Deuxième chapitre et on change de narrateur : c'est au tour de Faramir de prendre la parole.
Chapitre 2: La vie n'est qu'un jeu
Son Oncle-parrain-cousin-et-meilleur-ami-de-son-père-et-parrain-de-sa-mère passa devant lui à toute vitesse. Et il ne le vit pas, assis sur le perron. Une riche idée qu'il avait eue de ne pas s'asseoir juste devant la porte, mais un peu à côté. La cape du Rohan de son oncle lui glissa sur le visage sans qu'il ne s'aperçût de rien et il disparut dans l'écurie du Séjour du Maître.
Il était petit, petit et maigrichon. Pas assez de muscle pour taper ceux qui se moquaient, ceux du Pays de Bouc. Mais finalement, ils s'étaient lassés et le laissaient tranquille. A Bourg-de-Touque, chez lui, il n'avait pas ce problème, personne ne lui montrait vraiment d'animosité, et il avait son cousin Ristéard, le huitième fils de Pearl et de Réginard, cousin préféré. Ils avaient le même âge, et ils habitaient tous les deux dans la Grande Demeure des Touque. Il était fils unique, mais ne savait pas trop ce que ça voulait dire. Il avait été élevé avec pas moins de vingt cousins et cousines, tous au premier degré, issus des sœurs de son père.
Mais pourtant, Eomeriadoc… ! Méor ! Il était grand, fort, amusant, il avait plein d'amis, il était le chef de sa petite bande. Il était le héros de son école. Il était … il était le fils du meilleur ami de son père. Tante Pervinca parlait toujours de l'inséparable duo Merry-et-Pippin. Voilà ce qu'il aurait dû être avec Méor ! Méor qui persistait à le repousser. Même pas à ne pas le voir, non, à le repousser carrément.
Méor qu'il était d'ailleurs en train d'épier. Faramir avait assisté avec émerveillement à l'effet-Eomeriadoc. Quand lui-même était sorti du Smial, le fils de Merry et Paolo étaient sortis depuis à peine quelques instants et déjà tous les enfants des alentours accouraient vers eux, vers Méor. Il aurait dû aussi courir vers lui pour être réparti dans une des deux équipes.
Eomeriadoc faisait ça merveilleusement bien. Il se désignait chef d'une équipe, puis désignait le chef de l'autre. Ensuite, les deux chefs désignaient ceux qui composeraient leur équipe. Mais Faramir n'aimait pas ça. Il avait compris depuis longtemps qu'il était toujours celui qui restait en dernier, celui qu'on ne voulait pas. Faramir essayait de se convaincre que c'était parce que les enfants du Pays de Bouc ne le connaissaient pas bien. Mais au fond, il savait bien que, si Méor s'intéressait un jour un peu à lui, subitement, il serait le meilleur ami de tous les habitants de cette ville si reculée dans l'Est.
Il n'arrivait pas à décider s'il aimait venir chez Merry, Estella et Eomeriadoc ou non. D'un côté, il aurait tout donné pour rester dans les parages de Méor. Mais de l'autre, cette sourde animosité qu'il sentait dès son arrivée parmi ceux de son âge, le poussait aussitôt à vouloir repartir. Ce qu'il faudrait, ça serait … ça serait Méor, tout seul, à Bourg-de-Touque.
Maman et Estella étaient dans le Smial, Papa était déjà parti, Merry venait de se lancer à sa poursuite, et Méor faisait devant ses yeux une partie de ballon avec une dizaine d'amis. Il s'ennuyait, il aurait dû garder le livre sur les Forts, mais il y avait fort à parier que Merry lui aurait repris de force.
Si Ristéard avait été là, ils auraient pu aller faire des roulades dans les champs en pente. Maman et tante Pearl auraient sûrement un peu crié des traces d'herbes sur les vêtements. Mais s'ils avaient pu trouver la tante Pervinca avant leurs mères, elle leur aurait donné en douce des vêtements de Timothée, lavé les leurs et les leur auraient rendu sans que Maman et Pearl ne semblent s'en apercevoir.
- Faramir !
Il sursauta et son cœur fit un bond : La voix de Méor, toute proche. Mais énervée et agacée. Son cousin au second-degré était debout devant le perron et Faramir leva les yeux vers lui. Méor le fusilla du regard :
- Non, mais c'est pas vrai, ça !
Et puis il se baissa brusquement. Faramir le suivit du regard et c'est alors qu'il vit le ballon, aux pieds des marches, à même pas cinquante centimètres de lui. Méor le ramassa d'un geste brusque et repartit sans un regard à Faramir. Celui-ci se mordit la lèvre. Tout à sa rêverie, il n'avait pas vu le ballon arriver. Il aurait dû le ramasser et le tendre avec un sourire doux et complice à Eomeriadoc. Au lieu de cela, il n'avait fait qu'énerver son cousin une fois de plus.
Il se leva alors, avant qu'il n'ait vraiment pu réfléchir à ce qu'il faisait, et courut derrière Méor.
- Méor ? Je peux jouer ? Dis, je peux jouer avec vous ?
Méor se retourna et Faramir s'immobilisa, lançant d'une voix implorante son dernier joker :
- S'il te plait …
Méor resta silencieux, les yeux baissés vers lui. Faramir sentait son cœur battre, dépendant de la réponse qui allait arriver.
Et puis derrière, la voix de Paolo :
- Il ne voit même pas le ballon quand il lui arrive droit dans les jambes !
Eomeriadoc se retourna vers Paolo et lui lança le ballon à la figure en criant :
- On t'a pas sonné, toi !
Victoire ?
Et puis, tandis que Paolo rattrapait sans mal le ballon avant qu'il ne l'atteigne, le fils de Merry se retourna vers lui :
- Ecoute, Faramir, désolé, mais les équipes sont faites !
- Mais vous êtes onze ! Vous êtes un chiffre impair ! Ton équipe n'a que cinq joueurs, je pourrais faire le sixième ! s'exclama Faramir avec une note de désespoir dont il se serait bien passé.
Bing ! Le choc et la surprise lui fit faire un pas de côté et Méor tendit instinctivement le bras vers lui pour le rattraper au cas où il tomberait. Faramir porta la main à sa tête et sentit sa gorge s'obstruer tout d'un coup. Ses yeux se mouillèrent mais il résista de tout son être.
Méor se retourna vers Paolo et le reste qui rigolaient.
- Mais vous êtes fous ? Vous auriez pu lui faire mal ! cria-t-il.
Ce fut alors que Faramir comprit que Paolo venait de lui lancer le ballon en pleine tête. Et, comme quand c'était à ses pieds, Faramir n'avait pas vu le ballon arriver vers sa tête. Le ballon rebondissait encore un peu quelques mètres plus loin.
Et puis soudain, la voix étranglée de Maman :
- Faramignon…
Maman à la fenêtre ouverte ! Depuis combien de temps ? Qu'avait-elle vu ? Le ballon en pleine tête au moins… Mais la foule explosa littéralement de rire en scandant :
- Faramignon ! Faramignon !
Et Maman sur le pas de la porte, interdite, gênée, triste, terrifiée, qui n'osait plus rien faire, ni parler ni venir vers lui, ni repartir. Faramir recula, et puis, abandonna tout honneur. Il porta les deux mains en coupes sur ses yeux et fondant en larmes, il rentra dans le Smial. Là, Maman. Là, tout ce dont il avait le plus envie à ce moment-là. Avec des bras et ses câlins réconfortants dans lesquels il se réfugia.
Maman avait dû s'agenouiller pour être à sa hauteur et il lui en était reconnaissant. En même temps que ses larmes, Faramir répandit dans le tissu de sa robe son chagrin, les moqueries de ses enfants du Pays de Bouc, le léger malaise de ne pas être chez soi, la honte et la douleur dues au ballon et surtout la vanité de ses efforts envers Eomeriadoc.
Il eut à peine conscience du frôlement de la robe d'Estella quand elle passa en trombe à côté d'eux pour sortir précipitamment du Smial. Mais il avait déjà essuyé son premier sanglot et relevé la tête quand retentit au milieu de divers cris dans le jardin le bruit caractéristique d'une gifle.
Et puis, il vit Estella re-rentrer dans le Smial en traînant sans aucune douceur un Méor hurlant et se débattant, la joue en feu, qu'elle finit par enfermer dans sa chambre. Faramir savait qu'elle croyait bien faire, mais si elle avait su ! C'était la pire chose qui pouvait arriver. Eomeriadoc puni par sa faute ! Voilà qui n'arrangerait pas ses affaires.
