Partie 2

Mac regarda curieusement Danny tout en distribuant les affectations de la journée. Trois cas, cinq enquêteurs, personne ne chômerait aujourd'hui. Il donna la première enquête à Stella et Sheldon, un meurtre perpétré sur un stationnement payant, près de Central Park. Il se réserva le second en compagnie de Lindsay. Un corps trouvé accroché dans le sapin géant du Rockefeller Center. Le lieutenant réserva la dernière enquête à son jeune protégé. Un corps venait d'être retrouvé près d'une maison abandonnée sur Fishing Island. À partir du début du mois de novembre, plusieurs habitants quittaient l'île pour quelques mois, préférant ne pas emprunter le ferry chaque jour pour regagner New York.

— Vous pouvez disposer. Lindsay, prenez votre matériel et attendez-moi dans la voiture. Danny, j'ai à vous parler avant votre départ.

Danny avala sa salive, préférant ne pas ajouter de commentaires.

— Joli visage enflé, lèvres fendues et gonflées. Comment est-ce arrivé? Et ne tentez pas de répondre par une chute dans l'escalier ou une rencontre avec une porte ouverte.

— Je me suis trébuché dans mon chat, tenta Danny.

— J'ai croisé Flack ce matin. J'ai remarqué qu'il a une jolie écorchure sur la main droite. À croire que lui aussi a croisé votre chat.

— S'il l'a vraiment croisé, le chat n'a aucune chance. Rien d'autre?

— Non. En réalité ça ne me regarde pas, c'est votre vie privée… mais si vous avez besoin de parler, j'suis là. Allez! Je ne voudrais pas vous retenir davantage. Le transbordeur vous attend, au bout de Long Island. Un inspecteur est déjà sur place. Le bateau repartira avec le médecin légiste et il reviendra pour vous reprendre plus tard. Bonne journée!

— Elle a déjà mal commencé, je ne vois pas comment ça peut aller en empirant.

— Allez, l'inspecteur Flack est déjà sur les lieux. Ne le faites pas attendre.

— Merde! J'avais tort, y a toujours pire que le présent.

— Un problème?

— Non. Pourquoi? J'ai l'air d'en avoir un? Répondit Danny d'un ton légèrement arrogant.

Danny se dirigea à regret vers Long Island. Il n'osa pas rouler trop lentement et tenter sa chance. Déjà que Mac l'avait laissé partir sans trop le questionner malgré ses réponses vaseuses. Le seul réconfort que la route lui apporta fut la chaleur du chauffage poussé à fond. La température n'augmenta que très légèrement, oscillant entre zéro et 5 degrés. Danny ne portait qu'une veste par-dessus son chandail. Une veste oubliée depuis quelques mois dans le fond de son casier. Il s'était d'ailleurs demandé où elle avait bien pu disparaitre. Danny se stationna, dans un bruit crissant de freins révélant son état d'esprit. Il quitta la chaleur de l'habitacle pour rejoindre le conducteur du ferry et s'identifier à lui. Une fois sur l'eau, la température diminua encore de quelques degrés. Le court voyage parut pourtant à Danny à la fois trop rapide et trop long. Il ne voulait pas revoir son ami tout de suite. Et d'un autre côté, il désirait se retrouver sur la terre ferme, la force des vents rendant la traversée très mouvementée, présage d'une tempête à venir. Danny attendait confirmation pour savoir si l'orage du ciel éclaterait avant celui de son cœur. Une fois sa voiture sur l'île, il reprit la route en suivant les directions données par son GPS.

— T'en as mis du temps, attaqua Don dès qu'il posa un pied hors de la voiture. Il fait froid et la pluie menace de tomber d'un instant à l'autre. Inutile de nous attarder. Le gardien de l'île a aperçu le cadavre près de la route. Le légiste a déjà fait enlever le corps avant que la pluie n'altère les preuves. À première vue, on ne l'a pas tué dans la maison

— Tu analyses les preuves, maintenant?

— Non, mais la mare de sang derrière la maison m'a aidé à faire mes propres déductions. T'oublies peut-être que je travaille dans la police, moi aussi?

— Bravo, Sherlock. Alors, si tu veux aller plus vite, t'as qu'à inspecter l'intérieur, pendant que je m'occupe du terrain.

— Pas de problème, Patron, ajouta Don d'un ton dédaigneux. Au moins, je pourrai éviter le vent glacial qui se lève entre nous.

Danny attrapa sa mallette et commença à inspecter l'arrière de la maison. Il prit un moulage des empreintes, il récupéra un échantillon de sang et un autre de peinture. La pluie commença à tomber, froide, non, plutôt glacée. Enfin, c'est ce que Danny ressentait à travers ses vêtements déjà trempés et imprégnés de froid. Sa veste ne le protégeait pas réellement des intempéries. Le vent qui se levait, chassait les feuilles des arbres au loin, ainsi que différents papiers, soufflant avec lui des indices peut-être importants. Danny se mit donc à courir après les différents morceaux non végétaux. Il les glissa dans un sac, puis se retourna, s'attardant pour la première fois à ce qui l'entourait.

Danny remarqua d'abord la clôture de bois, jadis blanche. Plusieurs planches manquaient, la peinture s'écaillait et quelques clous rouillés en sortaient dangereusement. L'arrière du terrain disparaissait sous les herbes folles, bordant un fossé très profond, rempli d'une eau trouble et brouillée. Un peu à l'image des châteaux forts. Un pont en pierres enjambait le fossé. Malgré l'absence de quelques roches, qui séjournaient probablement au fond du fossé, le pont semblait en relativement bon état. Le terrain environnant paraissait laissé à l'abandon, tout comme la maison, la rue et le quartier tout entier. Des chênes massifs, qui semblaient avoir plus de vie derrière eux que devant, se dressaient aux quatre coins du terrain. De nombreux oiseaux allaient et venaient effarouchés à la vue des mouvements de l'homme de paille qui dansait au rythme du vent. Aujourd'hui, sa danse s'approchait plus du Hip Hop que d'une danse lente et langoureuse. Certains oiseaux apaisaient leur gourmandise aux multiples mangeoires s'offrant à eux. «Qui pouvait bien venir dans un endroit pareil pour nourrir des animaux?», se demanda Danny. Un puits en pierres des champs prenait place un peu en retrait. Comme si les nouvelles technologies n'avaient jamais atteint cet endroit. Des fils barbelés, solidement maintenus à des poteaux à l'aide d'agrafes, s'alignaient, tels des serpents étendus sur le sol. Danny n'en voyait pas l'utilité. En frissonnant, il leva son regard vers la maison, l'eau froide ruisselant sur son visage.

Les nombreuses fenêtres disparaissaient, barricadées à l'aide de planches, donnant l'air à la maison de sommeiller. L'escalier reliant la galerie au sol appartenait désormais au passé. Seule une rampe branlante semblait rappeler qu'elle avait bien existé. La galerie large d'environ deux mètres courait tout le tour de la maison. Une peinture défraîchie, d'un vert pâle, en recouvrait le bois usé. La brique rouge recouvrant la façade s'effritait, suite aux nombreuses intempéries subies au fil des ans. Les volets du grenier battaient au vent avec fracas, alors que l'imposante dimension du bâtiment dominait le reste du décor.

Danny s'obstina encore de nombreuses minutes avant de franchir le seuil. Il ne se sentait pas encore prêt à affronter Don. Mieux valait subir les sévices du temps, la pluie froide, voire glaciale, qui lui fouettait le visage. Le vent déchaîné qui s'infiltrait sournoisement sous sa veste maintenant totalement mouillée, imbibée d'eau de part en part, laissant le policier de la scientifique tremblant de froid, les doigts engourdis, de même que le reste de son corps ankylosé, presque paralysé.

Danny posa une main sur la poignée de la porte, puis la retira pour la troisième fois consécutive. Décidément, son manque de courage le décevait. Il devrait bien, un jour ou l'autre, affronter Don, mais mieux valait un autre jour. Son cerveau commençait à réfléchir beaucoup plus lentement, commandant ses gestes d'une façon ralentie. Même parler, pour un type fort en gueule comme Danny ne venait plus de façon aussi naturelle. Pourtant, malgré tous ces facteurs alarmants, il s'obstina à demeurer dehors. Loin, très loin de l'inspecteur de la criminelle Donald Flack Junior.

À suivre