HERZ
Cet enfant m'avait toujours mis mal à l'aise. J'étais certain qu'un jour… je ne
pourrais plus résister à l'envie de m'en éloigner. Aujourd'hui, je sais. Je
sais pourquoi sa présence faisait naître en moi quelque chose proche de
l'écœurement, pourquoi un regard ou un sourire de sa part laissait s'échapper
dans mon être un froid glacial, et des frissons de terreur. J'avais peur, je
l'avoue. Je craignais ce petit humain, moi qui autrefois avait combattu toutes
sortes d'espèces avec mon dresseur. Il m'arrivait parfois d'être tétanisé à la
simple idée de me retrouver seul avec lui, dans la même pièce.
Avant tout ça, j'étais un combattant. Avant que l'enfant soit né, j'étais le
plus fidèle compagnon de son père, son brasegali. J'ai parcouru des régions
immenses. J'ai vaincu. J'ai perdu. J'ai progressé pour finalement atteindre ce
stade de combattant reconnu par le plus noble insigne… Puis mon dresseur est
tombé malade. Je l'ai vu s'éteindre lentement. Une semaine, c'est le temps qu'a
duré son agonie. Une semaine. Semaine pendant laquelle je suis resté près de
lui. Toute la famille est passée, venue des quatre coins du continent pour
réclamer son dû : la somme des efforts et de la gloire qu'avait enfin atteint
mon dresseur. Leur danse macabre a continué pendant ces sept jours. Je ne
comprenais pas, mais mon dresseur avait très bien compris : il se contentait de
donner les réponses que l'on attendait de lui. Lorsqu'enfin nous nous
retrouvâmes seuls, comme autrefois, mon dresseur signa un dernier papier, et me
confia qu'il léguait ce qui lui était le plus cher à son fils qu'il n'avait
jamais vraiment connu. Il me fit promettre à cet instant de veiller sur cet
enfant, pour toujours. J'acceptai la dernière tâche qu'il me confiait. Son
dernier ordre. Puis il mourut.
Dès le lendemain, je rejoignis sa maison natale. Elle était grande, très
agréable. La mère était morte un an plus tôt, et il n'y avait plus ici que
l'enfant et sa nourrice. Je me souviens de la nourrice, c'était une femme au
sourire faux qui semblait perdue dans un monde étrange. Son indifférence ne me
touchait pas : elle remplissait sa fonction, je veillais à remplir la mienne.
L'enfant avait un peu plus de cinq ans à cette époque. Je me rappelle du
premier regard que je posai alors sur lui, et je devine encore ce frisson glacé
qui me parcouru l'échine. L'enfant avait levé les yeux sur moi, des yeux comme
deux gouffres d'argent, un regard à travers lequel je ressentis très nettement…
quelque chose de foncièrement mauvais. Certains enfants se montrent cruels parfois,
ça je le sais. C'est valable pour les humains comme pour les pokémons.
Lorsqu'ils entreprennent une action que l'on considère comme de la cruauté,
qu'ils démontrent fièrement leur puissance en arrachant sans pitié les pattes
ou les ailes d'un insecte, leur regard s'illumine un court instant d'une joie
incomparable.
Le regard de cet enfant n'était pas pareil. Le regard de cet enfant était tout
simplement malsain. Il me souriait. Ça aussi je m'en souviens. Il me souriait
toujours lorsqu'il voyait que je m'intéressais à lui. Je me détournais
aussitôt. La nourrice ne comprenait pas, pas plus que moi, pourquoi cet enfant
qui n'avait jamais souri révélait soudain cette expression tellement humaine
pour moi. Uniquement pour moi. Seulement, après avoir fait cette remarque, la
femme ne s'en soucia plus, et considéra que ce sourire qui m'était
exclusivement réservé était parfaitement normal. Moi, pendant ce temps, …
j'avais peur.
Etrangement le sourire de l'enfant était très doux, et sur une photo sans doute
aurait-il pu paraître aussi angélique que l'était normalement un sourire
d'enfant. Mais il suffisait de se trouver en sa présence, de voir ce rictus de
ses propres yeux, de ressentir ces ondes malveillantes planer autour de son
corps juvénile, pour comprendre que cet enfant n'était pas un ange. Même pas un
enfant. Il était autre chose. A mes yeux… il n'était pas humain… Il ne
ressemblait à aucune créature que j'avais connue.
Cependant… Jamais je ne faillis à ma tache. Je restai avec lui durant toute son
enfance, suivant le souvenir de mon maître. Ce simple souvenir qui me suffisait
à oublier à quel point son fils m'effrayait.
Je ne le quittais pas. Lorsqu'il changeait de pièce, je le suivais, et
m'asseyais dans un coin. Je l'observais. Je détournais les yeux quand il me
regardait. Il jouait sagement, toujours tout seul, avec ses soldats de plomb et
ses minuscules véhicules blindés. Je ne prenais pas la peine de comprendre ses
jeux. Je me contentais d'être là. Les seuls moments où je n'étais pas avec lui,
étaient les moments consacrés à son éducation. Je ne pouvais pas le suivre dans
ce grand établissement. Moi, je restais à la maison et j'attendais son retour
avec une tension constante. Je craignais qu'il ne lui arrive quelque chose. Et
en même temps j'étais certain… que personne, jamais, n'oserait s'en prendre à
lui.
Toute sa scolarité durant, je ne vis jamais personne d'autre que lui. Il
partait seul. Il rentrait seul. Je me demandai parfois s'il était normal
qu'aucun ami ne vienne jamais chez lui. Je compris rapidement que cet enfant
n'avait pas besoin d'amis.
C'est quand il entra au collège qu'il commença à me parler. Ou en tout cas
est-ce l'impression qu'il donna. Il jouait toujours, toujours avec ses soldats
de plomb. Et parfois, sans même relever les yeux, il parlait. Comme si
quelqu'un était là, et lui répondait. Mais il n'y avait que moi. Et je ne lui
répondais pas. J'essayais de ne pas entendre ce qu'il disait.
Ce n'est qu'un peu plus tard, lorsque son âge avança au point de faire naître
en lui tous ces changements, lorsque sa voix se transforma pour devenir plus
grave, mais toujours douce et basse, comme un murmure, qu'il commença à me
donner des ordres. A partir de ce moment, ce ne fut plus pour le veiller que je
changeais de pièce à sa suite. Il m'ordonnait de le suivre. Et je le suivais,
irrémédiablement attiré par le son si serein, mais ferme qu'était celui de sa
voix. Il m'ordonnait de l'attendre devant la maison lorsqu'il partait,
devançant les directives de mon ancien maître. Et je restais sur le pas de
porte, toute la journée, les yeux rivés sur l'embranchement où l'enfant
réapparaîtrait en fin d'après-midi.
Le seul lieu qui m'était interdit était son domaine. Sa chambre. Jamais je
n'eus le droit d'y mettre le pied. Quand il s'y rendait, il m'ordonnait de
l'attendre devant, d'un simple « reste ! ». La nuit, je dormais devant cette
porte close qui cachait son repaire. Jamais aucun son ne s'échappait de cet
endroit.
Un jour pourtant, quelque chose changea. Je sentis en moi comme un déchirement,
comme si quelque chose m'avait été arraché, un privilège dont j'étais le seul à
jouir m'avait été enlevé. Un jour, l'enfant ramena quelqu'un chez lui. C'était
un garçon de son âge, venu tout droit du lycée que l'enfant avait dernièrement
intégré. Ils discutaient, riaient. C'était la première fois que je voyais
l'enfant sourire à quelqu'un d'autre que moi. Ils passèrent devant moi sans
même me voir. Cependant, même si l'enfant ne m'adressa pas un regard,
j'entendais dans mon crâne résonner sa voix qui me dictait de le suivre.
La journée durant, je suivis les deux garçons de pièce en pièce. Ils parlaient
de choses et d'autres, des choses que je ne comprenais pas. Et à chaque fois
qu'ils changeaient de pièce, j'entendais cette voix autoritaire au plus profond
de mon esprit, et je les suivais.
Le soir venu, l'enfant invita son compagnon à le suivre dans sa chambre. Je
ressens encore le poignard invisible qui me transperça alors que cet inconnu
pénétrait dans ce lieu qui m'était interdit, même à moi. Je restai figé devant
cette porte épaisse, attendant sans vraiment savoir ce que j'attendais. La nuit
tomba. Je m'endormis, comme toujours, devant sa porte. Comme toutes les nuits,
je ne dormis que d'un œil et d'une oreille. C'est pourquoi, pour la première
fois, j'entendis des bruits étranges. Je crus un instant que l'étranger allait
enfin partir ; les voix s'élevaient. Je ne comprenais pas ce qu'ils disaient,
aussi j'attendis. Les bruits et les paroles durèrent jusqu'à l'aube.
Au moment même où le soleil pointait, la porte s'ouvrit enfin. Je n'eus pas le
temps de glisser un œil à l'intérieur. L'étranger m'enjamba sans même se
soucier de moi, et courut jusqu'à l'entrée. Il disparut derrière la porte, et
je ne le revis plus jamais. Je crois me souvenir qu'il pleurait, et que son
jeune visage était marqué par la colère et la honte. A cette époque je ne m'en
souciai pas : l'étranger était parti, tout allait rentrer dans l'ordre.
Mais rien n'était fini.
Toutes les semaines, le même jour, l'enfant ramenait chez lui un nouveau
camarade. Toujours différent. Ils repartaient tous de la même façon, le
lendemain, parfois injuriant, parfois pleurant, souvent blessés ça et là.
Je ne comprenais pas, mais je sentais cette peur tenace qui m'avait assailli
dès le premier instant. Elle se faisait plus présente en moi, comme un mauvais
pressentiment. Je sentais que bientôt, il se passerait quelque chose. Quelque
chose que je ne pourrais accepter. Je savais que l'enfant faisait certainement
des choses mauvaises. Car même en restant devant sa porte, je sentais l'odeur
propre du Mal qui enveloppait cette chambre.
Ce jour arriva finalement. Ce jour où, comme à l'accoutumé, j'attendais
l'enfant sur le pas de porte. Ce jour précis où je m'attendais docilement à le
voir revenir en compagnie d'un de ces étrangers. Ce jour-là, il revint seul. Je
frissonnai lorsqu'il passa près de moi, son aura dangereuse plus menaçante qu'à
l'habitude. Je n'entendis pas sa voix dans ma tête me dire de le suivre. Aussi
je fus tenté un instant, comme poussé par une force extérieure, de fuir
aussitôt cet endroit. Mais je ne le fis pas. Je n'en étais pas capable. Alors
je suivis l'enfant dans la maison.
Il se retourna vers moi et me dévisagea. Je me figeai face à ce regard grave.
Il me fixa longuement, et je le détaillai pour la première fois depuis bien des
années. Ce n'était plus un enfant. Il avait bien grandi. A cet instant je revis
en lui des traits qui me rendirent nostalgique. Je sais maintenant que ce fut
mon ancien maître que je voyais en lui. Et je sais aussi que c'est mon amour
fort pour mon véritable dresseur qui me fit croire que j'avais pour obligation
d'obéir en tous lieux à son fils.
Un sourire familier s'étendit sur ses lèvres. Mon rythme cardiaque doubla en un
instant. Je fus terrifié de constater qu'il m'adressait alors le même sourire
qu'à ces nombreux étrangers. C'était un sourire beau, dont on ne pouvait se
défaire, mais effrayant.
Il commença à me parler doucement, tendrement, comme il le faisait autrefois,
lorsque ses yeux étaient encore rivés sur ses soldats de plomb. Je ne
comprenais toujours pas ce qu'il me disait, et je ne voulais pas comprendre. «
Viens » m'ordonna-t-il. Et je le suivis. Nous nous rendîmes dans le salon. Le
garçon s'assit sur un fauteuil et attendit. Je m'assis par terre et l'observai
toujours, comme envoûté, comme si, par son sourire précédent, il m'avait
hypnotisé.
Nous restâmes là, sans dire un mot, attendant que le soleil disparaisse enfin.
Lorsque les derniers rayons de l'astre du jour n'infiltrèrent plus la pièce,
lorsque nos yeux se furent habitués à l'obscurité, le garçon se releva. Il
m'ordonna à nouveau de le suivre. Ce que je fis sans vraiment m'en rendre
compte. Il monta les larges escaliers, s'arrêta devant la porte de sa chambre.
Je serrai mes bras aussi forts que je le pus, réprimant la peur et les frissons
qui me gagnaient alors que cette maudite porte s'ouvrait enfin devant moi. Il
me dit d'entrer. Je lui obéis, d'un pas mécanique.
Ce n'était pas du tout ce à quoi je m'attendais. Tout était bien rangé. Les
jouets couvraient les étagères et les meubles. Les soldats de plomb étaient
figés, en rangs, sur une commode ancienne. Les chars miniatures se trouvaient
sur la grande bibliothèque qui abritaient près d'une centaine de livres. Une
chambre d'enfant.
J'observais ce qui m'entourait, tâchant de ne pas prendre garde au son de la
lourde porte qui se refermait derrière moi. Je tremblais, imperceptiblement. Je
savais au fond de moi que je venais de faire un pas de trop.
La voix du garçon me rappela à l'ordre, et je me tournai vers lui. Il commença
à me parler, toujours avec son sourire doux. Je ne comprenais pas. Je ne
comprenais rien. Je sentais dans son ton qui montait qu'il me donnait des
ordres. Mais je ne comprenais pas ces ordres. Je restais là, tétanisé, plus
effrayé encore de ne pas pouvoir répondre à ses demandes. Parce que je ne
comprenais pas.
Il y eut un instant de silence. Je compris aussitôt que le garçon attendait
quelque chose de moi, mais je ne savais pas quoi. Son sourire disparut soudain.
Sa nouvelle voix me glaça sur place, une voix que je n'avais jamais entendue.
Il me criait dessus, vociférant ces ordres que mon esprit n'arrivait pas à
déchiffrer. Son visage n'avait plus rien de celui d'un enfant, et j'eus
l'impression qu'il me dévoilait enfin sa véritable identité. Plus sa voix
augmentait, plus il paraissait fou de rage, plus je tremblais en me demandant
ce que je devais faire. Ses yeux pâles brillaient dans l'obscurité comme deux
gouffres étincelant. J'étais terrifié. Je reculais lentement, jusqu'à atteindre
le mur qui me faisait dos. Je me collais à lui, sans cesser de fixer le garçon.
Je me sentis à cet instant comme un animal blessé, terré au fond d'un trou pour
échapper à son chasseur.
Les cris du garçon cessèrent aussi brusquement qu'ils avaient commencé. Mais il
m'observait toujours avec cette même rage prononcée. Je ne compris pas quand sa
main se referma brutalement sur mon bras, avec une force que je n'aurais pas
cru possible pour un humain. Sans réfléchir, je me débattit pour repousser ce
contact qui éveilla en moins cet écœurement profond que je croyais disparu. Le
garçon me fixa, hébété. Il ne s'était pas attendu à ce que je le repousse.
Aussi sa sauvagerie revint avec violence lorsqu'il m'agrippa à nouveau pour
essayer de m'attirer vers un autre coin de la pièce. J'essayai de fuir son
emprise, de freiner notre avancée grâce à mes griffes. Je déchirai le plancher.
Mais il ne me lâchait pas, et m'entraînait toujours.
Lorsqu'il eut atteint son lit, il me cracha un nouvel ordre inconnu. Pour toute
réponse, je me débattis plus encore, lacérant ses avant bras autant qu'il m'en
été possible. Je voulais fuir, fuir au plus loin. Loin du garçon.
« RESTE ! » hurla-t-il. Cet ordre, je le connaissais. Et je ne pus m'empêcher
de me figer. Je l'observais sans oser bouger, ignorant le sang qui couvrait mes
bras, le sang du garçon. Celui-ci afficha un sourire satisfait, et desserra
légèrement son emprise. Il ne semblaient même pas sentir ses blessures. Il
recommença à me parler, plus calmement. Je crois qu'il savait que je ne pouvais
rien faire contre lui, parce que sa voix était celle de mon maître. Parce que
j'avais oublié jusqu'à l'existence de mon ancien dresseur sur lequel s'était
imposée l'image de son fils.
J'écoutais le son de sa voix sans pouvoir rien faire, à nouveau envoûté,
asservi. Je ne cherchais plus à comprendre ce qui se passait. Beaucoup de
choses filèrent devant mes yeux. Mais tandis que mon corps ne me répondait
plus, mon regard se posa sur quelque chose, un objet sagement posé sur la table
de nuit du garçon. L'obscurité ne m'empêcha pas de reconnaître sa forme
sphérique et sa couleur rougeoyante. Ma pokéball. Celle qui avait formé un lien
sans failles entre moi et mon dresseur.
Un pan de ma mémoire se révéla à moi, des souvenirs que je pensais avoir
oubliés. L'image de mon véritable maître réapparut. Je le revoyais me confiant
qu'il offrait ce qui lui était le plus cher à son fils unique. A cette époque,
j'avais été blessé de constater que je n'étais pas cette chose si précieuse aux
yeux de mon dresseur. Mais peut-être m'étais-je tout simplement trompé.
Je repris conscience pour me trouver, hébété, collé au corps du garçon. Son
odeur était chaude, agressive. Mes griffes s'étaient prises dans les draps. Il
me murmurait des mots étranges dont chaque syllabe nourrissait la répulsion que
je lui portait à présent sans limites.
D'un geste brusque, je me dégageai pour descendre du lit. Le garçon fut
surpris, mais il était rapide, et à nouveau ses mains robustes se refermèrent
sur mon poignet. Je répondis à la terreur qui m'habitait : je le mordis, le
griffai. Je vis mes griffes arracher l'un de ses yeux d'argent. Le goût de sa
chair entre mes dents réveilla un haut-le-cœur, et je le lâchai aussitôt, lui
permettant de rappeler sa main vers lui en poussant son premier cri de douleur.
Sans plus réfléchir, je m'élançai vers la porte de la chambre. Je la franchis,
descendis l'escalier, arrachai bois et tissu qui se trouvaient sur mon chemin,
défonçai la porte d'entrée sans pouvoir stopper ma course, le souffle raccourci
par l'afflux d'adrénaline. Je suivais enfin mon instinct, celui qui m'avait
depuis si longtemps prévenu de ce qui allait finir par arriver. J'entendais les
cris du garçon s'estomper lentement, très lentement derrière moi, alors que ma
course effrénée me conduisait vers quelque endroit inconnu.
« A moi. Seulement à moi. Rien qu'à moi. Tout à moi. Tout. Tu m'appartiens. »
Suis-je déjà mort ? Je suis à présent presque certain d'avoir rendu l'âme en
même temps que cet homme que j'avais connu autrefois ; un homme dont la seule
image qui me vient à l'esprit est celle d'un corps froid s'éteignant sur des
draps blancs. Son image à Lui est gravé devant mes yeux, comme une cicatrice
qui ne disparaîtra jamais. Je vois le garçon partout. J'entends sa voix à
longueur de temps. Je ne sais même plus si le minuscule abri de pierre dans
lequel je suis figé depuis plusieurs jours fait partie de la réalité. Je ne
sens plus mon corps. Je ne fais qu'écouter cette voix, et m'imagine en train d'obéir
à ses ordres. Dans mon esprit, dans mes rêves, je lui obéis toujours, en tout
et pour tout. Je comprends tout ce qu'il me dit et je peux me soumettre à
chacun de ses désirs. Alors il n'élève pas la voix contre moi. Il continu de me
parler avec cette voix qu'il utilisait pour les étrangers. Mais avec moi ce
n'est pas pareil ; je ne pars pas, je ne pleure pas, je reste avec lui. Je fais
tout ce qu'il me dit, sans jamais me poser de question.
Je m'appelle Herz. Je n'ai jamais su pourquoi on m'avait donné ce nom. Aujourd'hui tout cela n'a plus d'importance. La seule chose importante, c'est Sa voix. Cette voix qui me guide, m'ordonne, me dirige. Cette voix dans mon esprit qui ne s'éteindra jamais. Je me confie à ces rêves. Je ferme les yeux pour oublier mon corps. Il n'existe plus. Le froid de l'extérieur l'a déjà tué depuis bien longtemps ...
