D'une illumination, ou juste un moyen subtil de réaliser que vous êtes un idiot

\ An Epiphany is Just a Fancy Way of Realising You're an Idiot /

Par Linpatootie

Résumé : Sherlock et John ont une sorte de dispute de couple. Ce qui est vraiment bizarre, puisqu'ils ne sont pas en couple.
Note : Je ne suis que l'humble traductrice de cette histoire géniale, écrite par Linpatootie, que vous pourrez trouvez là en reconstituant le lien : http deux points slash slash archiveofourown point org /works/ 346797
Note 2 : Cette histoire appartient à la série "Deux cafés, un noir et un avec du sucre, s'il vous plaît". Deux autres chapitres à venir derrière.

Bonne lecture !

xXxXx

John dormait dans le lit de Sherlock depuis 101 nuits, maintenant. Il avait compté. Pas forcément consciemment, pas forcément dans un but précis, mais chaque nuit, c'était comme une encoche gravée dans le bois, pour qu'il ne l'oublie pas. Cent une. Si les nuits étaient des Dalmatiens, il aurait pu se faire un joli manteau à pois, une métaphore aussi inutile que de le fait de simplement compter, mais il avait pensé à ce nombre toute la journée, en se demandant si ce n'était pas le début d'une sorte d'obsession.

Il avait même posté un article dans son blog à ce sujet, une seule entrée avec une seule ligne, "101", qui avait juste obtenu un commentaire de Harry, qui consistait en un seul point d'interrogation. Sherlock l'avait vu et Sherlock avait compris la référence, l'en informant par-dessus son microscope d'un air suffisant, ce qui avait affreusement dérangé John parce que ça signifiait que Sherlock comptait aussi, et qu'est-ce que c'était censé vouloir dire ?

Il était parfaitement conscient de n'avoir dormi à côté de personne d'autre pendant tous ces mois, aussi. Il avait eu des rendez-vous, mais ça n'avait mené nulle part. Il était pourtant sorti avec la même fille deux fois, une petite serveuse avec des cheveux roux et des fesses merveilleusement moelleuses, mais Sherlock l'avait fait fuir après une ou deux semaines, avant même que John puisse réfléchir à comment il allait lui annoncer qu'il partageait régulièrement le lit de son agaçant colocataire, et volontiers encore, en espérant que vous ne trouviez pas ça trop bizarre.

John aimait dormir à côté de Sherlock. John aimait s'endormir à côté de Sherlock et John aimait se réveiller à côté de Sherlock, et alors qu'il l'acceptait sans difficulté au début (généralement la meilleure stratégie, quand ça concernait Sherlock Holmes), il commençait de plus en plus à se demander ce que ça voulait dire. Les quelques nuits où ils n'avaient pas dormi ensemble pendant ces derniers mois avaient été déplaisantes, agitées, et il ressentait une sorte de confort et de sécurité en allant dormir tout en sachant que Sherlock était juste là, à côté de lui. Bien sûr, la réaction de Sherlock n'aidait en rien du tout. Il n'avait jamais été un grand dormeur, mais il était bien plus enclin à aller se mettre au lit, ces derniers temps, ce que était pour John tout aussi flatteur que terrifiant. Même lorsque les nuits de Sherlock était agitées, John allait se coucher dans son lit, et se réveillait le lendemain avec Sherlock à ses côtés, qui s'était glissé là avant que John ne se réveille.

Bref, il y a une sorte de routine de couple là dedans qui commence réellement à troubler John, parce que ça sous-entend des choses. Des choses dont il ne peut pas dire qu'elles soient toutes fausses. C'est comme si Sherlock et lui étaient devenus un couple, avec tout ce que ça implique, sans vraiment le décider, et Sherlock en a l'air étrangement satisfait, et John ne sait pas comment il est censé réagir à tout ça. Il se croit réellement trop vieux pour ce genre d'incertitudes.

Il est étendu sur le dos dans le lit de Sherlock, les mains derrière la tête, et écoute les bruits que fait Sherlock dans la salle de bain. Il a complètement mémorisé la routine de Sherlock avant d'aller au lit, presque la même tous les soirs. D'abord, il se lave le visage et les mains, habituellement à l'eau froide, le robinet ouvert et l'eau qui s'écoule dans le lavabo en porcelaine. Puis il se brosse les dents pendant ce qui s'apparente à des siècles aux yeux de John, en faisant attention à chacune des dents à l'intérieur de sa bouche (mais pour être honnête, depuis que le temps que John le connaît, Sherlock n'a jamais eu besoin d'un dentiste). Il se brosse les cheveux. Pas que John soit capable d'entendre ça, mais il sait qu'il le fait, qu'il enlève le gel utilisé pour les dompter pendant la journée. Puis il y a un moment de silence, et le son de la chasse d'eau des toilettes, et il revient dans la chambre, l'air bizarrement satisfait. C'est un regard que John ne lui voit que lorsqu'ils sont ensemble comme ça, et ça lui fait ressentir des choses qu'il n'est pas sûr de pouvoir décrire.

- Il faut qu'on parle, lance John alors que Sherlock se glisse sous les couvertures.

- De quoi ? demande-t-il d'une façon qui montre qu'il n'est pas tout à fait là, suivant encore le fil de ses pensées, qu'il a probablement commencé à dérouler quand il se tenait devant le miroir, à se laver les dents.

- De ça.

Sherlock soupire et se tourne vers John, une main coincée sous son oreiller.

- Il va falloir que tu sois un poil plus spécifique, John, dit-il, mais il n'y a pas de méchanceté dans sa voix – il est content, c'est visible.

Ça rend John nerveux.

- Ça, Sherlock. Toi. Et moi. Dans ton lit. Depuis plus de trois mois maintenant.

- Et ?

John garde les yeux posés sur le plafond, parce que s'il regarde Sherlock, il risque de finir par le frapper un bon coup sur la tête – tu vas comprendre ce que j'essaie de te dire, espèce d'abruti ?

- On est sérieusement en train de brouiller les limites de l'amitié, là, Sherlock. Il faut qu'on en parle.

Sherlock reste silencieux, l'observant d'un air curieux.

- Écoute. C'est juste… C'est pas normal, pas vrai ? Des colocs qui dorment dans le même lit ?

- La normalité, c'est ennuyeux. Quelle importance ?

- C'est important, Sherlock, ok ? C'est important. Juste… Qu'est-ce qui se passera si j'ai une petite copine ?

Sherlock fronce les sourcils.

- Sérieusement, John, tu crois vraiment que je vais continuer à insister pour dormir avec toi si tu as une fille dans ton lit ?

- Ce n'est pas ce que – grands dieux, j'espère que non. Mais ce n'est pas ça le problème. Comment je pourrais lui expliquer ?

- Pourquoi tu devrais lui expliquer ?

- Parce que c'est comme ça que les relations amoureuses fonctionnent, et qu'honnêtement, je ne sais pas quoi penser du fait que je n'arrive pas à bien dormir si mon colocataire n'est pas à côté de moi.

Voilà. Il l'a dit. Il reprend sa respiration, ses mots dansant dans la pièce alors que Sherlock les analyse silencieusement.

- Tu n'arrives pas à dormir quand je ne suis pas là ?

- J'y arrive, c'est juste que je dors mieux quand tu es là à parler dans ton sommeil à côté de moi, murmure John, vaguement misérable.

- Je ne parle pas dans mon sommeil, répond Sherlock, l'air quelque peu perplexe, et John a envie de le frapper parce que ce n'est vraiment pas ce qu'il aurait voulu que Sherlock retienne de la conversation.

- Si, tu parles, si, et même assez souvent, en fait. Ce qui ne me dérange pas. C'est juste pas…

- John, j'ai dormi dans des internats pendant presque toute mon enfance et personne ne m'a jamais dit que je parlais dans mon sommeil. Je pense que je le saurais si…

- Sherlock. Crois-moi. Tu parles dans ton sommeil. Tu réponds même aux questions, parfois. Désolé d'avoir à te l'annoncer comme ça, mais pour l'amour de Dieu, est-ce qu'on pourrait arrêter de s'éloigner du sujet, là ?

Sherlock a l'air profondément horrifié à cette idée, se demandant sans aucun doute quels sombres secrets ses anciens camarades d'internat ont pu lui arracher pendant qu'il dormait. John se sent légèrement coupable, mais la sensation s'évanouit rapidement, comme souvent.

- Écoute… C'est juste… Ça. Peu importe ce que c'est. Il faut qu'on en parle.

- Je ne comprends pas.

- Sherlock, bon sang, arrête. Tu n'es pas aussi naïf que ça, tu sais parfaitement de quoi je parle.

Sa patience s'épuise, mise à mal par le refus obstiné de Sherlock de continuer sur le sujet. John n'a pas plus envie que lui d'en parler ouvertement, mais il le faut, et ça l'irrite de voir que Sherlock essaie de l'éviter.

Sherlock le regarde, les tic-tacs des secondes s'égrenant depuis le réveil de sa table de chevet, son cerveau fonctionnant à une allure étourdissante pour essayer de dire ce qu'il faut. John sait que c'est dur pour lui. Les gens, les relations, il n'est pas très doué avec ça, mais bon sang, c'est juste lui, juste John, l'homme à côté de qui il dort paisiblement depuis octobre, et il va juste falloir qu'il essaie.

- Je ne vois pas où est le problème, finit-il par dire. C'est toi et moi, c'est tout, de quoi est-ce qu'on a besoin de parler ?

Évidemment.

- Je ne suis pas gay, Sherlock, grince-t-il, les dents serrées.

Sherlock explose. John n'a vraiment pas d'autre mot pour décrire ça. Il se retourne sur le dos, brusquement, ses bras battant l'air, et ses talons frappent le matelas.

- Où est le rapport ? s'exclame-t-il d'une voix frustrée. Chaque fois que quelqu'un ne… ne serait-ce que sous-entend quelque chose, entre nous, tu balances toujours la même phrase, tu la tiens devant toi comme une sorte de bouclier, mais quel est le problème ? Tout le monde sait que tu n'es pas gay, John, tu adores les femmes, tu te transformes en flaque de bave dès qu'il y a une jolie fille qui passe devant toi, mais pourquoi ça devrait exclure le fait que… - ça ne veut pas dire que tu ne peux pas… - c'est presque blessant, vraiment.

John se fige, alors que les mots de Sherlock le frappent d'une façon qu'il n'apprécie pas du tout.

- C'est… C'est… Peu importe ce que c'est, continue Sherlock en battant des mains entre eux. Pourquoi est-ce que tu as besoin de faire ça, de revenir sur tes pas sans cesse, juste parce qu'il se trouve que j'ai un pénis ? C'est ridicule. Ça… Ça m'énerve. On partage un lit, ce n'est pas comme si je te demandais en mariage ou si je t'obligeais à parader à la Gay Pride.

John se redresse, les coudes sur ses genoux, et les mains sur son visage, avant de les glisser dans ses cheveux et de les laisser là, luttant contre l'envie de simplement se lever et de quitter la chambre. Sherlock le fixe, allongé sur le lit, ses yeux brûlant un trou à l'arrière du crâne de John.

- Écoute, c'est important. Je sais que ce n'est pas important pour toi, parce que tu… parce que tu ne te soucies pas de ce que ça signifie, et moi je m'en soucie. Ce n'est même pas à propos de ce que les gens pourraient penser. C'est moi. J'ai trente-sept ans, et j'ai toujours cru que je me connaissais, et là… Toi. Et ça. Peu importe ce que c'est. Il y a tellement de conséquences, et je ne sais pas quoi penser du fait qu'entre nous, je suis peut-être le seul que ça intéresse. Ça doit être bien de ne se soucier de rien comme tu le fais, de juste se rouler en boule à côté de quelqu'un et de se dire à quel point c'est agréable, mais moi, je ne peux pas. Ok ?

Sherlock reste silencieux, les mots de John ayant désamorcé son petit accès de colère un peu plus tôt, et il attend qu'il finisse.

- Je crois, commence John, et sa gorge s'assèche – on sait tous les deux, je sais que tu sais aussi. Qu'on est… enfin, qu'il y a un lien sacrément fort. Même sans… dormir ensemble.

Il soupire.

- C'est juste que ça, partager ce lit, ça rend tellement évident le fait que ce n'est pas – que ce n'est pas entièrement platonique, et je, je ne sais pas vraiment si je suis prêt à faire face à ça.

Sherlock reste silencieux, avec un côté abasourdi dans ce silence qui donne envie à John de se jeter par la fenêtre. Il a entendu dire que les poubelles de Mrs Hudson étaient parfaites pour un atterrissage violent.

- Laisse tomber. Dors, marmonne-t-il, enfonçant la tête dans son oreiller et tendant la main pour éteindre la lumière de la table de chevet.

La pénombre reste silencieuse, à part le bruit de la respiration de John, allongé sur le dos, les mains près de sa tête. D'habitude, il dort mieux avec Sherlock à côté de lui, mais là il sait que cette nuit va être une torture. Peut-être qu'il vaudrait vraiment mieux qu'il retourne dans sa propre chambre, la queue entre les jambes, pour leur donner à tous les deux un peu d'espace, juste pour la nuit.

Sherlock bouge et se retourne, et soudainement, John ressent la chaleur de sa main alors qu'elle couvre la sienne, ses longs doigts s'enroulant autour des siens, le pouce glissant sur le côté de sa paume. La respiration de John se bloque dans sa gorge, et il essaie de le cacher avec un faible rire, mais il serre tout de même la main de Sherlock avec précaution, juste pour essayer, pour lui dire que ça va.

J'ai besoin de lui, pense-t-il, et c'est difficile à accepter, alors il ferme les yeux et se concentre sur le fait que ce soit agréable, en fait, ce geste étrangement affectueux, alors que Sherlock, à côté, glisse dans le sommeil presque sans effort.

xXxXx

- Cent deux, constate Sherlock avec la bouche pleine de toast, alors qu'il passe à côté de John dans la cuisine, ce matin-là – John a envie de lui jeter son petit déjeuner entier à la tête.

- Arrête ça. Arrête d'essayer de m'énerver, c'est puéril, dit-il à la place, fusillant son café du regard.

Sherlock ne dit rien, mange sa tartine en deux grands coups de dents, avant de récupérer son violon et de commencer à jouer un air que John reconnaît à moitié comme Vivaldi. John boit son café si vite qu'il se brûle la langue, et il s'enfuit de l'appartement pour aller faire les courses.

xXxXx

Les quatre jours suivants, il a à peine le temps de respirer, encore moins celui de s'asseoir et de réfléchir à leur situation. Un tueur en série fait son apparition – Sherlock est beaucoup trop excité, déjà trois morts, des hommes âgés trouvés étranglés dans leurs lits sans qu'il y ait de signe d'effraction. Sherlock finit par poursuivre le tueur, un jeune homme avec un énorme problème psychologique, et se retrouve à se battre avec lui avant qu'ils ne tombent tous les deux d'une fenêtre au premier étage. Le tueur se casse deux côtes, Sherlock s'en sort avec de simples égratignures et quelques bleus, alors que les genoux de John tremblent encore de l'avoir vu tomber à la renverse.

Pendant ces quelques jours, ils dorment à peine, ce qui leur donne l'occasion d'éviter la situation plus facilement. Toutefois, les choses se calment, comme toujours, John sermonne Sherlock pendant une bonne quinzaine de minutes sur le fait de se jeter d'une fenêtre et l'effet que ça peut avoir sur les nerfs d'un certain colocataire, et ils finissent par s'asseoir en silence dans le salon, John relatant les évènements sur son blog tandis que Sherlock gigote en essayant d'atteindre une grosse blessure sur son avant-bras avec une bouteille de désinfectant à moitié vide. John a proposé de l'aider, Sherlock a dit non, alors John a juste l'intention de le regarder se débattre avec pendant une dizaine de minutes avant de prendre la bouteille et l'obliger à s'asseoir.

- Tu dors dans mon lit ce soir ? demande Sherlock lentement, d'une voix délibérément traînante, sans quitter des yeux son bras – le désinfectant coule et inonde son coude.

- Si tu veux bien, répond John, son index gauche et son majeur droit tapant les détails de l'affaire lentement mais sûrement, sachant pertinemment que ça agace Sherlock.

- Évidemment, répond Sherlock.

Il soupire, repose la bouteille, attrape un mouchoir et commence à tamponner la plaie. L'éraflure fait tout le tour de son bras et se tortille pour essayer de l'atteindre. La main de John le démange en voyant ça, mais il ne dit rien.

Il termine une phrase. Point. À la ligne. Nouveau paragraphe. Il soupire, s'étirant en arrière, tournant la tête et faisant craquer son cou avec délice.

- Bon, dit-il.

- Bon, répète Sherlock, ses pupilles s'assombrissant un instant, haussant un sourcil – un mouvement qui veut tout dire.

- Pas la peine d'être nerveux, dit John. Ce n'est pas parce qu'on s'est retrouvés avec une affaire sur les bras et que tu t'es théâtralement jeté par la fenêtre que ça signifie qu'on n'a pas besoin de… Il faut qu'on…

Il ne sait pas comment terminer sa phrase, ce qui est très frustrant, car il sait que Sherlock va le faire pour lui.

- Il faut qu'on parle du fait qu'aimer être à mes côtés te rend mal à l'aise ? Pas de problème. Parle.

- Arrête d'être comme ça. C'est pas sympa.

- Tu as peut-être raison. Je suis juste fatigué.

Il soupire et se lève.

- Finalement, dors dans ton propre lit. J'ai envie d'être un peu tout seul.

Et il disparaît, traversant à grands pas la cuisine jusque dans sa chambre. La porte se referme silencieusement. John est dérouté. Il est à peine 21h et c'est plus que ridicule, mais à part le suivre et s'engager dans ce qui se transformerait sans aucun doute en une inutile dispute, il ne sait absolument pas quoi faire.

Il monte les escaliers jusqu'à sa propre chambre à peine vingt minutes plus tard et s'allonge sur son lit, encore tout habillé, essayant de mettre de l'ordre de ses idées pendant une bonne heure. Ça ne marche pas.

xXxXx

John aimerait bien que Sherlock arrête d'étaler leurs problèmes personnels sur la scène du crime, mais c'est bien ce qu'il fait alors qu'il pavane derrière le ruban jaune, en comptant les bouts de corps éparpillés sur la rive. Lestrade les a appelés, et Sherlock a été très excité d'apprendre que les restes démembrés d'un corps autrefois humain avaient été retrouvés éparpillés sur près de sept cents mètres le long d'une rivière mousseuse. Sherlock leur a déjà annoncé que la victime avait été un homme, de type caucasien, et probablement un chauffeur de bus. Comment il a deviné cette dernière information, John n'en sait absolument rien.

Sherlock l'ignore, se détournant à peu près à chaque fois qu'il passe à côté de lui pendant qu'il examine la scène d'un air agité, déterminé à ne pas le regarder. Distrait, John marche sur quelque chose de mou et recule.

- Attention, c'est le gros intestin, braille Sherlock, avant de lui faire un sourire moqueur alors qu'il bondit en arrière.

- Merci de prévenir, connard, murmure John, plus pour lui-même que pour Sherlock, essuyant sa chaussure sur un banc d'herbe jaunissante.

- Eh ben, il est de mauvais humeur, intervient Lestrade à côté de lui, les mains dans ses poches.

- Ouais, il est un peu en colère contre moi, dit John.

Il va probablement avoir à jeter ses chaussures maintenant. Ou à les brûler.

- Qu'est-ce que tu lui as fait ?

- Oh, tu n'as vraiment pas envie de le savoir.

Lestrade ne demande rien de plus – il sait très bien que si John dit qu'il n'a pas envie de le savoir, c'est qu'il n'a sérieusement pas envie de le savoir. John envisage tout de même de lui dire, un instant – on dort dans le même lit depuis trois mois et je crois qu'il est peut-être devenu mon petit-ami sans que je m'en rende compte et je ne sais pas comment je suis censé le prendre et il est en colère contre mon stupide sentiment d'insécurité – mais Lestrade ne serait pas capable d'en supporter autant, vraiment. Surtout quand la discussion se fait au dessus des entrailles déchirées d'un probable chauffeur de bus. Il ramène ses mains derrière sa tête et regarde Sherlock sauter par-dessus une cage thoracique, gesticulant vers Donovan pour prendre des notes à propos d'une chose ou d'une autre, et il attend qu'il termine.

xXxXx

- Est-ce qu'il y aurait moyen que tu gardes nos problèmes privés, privés ? demande John un peu plus tard, assis dans un taxi qui les ramène à Baker Street, regardant par la fenêtre un groupe de touristes en train de papoter sur le trottoir.

- Je n'ai rien dit de particulier, répond Sherlock d'une voix traînante, les yeux fixés sur l'arrière de la tête du chauffeur.

- T'avais pas besoin. Même le chien policier aurait été capable de comprendre que t'étais en colère contre moi.

- Si tu ne veux pas que les gens sachent que je suis en colère contre toi, ne me mets pas en colère.

- Oh, pour l'amour de – Sherlock. C'est ridicule. C'est normal de se disputer de temps en temps, ça ne veut pas dire qu'il faut que tu te traînes dans tout Londres avec la même expression que si je t'avais piqué ta glace.

- On s'est déjà disputés avant. C'est différent, et je pense que j'ai tous les droits d'être fâché contre toi. Ne me demande pas de faire comme si c'était un manteau que je pourrais enlever en quittant l'appartement, je ne peux pas et je ne veux pas.

John le fixe alors qu'il regarde à travers la fenêtre maintenant, totalement indéchiffrable. La tension entre eux est tellement palpable que John se demande si le chauffeur ne va pas la rajouter au prix de la course quand ils seront arrivés.

- Je suis désolé, dit John presque automatiquement.

Sherlock lâche un rire moqueur.

- Sherlock, arrête. C'est pas juste que tu cherches à me punir parce que je ne sais pas où j'en suis. J'essaie de comprendre, ok ? J'essaie.

- Je ne vois juste pas pourquoi tu as absolument besoin de cataloguer ce que tu ressens, répond Sherlock vers la fenêtre, alors que ses yeux qui suivent le paysage de Londres qui défile.

- Parce que c'est important, d'accord ? C'est important pour moi, et peu importe de quoi il s'agit, je suis impliqué aussi, donc j'ai mon mot à dire. Voilà.

Il se sent un peu rebelle. Sherlock pourrait juste arrêter d'être aussi agaçant et lui donner l'espace dont il a besoin sans qu'il ait besoin de se battre pour l'avoir.

- Ça te sera plus facile à accepter quand tu auras mis un nom dessus, alors ?

- Je ne sais pas. Peut-être. J'espère. Oui.

John fait une pause à tous les arrêts possibles après cette question et atterrit sur la conclusion avec un sentiment qui ressemble presque à de la satisfaction. Oui.

- Hmm, dit Sherlock, les sourcils froncés.

Quelque part, John est inquiet à l'idée de ce que ça implique – Sherlock est en train de comprendre quelque chose que John devra trouver tout seul, visiblement.

Le taxi tourne sur Baker Street et Sherlock sort en premier, avec agitation.

- Je te laisse te faire tes propres déductions, dit-il – ce qui implique qu'il a déjà la réponse, et John paie le chauffeur et envisage sérieusement d'aller habiter à Cardiff et d'en finir avec tout ça.

xXxXx

Ils dorment à nouveau séparément cette nuit-là. John s'endort en essayant de comprendre ce qui lui manque quand Sherlock n'est pas là, et se réveille le matin en réalisant que la réponse à cette question est loin d'être assez spécifique. Les relations humaines, la nature humaine, semble-t-il, ne sont pas des choses qui peuvent être catégorisées par un simple oui ou non. Ce n'est pas binaire. Il peut voir les associations, relier les points, et c'est une sensation bizarre.

Ce qui lui manque quand Sherlock ne dort pas avec lui, c'est Sherlock. Ce qui est plutôt logique, sauf que ça ne l'est pas, sauf que John réalise qu'il n'a jamais ressenti ça pour personne avant, et cette idée le rend si nerveux qu'il se coupe en se rasant.

xXxXx

- Est-ce que tu veux coucher avec moi ?

John manque de s'étouffer avec son café. Ils sont assis dans un petit restaurant, avec, de l'autre côté de la rue, une animalerie que Sherlock veut surveiller à cause d'étranges opérations concernant un trafic d'animaux exotiques. Il vient de passer les dix dernières minutes à expliquer à John les différentes méthodes pour faire du trafic de serpent, alors c'est plutôt inattendu.

- Je ne parle pas de juste dormir ensemble, bien sûr, on le fait déjà. Je parle de sexe, ajoute Sherlock, en réussissant encore à magnifiquement empirer la situation.

- Quoi ?

- C'est une question logique, John. On est en plein dans une sorte de dispute de couple, ce qui est bizarre, puisqu'on n'est pas en couple. Tu m'as déjà dit que tes sentiments sur le sujet n'étaient pas entièrement platoniques. J'en déduis donc que ça veut dire que tu veux coucher avec moi ?

Sa voix est distante. Il cherche à avoir une approche scientifique, à se détacher du problème pour essayer de faire en sorte que ce soit plus facile pour lui, pour essayer d'aider John à comprendre ce qui se passe entre eux, mais c'est un échec évident. Il évite le regard de John et ses doigts jouent avec un emballage de sucre vide sur la table. Même le grand Sherlock Holmes n'arrive pas à ne pas s'impliquer dans le problème.

John le fixe, épongeant la tâche tiède de café qui se répand sur sa chemise.

- Alors ?

- Oh, bon sang, marmonne John, sans le regarder.

Il n'y a personne autour d'eux. La serveuse, qui a l'air de s'ennuyer, nettoie la machine à la café un peu à la va-vite, et à part eux, l'endroit est vide.

- Sherlock. Écoute. C'est pas – c'est pas à propos de ça. C'est tout. Si je cherchais du… Si c'était juste pour le sexe, ça serait peut-être plus facile à gérer.

Sherlock hausse un sourcil dans sa direction.

- Fascinant.

John a envie de l'étrangler.

- Dans ce cas, ça concerne l'amour.

Les mots tombent entre eux comme un sac plein de briques. John le fixe, bouche bée, sa main à présent immobile sur la tâche.

- C'est ça ? insiste Sherlock.

- À toi de me le dire, réussit à dire John.

Sherlock ne s'attendait pas à cette dérobade, et il cligne des yeux, son visage se teintant de mécontentement. Il froisse l'emballage de sucre et ne dit rien d'autre. John termine ce qu'il reste de son café, et ils restent là, assis dans le silence le plus inconfortable qu'il y ait jamais eu entre eux. Pendant un moment, John se dit qu'il ne s'est jamais senti aussi misérable.

xXxXx

- Oui, dit brusquement John ce soir là, alors qu'il est affalé sur son fauteuil et que Sherlock est dans la cuisine en train de faire autre chose sur son microscope.

- Oui quoi ? demande-t-il.

- Oui. C'est tout.

Il n'a pas envie d'être plus clair. Soit il comprend, soit il ne comprend pas, et ça ne fera pas une grande différence, pour être honnête. C'est surtout à lui que ça importe.

- Oh.

Il comprend, alors. La cuisine reste silencieuse pendant un instant, puis il retourne à ce qu'il faisait, allumant son bec Bunsen et faisant tinter des fioles de verre.

John reste assis dans son fauteuil et regarde le ciel nocturne par la fenêtre. Il n'est pas plus heureux qu'il ne l'était cet après-midi, dans ce miteux petit restaurant, mais il a l'impression que ses pensées commencent enfin à s'aligner dans un ordre compréhensible.

xXxXx

Ils dorment à nouveau dans le même lit cette nuit-là. Sherlock parle de la Hongrie dans son sommeil, et John le regarde pendant un certain temps, allongé sur le ventre, la tête enfoncée dans l'oreiller. Il est amoureux de cet homme. C'est une vérité si claire et si évidente qu'il ne sait même pas comment il a pu avoir autant de mal à définir la situation avant. Même cette partie de lui-même qui est effectivement sans cesse sur la défensive, et qui affirme tout le temps à quel point il n'est pas gay, parvient à accepter la chose sans problème, étrangement. Il peut entendre Irene Adler dans sa tête, les mots qu'elle a dits et qu'il a réfutés avec véhémence, mais qui prennent soudainement tellement de sens qu'il aurait envie de l'appeler dans l'au-delà juste pour pouvoir lui dire. Ça n'a pas d'importance. Cette étiquette, cette insignifiante facette de son identité, c'est juste un exemple supplémentaire de tout ce que Sherlock Holmes arrive à transcender – il ne trouve pas d'autre mot. C'est comme s'ils se correspondaient, à un degré incroyable, qui allait bien au-delà des notions d'identité ou de sexualité, qui jetait le tout par la fenêtre et les obligeait à partir de rien du tout pour définir ce sentiment étrangement adorable qui était né entre eux. John se dit qu'il aurait pu écrire des essais dessus, des pièces lyriques à la narration plus que coulante, s'il en avait eu envie.

À la place, il se contente de rester allongé et regarde Sherlock dormir, et s'imagine être avec lui. Dans le sens non-platonique du terme. Il se dit qu'il faudrait qu'il commence à l'envisager de façon romantique, même si ça a l'air ridicule, puisque c'est Sherlock, où serait le romantisme là-dedans ? Tout de même. Il est amoureux de cet homme. Il se sent étrangement fier de pouvoir y penser sans que son cerveau ne fasse un court-circuit, ce qui constitue déjà un progrès.

Maintenant, il faut qu'il sache que faire de tout ça.

xXxXx

Sherlock est assis dans son fauteuil de cuir depuis presque deux heures maintenant. Il réfléchit. John ne sait pas à quoi il réfléchit, mais ce n'est pas inhabituel, de toute façon. Il a tenté d'établir le contact deux fois tout à l'heure, une fois en lui demandant s'il voulait du thé, et la deuxième fois en lui lançant un ticket de caisse roulé en boule sur la tête, mais aucune réaction.

Il devrait ronchonner, mais en fait, il savoure les moments de silence que ça apporte. Avant qu'il puisse dire ouf, Sherlock finira par bondir de son fauteuil, très agité, avec une idée stupide en tête, alors, le silence, c'est… bien. John s'assoit dans son fauteuil et déguste son thé. Il l'a bien mérité, après tous ces jours de tourment psychologique.

Il se passe encore trente-cinq minutes avant que Sherlock ne revienne à la réalité. John a fini son thé depuis longtemps, et il a commencé à lire un vieux magazine qu'il a trouvé coincé sous son fauteuil, se sentant étrangement confortable dans la chaleur de leur appartement. Dehors, de la neige fondue chatouille la fenêtre, et il est bien juste là où il est, merci.

- Il faut qu'on arrête de tourner autour du problème et qu'on appelle un chat un chat.

- Quoi ? demande John, qui vient juste terminer un article sur la pêche sur glace en Alaska – intéressant, la pêche sur glace. Au moins autant que la chasse au chien démoniaque, probablement.

- Pour résoudre notre petit problème. Il faut qu'on en parle franchement.

Ses doigts, jusque là sous son menton, se posent sur les bras de son fauteuil à la vitesse de la lumière.

- Tu es très important pour moi.

John hausse un sourcil par-dessus le magazine, le repose et se redresse.

- Ok. C'est gentil. Tu es très important pour moi aussi. Tu veux qu'on en parle maintenant ? Si tu me reposes une question sur le sexe, je m'en vais.

Sherlock prend un air à mi-chemin entre l'agacement et le dégoût, et John se sent comme offensé, l'espace d'un instant. Puis Sherlock est debout, en train de tournoyer sur lui-même dans la pièce pendant qu'il parle. John ne sait absolument pas pourquoi il fait ça parfois, mais c'est assez fascinant pour lui faire oublier son expression.

- J'aime passer du temps avec toi et j'aime dormir dans le même lit que toi. Je sais que tu ressens la même chose. Et je ne suis en effet pas assez naïf pour croire que c'est un comportement parfaitement normal pour deux hommes adultes qui ne sont pas en couple.

John se lève et le suit jusque dans la cuisine. Sherlock n'y fait rien de particulier, il se contente de rester là, peut-être pour se mettre dans une meilleure lumière. John ne sait vraiment pas.

- Alors ? demande Sherlock.

- Alors quoi ?

- Tu voulais qu'on en parle, la semaine dernière. Je t'offre cette opportunité.

- Je suis un homme d'action, pas de mots.

- Plutôt ironique pour quelqu'un qui tient un blog.

- Oh, la ferme, répond John d'un ton affectueux.

- Je suis sérieux, n'empêche. C'est toi qui as amené le sujet. Tu voulais qu'on parle de comment on était en train de brouiller les limites de l'amitié. Vas-y. Brouille-les. J'aime plutôt bien quand on fait ça, alors ça ne me dérange pas que tu continues.

- Je suis amoureux de toi.

Les mots sont sortis avant qu'il ne l'ait réalisé, et l'énorme choc ne vient pas du fait qu'il l'ait dit à voix haute, mais plutôt du fait que ça ne le dérange absolument pas de l'avoir dit. C'est stupéfiant. C'est facile. Les mots sortent de sa bouche sans effort, aussi facilement que de dire deux cafés un noir et un avec deux sucres s'il vous plaît, et il sourit à Sherlock. Qui est quasiment en train de le regarder comme s'il venait de lui annoncer son génial plan pour assassiner le pape.

- Eh bien ? continue John. Tu as dit qu'il fallait arrêter de tourner autour du pot. J'arrête. De tourner autour.

- Très bien, souffle Sherlock. C'est plus que ce à quoi je m'attendais.

- À quoi tu t'attendais ?

- À ce que tu admettes vaguement ressentir une attraction sexuelle ? Ou juste une sorte d'attachement émotionnel basique. Pas… tout ça.

Il fait un vague mouvement des deux mains pour désigner John dans sa globalité. John est toujours aussi incroyablement calme. Il s'attendait à plus de panique. Ça lui rappelle ces histoires de gens qui vivent des expériences de mort imminente, qui voient les tunnels de lumière et le reste, et qui décrivent le tout comme de glisser dans une sensation bénie d'oubli et de calme. Il en conclut qu'il a probablement une hémorragie au cerveau, causée par trop de soudaines révélations.

- Bon, continue Sherlock. C'est bien. C'est très… Moi aussi.

- Toi aussi ?

- Oui.

- Toi aussi quoi ?

- Oh, allez. Juste… Toi. Et moi. C'est plutôt enthousiasmant comme idée, en fait.

- Enthousiasmant ? Vraiment ? C'est comme ça que tu le décrirais ?

- Eh bien, oui.

John éclate de rire, appuyé sur la table. C'est complètement dingue. C'est peut-être encore plus dingue que tout ce que Sherlock lui a déjà fait vivre, mais c'est ce qu'il a toujours voulu, n'est-ce pas ? Alors ça lui convient plutôt bien. C'est juste un autre genre d'aventure. Sherlock lui lance un sourire lumineux. Radieux. John l'attrape par le cou et l'embrasse, et le monde entier s'évanouit autour d'eux.