Deuxième Partie : Rat de laboratoire
- Je vous en pris.
Le laboratoire fut silencieux après ma dernière supplique, si l'on exclut le léger vrombissement des machines à proximité et le bourdonnement superficiel parcourant les entraves sanglées autour de mes membres. Mes parents furent aussi silencieux, jusqu'à ce que mon père me réponde distraitement, son ton reflétant la résiliente tension encore perceptible dans l'air.
- Pas de sitôt, Phantom ; désolé.
Je tendis le cou pour l'apercevoir tripoter l'une des machines derrière la table d'examen, m'arquant le dos. Je sus par son ton de voix qu'il n'était vraiment pas désolé. Il était triomphant, enchanté ! Il était là - le grand Jack Fenton - avec le plus célèbre fantôme d'Amity Park captif de sa prise. Il aura finalement l'occasion de mener à bien ses expériences et il n'y avait rien que je puisse faire pour l'en empêcher et personne pour me venir en aide. Me prendre en pitié était probablement la dernière chose présente dans l'esprit de mon père.
Je relevai les yeux vers ma mère. Elle fut complètement silencieuse durant les quelques minutes suivant sa petite tirade d'un peu plus tôt. Le seul indice de sa réflexion était perceptible dans le mouvement de ses yeux parcourant ma forme, étudiant chacun de mes mouvements. En haut, en bas, d'un côté et de l'autre. Elle scrutait chaque petit détail me concernant, prenant probablement quelques notes mentales ici et là, amassant des millions de petites questions dans sa tête et les rangeant dans quelques coins de son esprit pour plus tard. Je réfutais toutes les théories qu'elle n'ait jamais conçues sur les fantômes juste en existant. Elle réfléchissait définitivement - mais je n'avais aucune idée à quoi exactement.
Et ça me faisait peur. Je pouvais sentir quelques légers filets tièdes de son expiration alors qu'elle se pencha juste un peu plus près, appuyant ses mains gantées sur le rebord de la table, ses yeux désormais visibles me jetant un dur regard de concentré mépris. Ses lèvres se serrèrent et sa mâchoire se raidit, elle se passa une fois la langue à l'intérieure de la joue, perdue dans ses pensées. Tu parles d'être dans sa bulle...
Qu'est-ce que tu regardes ? voulus-je à demi demander. Mais je n'étais pas stupide. Ça aurait juste été demander d'être électrocuté de nouveau.
Grimaçant et essayant de me tortiller pour m'éloigner d'elle (ce qui fut totalement infructueux étant donné les circonstances), je fixai rapidement les yeux sur la pointe de mes bottes blanches, essayant si fort d'empêcher nos regards de se croiser. C'était l'une des rares fois où mes parents avaient réellement eu l'occasion de m'observer de près sous forme fantôme. Chaque petite opportunité d'empêcher ma mère d'avoir une chance d'établir un quelconque lien entre mon apparence et celle de son fils était précieuse - tout autant que de sortir d'ici vivant. Ou... semi-vivant, pour être plus spécifique.
Je bougeai inconfortablement sous son regard, luttant pour respirer normalement. Mon père s'occupait toujours de bidouiller quelques équipements dans le but d'enregistrer et d'analyser je ne sais quoi me concernant. Respire. Ils ne savent rien jusqu'à présent et tu n'as pas encore été désossé, me sermonnai-je, prenant une profonde, tremblotante inspiration en tentant de calmer le féroce élancement persistant dans mes os. J'avais besoin de m'accrocher solidement et fermement à la logique, d'essayer de trouver une solution, un moyen de m'enfuir...
Relevant très légèrement la tête, je laissai mes yeux parcourir le laboratoire. Je cherchai quelque chose - n'importe quoi - qui aurait pu me donner quelques réponses, après environ une minute d'un silence de mort et mon esprit ne faisant rien de plus utile que de tourner inutilement en rond, je laissai tomber. Physiquement, j'étais foutu. Ces entraves bloquant l'énergie spectrale ne céderaient pas, peu importe à quel point j'essayais de me libérer. Pire encore, je doutais que Sam ou Tucker aient l'idée que je puisse être ici captif et, avec un sursaut d'effroi, je me rappelai que Jazz, ma grande sœur, était partie à la bibliothèque pour quelque tardive session d'étude. C'était juste Phantom... et mes parents.
En d'autres mots, j'étais vraiment foutu.
(Foutus, foutus, foutus. Tu vas mourir Papa va actuellement vivre l'achèvement de son but et réduire Phantom en m-)
Non, non, ressaisis-toi et respire. Focus. Serrant les dents, je parvins à surmonter la plupart de mes plus folles pensées ruisselant de peur à peine contrôlée et à les réprimer dans le fin fond de mon esprit.
Je pourrais essayer de les persuader de me laisser partir...
(T'es fou, t'es vraiment fou t'aurais une meilleure chance de t'en remettre à Plasmius, ton ennemi juré, pour te sortir de ce pétrin que Papa et Maman te croyant.)
- Umm... Vous savez, commençai-je avec hésitation, me mordant les lèvres pour forcer l'harcelante voix paniquée criant au fond de mon esprit à se taire. Je suis pour l'amour de la science et tout ça - c'est génial, mais me réduire en morceaux n'est pas-
La main gantée de Maman bougea en un éclair et j'entendis le bouton s'enfoncer à nouveau sur le côté de la table. Les sangles métalliques me retenant étincelèrent soudainement en s'activant, une intense douleur explosa à nouveau dans mon corps. Je convulsai involontairement et laissai échapper un cri surpris, fermant les yeux avec force sentant chaque watt d'électricité me déchirer les nerfs tel un brûlant couteau rouillé-
Puis, c'était terminé. Terminé aussitôt que ça avait commencé. Mes muscles tremblèrent encore quelque peu, je laissai échapper un faible, tremblant gémissement, haletant difficilement sous les persistantes étincelles d'électricité me parcourant le corps.
(...Je l'avais dit.)
Je sentis un dur doigt s'enfoncer dans ma poitrine... mais je ne pus me forcer à ouvrir les yeux pour voir celui de qui.
- Ne pense pas que tu peux juste nous soudoyer pour t'en sortir, Phantom, comme tu l'as fait pour pratiquement chaque citoyen de cette ville, gronda ma mère, ponctuant sa déclaration d'un autre petit coup et je me fis le plus petit possible. Nous ne sommes pas quelques enfants naïfs que tu peux tromper et amener à croire que tu as réellement de bonnes intentions.
Je forçai ouvert mes yeux humides de larmes difficilement contenues, clignant pour clarifier ma vision. Je levai le regard sur les yeux froids de ma mère et notai l'étincelle de pure haine pour ce que j'étais - et pour un bref instant, une pensée étrangère miroita dans mon esprit l'idée que je devrais leur dire la vérité... juste pour en finir. Ils étaient peut-être prêts à volontairement railler et torturer un fantôme, mais... sûrement... leur propre fils...
Je me mordis la langue. Mais qu'est-ce qui n'allait pas chez moi ? Je pouvais gagner du temps jusqu'à ce qu'ils décident de prendre une pause ou jusqu'à ce que Jazz rentre à la maison je n'en étais pas rendu là, pas encore. Pour l'instant, les « et si » pouvais être remis à plus tard. Revenant à la réalité, je toussotai difficilement.
- De qu-quoi est-ce que tu parles, demandai-je d'une voix rauque. Je vous jure, j'suis pas diabolique, pour la millionième fois-
Cette fois ce fut mon père qui répondit.
- C'est ça, toi sale protoplasme pourri, écoute-toi parler. Tu as couté des milliers de dollars à cette ville seulement en réparations - sans mentionner la fois où tu as volé à-
- Si tu parles de ces cambriolages survenus il y a presque un an, ce n'était pas moi, lançai-je en un soudain flash d'irritation, puis grimaçai-je. En fait - oui, c'était moi, m-mais ce n'est pas ce que vous pensez je-
- Oh ? Ce n'est pas ce qu'on pense ? demanda Papa, sa question froide et tranchante comme la glace. Alors, dans ce cas, explique. Maddie et moi avons les oreilles grandes ouvertes.
Je voulais expliquer. Je le voulais vraiment. (Non, tu ne veux pas. C'est juste une invitation ouverte à t'enliser encore plus dans ce pétrin alors que tu y es déjà jusqu'au cou !) Détournant les yeux, luttant toujours pour respirer normalement, j'hésitai quelques secondes alors que je débattais des options dans mon esprit. Je venais de moi-même m'inviter à être interrogé... mais là encore, était-ce une si mauvaise chose que ça ? Au moins ça me donnait une chance de laver mon nom...
- J'ai été contrôlé, hypnotisé quand tous ces cambriolages sont arrivés, dis-je à Papa après un moment, par cet effrayant type anémique possesseur d'un cirque ambulant qui est en prison maintenant.
- Et la fois où tu as attaqué le maire Montez ?
- Dupé. Par un autre fantôme ayant de sérieux problèmes de rancune.
- Ça n'avait surement pas l'air d'un coup monté contre toi quand tu as délibérément tiré sur ma femme et moi ! grogna Papa.
Je tressaillis à la vive accusation dans sa voix, puis détournai les yeux.
- Je ne voulais pas c'était un... accident, murmurai-je. J'ai cru que vous étier possédé par d'autres fantômes.
- Et bien, évidemment, tu as eu tort.
- Oui, je l'avoue... et je suis désolé, admis-je en fermant les yeux.
- Non, tu ne l'es pas, m'accusa-t-il. Tu es un fantôme. Tu ne peux ressentir de remords.
Je gémis bruyamment - pas seulement à la frustration s'amassant un peu plus chaque seconde, mais au fait que Papa avait, théoriquement, raison. Je n'étais pas censé me sentir désolé. Galère, je n'étais même pas censé ressentir quoi que ce soit d'ailleurs. Je les rendais juste de plus en plus curieux, et ce n'était pas bon.
- Puis il y a eu la fois où tu as volé notre ecto-squelette lors de cette massive invasion fantôme l'année dernière, poursuivit mon père me sortant de mes précédentes pensées.
J'ouvris les yeux et arquai un sourcil.
- Si l'un de vous l'avait utilisé, vous ne vous dresseriez pas ici au-dessus de moi maintenant ! lâchai-je. Vous l'avez même dit vous-même que ça pouvait être fatal. Cette combinaison aurait drainé toute votre énergie et vous seriez morts. Je suis chanceux que cette chose ne m'ait pas juste brutalement tué non plus.
À travers tout ça, je n'avais jamais remarqué à quel point ma mère était silencieuse, jusqu'à présent, lorsqu'elle annonça à voix basse :
- Mais les fantômes ne peuvent pas mourir.
Merde...
Sa déclaration stagna dans l'air un moment, mes parents échangeant un regard perplexe avant de fixer leur attention sur moi, alors que j'étais toujours figé sur place. Dans leurs yeux tourbillonnaient des douzaines de questions informulées me nouant les tripes, la panique menaça se s'insinuer à travers ma barrière mentale malgré tout le mal que je me donnais pour la réprimer. Je m'humectai les lèvres et luttai pour maîtriser ma respiration avant d'aveuglément me précipiter tête première dans une explication.
- C-c'est... c'est p-pas ce que je veux dire, flanchai-je fiévreusement, mes bras secouant automatiquement leurs stupides entraves. Je veux dire, em, que je n'allais pas littéralement, vous savez, mourir, mais juste... ehh... disparaitre ?
Stupide... Stupide. Mais qu'est-ce que c'était que ça ? Ce mensonge semblait ridiculement débile même à mes propres oreilles, mais pour mes parents... À quel point pouvais-je être aussi complètement et douloureusement évident ? Intérieurement, je me tourmentais d'une façon qui aurait même rendu Dash, la brute de l'école, fière. Stupide, stupide, stupide...
Le visage de Maman criait totalement pur scepticisme. Elle sembla considérer quelque chose un moment, puis se retourna pour saisir un tabouret. Elle s'assit à ma droite et j'eus à m'étirer le cou davantage pour mieux la voir sous cet angle.
- Eh bien, pendant qu'on est sur le sujet, comment exactement es-tu mort, Phantom ? demanda-t-elle et, pour quelque raison, sa voix n'était plus aussi aigre qu'avant.
Je déglutis. Ah, aïe.
- Dois-je vraiment répondre à cette question ?
- On est juste curieux, dit mon père.
- C'est bon, c'est bon, soupirai-je fixant le plafond sans le voir. C'était... un accident.
- Un accident ? demanda Maman en fronçant les sourcils. Qu'est-il arrivé ?
- J'ai été... électrocuté, dis-je précautionneusement dans un effort concerté de garder ma voix stable.
Techniquement ce n'était pas un mensonge, pas vrai ?
- Quand ?
- Umm... il y a environ un an et demi.
Je me mordis l'intérieur de la joue, regrettant instantanément d'avoir dit ça. Tu t'y es déjà enfoncé jusqu'au cou, me souffla mon esprit. Le bon sens dit que tu aurais dû te taire - mais non. Il fallait juste que tu saisisses cette pelle et que tu continues à creuser...
Maman fut silencieuse un moment, hésitante.
- Est-ce que ça a... fait mal ?
Je relevai les yeux vers la forme bleue de sa combinaison et clignai, pris au dépourvu. Qu'étais-je censé dire ? Si l'on se fiait à leurs supposément parfaitement logiques et solides théories sur les fantômes, devrais-je me rappeler ce genre de choses ?
Finalement, je relevai les yeux vers le plafond.
- Oui, murmurai-je, ça a fait mal. Beaucoup.
Maman baissa le regard sur ses bras croisés, sur les gants de latex blancs qu'elle portait.
- Je suis désolé, dit-elle (...Huh ?), son visage s'adoucissant un peu.
C'était étrange. Presque... maternel.
- ...Umm... Mads... commença Papa.
- Pourquoi prends-tu même la peine de t'en préoccuper ? lui dis-je en la foudroyant du regard. Je suis juste quelque pathétique amas d'ectoplasmes pour toi, tu te rappelles ?
À l'intérieur, par contre, j'avais un sentiment complètement différent. J'étais effrayé et frustré des questions avec lesquelles ils me tourmentaient. Je n'avais aucune envie d'être attaché et examiné comme un suspect de meurtre ou sur le point d'être découpé comme une grenouille en cours de biologie, sans mentionner que je n'avais aucune idée de ce que mes parents pensaient.
Je crois que Papa était sur le point de reparler, mais Maman se leva vivement de son tabouret et le repoussa, tranchant l'air d'un menaçant raclement.
- Juste parce qu'on est des scientifiques ne veut pas dire qu'on n'a pas de sympathie, dit-elle froidement, son expression s'endurcissant. Je suis désolé que tu sois mort, Phantom je suis désolé que ça ait fait mal. Toutefois, tu es un fantôme maintenant. Aussi étrange que tu sois, sans autre explication, tu dois être un fantôme. Et les fantômes sont ce que nous étudions.
Je n'aimais pas le chemin que ça prenait.
- Vous en savez déjà assez, dis-je doucement, ma voix guère plus qu'un murmure.
Ma mère secoua la tête.
- Tu vois, c'est le truc - nous ne savons rien. Tu es une anomalie ectoplasmique. Il y a tant de choses que nous ignorons sur toi, soupira-t-elle impatiemment. Les tests que nous avons effectués alors que tu étais inconscient ont apporté plus de questions que de réponses.
- Tel que le fait que tu te donnes même la peine de respirer, intervint Papa en désignant ma poitrine.
Mon souffle haleta quelque peu, ironiquement, à ses mots.
- La question est pourquoi ? Il est évident que c'est l'ectoplasme qui te garde stabilisé et intact tu n'as pas besoin de respirer, tu n'as pas de poumons pour respirer et tu n'as pas de cellules sanguines contenant de l'hémoglobine requérant de l'oxygène devant être transporté à des tissus vivants.
Il plissa les yeux.
- En plus, esquivant le fait que le centre de ton essence est à un normal moins deux degrés Celsius, le reste de ta température est en moyenne - d'après notre équipement - un peu au-dessus de dix-huit degrés... C'est plus que de l'hypothermie pour un humain, mais pour un fantôme...
Il se gratta le front pensivement.
- C'est juste trop chaud.
- Mais-
- D'après nos théories, tu ne devrais même pas exister, Phantom. Il n'y a aucune explication à pourquoi tu es tel que tu es, intervint Maman. Nous allons découvrir pourquoi.
Le torrent de frayeur que j'avais travaillé si dur à contenir commençait maintenant à se répandre de l'autre côté de sa barrière, griffant et s'enroulant dans mes tripes. J'endurcis mon expression et jetai un regard noir à mes parents, mais c'était une modeste tentative d'essayer de couvrir mon anxiété croissante avec un moins-que-convainquant masque de bravoure.
- Eh bien, peut-être devriez-vous juste laisser ça comme ça et ne pas chercher plus loin, contrai-je. Peut-être que je ne veux pas que vous découvriez quoi que ce soit d'autre.
Mon père eut un rire bref, entre toutes choses.
- Ah ! Comme si tu avais le choix.
À ces mots, Papa se retourna pour disposer quelque chose sur un plateau à côté de lui, puis j'aperçus une petite étincelle de métal dans sa main, fuselée et effilée. Un halètement étranglé quitta ma gorge et des griffes de glace me nouèrent les tripes.
Scalpel.
- Oh non, garde ce truc loin de moi ! le mis-je en garde, saisit par rien d'autre qu'une pure peur et une indicible panique.
J'étais mal... J'étais vraiment mal. L'horreur brute devait définitivement être évidente dans mes grands yeux verts écarquillés de frayeur. Mon cœur humain aurait violemment battu en ce moment.
- Pou-pourquoi ?
À travers le miasme de terreur, je n'avais pas instantanément remarqué un léger tiraillement au niveau de ma poitrine. Mes yeux avaient été fixés sur les petits assemblages d'instruments variés que Papa disposait sur des plateaux métalliques, bien en vu, à côté de la table. C'est seulement à ce moment-là que j'arrachai mon regard à cette morbide contemplation et baissai les yeux pour voir Maman découper précautionneusement ma combinaison avec une paire de robustes ciseaux médicaux. L'épais matériel noir se déchira facilement, révélant une peau plus pâle que nature ainsi que la douce et permanente luminescence blanche de l'aura revêtant ma forme fantomatique.
- Parce que, fantôme, répondit finalement Papa tandis que Maman était toujours occupée à découper une large portion de ma combinaison, comme nous l'avons déjà dit, c'est pour l'amour de la science paranormale. Tu es mort. Tu ne devrais même pas t'en soucier.
Non ! Techniquement je ne le suis qu'à moitié ! Voulais-je si intensément crier, mais le souffle qui m'aurait permis de le faire se coinça dans ma gorge.
J'étais déchiré entre plusieurs éventuelles possibilités. Tu dois faire quelque chose, maintenant, hurla mon esprit, mais aussi intensément que je voulais leur dire, j'hésitai pour y réfléchir un moment. En valait-ce même la peine ? Leur dire allait-il faire une différence ? Mes parents étaient sérieusement sur le point de me faire du mal. Je pouvais soit tous leur dire - plus d'une entière année de secrets, de mensonges et de trahisons - en priant qu'ils me croient et l'acceptent, ou me taire alors que j'étais torturé à mort.
- M-Mais... mais... Vous pouvez pas - fuck, fuck, non, marmonnai-je finalement, mes pensées si ruisselantes de terreur que je ne pouvais même parler.
C'était subitement difficile de respirer. Une large part de peau - pratiquement mon entier torse - était exposée alors que ma mère déposait les ciseaux.
- Il semble donner une très complexe imitation de peur, dit-elle l'air perplexe en s'arrêtant un instant pour mieux m'observer avec une subite incertitude. Jack, et si... et si... elle laissa sa phrase en suspens.
Papa porta son regard sur elle.
- Et si c'était réel ? finit-il doucement pour elle.
Il m'observa attentivement, étudiant mes spasmodiques mouvements, ma lutte acharnée et complètement paniquée, puis gloussa de son habituelle voix grave enjouée.
- Nan, c'est impossible, Maddie. Il ne peut pas ressentir d'émotions. Il essaie de nous duper, déclara-t-il en relevant les yeux vers Maman et en souriant gentiment. Ne le laisse pas t'atteindre, chérie.
Je relevai subitement la tête, leur jetant tout deux un regard fou et terrifié.
- Qu'est-ce que- ? Bien sûr que je peux sentir ! hurlai-je. Et je suis pas mal sûr que je sens en ce moment !
Se retournant vers moi et plissant les sourcils un instant, Papa secoua la tête à mon accès puis revint vers ma mère.
- Ou s'il n'est pas simplement en train de nous faire une scène, lui dit-il, il prend un certain souvenir de quelque sentiment - peur, dans ce cas - et l'impose à cette situation particulière. Il doit avoir certains souvenirs d'avant sa mort, pas vrai ?
Maman haussa les épaules, laissant échapper un soupir troublé, mais ses lèvres s'étirèrent en un sourire.
- Bien sûr. Tu as raison. J'ai... seulement perdu ma concentration l'espace d'une seconde, j'imagine.
Il sourit à sa réponse, l'insécurité de sa femme complètement oubliée, son visage brillant d'enthousiasme.
- Donc, commença-t-il, revêtant une paire de gants de latex blancs d'un claquement. Puis-je m'occuper du tranchage et du découpage ?
Elle gloussa.
- En fait, Jack, je pense qu'il serait mieux que tu me laisses les objets tranchants, cette fois. Tu as dit que tu enregistrerais ses statistiques et les autres données de notre expérience, tu te rappelles ?
- Hmm, geignit-il, donnant cette typique et dramatique moue qui lui était tellement caractéristique.
Ça aurait été comique, mais étant donné la situation, ce n'était pas drôle du tout.
- Jack, passe-moi le second scalpel sur la droite, je te pris.
- Celui-là ?
- Non, chéri, ton autre droite, lui sourit-elle.
- Oh. Voilà.
J'en étais définitivement malade, avec cette peur paralysante se tordant si violemment dans mes tripes je voulais gerber. La douleur venait ; chaque cellule de mon corps le savait, et le pire était que je ne pouvais absolument rien y faire. Lame aussi coupante qu'un rasoir en main - sans aucun doute recouverte de quelque enduit chimique pour éviter qu'elle ne fasse que traverser mon corps fantomatique sans le toucher - ma mère se pencha sur moi, le regard sévère des fluorescentes lumières artificielles se réfléchissant sur ses lunettes de protection en plusieurs teintes de rouge. Elles étincelaient sur son visage comme les yeux injectés de sang d'un curieux monstre, ou alien, ou quelque autre créature déterminée à me découper les tripes.
D'une façon ou d'une autre, à travers ce creux faussé de glaciale peur dans ma poitrine, j'imaginai ces scènes où des gens ordinaires de la ville sont entravés sur des tables d'opération en acier inoxydable comme celle-ci, se faisant sonder par des aliens. Vous savez, comme dans les films.
Sondé par des aliens, pensai-je ironiquement, riant pratiquement hystériquement à l'idée. C'est comme si je me faisais sondé par des aliens.
(Tu deviens délirant.)
Papa s'approcha, un presse-papier en main. Il releva les yeux vers sa femme et lui sourit radieusement de l'autre côté de la table.
- Prêt quand tu l'es.
(Ce ne sont pas des aliens, ce sont tes parents.)
Maman se retourna vers lui et lui sourit aussi.
(Tes maudits parents.)
Elle abaissa délicatement le scalpel sur ma peau.
- A-AttendattendATTEND ! Non ! Arrête, arrête ! hurlai-je, tremblant sous le froid contact de la lame.
Mon cœur humain aurait battu à cent miles à l'heure alors que je m'étirais sur le côté, pratiquement en hyperventilation, concentrant toute ma panique sur le simple désire de me libérer. Mes paupières se serrant fermement, je me tordis instinctivement tentant de m'éloigner du couteau, ne me préoccupant pas vraiment du fait que cela me rapprochait de mon père.
- Non, non, je vous en pris, arrê-
- Fantôme, assez avec le drame, entendis-je Papa gronder, levant probablement les yeux au ciel. Tu ne trompes personne ici et ça ne risque pas d'arriver. On sait que c'est un jeu, que tu nous joues une scène.
Je lâchai un fort grognement alors que je secouais désespérément mes entraves, me tordais et étirais mon corps sur le côté complètement concentré sur cette vaine tentative de me libérer. À travers ma nauséeuse panique, j'enregistrai au fond de mon esprit les craquements sourds et les cliquetis émis par la table quand je donnai un coup particulièrement fort. Maman le remarqua - elle retira le scalpel d'un agile et fluide mouvement avant qu'il ne puisse m'ouvrir la peau.
- Jack, l'entendis-je dire - mes yeux étaient encore si fortement fermés que je n'avais pas grand idée de ce qui se passait. Je pense qu'on pourrait utiliser une légère dose de sédatif - quatre millilitres. Il doit rester immobile et se débat trop.
Ce sont tes maudits parents, me rappela inutilement mon esprit.
J'ouvris les yeux pour foudroyer ma mère d'un amer regard.
(Ta propre mère.)
- À quoi d'autre t'attends-tu ? criai-je. J'ai été kidnappé et maintenant je suis attaché à une fichue table d'opération. Bien sûr que je vais me débattre.
Je tentai d'enduire mes mots d'acide, mais ma voix cassa aisément. Aucun d'eux ne me porta la moindre attention.
(Ils t'aiment.)
Non. Non, ils aimaient Fenton. Phantom, d'un autre côté, n'était rien de plus qu'une précieuse expérience. Une coquille vide. Une créature morte et sans émotion. Un fantôme.
Je pus sentir mon visage devenir blanc comme la mort quand Papa porta une grande et potentiellement douloureuse aiguille à ma vue, permettant aux lumineux néons de se réfléchirent sur la substance verdâtre à l'intérieur. Mes parents allaient délibérément me tuer. Une infinité de pensées me traversa l'esprit sans réelle direction alors que je marmonnai un tremblant « Non, nononon... »
(Ils t'aiment alors dis-leur dis-leur seulement qui tu es.)
- Arrêtez - NON !
- Jack, aide-moi à le retenir !
(Dis-leur ou tu vas mourir.)
- Oomph !
Ma vue fut obstruée par un massif mur orange et noir quand Papa appuya fermement sa main et la moitié de son bras sur ma poitrine, m'empêchant de faire quoi que ce soit de plus que de secouer la tête. Cela restreignit aussi le peu d'oxygène que je parvenais à avaler lors de chaque rapide et légère inspiration, puis j'eus une sévère toux, m'étouffant alors qu'il me suffoquait pratiquement. Seule la panique me parcourait désormais les nerfs tandis que je murmurais un désespéré mantra de « non » et de « j'vous en pris ».
(Dis-leur.)
Une petite piqure me perça le bras droit quand je sentis l'aiguille plonger dans ma peau. Grimaçant quelque peu, je tentai à nouveau de lutter contre la force me clouant sur la table, seulement pour obtenir une douloureuse décharge électrique et une violente poussée de la part de mon père.
(DIS-LEUR.)
- Maman, Papa, non !
Tout sembla se figer à cet instant. La piqure de l'aiguille mourut lentement et le bras de Papa se retira avec hésitation de ma forme agitée. Mes yeux passèrent frénétiquement d'un parent à l'autre, leurs expressions passant simultanément du choc, à la confusion, puis se substituant lentement par une expression de colère quand le sens de mes mots fit son chemin dans leurs esprits.
- Je vous en pris. Ne faites pas ça, chuchotai-je.
Maman fut la première à réagir. Un sonore clac transperça l'air quand elle me gifla le côté du visage. Je tressaillis et tentai de me reculer.
- Comment... oses-tu ? grogna-t-elle, tu penses que tu peux t'en sortir en mentant pour t'insinuer dans le cœur des citoyens de cette ville, mais tu as aussi l'audace d'essayer de nous tromper en nous faisant croire... que nous... que nous sommes en train de mener une expérience sur notre propre enfant ? C'est... Tu es dégoutant.
- Maman - non, écoute ! C'est moi ! Je suis ton fils, D-
Elle me gifla à nouveau. Fort. Si fort que mon cou se tordit sur le côté sous l'impact, un violent hoquet de douleur quittant ma gorge sèche. Je pouvais littéralement sentir la brûlure de l'empreinte de sa main sur ma joue.
- Ne m'appelle pas comme ça. Tu es diabolique. Tu es un fantôme. Un dégoutant monstre menteur. Et tu n'es certainement pas notre fils.
Je secouai la tête lentement.
- Mais... mais...
J'étais figé, échouant à traiter la plus petite expression de peur et d'incrédulité traversant le visage de ma mère, si seulement pour une milliseconde. Je continuai à fixer ce même emplacement où ses yeux avaient été avant qu'elle ne se déplace.
- Mais... murmurai-je encore, bien qu'ils ne montrèrent aucun signe de m'avoir entendu. Je peux vous montrer...
...Ils ne m'ont pas cru.
Papa releva les yeux vers elle et lui offrit un incrédule quoique réconfortant sourire.
- Allons, Maddie, commençons maintenant, dit-il doucement.
...ils ne m'ont pas cru...
Mon esprit était paralysé. Malgré son ton glacial tremblant quelque peu, les mots de Maman me blessèrent plus intensément qu'ils ne l'auraient dû, beaucoup plus intensément. Cette petite étincelle d'espoir que peut-être - juste peut-être, ils m'accepteraient, ça, tout - fut balayée comme si elle n'avait jamais existé. Ma vie entière s'écroula devant mes yeux, l'horrible vérité crue me brisant le cœur comme autant de morceaux de verre glacé.
Ils n'accepteront jamais ça.
Une boule de ce qui ne pouvait être qu'une forte envie de pleurer se forma dans ma gorge alors que je luttais pour leur faire entendre la vérité.
- S'te plais, Maman, j-j'suis...
Et j'étais sérieusement sur le point de tous leur dire, là maintenant - quand je fus frappé par une vaguement familière sensation de laxité, le contenu de l'injection faisait déjà des ravages sur mon système. Tout sembla ralentir. La pièce commença à tourner et je clignai quelques fois des yeux, les lumières du laboratoire me semblèrent plus lumineuses et floues. J'ouvris la bouche en un dernier effort de parler à nouveau, mais les mots moururent dans ma gorge.
Mes précédentes folles pensées emplies de terreur furent lentement tordues et brouillées en un fouillis d'incohérence alors que le produit chimique s'insinua dans ma tête, soufflant inévitablement le plus petit désir de tenter de m'échapper. Ma jadis tendue et frissonnante forme chue amorphe et pratiquement immobile à l'exception du régulier inspire, expire, inspire, expire de ma respiration. Les formes sarcelle et orange de mes parents s'embrouillèrent jusqu'à n'être plus que d'indistinctes silhouettes, leurs détails assombris en une semi-obscurité par les lumières aveuglantes les surplombant.
Puis la plus approchante idée de ce qui ne pouvait être que tu dois leur montrer MAINTENANT éclata dans mon esprit. Luttant contre la torpeur induite par la drogue, je tentai désespérément de plonger au fond de moi-même pour trouver et ramener à la surface cette petite étincelle de solide chaleur, la dernière preuve qu'il me restait.
Elle n'y était pas.
Nononon, c'est là trouve là, pensai-je. La panique m'aurait sûrement consumé une fois de plus, mais le tranquillisant tassait une émotion d'une telle intensité dans la catégorie « je m'en occuperai plus tard ». Je fermai les yeux et cherchai à nouveau. À un certain point, j'aurais pu l'atteindre, j'aurais même pu essayer de la convoquer dans le monde réel, mais ma tentative était faible et futile. C'était comme effleurer l'eau, la transformation gisant juste sous la surface. N'ayant aucune autre alternative, je laissai tomber, succombant au poids grandissant de la fatigue m'écrasant. Je ne pouvais qu'observer alors que ma dernière tentative désespérée de redevenir humain glissait inexorablement entre mes doigts mentaux, puis disparus.
- ...pense qu'il est prêt.
J'ouvris mes yeux embrumés à nouveau à la clarté et au son de voix murmurant une série d'étouffés mots incohérents. J'entendais leurs voix comme s'ils parlaient sous l'eau. Tout était si flou et brillant je nageais dans un océan de confusion et de calme. C'était pratiquement... paisible.
- ...essaie encore de bouger... tu lui as donné fonctionne, tout de même... le retenir ?
Levant lentement le regard au plafond, je tentai végétativement de me tordre sur le côté et vers le haut pour mieux comprendre ce qui se passait (qu'essaies-tu de comprendre exactement ?), mais sentit quelqu'un - ou quelque chose - me presser gentiment la tête sur une dure surface métallique en un effort pour me garder immobile. Attends - métal ? Acier inoxydable pour être plus précis, mon regard s'abaissa calmement pour mieux examiner l'objet. Hum, bizarre. Étais-je dans un hôpital ou quelque chose ?
Subitement, la douleur explosa partout.
Mes yeux s'écarquillèrent en un souffle seulement pour se refermer avec force. Secoué de ma curieuse torpeur, mon corps se distordit contre les fers me retenant, se tendant violemment contre le soudain assaut de tranchante, brûlante douleur me déchirant les nerfs. Je tentai faiblement d'ouvrir la bouche pour crier, mais ne pouvais trouver le contrôle qui m'aurait éventuellement permis d'y parvenir. D'irrégulières tranches d'atroce agonie sectionnaient mon intérieur. Ça me clouait sur place à la fois physiquement et mentalement tel un étau, ne permettant aucune lutte, ou même la plus petite protestation verbale.
D'une façon ou d'une autre, après une éternité à être étendu là, rigide, à tenter de me tordre, je parvins finalement à vaciller sur ma conscience brouillée pour déterminer où la douleur étais la plus forte. Sur mon torse - juste au niveau de ma cage thoracique - quelque chose de brûlant, de glacé, de coupant me tranchait la peau. Je sentis un étrange suintement dans le sillage de la (lame ? couteau ?) source. Ça dégoulinait lentement sur ma peau frissonnante et se collectait sur l'acier sous moi.
Je tressaillis à la sensation de peau se faisant découper et arracher, d'os se faisant briser. Soit mon sternum ou des côtes, m'apprit inutilement mon esprit malade, mais j'étais incapable de comprendre cette pensée ou sa signification. L'agonie déchirait mon corps dans son entièreté et je voulais si désespérément crier. À travers d'à peine cohérentes pensées, j'avais l'impression que mon intérieur gelait et bouillait à la fois, avec une définitive impression de préjudice pour la main qui fouillait et sondait, s'approchant de plus en plus de mon essence spectrale, l'équivalent de mon cœur sous cette forme. Une étrange puanteur emplit l'air... saisi d'un sentiment d'horreur, je blêmis sous le choc. Quelque chose me mangeait les entrailles.
Les voix murmurèrent et grommelèrent à nouveau alors qu'un bruyant, inusité son trancha l'air - une sorte de crissement décousu. L'excitement et une sorte de curiosité morbide enfla sous ce son (scie à os !) perçant.
- ...a véritablement une sorte de structure solide semblable à un squelette... il faut en récolter un échantillon.
- ...excitant Maddie !... découverte. Ça va faire la première page des journaux... magazines c'est sur.
- ...réaction aux composés chimiques appliqués sur les scalpels... fascinant.
Puis, je me souvins. Suivit une choquante reconnaissance que le gémissement torturé m'emplissant les oreilles était le mien. Je sentis vaguement une série de nouvelles piqures sur mon bras qui ne pouvaient être que plus d'aiguilles me faisant qui sait quoi, mais ce n'était pas grand-chose en distinction du supplice attaquant mon corps. Le monde avait été figé, chaque impression de quelque passage du temps consumé par une absolue agonie. Ça déchirait, griffait, criait à travers chacun de mes nerfs. C'était sans fin, refusant de cesser même pour un seul miséricordieux instant de répit l'atroce ; insupportable torture se poursuivit aussi vivide qu'à son début. Mon corps entier se tendait en une tentative désespérée d'y échapper alors que je me tordis finalement la tête sur le côté, les poings se serrant et se desserrant, un sanglot étouffé me râpant la gorge.
Luttant pour recouvrer le contrôle de quoi que ce soit de cohérent, la trop vivide réalisation, ils font ça puisse qu'ils le veulent, s'établit lourdement au creux de ma poitrine pour la seconde fois cette nuit-là, s'ajoutant au supplice total me serrant de sa prise. C'était futile. Inutile. Tout était inutile. Quel était le but de leur dire si ça revenait seulement à ça ?
La moindre minuscule frontière toujours présente entre la souffrance physique et mentale s'écroula, le flot de détresse fusionna en une seule implacable, interminable agonie. J'allais mourir. J'allais surement, définitivement, mourir. Je ne pouvais racler assez d'énergie pour m'en soucier, toutefois, puisqu'il ne restait plus que la douleur. La douleur était tout ce que j'étais.
- Jack... Phantom - es-ce qu'il... pleure ?
- Il... Je pense que oui.
Les murmures s'adoucirent quand je pris conscience du flot de chaudes larmes s'écoulant le long de mes joues et de la faible, haletante respiration faisant frissonner mon corps tressaillant. Tout redevint affreusement clair quand le couteau écorcha et creusa davantage dans ma chair. Mes yeux s'ouvrirent vivement l'espace d'une seconde et je me sentis reculer instinctivement dans la panique, mes poignets et chevilles tirant désespérément sur leurs entraves, la force nécessaire pour parler juste hors de ma portée.
Je ne pouvais supporter ça plus longtemps ça allait déjà bien au-delà de mes limites mentales et physiques. Il n'y avait rien que je puisse faire. Je voulais seulement que ça s'arrête. Que tout finisse, maintenant - de quelque manière possible... juste que ça s'arrête. Parce que rien... rien... ne valait ça.
Arrêtez, suppliai-je, tentant désespérément que ce simple mot franchisse mes lèvres comme s'il s'agissait de la dernière chose me restant, mais tout ce qui me racla la gorge ne fut qu'un autre sanglot étranglé.
Je vous en pris... faites juste que ça s'arrête...
L'une des voix - celle de ma mère, je pouvais dire, vacilla, soudainement emplie de véritable inquiétude.
- Ça... Jack, j-je pense qu'il faut arrêter. Il pleure, est en hyperventilation...
- Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Je pense... Je pense que c'est réel pour lui.
L'inquiétude dans la voix de maman se mua graduellement en doute, un peu de sympathie, mais surtout une consternation grandissante.
Il y eut un léger ronchonnement d'incrédulité.
- Mads, franchement, soyons réalistes. Tu sais qu'il est diabolique. Il ne peut pas sentir ; ce n'est pas... réel...
- Quelle est cette lumière dans son ventre ?
À travers les douces, pratiquement incohérentes voix tourbillonnant autour de moi, à travers la brume de l'insupportable épuisement et de la douleur, je remarquai vaguement une tiède sensation de picotement près de mon abdomen où les crantées, rouillées dagues d'agonies étaient les plus fortes. Ça grandit et s'étendit à travers moi, une familière énergie glissa à travers mon corps et mon esprit. Mon corps se transformait involontairement, retraversant la mince ligne entre la vie et la mort - son instinctive dernière tentative désespérée de survie.
Mes yeux étaient toujours solidement fermés. Je crus entendre une subite inspiration ou deux, les voix s'arrêtèrent en un stupéfié silence. La chaleur et la vie pulsèrent à travers moi en parfait synchronisme avec la douleur qui se décupla. Ma voix sifflant en une faible plainte râpeuse, je tentai de me tordre sur le côté - glissant dans un bain de mon propre ectoplasme glacé et de ce qui était maintenant sans aucun doute du chaud sang rouge. Sa senteur de cuivre assaillit mes narines, envoyant mon esprit valser à nouveau.
Mes pleurs asthmatiques tombèrent lentement silencieux. Juste étendu là, haletant, j'entendis un tintement cristallin de ce qui était probablement des instruments chirurgicaux tombant au sol.
- ...Danny ? murmura quelqu'un.
La douleur commença à s'engourdir. Un doux, paradisiaque soulagement me submergea - seulement puisqu'il amenait la perspective de finalement, finalement tomber inconscient. J'aurais souris, ou même ris, si j'en avais été capable. Ça allait finalement s'arrêter.
J'entendis un pur, absolu cri d'horreur.
Eh bien, se renfrogna mon esprit, on dirait qu'ils savent.
Mais j'étais trop occupé à m'évanouir pour m'en soucier.
