal quand elle eut soudain une idée. Elle sortit une flèche du carquois que Legolas portait sur son dos et la tint fermement, pointée vers la bête qui les talonnait toujours. Au moment où le loup bondit, la jeune fille lui planta la flèche au travers de la gorge, le tuant sur le coup. Aussitôt, elle prit une nouvelle flèche. Un deuxième loup, énorme, les serrait de très près. Au moment où il s'élança, elle tenta de le transpercer de la flèche, mais il réussit à l'éviter. Ses griffes s'enfoncèrent dans la cuisse du cheval, laissant quatre profondes déchirures. Le cheval fit un écart, manquant de désarçonner la jeune fille qui poussa une légère exclamation de peur. Elle se rétablit rapidement, cependant, et lorsque le loup sauta à nouveau, elle réussit à lui plonger la flèche dans le poitrail. Malheureusement le cheval était blessé et il ralentissait. Bientôt ils seraient encerclés par la meute.

Par chance, Legolas connaissait bien la forêt. Il espérait pouvoir atteindre un petit promontoire d'où ils pourraient se défendre plus efficacement. Il fallait espérer que le cheval tienne jusque là.

Dans un dernier effort désespéré, le cheval grimpa la pente rocheuse du promontoire. Rapide comme l'éclair, Legolas sauta du cheval, prit son arc et abattit un des loups. Nimroël descendit du cheval elle aussi, et elle le conduisit près des gros rochers qui bordaient le côté nord de leur abri. Puis, ramassant la plus grosse pierre qu'elle pouvait porter, elle s'élança dans la bataille. Legolas avait déjà abattu une demi-douzaine de loups et ceux-ci étaient devenus plus prudents. Ils essayaient de contourner l'abri rocheux pour les attaquer sur plusieurs fronts. Elle en aperçut un sur sa droite, qui grimpait péniblement la pente. Elle ajusta son tir et lui lança la pierre avec une force étonnante pour une fille aussi délicate. La pierre lui brisa l'échine et le loup retomba en poussant un horrible hurlement.

Elle entendit alors l'arc de Legolas tomber sur le sol. En se retournant, elle vit que Legolas était allongé par terre, un horrible loup debout sur sa poitrine. L'elfe avait réussit à dégainer l'un de ses poignards et il en enfonçait le manche dans la gueule immonde, mais il n'arrivait pas à se défaire de la bête. Instinctivement, la jeune fille ramassa l'arc, et, s'en servant comme d'un bâton, elle le fit tournoyer et en asséna un coup sur la tête de l'animal. Ce dernier s'effondra, le crâne fracassé, et Legolas put se libérer. Tenant toujours l'arc, Nimroël se mit à frapper l'un des deux derniers adversaires tandis que Legolas égorgeait l'autre de son poignard.

Enfin, ce fut le silence. Legolas s'approcha de la jeune fille.

- Tu es blessée? lui demanda-t-il d'une voix douce.

- Non… je vais bien… je…

Elle ne put continuer. Sa gorge se serrait et elle luttait pour ne pas pleurer. L'elfe l'attira alors contre lui, et elle se mit à sangloter sans pouvoir s'arrêter. Elle se serrait désespérément contre sa poitrine. D'une main il lui caressait les cheveux tout en lui murmurant des paroles de réconfort. Peu à peu, ses sanglots s'espacèrent et, lentement, elle relâcha son étreinte. Puis, elle se dégagea doucement et fit quelques pas pour s'éloigner, un peu gênée.

Legolas était en train d'examiner le cheval. La blessure était profonde, mais il s'en tirerait. Il ne pourrait pas les porter, cependant, et ils devraient faire le chemin de retour à pied. De plus, ils n'avaient aucune provision, à part une gourde d'eau quasiment vide. Il savait que Nimroël était épuisée et il doutait qu'elle puisse marcher très longtemps bien qu'elle ait montré beaucoup d'endurance jusqu'ici. Elle l'avait étonné à plusieurs reprises, faisant preuve de beaucoup de volonté et de courage pour quelqu'un d'aussi jeune.

Nimroël devinait le trouble de Legolas. Seul, il parviendrait à la caverne en quelques heures et il pourrait revenir avec du renfort et des chevaux. Cependant, il hésitait à la laisser seule aussi longtemps. Elle ne voulait surtout pas être un fardeau, mais elle était effrayée à l'idée d'être abandonnée.

- Le mieux serait que je grimpe à un arbre et que je t'attende, n'est-ce pas? Si tu te dépêches, tu arriveras à la caverne avant la nuit.

Il la regarda surpris qu'elle ait deviné son dilemme.

- Non, je ne vais pas te laisser seule ici, décida-t-il. S'il le faut, je te porterai.

Dans un sursaut d'orgueil, la jeune fille redressa la tête et lança :

- Je peux très bien me débrouiller toute seule, tu sais.

Mais la décision de l'elfe était prise et il ne voulait plus perdre de temps à discuter. Il se mit donc en route et elle lui emboîta le pas.

Ils venaient d'atteindre un petit ruisseau et Legolas décida de faire une pause. Ils marchaient depuis plusieurs heures déjà et même si la jeune fille ne se plaignait pas, il était évident qu'elle n'en pouvait plus. Il savait que tous ses muscles devaient lui faire atrocement mal même si elle faisait des efforts pour le cacher. Heureuse de pouvoir s'arrêter un moment Nimroël se laissa tomber sur le sol et se roula en boule. L'elfe alla remplir la gourde puis il revint près d'elle et la fit s'asseoir pour boire. Ensuite, il lui massa doucement le dos, puis les jambes. Elle se détendit, se sentant beaucoup mieux. Elle but encore un peu et s'allongeant de nouveau sur le sol elle s'endormit rapidement.

Au bout de ce qui lui parut n'être que quelques minutes, Legolas la réveilla en la secouant doucement. Il faisait totalement noir à présent, mais les elfes ont une vue très perçante, même dans l'obscurité. Le cheval s'était reposé lui aussi, et Legolas lui proposa de le monter un peu, pour lui épargner une marche pénible dans le noir. En voyant l'air toujours abattu de la pauvre bête, Nimroël refusa d'un signe de tête. Elle glissa simplement sa main dans celle de l'elfe pour qu'il la guide et lui évite de trébucher sur une racine.

La lueur des torches l'éblouit soudain. Des chasseurs s'étaient mis à leur recherche dès que la nuit était tombée et ils étaient très heureux de les avoir retrouvés sains et saufs. On donna un cheval à Legolas et il hissa la jeune fille devant lui. Bien au chaud et confortablement installée, elle sombra rapidement dans un sommeil agité.

Lorsqu'elle s'éveilla le lendemain, la journée était déjà bien entamée. Son petit déjeuner était posé sur la table et elle avait une faim de loup. Alors qu'elle venait tout juste de mordre dans un petit pain, un elfe vint la prévenir que le roi désirait la voir. Elle en fut surprise et un peu inquiétée. Elle avait été présentée au roi Thranduil à son arrivée et il lui avait semblé assez sévère. Ses nombreuses questions l'avaient mise mal à l'aise et elle s'était sentie très vulnérable face à son regard pénétrant. Depuis, elle l'avait aperçut durant les banquets riant et s'amusant avec les autres, mais il ne lui avait plus adressé la parole, et elle ne s'en plaignait pas. Il devait vouloir l'interroger à propos de leur rencontre avec les loups. Tout à coup, elle n'avait plus faim du tout.

Elle entra timidement dans la grande salle éclairée de multiples lampes. Des piliers avaient été taillés dans la pierre et un immense feu brûlait dans une grande cheminée creusée, elle aussi, dans la pierre. Sur un siège de bois magnifiquement sculpté, le roi des elfes était assis. Il était vêtu de vert et de brun et une magnifique couronne de feuilles était posée sur sa tête. De grands yeux bleus éclairaient son visage sévère. Il l'accueillit d'un geste et il lui indiqua un grand fauteuil où elle dut grimper pour s'asseoir. Elle se sentait toute petite, comme une enfant qui attend d'être grondée.

- Legolas m'a raconté votre mésaventure avec les loups, dit-il. Je voulais te féliciter pour ton courage et ta volonté.

Legolas entra alors et s'assit auprès de son père. Ils échangèrent un regard puis Thranduil reporta son attention sur la jeune fille et lui dit d'un air sévère:

- Eh bien! Je crois qu'il va maintenant falloir que tu apprennes à te servir d'un arc.

- Pardon? répondit-elle avec un sursaut de surprise.

- Vraiment, se servir d'un arc d'une telle qualité comme d'un vulgaire bâton, continua le roi.

- Je suis désolée, commença-t-elle, mais elle s'interrompit en voyant le sourire de Legolas.

Celui-ci riait franchement devant la mine étonnée de la jeune fille. Comprenant alors qu'il s'agissait d'une plaisanterie, elle répliqua :

- J'ai tout de même transpercé d'une flèche deux des bêtes. Et j'ai tué deux loups, avec l'arc. Si on omet de préciser que les bêtes ne sont pas les mêmes…

Elle fut interrompue par les rires des deux elfes auxquels se joignit aussi le sien.

Quelques jours plus tard, Legolas lui fit cadeau d'un bel arc et d'un carquois, semblables à ceux que lui-même utilisait mais légèrement plus petits. Il lui indiqua de quelle façon il fallait enfiler le carquois et comment l'attacher. Puis elle le suivit sur un étroit sentier et il la conduisit dans une petite clairière ou un champ de tir avait été improvisé pour elle. Elle eut alors droit à sa première leçon, qui selon elle, fut catastrophique. Il lui fallut de longues minutes pour réussir à correctement encocher une flèche, mais quand elle relâcha la corde de l'arc, la flèche tomba sur le sol, à quelques pas d'elle. Puis elle réussit à envoyer une nouvelle flèche un peu plus loin, mais il lui fallut encore de nombreux essais avant de toucher la cible la plus proche. Cependant, grâce à la patience et aux encouragements de son professeur, elle fit de rapides progrès.

En plus des leçons de tir, on lui apprit à monter à cheval. On lui avait donné un petit cheval blanc, nommé Galian, rapide comme le vent et doux comme un agneau. Les elfes avaient fabriqué une selle et une bride exprès pour elle. Elle montait chaque jour à cheval et elle devint rapidement une bonne cavalière.

Maintenant, lorsqu'elle accompagnait les chasseurs, elle montait Galian et portait son arc et son carquois, mais elle ne chassait pas réellement. Les elfes étaient trop rapides pour elle, et les proies étaient abattues avant même qu'elle n'ait le temps de décrocher l'arc de son dos. Elle appréciait tout de même les galopades dans la plaine, à l'orée de la forêt.


27 juin 17, 07h30 A6 / P6