Odalisque
Chapitre 1
-Putain ! Cria Rukia - au grand dam des autres passagers du métro - en continuant de chercher frénétiquement son téléphone portable à l'intérieur de son sac à main largement ouvert. Nom de Dieu, fait chier ! Hurlait-elle à moitié alors que ses doigts effleuraient tout sauf son cher portable. Marmonnant avec colère, elle rejeta son sac sur ses genoux et commença à y fouiller sérieusement, se mettant à chercher avec ses deux mains.
Après cinq minutes d'une recherche relativement désespérée, Rukia conclut finalement qu'elle avait laissé son portable chez elle. Elle jura intérieurement sur son étourderie et imagina avec mauvaise humeur l'endroit où elle trouverait la satanée chose quand elle retournerait à son appartement. Il reposait probablement sur son lit, ou sur sa commode, voire même sur sa cuisinière.
Elle grogna de colère et s'effondra dans son siège sale. Elle se tortilla pendant un moment avant de trouver un endroit un peu plus tolérable et durcit fermement son regard.
Elle savait qu'aujourd'hui allait être une mauvaise journée, elle le savait depuis le moment où elle s'était réveillée. Rukia grogna à cette pensée précise et jura pour avoir bu autant de vin la nuit dernière. Elle aurait dû deviner que ça lui donnerait une migraine de la taille du Monument Washington à son réveil. Mais non, elle avait décidé que ça irait et avait descendu la bouteille comme s'il s'agissait d'eau, et elle allait être dans le coaltar pendant au moins une semaine.
Le wagon de métro s'arrêta de nouveau et elle regarda sans le voir les portes s'ouvrir et se fermer. Davantage de monde entra et elle fit la grimace quand les fonctions corporelles d'un certain passager commencèrent à empester le wagon entier. Pour ce qui devait être la millionième fois ce matin, Rukia jura intérieurement et se frotta les tempes en silence mais avec vigueur.
Son arrêt était le suivant et elle fut plus qu'heureuse de pouvoir sortir du wagon le plus vite possible.
Ses pas étaient rapides, mais pas effrénés pour autant quand elle grimpa rapidement les marches de la station, glissa sa carte dans l'appareil automatique, et respira l'air frais du ciel clair et ensoleillé de cette matinée.
Elle attarda son regard vers le ciel pendant un moment et tourna la tête. Un léger sourire apparut sur son visage quand elle contempla la monstruosité qu'était le bâtiment principal de la Gotei Corporation. C'était son lieu de travail, sa deuxième maison, et sa vie. Ses yeux vifs regardèrent lentement le rez-de-chaussée et elle commença à compter vers le haut. Elle eut un sourire narquois quand ses yeux s'arrêtèrent au dix-septième étage. Ses pupilles glissèrent au coin de l'étage et elle soupira en pensant à son bureau.
Cela lui avait pris la majeure partie de sa vie de jeune adulte pour mériter ce bureau. C'était le rêve d'obtenir ce bureau qui lui avait fait suivre tous les cours accélérés de son lycée. C'était l'idée de ce bureau qui l'avait forcée à rester dans sa chambre d'internat pendant l'université et à étudier toutes les nuits pour des examens qu'elle s'obligeait à réussir avec brio. Ses années d'étude de droit lui avaient donné ce bureau. Sa persistance et sa détermination obstinée pour être la meilleure lui avaient valu sa place à la Gotei Corporation. Ses longues heures passées au bureau et son perfectionnisme dans tout ce qu'elle faisait l'avaient propulsée en haut de l'échelle.
Elle était maintenant la conseillère officielle juridique derrière presque chaque décision que la Gotei Corporation faisait avec ses associés, ses rivaux, et ses employés. Elle possédait ce bureau en coin tant désiré à l'âge de seulement vingt-six ans.
C'était sans précédent dans le monde juridique comme dans le monde des entreprises. Elle était presque une enfant ou, du moins, c'était ce que ses concurrents cyniques disaient en la voyant. Cela avait du vrai, d'un côté : elle était vraiment jeune et elle était un peu moins expérimentée que beaucoup de ses collègues plus âgés, en ce qui concernait les pratiques usuelles des affaires. La plupart des gens reconnaissait immédiatement ces choses-là comme étant ses faiblesses.
C'était, bien sûr, avant qu'ils ne la rencontrent.
Rukia Kuchiki n'était pas 'juste intelligente'. Elle était très intelligente. On ne pouvait pas être élevée comme la sœur du magnat des affaires, Byakuya Kuchiki, et ne pas être intelligente. Dès le moment où elle faisait face à un client, lui serrait la main, et commençait à lui parler, tous les espoirs de ce dernier étaient ruinés. Elle était impitoyable quand il s'agissait de faire son travail. Elle attaquait sans pitié et laissait généralement ses victimes se tortiller au sol, essayant de respirer. Elle était un assassin en ce qui concernait sa profession juridique - elle ne prenait jamais les choses à la légère, elle prenait toujours en compte les moindres détails, et elle n'avait jamais négligé quoi que ce soit.
Rukia se sourit à elle-même en continuant de fixer son bureau. Elle passait peut-être pour une idiote, à rester debout au milieu de la rue, à fixer un immeuble, mais elle n'en avait cure. Elle adorait contempler son bureau, elle avait largement mérité le droit de le regarder.
Quelqu'un passa rapidement devant elle et heurta son épaule, faisant sortir Rukia de sa rêverie. Elle leva son poignet à la hauteur de son visage et regarda l'heure qu'il était. Elle avait assez de temps pour prendre une tasse de café avant d'arriver au bureau à l'heure habituelle - sept heures du matin.
Elle resserra sa prise sur son porte-documents et entama une marche rapide vers le café près de son boulot. Ses talons claquèrent sur le sol et elle sourit légèrement quand quelques hommes lui envoyèrent des regards appuyés. Elle haussa un sourcil en les ignorant délibérément. Franchement, c'était pas sa faute si elle avait l'air sublime dans son tailleur.
Elle entra dans le café, qui était affectueusement surnommé Les Grains de Fraîcheur, et se dirigea directement vers le comptoir qui faisait face à l'entrée. Derrière la caisse se tenait un adolescent boutonneux qui semblait à peine assez âgé pour conduire. Il était debout, les coudes sur le comptoir, sa tête retenue par ses deux mains. Rukia crut même l'entendre ronfler.
Le son de ses chaussures le fit sortir de sa rêverie et il lui demanda mollement ce qu'elle voulait boire.
-Du café. Lui répondit-elle sèchement et il hocha la tête.
Cela lui prit cinq minutes pour lui faire sa boisson, ce que Rukia trouva particulièrement ridicule, vu qu'elle avait simplement commandé un café basique. Quand il fallut ajouter quelques pièces de pourboire, Rukia se contenta de rentrer sa monnaie dans son portefeuille et leva le nez vers le gamin ahuri. Il lui envoya une œillade mécontente mais Rukia lui en lança une qui aurait gelé le sang même de Satan. Elle délaissa le jeune homme effrayé sans un autre regard.
Rukia sirotait son café tout en contournant les bâtiments l'empêchant de se rendre à la Gotei Corporation. Le liquide noir et chaud se répandait sur sa langue tandis qu'elle le buvait aussi lentement qu'elle le pouvai. Elle savait que sa migraine de ce matin ne ferait qu'empirer tout au long de sa journée - sans omettre que son manque de sommeil était aussi un problème - mais elle n'était pas découragée. Certes, aujourd'hui allait être une mauvaise journée, mais elle y ferait face.
Pourtant, l'humeur de Rukia se dégrada dès l'instant où elle songea à ce dans quoi Momo l'avait embarqué la nuit dernière. En théorie, Momo était la cause de cette prise de tête terrible. Rukia eut un grand sourire en songeant comment elle pouvait oser accuser Momo de sa mauvaise humeur.
Ce maudit questionnaire était la première chose qui lui était venue à l'esprit quand elle s'était réveillée ce matin, avait rongé son esprit pendant son jogging, et avait occupé son cerveau pendant qu'elle se préparait pour le travail.
Elle contempla de nouveau le bâtiment de la Gotei Corporation et se demanda si c'était ça la raison pour laquelle Momo avait plongé dans ce délire de 'trouver un homme pour Rukia'.
Du moins, ça ne signifiait pas grand-chose pour elle, mais c'était une question de la plus haute importance pour Momo. Rukia ne savait toujours pas pourquoi son amie faisait autant de raffut sur la question. Rukia n'avait jamais été du genre très sociable, ce en partie grâce à son frère aîné, Byakuya. Son frère s'était toujours assuré que les garçons intéressés par Rukia quand elle était adolescente en soient promptement dissuadés - que ce soit par refus catégorique ou effrayante intimidation. Il était inutile de dire qu'avoir un grand frère comme lui l'avait rendue beaucoup moins populaire auprès des garçons de sa classe.
Quand elle fut admise à l'université, elle avait continué dans le même credo de rendez-vous modérés : elle était sortie avec quelques garçons ici et là, mais rien de bien sérieux. La plupart de ceux qui lui montraient de l'intérêt furent recalés pour la simple et bonne raison qu'elle étudiait. L'université n'était pas une période de sociabilité pour Rukia, mais elle l'avait été pour sa camarade de chambre, Momo Hinamori. Elle avait - une fois de plus - son frère - et ses attentes ridicules - pour l'en garantir.
Rukia prit une autre gorgée de café et grimaça en sentant sa gorge brûler. Maintenant, elle avait grandi, elle était une avocate montante dans le monde des affaires, et presque toujours célibataire. Alors que tout allait en sa faveur quand elle assistait aux soirées d'entreprises, dîners et déjeuners, cela semblait toujours ennuyer son amie. Momo avait essayé sans relâche de trouver un homme pour elle à son bureau, comme elle l'avait fait avec Tôshiro, mais Rukia avait catégoriquement refusé la proposition. Elle avait fait remarquer à Momo que tous ses collègues étaient soit trop jeunes - ceux qui faisaient passer les messages - soit trop incultes - encore des 'pigeons voyageurs' - soit trop âgés, soit trop prétentieux, ou trop cyniques.
Et pas cyniques dans le bon sens du terme non plus.
De plus, elle connaissait le genre de femmes avec lesquelles la plupart de ses collègues masculins aimaient sortir - ou tout du moins coucher. Elles avaient généralement un faible QI, une poitrine imposante et des cheveux blonds. Rien de ce qui la décrivait.
Mais, honnêtement, Rukia ne voyait toujours pas le besoin pour Momo de l'inscrire sur un site de rencontres. Cette mesure était prématurée d'au moins dix ans.
Bon, d'accord, si les choses continuaient ainsi…peut-être cinq ans.
Pourtant, elle n'aurait pas dû être aussi surprise. Depuis que Momo avait trouvé son 'âme sœur', Tôshiro, il y avait environ six mois, elle se démenait pour essayer de trouver le même à Rukia. Qui lui avait sans cesse répété que cela n'était pas nécessaire et qu'elle pouvait - si elle le souhaitait - se trouver un partenaire parfaitement convenable. Momo, cependant, avait refusé et avait aussitôt commencé à faire la liste de tous les petits-amis qu'avait eus Rukia depuis huit ans qu'elles se connaissaient.
Elle les avait comptés à l'aide de ses deux seules mains.
Pourtant, Rukia n'en avait cure. Elle combattrait Momo jusqu'à ce qu'elle n'ait plus une once de souffle dans son corps.
Rukia continuait de marcher, bien qu'elle soit dans une sorte de transe. Ses pieds semblaient indépendants de son cerveau pendant qu'elle se traînait à son bureau, et elle jura intérieurement contre elle-même de s'être levée et d'avoir couru plutôt que d'être restée et se rendormir. Son esprit exténué était juste trop préoccupé à s'inquiéter de Momo et ses plans affreux pour faire attention au reste. Elle priait seulement pour qu'aujourd'hui ne soit pas une journée trop chargée. Elle pouvait faire face aux mauvaises journées, mais pas à celles surchargées.
Rukia tendit le cou et commença une fois de plus à compter les étages. Elle était presque au dix-septième quand quelque chose la percuta de manière inattendue.
Rukia laissa échapper un grand cri quand du café chaud se répandit sur sa chemise de soie blanche et son blazer bleu marine. Elle sentit son équilibre chavirer et ouvrit les yeux avec horreur quand son corps tomba en avant. Elle se réceptionna durement sur le trottoir cimenté, croisant ses bras et son porte-documents sous son corps.
Elle entendit quelqu'un jurer non loin et elle tourna aussitôt la tête sur le côté. Ses tempes battantes ne réussirent qu'à battre encore plus quand elle vit l'homme sur le sol.
Marmonnant dans ses dents, Rukia plaça ses deux mains autour d'elle et souleva son corps du ciment dur. Son attaché-case demeura à ses pieds tandis qu'elle redressait sa jupe et essayait d'adoucir son expression froissée.
-Putain ! jura-t-elle en se saisissant du mouchoir en tissu dans sa poche et complétant avec une série d'autres jurons.
Elle jura et fit la grimace : il semblait qu'elle ne pouvait vraiment pas contrôler sa bouche ce matin, si elle considérait le nombre de jurons qui en étaient sortis. Elle continua de nettoyer les salissures et le café de ses vêtements et vit du coin de l'œil que l'autre en noir se relevait à son tour. L'homme avait déjà commencé à déblatérer son propre lot d'injures tandis qu'il se redressait.
Normalement, quand situation semblable avait lieu, Rukia se retournait, lançait un terrible regard à l'homme et repartait - elle avait des chemisiers de rechange à son bureau et n'avait pas besoin de ternir davantage son attitude en engageant d'agaçantes plaisanteries avec cet homme. Elle ignorait simplement cet individu comme s'il était un idiot intrigant et narcissique.
Du moins, c'est ce qu'elle aurait fait ... s'il ne s'était pas tourné vers elle et avait ouvert la bouche :
-J'espère que vous allez me rembourser ça ! Lâcha-t-il.
L'échine de Rukia se raidit et – pour une quelconque raison - ses joues rougirent. Sa mauvaise humeur grimpa rapidement - encore plus qu'à l'accoutumée, ce qui était rare en considérant la manière dont elle agissait généralement avec les gens agaçants, ce qui consistait à être froide et dédaigneuse. Au lieu de cela, elle planta ses pieds dans le sol et tourna les talons. Elle serra étroitement ses poings et sa mâchoire. Sa vision se brouilla un instant mais revint à la normale une fois qu'elle arrêta de bouger.
Rukia écarquilla les yeux et elle manqua d'éclater de rire.
Elle ne se moquait pas de l'homme en lui-même, non ... Il n'avait rien de très humoristique, c'était ce qui se trouvait sur sa tête qui la fit presque glousser.
C'était orange. Un orange clair et vif. Le ton d'orange qui était toujours associé à de la peinture, à des cheveux de clown, et au fruit. Ses cheveux étaient une tignasse indisciplinée au possible qui donna presque à Rukia l'envie de se munir d'un peigne pour les recoiffer. C'était juste tellement … orange !
Et ce n'était pourtant pas le pire. Ses yeux commencèrent à analyser le corps de l'homme et elle déglutit presque devant ce qu'elle voyait. Ses jambes étaient extrêmement longues et fines, le genre de jambes qui, Rukia le savait, seraient capables de lui faire courir un sacré marathon s'il se débarrassait de ce pantalon de costume rayé. Son torse semblait ferme et bien fait sous sa veste aux mêmes rayures. Il avait de larges épaules, tellement larges que son blazer paraissait un peu étroit. Puis elle parvint à son visage et écarquilla les yeux.
Quel visage moche ! fut la première pensée qui lui traversa l'esprit.
Elle dut rasséréner son esprit l'espace d'un instant avant de secouer la tête et l'examiner davantage. Il n'était pas laid, à vrai dire, mais son visage était juste … différent. Ses sourcils se rejoignaient en un froncement incroyablement serré – mais Rukia ne savait pas si c'était à cause du café qui était maintenant étalé sur le devant de son costume, ou si c'était simplement ce à quoi ils ressemblaient habituellement – et sa bouche se faisait grimaçante.
Rukia écarquilla les yeux et le regarda repousser la chemise chaude et collante de sa peau – qu'elle pouvait presque voir au travers du tissu blanc. Ses mains à elle s'affairaient à nettoyer les taches sur son chemisier, mais son regard était toujours fermement fixé sur lui. Puis, lentement, son esprit se remit de son apparence – qui était, en un mot, bizarre – et revint à ce qu'il avait dit.
-Pardon ? laissa soudainement échapper Rukia, se rappelant finalement ce qu'il avait dit et ce qu'elle devait répondre.
Elle fronça les sourcils et resserra sa mâchoire – pour une quelconque raison, elle s'était relâchée pendant qu'elle le contemplait. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, ignorant la douleur que lui infligea le tissu brûlant sur sa peau, et fit claquer ses talons.
-Qu'est-ce que vous avez dit ? demanda-t-elle à l'homme tout en le fixant.
Il leva enfin son regard vers elle et Rukia manqua de laisser tomber sa mâchoire … encore. Ses yeux étaient d'une étonnante nuance d'ambre, qui semblait varier en fonction de la lumière chatoyante du jour. Elle était à au moins un mètre et demi de lui, mais même de là où elle était, elle pouvait apercevoir les légers tons chocolat mélangés au miel et au sucre roux.
Elle aurait été complètement abasourdie par ces magnifiques yeux si elle n'avait pas vu ses sourcils se froncer d'agacement. Il se tourna vers elle, la totalité de son corps viril faisant face au sien bien plus rachitique. Rukia avait raison, il était grand, il ne dépassait pas la normale, mais son corps longiligne emprisonné dans ce costume lui donnait l'air, eh bien ... fringant. Peut-être était-ce ce qui lui donnait une sorte de … présence. C'était ce qui lui donnait encore plus l'air … attrayant !
Ce jusqu'au moment où il prit la parole.
-J'ai dit, grinça l'homme en croisant les bras sur son torse, que j'espérais que vous alliez me le rembourser.
Il décroisa les bras pour pointer avec fureur sa chemise récemment tachée de marron.
-Vous l'avez complètement ruinée ! Elle était toute neuve !
Les yeux de Rukia s'écarquillèrent et elle sentit son humeur empirer à chacun de ses mots.
-Je suis désolée, marmonna-t-elle en usant de sa voix la plus menaçante, celle d'avocate, mais ce n'est pas moi qui vous ai renversé du café dessus. Vous l'avez fait tout seul.
L'homme avança d'un pas et plongea une main dans la poche intérieure de son blazer. Ses doigts en retirèrent un petit morceau de papier cartonné.
-Vous devez être aveugle, lâcha-t-il en essuyant le bout de carton sur son pantalon relativement sec, parce que je marchais tranquillement quand vous avez crashé votre minuscule corps d'insecte contre le mien, gamine.
Les yeux de Rukia s'immobilisèrent et sa mâchoire tomba. Son esprit en oublia complètement de se soucier de son sang-froid. La veine sur sa tempe battait maintenant davantage qu'à cause de sa gueule de bois. Il – cet étranger – avait le culot d'insulter quelqu'un qu'il ne connaissait même pas ! Et, en plus, il s'attendait à ce qu'elle paye son nettoyage à sec à cause d'un accident ? Pour qui se prenait cet homme, bordel ?
Pour la première fois depuis très longtemps, Rukia laissa son expression impassible s'évanouir. Sa mâchoire se crispa et ses yeux s'exhorbitèrent.
-Pardon ? cria-t-elle furieusement.
Elle fit trois pas en avant et leva une main. Elle pointa un doigt vers lui et dit d'un ton cassant.
-Je m'occupais de mes propres affaires quand vous m'avez percutée ! C'est une rue suffisamment large et je suppose que quelqu'un comme vous serait capable de dégager !
Elle souligna ses derniers mots en lui donnant de fermes coups de poing sur son torse et elle lutta contre l'envie continuelle de taper du pied au sol.
Il était vraiment grand, remarqua encore Rukia avec dédain et agacement. Tellement grand, en fait, que son nez arrivait à peine à sa clavicule. Pourtant, peu importe leur différence de taille, Rukia grinça des dents et canalisa toute sa frustration et sa colère en imaginant qu'elle mesurait deux mètres et qu'elle le surplombait, le toisant de toute sa force. Cela marchait généralement avec les clients qui croyaient que toutes les femmes devraient être pieds-nus, enceintes chez elles, et ne faisant pas un travail d'homme dans le monde des affaires.
L'homme aux cheveux éclatants resta immobile pendant un moment à la fixer, quelque chose semblable à de l'incrédulité dans son expression. Rukia le regarda cligner des yeux une fois, deux fois, puis froncer davantage les sourcils. Son expression légèrement de travers fut remplacée par un ricanement glacial et il fit un pas menaçant en avant.
-Vous, commença-t-il d'une voix basse et râpeuse, m'êtes rentrée dedans. Je n'ai rien à voir là-dedans.
-Vraiment ? lâcha Rukia, croisant les bras sur sa poitrine et lui adressant un regard foudroyant. Je crois qu'il faut deux personnes pour se per-
-Je dirais plutôt s'écraser. interrompit-il d'un ton acerbe.
Rukia continua comme si elle ne l'avait pas entendu.
-Se percuter. Se moqua-t-elle en stabilisant sa position. De plus, vous êtes plus grand que je ne le suis, n'étiez-vous pas supposé me voir avant ?
Un sourire suffisant apparut sur ses lèvres.
-Et bien, je suppose que vous étiez tellement minuscule que je ne vous apercevais pas dans mon champ de vision.
Rukia vit rouge.
Elle ne pouvait se rappeler la dernière fois qu'elle avait serré les poings avec une telle fureur. Putain, elle ne pouvait même pas se rappeler quand elle avait été aussi furieuse contre quelqu'un pour la dernière fois! Cet homme avait ruiné son tailleur, avait insulté sa taille, et l'avait appelée gamine – elle, une gamine ! Elle, Rukia Kuchiki !
-Vous n'êtes qu'un salaud idiot ! hurla-t-elle, oubliant complètement ce qui l'entourait.
L'homme émit un petit rire avant de se pencher en avant et d'approcher dangereusement son visage du sien. Rukia sentit ses joues s'enflammer de colère et de gêne – elle n'avait pas eu d'homme aussi près d'elle depuis des mois – ce qui ne fit qu'accroître encore davantage son humiliation, car elle savait qu'il la voyait rougir.
-Quelle originalité, ricana-t-il, est-ce que l'Association des Écrivains te connaît ?
Sa main disparut de près de son visage et, la seconde suivante, Rukia sentit ses longs doigts se rapprocher dangereusement de sa poitrine. Ses yeux s'écarquillèrent exponentiellement quand elle sentit ses doigts glisser dans sa poche. Son visage était si près du sien … elle pouvait presque ressentir la chaleur qui émanait de lui.
Rukia ne réalisa que vaguement qu'elle était penchée en arrière. Son échine était courbée au point que ses cheveux ne reposaient plus calmement sur sa nuque, mais flottaient maintenant dans le vide. Elle était persuadée que ses joues arboraient une flamboyante teinte écarlate. Bon dieu, même sa respiration s'accélérait. Que diantre se passait-il donc ?
Soudain, il n'était plus là. En moins d'une seconde, il s'était bien éloigné de deux mètres d'elle, un large sourire narquois collé sur son visage. Rukia cligna plusieurs fois des yeux avant qu'elle ne comprenne qu'elle était debout, sur le trottoir, penchée vers l'arrière comme une idiote, après avoir été humiliée par un homme qu'elle ne connaissait même pas.
Rukia secoua la tête: que venait-il de se passer ? Elle cligna encore plusieurs fois des yeux avant de se retourner et regarder l'esplanade. Il n'était nulle part. Ses yeux continuèrent à s'écarquiller tandis qu'elle pivotait, en quête d'une trace de cette ridicule tignasse orange. Quelques personnes qui la dépassaient lui adressèrent des regards perplexes – certains qu'elle connaissait même du bureau – mais ils n'en étaient pas conscients. Ce ne fut qu'après avoir passé deux bonnes minutes à cligner des yeux et à se retourner sans réel but qu'elle réalisa qu'elle devait avoir l'air d'un poisson toussotant qu'on aurait laissé trop longtemps hors de l'eau. Son esprit était comme ivre: elle ne savait pas quoi faire d'autre que de chercher l'homme qui lui avait donné l'impression d'être une enfant de trois ans chapardant un cookie de la boîte à biscuits interdite.
Après plusieurs autres minutes à pivoter sur elle-même comme une imbécile, Rukia ravala sa salive et se baissa pour ramasser son porte-documents. Elle se rendit à peine compte de la tache de café demeurant encore sur son chemisier et commença à avancer vers la Gotei Corp. sans un autre regard à son vêtement.
Ce fut seulement après être parvenue devant la porte principale qu'elle remarqua quelque chose de petit, raide et légèrement flexible dans sa poche. Rukia fronça les sourcils: c'était l'endroit même que l'homme avait touché quand il s'était rapproché. Elle glissa une main dans sa poche et en retira...une carte de visite ?
Rukia la retourna et lut le message :
Kurosaki Ichigo
Avocat d'entreprise; Suigetsu Inc.
S'ensuivait un numéro de téléphone, une adresse et un numéro de fax. Rukia jeta un rapide coup d'œil au logo près du nom de l'entreprise et recula devant sa vraisemblance.
Après quelques instants ses doigts agrippèrent fermement la chose; son esprit devint vide et ses yeux virent rouge de colère – encore.
Sa foulée s'allongeait en même temps que son air livide. Un poing serrait la carte de visite tandis que l'autre enserrait la poignée de son porte-documents. Sa mâchoire était serrée au possible et ses yeux étaient teintés de hargne.
Dieu protège Ichigo Kurosaki si jamais elle le revoyait.
