Merci à tous ceux qui m'ont laissé un commentaire m'encourageant à poursuivre et un merci en particulier à Madoka qui m'a aidé à rectifier ce qui en soi est une petite erreur mais un détail important.

Allez, bonne lecture !

Kate regardait cet homme qui était venu la détourner de ses mauvaises pensées. Elle l'étudia avec attention. C'était bien lui. Elle l'avait reconnu malgré des différences flagrantes d'avec les photos au dos de ses livres. Dans celles-ci il était toujours bien coiffé, impeccablement rasé et ses yeux pétillaient de malice. L'homme qu'elle avait en face portait une barbe de deux jours et les cheveux tombaient sur son front. Il avait l'air perdu et vulnérable. Ses yeux irradiaient l'innocence et la sincérité.

-D'accord, dit-elle lui tendant le gobelet avec l'inscription «WILL» comme pour signer leur pacte. -D'accord? Voulut-il se rassurer alors que l'espoir l'avait abandonné devant l'indécision de la jeune femme.

-Oui, je veux bien que vous m'en offriez un autre.

DEUX

La vibration du métro, les rires, les engueulades, les mots murmurés, les regards croisées, les regards fuyants. Les secondes s'égrainaient, les minutes, les mètres et les kilomètres. Des flashs d'humanité palpitante dans la lumière intermittente. Il ne savait même pas comment elle s'appelait, mais il n'en avait cure. Elle n'avait plus parlé depuis son accord pour prendre un autre café mais sa seule présence lui suffisait. Fait étonnant, il n'osait pas la regarder pleinement, il ne l'observait que du coin de l'œil, intrigué mais pudique. Il y avait en cette jeune femme quelque chose qui l'empêchait de transgresser son enveloppe de chair pour venir puiser dans son âme ses plus intimes secrets. Pourquoi?

Soudain, elle se sentait étonnement légère. Sa journée avait été rude. Un meurtre atroce, un petit soucis avec la hiérarchie et Will. Il partait. Son plus stable ancrage émotionnel la quittait. Pour le travail, lui avait-il dit. Peut-être, mais elle se sentait comme une poupée brisée qui tente de se réparer elle-même, sans succès. C'était certainement sa faute. C'était toujours sa faute. Elle était un brouillon affectif. Ses relations amoureuses n'en restaient qu'au stade d'ébauche, ses sentiments n'étaient que des lignes floues, des distorsions d'une âme tourmentée par le passé. En voyant Will s'éloigner, Kate n'avait eu qu'une envie, se noyer dans la foule pour devenir anonyme et retourner chez elle pour se perdre dans sa solitude. Elle aurait saisi les quelques affaires de son ex qui traînaient dans son appartement et les aurait fourrées dans une boîte. Une boîte suffirait... c'est tout ce qu'il avait apporté chez elle malgré des mois d'une relation stable, comment cela aurait pu marcher? Et voilà que son arrêt était bel et bien passé. Elle l'avait raté, sciemment, car un homme dont elle connaissait les mots mais pas les intentions l'avait invitée à boire un café. Quelque part. Au prochain arrêt? Dans une heure? Peu importait où, peu importait quand. Elle n'était pas pressée et n'avait personne vers qui aller. D'ailleurs, sa seule présence l'apaisait. Il semblait partager la lassitude et la résignation qu'elle traînait comme un boulet même si Kate suspectait qu'il ne s'agissait pas d'une contagion mais que l'écrivain en avait apporté son lot. C'étaient deux âmes vagabondes dans un métro qui se vidait un peu plus à chaque arrêt.

La voix retentit de nouveau et ils regardèrent le haut-parleur dans un mouvement parfaitement synchronisé. Apparemment, le moment était arrivé de sortir de leur torpeur contemplative et d'affronter les rues et ce qu'elles avaient à leur apporter. Sans dire mot, ils se levèrent et s'avancèrent vers les portes. Le wagon était quasiment vide, il était tard, le va-et-vient des passagers s'était tari, et ils n'eurent aucune difficulté pour sortir. Comme si leurs mouvements avaient été décidés à l'avance par une instance supérieure, Rick et Kate enfilèrent les escaliers et les lumières de la ville inondèrent leurs sens. C'était un réveil brusque et le doute commença à envahir la jeune femme. Que faisait-elle ici avec un homme qu'elle ne connaissait pas? L'écrivain sut lire l'indécision dans ses traits et, doucement, il saisit son bras.

-Il ne s'agit que d'un café. Juste un café.

Elle osa alors le regarder directement dans les yeux. Dans son travail elle avait appris à cerner les personnes, à chercher la vérité aux tréfonds de leurs âmes. Elle ne voyait que le bleu de ces iris, limpide, brillant dans la lueur des néons. Elle était incapable de se fier à son instinct avec lui -pourquoi, elle ne le savait pas- mais elle avait envie de le croire. Ses livres l'avaient accompagnée dans les mauvais moments, peut-être que sa présence en ferait de même ce soir. Et puis, il y avait quelque chose en lui. De la tristesse? De la lassitude? Elle ne parvenait pas à y mettre le doigt dessus mais elle avait bien compris qu'elle avait tant besoin de lui comme lui d'elle.

-Je ne connais pas vraiment ce coin... répondit-elle.

-Ne craignez rien. On finira bien par trouver un café. New York est le paradis des caféïnomanes. Il y en a vraiment pour tous les goûts: de l'amateur de jus de chaussette à l'expert en grands crus en passant par le gourmand qui enrichit son breuvage avec de la vanille ou du caramel. Ou avez-vous besoin de quelque chose de plus... radical?

-Non, du café fera l'affaire.

-Bien. Alors, à droite ou à gauche?

Kate regarda dans les deux directions.

-En face.

Rick sourit. Ses yeux se plissèrent, lui donnant un air mutin et pour un instant Kate revit le Richard Castle de la quatrième de couverture. C'était un bel homme, se dit-elle.

-Qu'est-ce qui vous fait sourire ainsi?

Rick refoula la réponse qu'il aurait servi à n'importe quelle autre femme. Elle n'avait pas l'air d'être de ces esprits qui aiment la flatterie ni le flirt décaféiné.

-Vous aimez prendre les décisions.

-Exact.

-Cela me convient, même si cette rue est bien moins éclairée.

-Vous avez peur du noir? Ou êtes-vous du genre à vouloir attirer la lumière?

-Je suis tributaire de la lumière mais j'avoue apprécier l'obscurité de temps en temps, répondit-il alors qu'ils s'enfonçaient sous les ombres plus prononcées de la rue d'en face. Et vous... -il prit le gobelet qu'elle tenait dans les mains et y lut son prénom avant de lui rendre- Kate, que préférez-vous?

-Que diriez-vous?

-Je pense que Kate -il aimait ce prénom, il claquait sur son palais- est plutôt le contraire de Rick. Elle se meut avec aisance dans l'ombre mais elle a besoin de la lumière occasionnellement. Ais-je raison?

Pour toute réponse, elle esquissa un sourire timide. Rick nota dans un coin de sa tête que la jeune femme n'aimait pas se dévoiler et que cela l'embarrassait lorsqu'on parvenait à percer un des aspects de sa personnalité. Cependant, elle l'avait provoqué, donc quelque part Kate aimait les défis. C'était un jeu embarrassant pour elle peut-être mais cela la réjouissait aussi. Il commençait à entrevoir un caractère complexe et cela le stimulait encore plus. Lui aussi aimait les défis et Kate était certainement un mystère digne d'intérêt.

-Ah, en voilà un! S'écria-t-il.

C'était un petit café tranquille, un petit café de quartier qui ne resterait pas ouvert jusqu'à très tard. Castle regarda sa montre et fit la grimace. Apparemment, il avait l'intention de rester pour discuter un bon moment. Il avait l'intention de profiter autant que possible de sa présence.

-Rentrons, dit la jeune femme.

Rick eut l'air déçu.

-Et après on avisera, compléta-t-elle le prenant en pitié.

La lueur dans son regard revint et il poussa la lourde porte qui tinta pour alerter de leur arrivée. Kate jeta un coup d'œil circulaire et choisit une table dans une des extrémités de la salle, le plus loin possible du comptoir où quelques habitués leur jetèrent un regard hostile.

-Bonsoir, dit l'écrivain d'un ton peu assuré en voyant les yeux inquisiteurs se poser sur eux.

Il y eut quelques bonsoirs bourrus en retour et chacun retourna à ses occupations. Kate prit l'écrivain par le bras et le traîna jusqu'à le place qu'elle avait avisée.

-Ils n'ont pas l'air contents de nous voir ici, commenta Rick tout bas.

-C'est un petit café dans un petit quartier.

-Oui, tout le monde se connaît et nous sommes des étrangers. Nous sommes suspects car nous venons piétiner leur territoire et que nous dérangeons leurs petites affaires. Allez donc savoir si nous n'avons pas interrompu une réunion de la mafia ou une transaction pour une vente d'organes...

-Vous vous faites des films, railla-t-elle.

-Peut-être, mais vous sentez le flic à plein nez, contra Castle sans se démonter.

Kate eut un temps de flottement mais se ressaisit vite. S'il voulait jouer à ce petit jeu...

-Et vous, vous sentez le mec riche avec vos fringues et votre montre. Même votre parfum doit coûter la peau des fesses.

-Touché. Vous êtes vraiment pleine de ressources, n'est-ce pas?

-Vous n'avez pas idée..

-Je ne demande qu'à en voir d'avantage, souffla Castle près de son oreille alors qu'il poussait la chaise pour que la jeune femme puisse s'asseoir.

Kate allait répliquer lorsqu'un vieil homme courbé, arborant une moustache grise bien fournie vint l'interrompre.

-Que puis-je vous servir? Demanda-t-il avec un accent italien très marqué tout en lorgnant les deux gobelets Starbucks, dépréciatif.

-Un expresso, s'il-vous-plaît, répondit Castle désormais assis en face de la jeune femme.

-Et la signorina?

-Un cappuccino...

-Oh, en voilà une bonne idée, s'écria Rick avec enthousiasme. Laissez tomber l'expresso et apportez-moi un cappuccino aussi.

Rick observa le vieil homme partir, songeur. Kate se demanda à quoi pouvait-il penser.

-Excusez-moi, s'exclama-t-il soudain en levant la main.

Le vieil homme revint sur ses pas et posa un regard agacé sur lui.

-Vous savez quoi, amenez-moi les deux.

Le vieux serveur repartit en grommelant quelque chose à propos des riches indécis et Kate dut réprimer un petit rire moqueur.

-Quoi, qu'est-ce qui vous amuse?

-Vous.

-Oh, je suis flatté. Castle afficha de nouveau ce petit sourire tordu qui commençait à plaire à la jeune femme.

-Ne soyez pas si sûr de que cela soit une flatterie.

-Je l'imaginais. Vous m'avez sûrement trouvé capricieux.

-Comme un enfant de neuf ans.

-Je le dédommagerai avec un bon pourboire.

-L'argent vous brûle-t-il les doigts?

-J'ai pour habitude de bien payer les services que l'on me rend.

-Je n'en doute pas.

-Mais ne vous inquiétez pas, vous ne risquez pas de m'arrêter pour demander des services douteux, dit-il malicieux.

-Je ne pense pas que vous ayez besoin de payer pour ce à quoi vous vous référez.

-Exact. Mon aura personnelle agit facilement sur la gente féminine.

-Ceci et votre Rolex.

-Au moins vous n'avez pas nié que je possédais une aura personnelle attrayante. Je dois avouer que la votre n'est pas trop mal non plus.

-C'est pour cela que vous m'avez invité à prendre un café?

-Il y a un peu de cela...

Castle vrilla son regard sur celui de la jeune femme. Il était hypnotisant. On pouvait se perdre dans le bleu intense de ses iris sans s'en rendre compte.

-Mais pour être sincère, c'est la tristesse que j'ai perçu qui m'a poussé à m'intéresser à cette jeune femme assise près de moi parmi tant d'autres personnes. Je cherchais une histoire, un personnage... j'ai trouvé en vous l'inspiration.

-Pourquoi? Votre vie n'est pas assez intéressante que vous la viviez par procuration?

Les défenses de Kate s'élevèrent. Elle s'était sentie attirée vers lui mais elle ne connaissait pas ses intentions. D'ailleurs, elle ne connaissait pas ses propres intentions envers l'homme qui se tenait assis là, devant elle. Tout s'embrouillait dans son esprit et elle avait l'intime conviction qu'il ne s'agissait pas uniquement à cause de la fatigue due à sa journée, ni du chagrin -même si elle l'avait anticipé- provoqué par le départ de Will, ni du fait qu'elle parlait à son auteur de polars préféré.

Loin d'être vexé par le commentaire de Kate, l'écrivain opta pour la sincérité. Après tout, elle n'avait pas tout à fait tort mais elle n'avait pas non plus l'exclusivité de la vérité.

-A vrai dire, il m'arrive à certains moments de saturer, commença-t-il d'un ton doux. J'ai de l'argent, une fille magnifique et intelligente, du succès dans ma vie professionnelle. Certains en auraient assez, j'en ai souvent assez mais ces derniers temps même cela commence à se gâter. Tout cela est fugitif, parfois futile, sauf bien sûr pour ma fille.

A l'évocation de sa fille un sourire fier étira ses lèvres. C'était le sourire d'un père comblé. Et il était contagieux, Kate ne put que l'imiter.

-Vraiment, je ne sais pas comme elle peut être ainsi. Alexis est tellement sage, responsable, attentive, mûre... Vous devriez la voir avec ce teint pâle comme une poupée de porcelaine, ces cheveux flamboyants et ces yeux bleus qui semblent irradier une force infinie mais contenue.

-Vous en parlez comme si elle était votre plus belle réussite.

-Oh, non, je n'y suis pour rien. D'ailleurs, je me demande tous les jours comment elle a pu grandir si bien avec ces gènes qu'elle doit traîner comme un boulet. Sa mère est inconstante, superficielle et n'a jamais eu la fibre maternelle et moi... enfin, vous voyez.

-Arrêtez de vous sous-estimer. Vous l'avez élevée tout seul. Un enfant prend les gents qu'il aime pour modèle.

-Ou comme modèle à ne pas suivre...

-Au moins vous lui avez donné des valeurs, même si c'est par comparaison.

Castle fronça les sourcils. Kate pouvait entendre les rouages de son cerveau tourner. Il ouvrait déjà la bouche pour parler que le vieil homme arriva avec les deux cappuccinos et l'expresso.

Voilà, je m'arrête là pour l'instant. Tout comme le vieil homme j'impose une pause. N'oubliez pas de me donner vos impressions, j'attends vos commentaires avec impatience. Merci !