Chapitre Un

Dean Winchester détestait les hôpitaux.

Cela, depuis toujours.

D'ordinaire, il s'y massait une odeur médicamenteuse aux lourdes effluves écœurantes, que l'air conditionné n'arrivait jamais à assainir pleinement. Un mélange indescriptible d'ammoniac frais et de vieilles maladies rances qui stagnait dans l'atmosphère. Un enrobage épais et tenace qui lui provoquait des nausées.

L'hôpital Sainte-Catherine de l'état du Michigan ne dérogeait pas à cette règle.

Dés que les portes automatiques s'étaient ouvertes sur son passage, une bouffée aigre-douce l'avait cinglé au visage, telle une gifle chaude. Dean avait presque manqué faire un temps d'arrêt pour s'acclimater à l'odeur.

Une idée un peu risible qui, contre toute attente, lui avait arraché un sourire.

Car il était Dean Winchester, après tout. Le chasseur le plus craint et redouté des créatures démoniaques qui sévissaient ici, dans les cinquante états d'Amérique. Un homme habitué à déterrer des cadavres pour brûler leurs ossements ou à combattre des esprits de l'ombre dans de vieilles cryptes putrides. Les relents infectes de chair en décomposition et de sombres tombeaux humides aux murs moisis, il connaissait bien.

Bon nombre d'enquêtes surnaturelles sur lesquelles il avait travaillé, en compagnie de son frère Sam, l'avaient conduit à arpenter les couloirs blancs et aseptisés d'un paquet d'hôpitaux. Lui-même, y avait séjourné quelques temps.

Mais c'était plus fort que lui. Il ne s'y habituerait jamais.

Vêtus d'un costume sombre impeccablement cintré, le col noué d'une cravate aux motifs sobres et stricts, Dean et Sam marchaient côte à côte le long des coursives de l'hôpital Sainte-Catherine. Ils étaient affublés de leurs plus beaux atours officiels, et leur panoplie du parfait agent du FBI était complète. Cheveux peignés en arrière, mines renfrognées, calepins de prises de note rapide et insignes bidons glissés dans la poche. A les regarder simplement marcher, le port de tête digne et l'allure assurée, tout aurait pu laisser croire qu'ils faisaient réellement partie du Bureau d'Investigation Fédéral.

Un leurre.

Sam et Dean étaient passés maitres dans l'art du camouflage et de l'illusion.

Ils n'étaient pas plus des agents promus au rang d'inspecteurs que le diable était un chérubin joufflu armé d'un arc de Cupidon le jour de la Saint Valentin.

D'une démarche affirmée, leurs pas cadencés à la même allure, ils déambulèrent au milieu du personnel soignant et de quelques brancards alignés le long des murs, attentifs aux numéros des chambres qui se succédaient le long des portes.

Concentré sur les détails de leur enquête actuelle, Sam affichait un visage grave, presque inquiet. Sa solide mâchoire, aux lignes dures et affirmées, était serrée au point de creuser les maxillaires de ses deux joues. Ses sourcils, étroitement noués au-dessus de son nez, aiguisaient l'éclat perçant de son regard. S'il n'était pas véritablement un agent du FBI, il en arborait l'uniforme et toute la prestance intimidante.

De son côté, Dean exposait un petit sourire goguenard en furetant des yeux les multiples couloirs transversaux, à la recherche de quelques créatures exotiques en blouses blanches. Blondes, brunes ou rousses, peu importaient. Les infirmières étaient restés son plus grand fantasme depuis qu'il avait été en âge de visionner des pornos. Il avait encore en mémoire ce film érotico-lesbien, capté sur une chaine cryptée dans un motel de Détroit, mettant en scène différentes jeunes femmes aux lèvres pulpeuses, aux corps rasés de prés et aux seins siliconés. Quelque part, il aimait croire que dans la vraie vie aussi, les infirmières étaient totalement nues sous leurs blouses.

Il était en train de caresser cette idée lorsqu'une somptueuse infirmière, occupée à feuilleter une pile de dossiers, passa à côté de lui sans le remarquer. Son attitude studieuse, son regard sombre cerclé de lunettes à écaille et son épaisse chevelure de jais, ramenée sagement en chignon haut, lui conférait un aspect austère qui, aux yeux de Dean, étaient tout particulièrement apetissant. Les grands yeux verts du chasseur s'illuminèrent en un instant et son sourire s'élargit, barrant copieusement son visage en deux. Son attention toute entière se focalisa sur la jeune femme qui, à sa grande déception, ne sortit pas un instant son nez de sa liasse de feuillets. Sans ralentir l'allure, Dean tourna légèrement la tête pour épier le déhanché scandaleusement roulant qui faisait tanguer ses reins.

Il eut à pas le temps de couver ses formes plantureuses d'un regard ardent, que son frère lui décocha un coup de coude aigu pour le ramener à l'ordre.

- Dean... Gronda Sam entre ses dents.

- Quoi? Se défendit l'autre en haussant les épaules d'une manière innocente. On a bien le droit d'allier l'utile à l'agréable.

- Pas dans le cas présent. Il s'agit d'une affaire sérieuse, je te le rappelle.

Tout en continuant de marcher, Dean considéra son jeune frère debout à sa gauche. Sam était plus jeune que lui, c'était un fait, mais il était loin d'être plus petit. Au contraire, son cadet le dépassait aisément de deux bonnes têtes supplémentaires. Pour ne pas dire trois. Sa carrure imposante, renforcée d'un jeu d'épaule puissant et de pectoraux d'acier, écrasait presque la sienne.

Presque.

Un sourire de travers égaya le visage de Dean qui secoua la tête pour balayer sa remarque.

- Pas plus que toutes celles qu'on a eu à traiter avant, lui fit-il remarquer avec une touche de lassitude dans la voix.

A ces mots, Sam s'immobilisa. Il prit le temps de rouler sur Dean un regard noir avant de grommeler à son attention:

- Ce n'est pas de l'avis de Bobby.

- Sam... Soupira son frère. Tu m'as trainé dans l'état du Michigan pour traiter un simple cas de possession démoniaque. Je te signale qu'on a affronté des quantités de démons, de monstres rebutants et de dieux païens, sans parler des sept péchés capitaux, des cavaliers de l'apocalypse, des chiens de l'Enfer et de Lucifer lui-même.

Comme il s'échauffait en parlant, Dean sentit les regards interdits de quelques promeneurs se tourner vers lui. Des discussions s'arrêtèrent sur le champ et des visages convergèrent dans sa direction. Certains arborèrent des mines ahuries, d'autres s'échangèrent des messe-basses anxieuses. Et un silence particulièrement pesant s'installa.

Sentant qu'il avait attiré l'attention, Dean se racla la gorge, mal à l'aise. Ce n'était pas le genre de discours à tenir dans un hôpital. En fait, ce n'était pas le genre de discours à tenir, du tout. Et ce, dans n'importe quel endroit sensé du monde.

D'un revers sec du bras, Sam l'attrapa par le coude et l'entraina avec lui. Mieux valait s'éloigner des curieux avant qu'ils ne se posent trop de questions à leurs sujets. Les deux frères avaient déjà séjourné dans un hôpital psychiatrique afin de résoudre une sordide enquête, et ils ne désiraient pas vraiment renouveler l'opération de sitôt.

- Si Bobby dit que c'est important, lui souffla Sam à voix basse, alors ça l'est.

- Il ne te viendrait jamais à l'esprit que Bobby puisse se tromper?

Sam leva les yeux au ciel pour méditer sur la question. Une seule réponse s'interposait à lui, aussi claire qu'une évidence. Il haussa les épaules en répondant :

- Non.

Dean, agacé, était sur le point d'ouvrir la bouche pour lui rétorquer quelque chose lorsque Sam repéra un numéro de chambre à l'autre bout du couloir. Avant même que son frère n'ait eu le loisir de sortir un mot, ce dernier leva la main pour le contraindre au silence.

- Chambre 12, l'informa t-il en donnant un coup de menton en direction de la bonne porte. C'est ici.

Les lèvres entrouvertes sur une parole muette, Dean resta un instant dans l'expectative, les mots en suspens. Avec un soupir, il se résigna finalement à fermer la bouche et se retourna vers la direction indiquée. Au moment même où il localisa le numéro en question, la porte de la chambre s'ouvrit, libérant une poignée d'internes et de médecins traitants. Des yeux, il fureta dans le groupe. Pas l'ombre d'une infirmière ou d'une belle doctoresse à la poitrine débordante sous un chemisier blanc. Dépité, il se tourna vers son frère en marmonnant :

- J'espère pour toi que ça en vaut vraiment la peine.