Harry Potter : Scènes coupées
-Tome 1 à 7-
Scène 68/154 (1èmeV.) – Tome 7
Lily Potter avait les yeux verts, disait-on.
Les ignorants affirmaient d'un vert émeraude de toute beauté. Telles deux pierres bordées de cils épais qui venaient piqueter les bords d'un lac à la finesse exquise. Des yeux de femme comme aucune autre n'en avait jamais possédés, d'une troublante clarté, qui paraissaient lire au creux des âmes. Seul le fils semblait avoir hérité de la couleur de ces iris légendaires
Il n'en était rien. Ce n'était que simple nostalgie d'un entourage distrait envers un souvenir passé chéri, trop tôt arraché. Maquillage que la mort seule apportait, enjolivant les êtres. Travail méthodique qui polissait chaque qualité jusqu'à la plus incertaine qui soit, faisait des actes les plus quotidiens des événements quand tout ce qui devait l'être passait sous silence.
Censure funèbre tout Homme est bon quand crevé.
Quand il est temps de dresser le bilan face à une famille éplorée que le chagrin assomme, le vide seul ose songer au pire. La surface se maintient lisse et brillante, sublime écrin d'une vitrine de présentation, hypocrite description d'un être rendu intouchable. Et quelle réaction plus humaine que celle de conserver le meilleur du regretté défunt ? Qui pour traîner volontairement le poids de souvenirs douloureux et n'en être jamais délivré ? Rien ne coûte de pleurer un héros.
Lily Potter avait les yeux vert émeraude, disait-on. C'était une femme sans égale, la mère véritable qui s'était sacrifiée pour la chair de sa chair. Une figure de la Première Guerre que d'autres avaient osé emporter, qui n'avait jamais faibli face à l'ennemi, demeurée aux côtés de son mari jusqu'à leurs derniers instants.
Severus n'en gardait que l'image éternelle d'une adolescente aux sourires six fois trop grands. Ce roux feu follet qui avait désaxé son monde et n'en avait jamais eu conscience. Pour lequel, encore aujourd'hui, la flamme ancienne persistait, intouchable. Et l'oubli n'y pouvait rien, ne brouillait que les souvenirs quand les émotions demeuraient inaltérables, animées d'une ferveur dévorante. Il s'était condamné des années de cela à la plus délicieuse des souffrances. A la dévotion la plus humiliante qui soit.
Lily Potter et son anonyme sœur, chuchotant, abandonnées dans l'herbe automnale. Un profil adoré mémorisé tant de fois qu'une ombre redessine encore. Les crins de cuivre dissipés dans une nuque à la courbe constellée de rousseurs. Le front trop large à peine dissimulé sous la masse pour l'intrus il est bien mieux ainsi en vaste étendue non-conquise. Le nez petit, retroussé, un peu disgracieux et pourtant charmant, le menton insuffisant pour supporter cette bouche large, ce déséquilibre de l'ensemble.
Il n'avait vraiment été que pour Lily du moins, si tant est qu'on puisse être ainsi. Sa rencontre, seule, avait marqué le début véritable de sa vie. Ce qui avait précédé avant n'était que miettes d'une enfance éclatée. Des échos de cris qui ne semblaient jamais cesser et qu'il fuyait alors. Deux silhouettes unies autrefois par un miracle que le temps faisait s'entredéchirer par coups, et les bouteilles s'amoncelant dans l'évier sans fond. Il n'avait aucunement existé entre eux. Trop de fantômes pour occuper ce gouffre, le contemplant de leurs grandes orbites sombres comme des statues indéfinissables.
Severus était trop petit pour comprendre.
Dès lors la solitude s'était révélée un foyer accueillant. Personne ne l'attendait nulle part, ainsi il pouvait aller partout où il le désirait. Son monde déserté ne se plaignait jamais de ses incessants voyages aux départs souvent précipités et destinations inconnues à peine pressenties. Il pouvait passer des heures à ne rien faire, se perdre dans les recoins les plus curieux qui soient. Aucune punition ne l'attendait quand il rentrait, s'il rentrait. Baisser les yeux quand il se penche sur sa mère tu la vois trembler mais elle ne cesse de crier, il la frappe, tu le sais mais il reste immobile dans sa chambre. Muet.
La lâcheté légendaire des Serpentards.
Lily Potter lui sourit, ses yeux sombres posés sur lui. Elle ne se recule pas lorsque leurs bras se frôlent parfois, son sourire gigantesque ne fait que s'étendre davantage. Elle le voit, il existe pour elle et son existence la rend heureuse. Quelqu'un l'attend. Lily lui sourit et il se demande encore comment il a pu haïr les Autres.
« Vous pensez trop, mon ami. »
Un soupir exaspéré.
« Le silence vous allait si bien pourtant, Monsieur. »
Dumbledore n'eut pour seul réponse qu'un timide sourire. Même confiné dans son gigantesque cadre doré exhibé au centre de tous les autres comme l'étoile unique d'un système, le vieil homme continuait de hanter la conscience de Severus. A chaque seconde qu'il osait passer dans ce bureau qui, tout entier, semblait perpétuellement hurler : au vol ! Au meurtrier ! A l'assassin, ce qui était plus juste en soit. Même si, même si… Cela n'avait jamais été suffisant pour lutter face à la culpabilité.
« Vous ne désirez pas tant cela. »
Severus détestait les affirmations de cet homme qui ne doutait pas. Justes, constamment justes, et sa grogne retenue pour seul bouclier bien qu'il ne le trompait plus depuis longtemps. Dumbledore lui avait accordé sa confiance là où personne n'aurait osé sans jamais revenir sur sa décision, cela était tout. Tout était dit.
« Ne vous avancez pas trop, vieillard sénile. »
Les yeux pétillant accueillirent l'insulte avec l'indulgence d'un parent.
Lily et son dos, droit et sec, longiligne sous l'épaisseur de l'uniforme. Vision débordante de mépris. Qui l'ignore en insolente aisance, son regard glisse sur lui sans se poser ni le reconnaître. Pas de colère dans ce visage familier aux traits figés. Ses sourires et son attention sont dévoués à d'autres qu'il hait de tout son élan, de toute sa rage. Pour un mot jeté de sa bouche, il n'existe plus pour elle. La haine n'est pas le contraire de l'amour, c'est l'indifférence. La neutre non-existence.
« Vous l'aimez encore. »
A force de choses, ce n'était plus là une question. Mais un simple état de fait qui l'humiliait chaque jour davantage. Etait-il bien nécessaire d'en faire la constatation encore maintenant ?
« Vous m'êtes une énigme, Severus. »
Il avait laissé son sort entre les mains du temps autrefois. S'abandonnant tout à lui, pressant les images persistantes de se ternir et son désir de capituler dans les honneurs. Comme des milliards d'autres se donnaient à la vie et son cours. Il avait pourtant dû se résoudre à un cœur qui ne savait pas oublier. Piteux cliché pour le méchant qu'il était.
« Il me semblait pourtant que vous n'y étiez pas si indifférent. Osa-t-il finalement lâcher du bout des lèvres, revanchard.
_Vous êtes au courant ? »
Le vieux semblait soudain presque gêné.
« Juste des échos, assez pour deviner.
_Ce n'est pas comparable. Rien de ces choses-là ne le sont. »
Severus leva à peine les yeux à cette réponse plus silencieuse qu'un murmure. Sur le visage peint de l'ancien directeur ne se lisait plus que de la peine, une calme nostalgie. Une étendue de chair marquée par les nombreuses années, dont chaque pli de peau paraissait comme la cicatrice d'un regret tenace.
Était-ce alors un sursaut de pitié face à cette image pathétique ou de la compassion ? Severus se vit quelque part dans ce regard lointain, comme cet homme tentant de fuir sa propre ombre sans y parvenir. S'épuisant à la tâche.
« Il ne m'a pas rendu heureux... »
Non, cet amour ne l'avait jamais rendu heureux. Juste maladivement envieux d'un être qui n'avait jamais été à lui bien qu'il se soit plu à le croire. Qu'un autre lui avait aisément ôté dans un sourire triomphant. Et lui s'était rendu sans réelle protestation, se résignant à obéir aux caprices d'un destin simplement injuste. Sans faire appel.
« Ni plus fort, ces théories que vous prônez ne sont que mensonges. »
Il s'était parfois demandé ce qui serait arrivé si, en gosse naïf, il était resté chez lui ce vendredi soir fatidique. Si Lily Evans n'était pas entrée dans son monde avec pertes et fracas comme une incontrôlable tempête. Il préférait croire que cette alternative là aurait été la bonne, s'il avait su plus tôt…
« Vous vous laissez aveugler par votre ressentiment, mon ami. N'oubliez pas le meilleur. »
Lily le regarde. Son nom sur sa langue.
Ça tord dans sa gorge, soudain.
« Elle avait les yeux verts.
_Je sais, Severus.
_Vert de cobalt. »
Et dans ces yeux-là, il y avait eu un peu de place pour lui.
-REJETÉE-
Propriété artistique : J.K. Rowling.
'Jour,
Pour cette fois-ci, un texte un peu moins dans les extrêmes : plus à mi-chemin, plus à portée aussi en lecture -dans le sens plus agréable je pense. J'aurai pu m'arrêter bien davantage sur les origines, le développement de l'émotionnel de Severus, mais ce n'était pas vraiment mon objectif ici.
J'ai essayé de rendre au mieux son amour très naïf d'enfant solitaire qui perd pied à la première affection qu'il reçoit. Sa résignation confrontée au temps qui semble tout emporter sauf ce dont il veut réellement se débarrasser. Aussi parce qu'il ne le souhaite pas tant que cela. A quel point son esprit semble former une boucle revenant perpétuellement à Lily.
J'espère que ça ira. Le prochain sera très particulier.
(rod100 : Ton appréciation m'est allée droit au cœur. Merci, vraiment. ^^)
Victimes conciliantes suivantes : ? (Tome 3).
