Chapitre 2: L'île aux corbeaux
Après s'être lavée puis rhabillée Emma décida qu'elle ne se recoucherait pas. Le soleil était levé maintenant de toute façon et puis elle avait eu bien trop d'adrénaline quelques moments plus tôt pour pouvoir se rendormir. Elle décida d'aller voir si Gudrun avait besoin de son aide. Gudrun était la plus vieille du village, elle savait les secrets des plantes et était le médecin du village. Emma la rencontrait souvent quand, petite déjà, elle allait explorer la forêt autour du village. La vieille femme lui avait appris à reconnaître les plantes, à les utiliser ainsi que beaucoup d'autres choses comme le nom des étoiles ou des animaux. Emma l'aimait beaucoup. Maintenant qu'elle se faisait vieille Emma l'aidait quelques fois, elle allait notamment lui chercher des plantes dans la forêt. Après chaque attaque tous les blessés se rendaient chez elle et la pauvre femme avait de plus en plus de mal à soigner tout le monde.
Emma ouvrit la porte d'entrée et elle sursauta quand elle vit la forme imposante de son père qui s'apprêtait à rentrer. Il fronça les sourcils quand il la remarqua et lui barra le passage.
– Où est-ce que tu vas encore ? demanda-t-il d'un ton sec.
– Je vais aider Gudrun, siffla Emma entre ses dents, la rage la prenait à la gorge.
– Bon, mais je te le dis pour la dernière fois Emma : lors de la prochaine attaque tu ne bouges pas de la maison. Je ne veux même pas te voir à la forge. C'est compris ?
Emma baissa la tête pour masquer l'éclat fureur qui passa dans ses yeux.
– Oui, c'est bon j'ai compris.
Elle se faufila dehors sans relever la tête.
#
Gudrun fut effectivement contente de la voir arriver, assaillie comme elle l'était par une foule demandant ses soins. Elle confia à Emma le soin de s'occuper des ''blessures légère''. Les vikings n'étaient pas du genre à se plaindre au moindre bobo et par ''blessures légères'' Gudrun entendait brûlures au second degré, plaies peu profondes mais qui risquaient de s'infecter et quelques ecchymoses larges comme son poing. Emma nettoyait, désinfectait, attachait des bandes de tissus et répétait les recommandations : ne pas mettre la plaie sous l'eau, ne pas la salir, revenir dans quelques jours pour refaire le pansement... De son côté Gudrun soignait les fractures en imbibant des bouts de tissus de résine de pin. En plus de ses propriétés désinfectantes, la résine en durcissant faisait de très bons plâtres. Elle s'occupait aussi des brûlures encore plus graves.
Quand elle eu finit, Emma vint demander si elle pouvait faire autre chose.
– Non, mais j'apprécie que tu sois venue mon enfant, lui dit la vieille femme en lui souriant tendrement et en lui caressant la joue. J'ai entendu parler de tes exploits cette nuit.
– Ah ! Emma eu un rire désabusé, ils t'ont tous dit à quel point je me suis ridiculisée, coursée par un cauchemar monstrueux ?
– Mais non, ils n'ont pas été si méchants. Certains se demandaient si tu avais vraiment touché le furie nocturne.
– Je l'ai touché, assena la jeune fille, mais d'après mon père cela n'a servi à rien...
– Ne t'en fait pas ma chérie, n'essaye pas de devenir ce que Stoick veut que tu sois, soit toi-même. Il acceptera. Il réalisera que tu peux être quelqu'un de respecté et admiré sans pour autant être la meilleure tueuse de dragon.
– Merci Gudrun mais tu es bien la seule à croire en moi.
Gudrun lui adressa un petit sourire connaisseur, le sourire de celui qui sait et considère qu'il est inutile de continuer d'argumenter avec son interlocuteur. Ça énervait Emma quand elle lui souriait comme ça. Elle était reconnaissante à Gudrun d'essayer de lui remonter le moral mais tout ça ce n'étaient que des paroles vides telles que sont capables d'en débiter tous les vieux sages à longueur de journée. Elle savait qu'elle ne serait jamais ''quelqu'un de respecté et d'admiré''. Elle n'était que la froussarde, la fille du chef qui ne faisait que se ridiculiser chaque fois qu'elle essayait de se faire remarquer.
Pour une fille ce n'était pas en soi un déshonneur total de n'être ni courageuse ni sportive, les femmes étaient la plupart du temps les gardiennes du foyer. Mais elle était l'unique fille du chef et tellement d'espoirs pesaient sur ses épaules qu'elle se sentait obligée d'essayer au minimum de les satisfaire ; et à chaque fois elle échouait.
Elle rentra et essaya de faire un peu de ménage pour se changer les idées. Sa mère étant morte elle était la seule femme dans cette maison et, par conséquent, c'était à elle de s'occuper du foyer. Elle avait été instruite depuis l'âge de sept ans par sa tante à faire le ménage, le repas, gérer les stocks de nourriture... D'habitude cela la délassait d'effectuer ces tâches automatiques, cela laissait son esprit libre et elle s'évadait alors dans le pays des rêves éveillés. Mais aujourd'hui rester à l'intérieur la frustrait, elle tournait en rond comme un dragon en cage. Elle finit par abandonner et monta dans sa chambre pour se changer.
#
Elle enfila sa tenue d'aventurière : un pantalon assez serré qu'elle s'était cousu afin de pouvoir courir dans la foret sans être gênée par sa jupe. Puis elle prépara son sac : son carnet avec toutes les cartes qu'elle s'était faites des environs, son crayon, une gourde d'eau, du pain, quelques fruits et son poignard, on ne sait jamais ce qu'on peut rencontrer dans la forêt.
Comme à chaque fois qu'elle sortait clandestinement, elle passa par la porte de derrière. Il n'y avait aucune autre hutte entre sa maison et la forêt aussi elle ne croisa personne mais elle se fit quand même discrète. Son père ne savait surement pas qu'elle allait dans la forêt, parfois des après-midi entières, sinon il ne l'aurait jamais laissée s'y enfoncer si profondément. De toutes façon il rentrait très tard et les jours où il rentrait avant elle, elle inventait des mensonges, son préféré étant qu'elle était chez Gudrun. Il ne lui avait jamais laissé entendre qu'il n'était pas dupe.
Une fois à l'abri des arbres millénaires de la forêt, elle prit la direction de l'île aux corbeaux. Quitte à être déçue elle voulait quand même vérifier si le dragon ne gisait pas blessé quelque part... ou mort. Elle n'y avait pas encore réfléchit et la pensée qu'elle ait pu tuer le dragon la frappa. Peut-être qu'il ne méritait quand même pas qu'elle le tue. Puis elle se reprit bien sûr que si, il le méritait, s'il avait réussi à abattre la tour il aurait tué des dizaines des leurs, dont son père. Rassurée par cette pensée, elle continua son chemin.
Elle se déplaçait aisément dans la forêt, elle aimait vraiment cet endroit. Cette odeur d'humidité, de mousses et de terre, les chants des oiseaux, les grincements des branches au grès du vent, c'était son univers, sa liberté. Petite elle passait des heures à y jouer quand elle ne supportait plus de rester seule dans une maison vide. Elle avait appris à construire des cabanes, grimper aux arbres, suivre des animaux à la trace, … Elle pensait souvent à la forêt comme sa véritable mère qui l'avait toujours accueillit et réconfortée. Elle ne dévoilait sa véritable personnalité que quand elle était sous la protection de la forêt et personne, pas même Gudrun, ne connaissait la forêt mieux qu'elle.
Avec l'arrivée du printemps la verdure réapparaissait peu à peu et le soleil rasant du matin faisait de l'entrelacs de branches nues qu'il traversait un labyrinthe féérique. Elle se déplaçait dans ce labyrinthe sans une hésitation malgré l'absence de sentier. Elle arriva au bout de l'île principale, celle où se trouvait le village. Pour gagner l'île aux corbeaux il lui fallait maintenant traverser un bras de mer. Heureusement, ce n'était pas la première fois qu'elle allait explorer les îlots alentours. Elle s'était fabriqué en secret, pendant plusieurs nuits le printemps dernier, un bateau de fortune. Il prenait un peu l'eau mais il était largement suffisant pour faire la traversée. Elle accosta sur une toute petite plage accessible seulement à marée basse, attacha le bateau et commença à gravir les falaises qui entouraient le bout de cailloux pointant hors de la mer qu'était l'île aux corbeaux. Si elle avait choisi cette plage c'était parce qu'elle se trouvait au pied d'une des falaises les plus faciles à escalader et surtout à désescalader. Une fois en haut elle commença à arpenter l'île tout en gardant un œil sur sa carte grossière afin de ne rater aucun recoin.
Elle marcha, quadrilla le terrain, regardant partout, derrière chaque buisson, dans chaque ravine, mais au bout d'une heure elle n'avait rien trouvé, pas un seul dragon, pas même une écaille ou un quelconque signe de présence. Elle s'assit au bord d'un ruisseau pour se reposer. Elle était pourtant absolument certaine qu'elle l'avait touché et elle l'avait vu, de ses yeux vu, voleter vers la masse sombre de cette île tandis qu'il perdait de l'altitude. Son père devait avoir raison, le dragon était partit depuis longtemps. Pour une fois qu'elle leur disait la vérité il fallait que ce fichu dragon se volatilise... elle n'avait aucune preuve qu'elle avait vraiment réussi à le toucher cette fois et tout le monde allait encore la prendre pour une folle, doublée d'une menteuse. Quelle poisse !
Cette fois c'était décidé, elle abandonnait. Si son père ne la soutenait pas plus que ça dans ses tentatives pour devenir une guerrière ça ne valait pas la peine qu'elle continue. Il ne voulait plus qu'elle sorte ? Et bien elle ne sortirait plus. Après tout, ce n'était pas comme si elle faisait tout ça pour son plaisir à elle. Et puis si un dragon la découvrait toute seule chez elle et bien tant pis, elle mourait. Stoick s'en mordrait bien les doigts. Le seul problème c'est qu'elle ne serait plus là pour lui dire « J'avais raison ». Cette pensée la fit sourire amèrement. Elle mangea quelques fruits secs puis se leva en soupirant. Assez de caprices, il fallait qu'elle rentre.
Elle prit la direction de la petite plage en trainant des pieds. Elle était encore perdue dans ses pensées. Soudain elle pila et cligna des yeux. Là, à quelques mètres d'elle il y avait une trouée dans les branchages denses qui couvraient la forêt. Elle s'approcha doucement, son regard s'abaissa. Au sol, juste en dessous des branches brisées, il y avait une grande trainée de terre fraichement retournée qui descendait dans un petit fossé naturel. Lutant pour garder son calme, Emma s'approcha pour regarder le long de la pente. Elle se cacha derrière un tronc, rassembla son courage et regarda. Par tous les dieux ! Il y avait bien une forme sombre au bas de la pente. Son poignard à la main elle s'avança. La forme n'avait pas l'air de bouger. Elle descendit dans le fossé le dos courbé puis se faufila derrière un gros rocher un peu sur le côté. Depuis son abri, elle observa la bête.
C'était bien un dragon qui était couché sur le flanc, sans mouvement. Il était couvert d'écailles noires, avait quatre pattes plutôt courtes mais qui semblaient puissantes et une paire d'aile dont elle avait du mal à évaluer l'envergure car elles étaient repliées et maintenues ainsi par les cordes du bola qu'elle avait lancé. Une chose était sûre : elle n'avait jamais vu un dragon pareil. Bizarrement, il semblait beaucoup moins dangereux que ceux qu'elle avait l'habitude de croiser : pas de pics hérissés sur tout le corps, pas de longues griffes crochues, pas de museau pointu avec des crocs acérés… Certes, l'animal avait une longue queue mais elle était lisse, avec juste un aileron tout au bout. Apparemment il était plus équipé pour la voltige que pour le corps à corps. Sa tête était assez large avec plusieurs paires d'appendices qui auraient pu être des oreilles s'ils n'avaient pas été aussi nombreux. C'était bien le plus beau dragon qu'elle ait jamais vu.
Elle ne le voyait pas bouger et elle n'entendait pas de respiration alors elle s'approcha pour vérifier qu'il était bien mort. Avec beaucoup de précautions, elle contourna son aile pour observer la tête de plus près. Elle tomba sur un œil ouvert. Elle eut un sursaut phénoménal et fit plusieurs pas en arrière. Oui, le dragon la fixait avec cet œil vert grand ouvert mais dont la pupille se réduisait à un trait vertical. Elle resta quelques instants immobile, complètement pétrifiée, puis se demanda si elle ne ferait pas mieux de fuir en courant. « Si tu fais ça il va mourir », avertit une petite voix dans sa tête. Oui mais elle aivait déjà tranché cette question : il méritait de mourir ! « Mais il a si peur... »Elle secoua la tête. Elle avait un dragon à sa merci, c'était l'occasion rêvée de rendre son père fier d'elle. Il fallait juste qu'elle le tue et qu'elle ramène une preuve. « Certes, argumenta-t-elle avec elle-même, mais après on attendrait d'elle qu'elle réitère l'exploit. Voulait-elle vraiment devenir une tueuse de dragons ? » Non, bien sûr que non. De toute façon, la question ne se posait pas : elle était bien incapable d'achever l'animal, surtout s'il la regardait comme ça.
Elle ferma les yeux et se concentra sur sa respiration. Elle pourrait essayer de convaincre son père de venir, il le terrasserait et elle gagnerait un peu de considération pour avoir participé à la capture de ce dragon légendaire. Mais elle n'aimait pas trop l'idée de revenir avec tout un peloton d'exécution. Elle savait que ce monstre avait déjà tué des hommes du village mais il avait si peur... et puis les hommes du village avaient déjà tué des dragons... Tout cela la dépassait. Elle se calma. La situation était très simple : elle allait juste partir et tout oublier. Elle commença à se détourner puis s'arrêta et ferma les yeux très fort, en proie à des sentiments contradictoires. Non, elle ne devait pas ! Ce n'était pas le moment pour une telle faiblesse. Oh et puis tant pis! Elle ne pouvait pas le laisser comme ça !
Elle se retourna et s'avança doucement vers la créature, la main tendue. Alors qu'elle s'approchait le dragon bougea enfin, ses yeux se rétrécirent et il poussa un grognement sourd.
– Chut ! Chut... n'aie pas peur, je ne te tuerais pas, murmura Emma.
Elle s'accroupit à ses côtés et avança la main pour la poser sur son cou. Quand sa main toucha ses écailles chaudes le dragon cessa de se débattre. Il respirait bruyamment, sa respiration était saccadée et elle lisait une véritable terreur dans ses yeux exorbités. Elle enleva sa main, prenant garde de ne pas faire de gestes trop brusques, et s'attaqua avec son poignard aux cordes qui le tenaient prisonnier. Elle voulait en trancher quelques-unes, peut-être fragiliser les autres, pour qu'elle ait le temps de partir avant qu'il ne se libère de lui-même. Mais elle avait sous-estimé l'animal. Il avait été immobile jusque-là mais alors que la troisième corde cédait, il déploya brusquement ses ailes, déchirant les cordes restantes et propulsant Emma contre le rocher derrière lequel elle s'était cachée un peu plus tôt. En un bond il la plaqua au sol, une patte lui comprimant la poitrine et l'empêchant presque de respirer. Son souffle rapide et puissant faisait voler les mèches sur le front de la jeune fille. Elle ne voyait que ses yeux passés de la terreur à la fureur. Il était si près que son museau touchait presque son nez. Il ouvrit la gueule, s'éleva, retomba une patte de chaque côté de sa tête et lui lança un cri incroyablement fort et féroce à la figure. La seconde d'après, il était partit mais elle l'entendit encore quelques secondes se débattre entre les branches des arbres.
Par Odin, Emma était à deux doigts de défaillir. Elle restait étalée sur le sol, sans force. Puis, tremblant comme une feuille, elle se releva et partit.
#
Elle fit le retour dans un état second. Trop de pensées tournoyaient dans sa tête pour qu'elle puisse les formuler. Elle se força à reprendre ses esprits alors qu'elle arrivait à l'orée de la forêt. Elle vérifia qu'elle n'avait pas trop de brindilles dans ses cheveux où sur ses vêtements. Après avoir frappé ses joues pour reprendre un peu de couleurs elle se faufila jusqu'à la porte de derrière. Heureusement son père n'était pas encore rentré. Elle monta se changer puis redescendit préparer le repas, elle avait besoin de s'occuper les mains.
