Kikyo aimait l'entendre raconter ses missions quand il revenait. Mais, pendant qu'il poussait les lourdes portes d'une main et était accueilli par les léchouilles de ses chiens de garde, Silva décida de ne pas raconter l'épisode de l'enfant. Quand elle était enceinte elle devenait étrangement sentimentale et cette histoire d'orphelin cherchant une famille risquait de lui briser le cœur. Et il ne voulait pas passer pour un imbécile qui s'était fait avoir par un pick-pocket. Cela le mettait déjà assez en colère comme ça.

Il atteignit le sommet de la montagne et franchit le seuil du manoir. Un intendant l'accueillit.

« Où est ma femme ?

— Dans la salle de jeu avec vos fils, monsieur. Elle est accompagnée.

— Oui, c'est moi qui ai ordonné à Tsubone de la seconder en mon absence.

L'intendant sembla sur le point d'ajouter quelque chose mais Silva n'avait pas la tête aux considération domestiques. Il prit une douche, se débarrassant de l'odeur putride de la décharge, se changea et joignit la salle de jeux. Il entendit le rire de Miruki avant même d'ouvrir la porte. Il était beaucoup plus joueur qu'Irumi au même âge.

Silva poussa la porte et arrêta une aiguille en plein vol à quelques centimètres de son œil.

— Assez précis, mais pas assez rapide, mon fils.

Irumi eut un claquement de langue agacé et retourna à son jeu. Il jouait aux fléchettes avec ses aiguilles sur une cible située à l'autre bout de l'immense pièce. La cible faisait quatre centimètres de diamètre.

Miruki envoya valser ses voitures, sa poupée et son dinosaure et s'accrocha à sa jambe. Il portait un kimono qui avait appartenu à sa mère quand elle était petite. Kikyo était agenouillée à une table, caressant la fleur de passage qui grandissait dans la boite de conserve rouillée. Elle souriait à une plaisanterie que venait de faire le garçon de l'Etoile filante.

Silva avait fait un détour pour remettre l'objet récupéré sur le corps de sa cible. C'était l'unique explication au fait que ce gringalet ait réussi à le devancer. Cela signifiait aussi qu'il était plus costaud qu'il n'en avait l'air. Il faudrait encore alourdir ces portes.

Kikyo fit un mouvement pour se lever et Silva l'arrêta d'un geste. Miruki accroché à la cheville, il s'approcha de la table et baisa la main de sa femme.

« Silva, pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de Kuroro ?

Il eut la présence d'esprit de ne pas demander qui c'était.

« Je ne suis pas jalouse au point de te reprocher tes aventures passées. Nous ne nous connaissions même pas quand il est né. Je ne t'aurais pas jugé différemment si j'avais su que tu avais un fils illégitime. Mais j'aurais préféré que tu m'en parles avant. Je t'en veux, Silva.

Silva avait toujours mis un point d'honneur à ne jamais faire de scène devant les enfants, et de ne surtout pas tourner les nerfs de sa femme quand elle était enceinte. Il sollicita toute sa maîtrise et répondit d'une voix tout à fait calme.

— Excuse-moi, femme. Je répondrai à toutes les questions que tu veux dans quelques minutes. Pour l'instant, j'ai besoin d'un tête à tête avec ce garçon.

— Bien sûr. Je regarderai la fleur de passage s'épanouir. C'est lui qui me l'a offerte. Quelle attention adorable, n'est-ce pas ?

Silva se leva de la table, décrocha Miruki qui se mit à hurler, et sans un regard au garçon sortit de la pièce. Il emprunta différents corridors, en faisant de nombreux détours afin que l'enfant soit désorienté. Le garçon était réellement silencieux. On entendait à peine le son de ses pas sur le sol dur. A un angle Silva se retourna vivement et le saisit à la gorge. Il le souleva de terre sans peine et le plaqua contre le mur. Le garçon ne battit pas un cil. Il s'était manifestement laissé faire. Silva serra sa prise. Cette fois le garçon grimaça, agita les pieds dans le vide, et griffa la solide poigne, cherchant l'air. Silva contempla le spectacle avec une réelle satisfaction.

— Écoute-moi bien. Je ne sais pas qui tu es, et je m'en fiche. Je ne sais pas ce que tu veux, et je m'en fiche. Je ne sais pas ce que tu as raconté à ma femme, et je m'en fiche. Mais tu vas réparer ta connerie. Maintenant. Ce sera comme si tu n'étais jamais venu ici. Ce sera comme si tu n'étais jamais venu au monde. Car dès que ma femme aura oublié ton existence, je te tuerai.

Il lâcha prise et le garçon s'écroula par terre. Il se redressa à quatre pattes, aspira l'air à grandes goulées. Puis il rit. Silva fut stupéfait. C'était un rire ténu et essoufflé, un rire sans joie, mais un rire quand même.

— C'est trop tard.

Le garçon s'assit contre le mur. Ainsi, il lui arrivait à peine au genou.

— Je lui ai tout raconté. Ma mère morte en couches, la morsure de l'ange que vous m'avez faite sur le front. La promesse que je deviendrai un Zoldyck quand je serai assez fort pour franchir les portes. Le secret que vous m'avez fait garder, jalousement, pour ne pas que je sois l'objet d'un chantage, pour protéger votre vraie famille. C'est ce que j'ai dit : « vraie famille. » Je suis un trop gentil garçon pour être jaloux. Je sais où est ma place. Et je comprends si bien ! Vous êtes un si bon père ! Ho oui, un si bon père pour moi, j'étais tellement heureux quand vous pensiez à venir voir mes progrès quand vous passiez à l'Etoile, j'ai raconté ce merveilleux souvenir quand à l'âge de huit ans, vous n'aviez pas oublié mon anniversaire… Ho bien sûr, vous me l'aviez souhaité en retard, mais j'étais si heureux de cette attention !

Il ricana.

— J'ai cru qu'elle allait pleurer…

« Elle va vouloir une discussion tous les trois. Elle va vouloir le revoir. Je ne dois pas la contrarier. Je ne dois pas le tuer maintenant. » Silva grinçait des dents, serrant et desserrant les poings compulsivement. Le gamin ne voulait pas s'arrêter.

— Elle a été si heureuse quand je lui ai apporté la fleur. J'ai couru la chercher dès que vous m'aviez annoncé que j'aurai un troisième petit frère. J'étais tellement heureux de cette nouvelle ! J'ai toujours rêvé appartenir à une nombreuse fratrie. Ha, si seulement je n'étais pas né bâtard…

« Ça pour un bâtard, c'est un sacré bâtard. » pensa Silva.

— Elle m'a laissé toucher son ventre…

Le genou de Silva partit et défonça le mur. Le garçon avait incliné la tête, sans la moindre appréhension.

— Vous ne devriez pas faire ça. Je ne veux pas apparaître décoiffé et poussiéreux devant ma famille.

Un déclic se fit dans l'esprit de Silva.

— Elle ne tient pas debout, ton histoire.

Chrollo leva un sourcil interrogateur.

— Tu as douze ans, à peu près. J'étais déjà marié quand tu es né. Ma femme sait très bien que jamais je ne l'aurais trompée. Et si elle l'avait cru, elle aurait tué, toi ou moi je ne sais pas, mais elle aurait tué.

Le garçon haussa les épaules.

— Ho, j'ai dit que j'en avais quatorze.

Il se leva, épousseta sa chemise blanche et offrit un sourire radieux.

— Vous avez raison. C'est ridicule de se rajeunir quand on veut apitoyer quelqu'un. C'est beaucoup mieux de se vieillir et d'avoir l'air d'un enfant abandonné et mal nourri. Kikyo a été très touchée. Elle a dit que c'était indigne de vous.

Silva en était muet de stupéfaction et de rage.

— Inutile d'avoir l'air surpris. C'est de votre faute. Cela aurait pu bien se passer. Mais vous avez refusé de m'adopter. Ce qu'on me refuse, je le prends.

L'enfant lui tourna le dos et rebroussa chemin. Il avait les mains dans les poches et l'air parfaitement détendu. Sans savoir pourquoi, Silva eut l'intuition qu'il avait parfaitement mémorisé le parcours qu'il venait de lui faire faire.

Tandis que la silhouette s'éloignait, Silva entendit la voix, douce et enrichie par l'echo :

— Je vous ai prévenu, père. J'apprends très vite.