Chapitre 1

« Cette saloperie d'instructeur, elle a quelque chose contre moi, c'est sûr !

- J'ai une impression de déjà-vu, commenta Shibasaki.

- Ah bon ?

- Oui, elle me disait la même chose de Dojo pendant notre instruction… Finalement, il était amoureux d'elle. Tu as peut-être tapé dans l'œil du Lieutenant Owara, déclara-t-elle avant de jeter un coup d'œil complice à Tezuka.

- N'importe quoi ! Elle, elle ne m'aime vraiment pas. A la moindre occasion, elle me rabaisse. Le Lieutenant Dojo m'en faisait baver pour repousser mes limites : elle, elle me rejette clairement.

- Tu en as parlé au Lieutenant Dojo ? hasarda Tezuka d'un air un peu blasé. S'il reconnaissait que Kasahara avait fait du bon boulot en protégeant Toma-sensei, il était néanmoins un peu dépité qu'elle ait eu sa promotion avant lui. Il passa sa main derrière la taille de Shibasaki pour trouver un peu de réconfort.

- Je n'ai pas très envie de me plaindre auprès de lui, il va vouloir régler ça tout seul. Et il a l'air assez débordé comme ça avec le nouveau !

- Demande au Lieutenant Komaki alors : il vient vers nous… »

Komaki s'approchait effectivement d'eux, son plateau repas dans les mains. Shibasaki déplaça ses affaires pour lui libérer une place :

« Lieutenant, vous êtes tout seul ?

- Ah oui, répondit-il en riant, Soma est un Kasahara-bis ! Dojo rattrape ses bourdes !

- Eh, oh ! Je suis là je vous signale !

- Est-ce que j'ai dit quelque chose d'inconvenant ? C'est de notoriété publique que tu es tête en l'air ! Je me dis que c'est une bonne chose que Soma ait rejoint notre équipe, ça permet à Dojo de penser à toi quand tu es en formation ! »

Tezuka et Shibasaki riaient à leur tour.

« J'ai pas besoin de ça en ce moment, se lamenta Iku.

- Qu'est-ce qui t'arrive ?

- Le Lieutenant Owara lui fait des misères !

- Ah ! Baissant les yeux, il inséra une bouchée de riz dans sa bouche pour ne pas avoir à en dire plus.

- Vous savez quelque chose ! Vous voyez, je vous l'avais dit qu'elle m'en voulait personnellement !

- Elle considère peut-être que tu ne mérites pas ta promotion, lança Tezuka.

- Hein ? Ca ne la regarde pas, c'est une décision du commandant !

- Moi, commença Shibasaki, d'un air sûr d'elle, je dirais qu'elle est amoureuse du Lieutenant Dojo. A la réaction de Komaki, elle sut qu'elle avait -encore- mis dans le mille : il s'étouffa et se mit à tousser bruyamment. Elle lui tapota dans le dos, puis se tournant vers Iku en gloussant : tu as une rivale !

- Heiiin ? C'est vrai Lieutenant ?

- Evidemment, je ne me trompe jamais !

- Je ne suis pas censé en parler…

- Le Lieutenant Dojo vient d'entrer dans le MESS, lança Tezuka.

- S'il vous plaît Lieutenant ! Il faut que je sache !

- Kasahara, tu sais bien que je ne révèle jamais les secrets qu'on me confie… N'est-ce pas ? »

Il appuya cette dernière phrase d'un regard insistant, qui lui cloua le bec. L'air renfrogné, suivit par l'agent Première Classe Soma, le lieutenant Dojo se dirigea vers le petit groupe. Il boitait encore légèrement mais l'état de sa jambe s'améliorait. Son air s'adoucit lorsqu'il aperçut Iku lui faire un petit signe de tête il s'assit à côté d'elle, lui tapotant la tête en guise de salut -il refusait de se montrer trop affectueux au sein de la bibliothèque, de peur qu'on lui reproche de mélanger vie professionnelle et vie privée.

« T'as une petite mine, ça va ?

- Tu peux parler ! J'ai vu ta veine de colère sur le front ! »

La réflexion fit grommeler Dojo, qui jeta un coup d'œil vers Soma.

« On se demande à cause de qui !

- Désolé, Lieutenant Dojo !

- Purée, je croyais m'être débarrassé d'un boulet en le refilant à d'autres instructeurs et on m'en colle un autre ! Komaki, qu'est-ce qu'on a fait pour… Aïe ! Dojo se frotta l'épaule, où Iku l'avait frappé, sans pour autant s'empêcher de sourire.

- C'est pas drôle ! J'en bave, moi !

- Oui bah moi aussi !

- Oui mais moi, c'est à cause de toi ! Iku commençait à s'emporter, ce qui amena Dojo à faire de même. Bien qu'elles soient moins fréquentes qu'avant, leurs traditionnelles disputes avaient toujours lieu.

- Parce que c'est pas à cause de toi que j'en ai bavé tout ce temps ? A réparer tes bourdes ? Et comment ça à cause de moi ? Tu vas me reprocher ta promotion d'officier ? Carrément ?

- Mais non, ça n'a rien à voir ! Je suis très contente d'être devenue officier ! Elle le dit avec un air furieux, qui provoqua l'hilarité de leurs amis, mais ni elle, ni le lieutenant Dojo ne les remarqua.

- Eh bah ! Accouche ! Qu'est-ce que j'ai fait ?

- Disons, intervint Komaki, en continuant de rire, que si tu as un Kasahara-bis, Kasahara a aussi son Dojo-bis !

- Eh, oh ! J'ai juste besoin de temps pour prendre mes marques, essaya de se justifier Soma. Il venait d'intégrer le GIB et, mis à part son côté étourdit, il était très doué, autant pour le combat que pour le travail de bibliothèque. Mais personne ne releva sa remarque. Tezuka se contenta de lui tapoter l'épaule en guise de réconfort.

- Qui est-ce qui t'en fait baver ? Akiba ? Dojo avait repris son calme, essayant de comprendre comment l'enseignement d'un autre instructeur pouvait avoir un rapport avec lui.

- Le lieutenant Owara, prononça-t-elle lentement pour pouvoir observer la réaction de Dojo.

- Ah. »

Aussi loquace que le lieutenant Komaki, pensa Iku. Son visage ne manifestant pas la moindre émotion, il ouvrit la bouche pour y insérer une bouchée de riz, mais il sentit tous les regards tournés vers lui, scrutant ses moindres faits et gestes. Il reposa ses baguettes et se tourna vers Komaki, l'air furieux :

« Qu'est-ce que tu leur as dit ?

- Quoi ? Rien ! Tu as l'air d'oublier que ta copine est amie avec une des membres les plus redoutables des services de renseignements ! »

Dojo se tourna vers Shibasaki, qui le regardait satisfaite, les yeux papillonnant, un sourire radieux. Elle ne redoutait visiblement pas l'affrontement. Lui, si. Il soupira, but une gorgée d'eau, puis annonça qu'il irait parler à l'instructeur.

« Non, ce n'est pas la peine, je vais gérer ça à ma manière… commença-t-elle timidement.

- Genre, German suplex ? Tezuka avait visiblement été traumatisé par cet épisode. Iku le regarda avec une touche d'énervement, sans même se donner la peine de répondre.

- Tu devrais lui demander ce qu'elle te reproche clairement, proposa Shibasaki.

- C'est à moi de lui parler, dit fermement Dojo, étant donné que c'est de ma faute...

- Si vous voulez, je peux envoyer Tezuka la draguer, pour la détourner de vous Lieutenant Dojo, et après je m'occupe d'elle à ma façon…

- Eh, oh ! Je ne suis pas ton gigolo !

- Mais oui, mais oui ! Shibasaki lui posa un baiser sur la joue. Elle ne se privait pas d'afficher en public sa relation avec Tezuka, son orgueil un peu touché par la jalousie des autres femmes.

- Kasahara, reprit Dojo, ignorant complètement Shibasaki, tu évites la confrontation jusqu'à ce que je sois allé lui parler, compris ?

- Mais…

- Compris ?

- Oui, chef, répliqua-t-elle d'un ton maussade. Elle avait encore l'impression d'être protégée par son supérieur et que celui-ci la croyait incapable de gérer ses problèmes relationnels. Komaki voulut apaiser l'atmosphère en changeant de sujet :

- Au fait Kasahara, tes parents ont lu l'article que Mademoiselle Orikuchi a publié sur toi ?

- Ah, oui. Ils étaient tous les deux très fiers. Ma mère commence à se faire à l'idée et elle s'est rendue compte que ses amies étaient admiratives de mon choix de carrière, du coup elle en parle à tous les gens qu'elle côtoie. C'est un peu gênant !

- Ils vont revenir te voir ?

- Oui, dans trois semaines. Mes frères voulaient venir me voir à l'entraînement, mais j'ai refusé net !

- En fait, on pourrait s'arranger…

- Non ! Pas besoin ! Je n'ai pas envie qu'on vienne m'observer !

- Tes frères aussi vont venir ?

- Seulement le plus jeune, il sera en congé.

- Ta famille est au courant pour Dojo et toi ? demanda Komaki d'un air complice.

- Eh ben… En fait… pas encore !

- Super, ça va encore être à moi de gérer ça… répliqua Dojo d'un air maussade entre deux bouchées.

- Ta maman va être contente de savoir que tu as retrouvé ton prince ! répliqua Komaki en riant. Dojo le regarda interloqué, puis jeta un regard à Kasahara, qui se recroquevillait sur elle-même, espérant se faire assez petite pour disparaître :

- Quoi ?! Tu leur as raconté ?

- Bah, ils m'ont demandé pourquoi j'avais voulu faire un métier aussi dangereux…

- Son prince charmant ? Soma demanda discrètement des explications à Tezuka, qui lui répondit avec un tel sérieux que les rires de Komaki redoublèrent. Shibasaki observait la scène avec amusement.

- Alors là, tu vas te débrouiller toute seule. Je n'ai pas envie de me ridiculiser à cause de toi !

- Moui chef…»

Les repas qu'ils prenaient tous les cinq -maintenant six- ensemble ressemblaient de plus en plus à des repas de famille. Ils étaient tous devenus plus intimes et plus familiers les uns avec les autres, au point de former un groupe soudé. Aussi, lorsqu'Iku était en formation, elle avait besoin de retrouver cette ambiance chaleureuse qui lui permettait de se ressourcer. Il lui semblait que depuis qu'elle était revenue de mission, ils la traitaient tous avec plus de respect et d'admiration pour son travail, bien qu'ils continuent à la taquiner sur sa maladresse et sa naïveté.

Elle avait repris le travail depuis presque deux semaines et avait immédiatement intégré l'école des officiers, dont la formation avait déjà débuté depuis plus d'un mois. Pour rattraper son retard, elle passait ses soirées le nez dans les bouquins à assimiler la théorie quelques fois, elle restait au bureau avec Dojo, pour qu'il lui explique certains points plus en détail. De fait, leur relation était au point mort et le resterait probablement jusqu'à ce que Kasahara soit à l'aise dans son nouveau grade.

Son rythme alternait une journée de travail, puis une journée de formation. L'école rassemblait des officiers de tout le Japon ceux qui n'étaient pas en poste à la bibliothèque centrale du Kantô avaient le statut de stagiaire, afin de pouvoir mettre en application l'enseignement assimilé au cours de leur formation. Pour sa part, elle restait auprès de Dojo et Komaki, qui lui expliquaient les différentes tâches qu'elle devait maîtriser. Elle était rassurée à l'idée que celui qui avait fait d'elle un soldat méritant contribuerait à faire d'elle un officier émérite.

En tant que membre du GIB, elle ne participerait pas aux modules d'entraînement physique avec les autres élèves, mais elle continuerait à s'entraîner chaque semaine avec ses collègues habituels, excepté les deux dernières semaines où il y aurait un entraînement particulier auquel elle devrait prendre part. Malgré ses interrogations, personne ne lui avait révélé le contenu de cet entraînement : elle craignait le pire.

Dans les autres modules, elle faisait de son mieux pour rester concentrée. Pour l'instant, elle n'avait assisté qu'à des cours de stratégie militaire, son préféré, de ressources humaines et de droit. Shibasaki lui avait fait remarquer que si elle arrivait à apprendre pendant les cours, elle aurait du temps libre, le soir, à consacrer à Dojo : l'argument avait fait mouche, Iku étant vraisemblablement en manque d'intimité. Qui plus est, elle possédait désormais une chambre individuelle et sentait plus cruellement la solitude. Elle passait quelques soirées avec Shibasaki, mais celle-ci était souvent accaparée par Tezuka. Il ne lui restait donc plus qu'à apprendre, sans relâche, avec l'agréable objectif de pouvoir surprendre tout le monde par son professionnalisme lorsqu'elle sortirait de l'école.

La pause déjeuner prenait fin. Quittant les membres de son équipe, Iku repartit dans la partie administrative accompagnée de Shibasaki.

« Tu vas vraiment le laisser gérer ça ?

- Pourquoi ?

- Ca cache quelque chose… Ils ne nous ont pas tout dit. Et si le lieutenant Dojo règle ça tout seul, on ne connaîtra pas toute l'histoire.

- Hein ? Mais alors qu'est-ce que je fais ?

- Kasahara, continua son amie, en s'arrêtant devant une porte, tu dois aller lui parler. Il faut que tu saches ce qu'elle te reproche concrètement. De sa bouche.

- Shibasaki… Iku la regarda attentivement : Tu sais quelque chose, c'est ça ?

- Quand tu es passée en commission, répondit-elle en soupirant, Owara est celle qui a le plus contribué à te descendre. Je te défendais tant bien que mal, mais elle te déteste vraiment. Je ne pense pas qu'elle soit juste amoureuse de Dojo, il a dû y avoir quelque chose entre eux… Tu ne peux pas laisser ça en suspens. Allez, dit-elle en prenant Kasahara dans ses bras, bon courage ma belle ! »

Elle se retourna pour jeter un coup d'œil à son amie avant de franchir la porte d'accès à la bibliothèque. Iku traversa le bâtiment, un peu étourdie. Bizarrement, elle était incapable de penser à Owara ou à Dojo : sa tête bourdonnait d'articles de loi et de réglementation concernant l'acquisition d'ouvrages et la gestion de collections.

Arrivée dans la salle de conférence, elle prit sa place habituelle et sortit un de ses livres de cours en attendant que tout le monde revienne. Elle sourit en l'ouvrant au niveau du marque-page que Shibasaki lui avait fabriqué : au-dessus d'un dessin de Dojo énervé, elle avait marqué « Dojo is watching you ! ». Refermant son livre, Iku tomba en soupirant sur sa table, ressentant à quel point il lui manquait. Les yeux fermés, elle se représenta Dojo et s'imaginait en train de l'embrasser. Elle se rappelait chaque frisson que lui provoquaient les baisers qu'il posait dans son cou. Soudain, son esprit représenta cette même scène avec le lieutenant Owara. Elle entendit une voix résonner dans sa tête « tueuse d'ours ». Effrayée, elle ouvrit les yeux et se redressa, remarquant que tous les regards de la salle étaient tournés vers elle. Désorientée, elle comprit que tout le monde se moquait d'elle, lorsqu'elle entendit une voix retentir dans le micro de l'amphithéâtre : « Dis-donc, la tueuse d'ours ! Oui, toi ! L'arriviste ! Ce n'est pas un endroit où dormir. Si ça ne t'intéresse pas, tu sors ! ».

Le lieutenant Owara était debout sur l'estrade, la dévisageant d'un air sévère. Iku serra les points, se mordit la joue et secoua la tête. Elle était d'autant plus rageuse que le cours n'avait pas commencé et que tous les officiers n'avaient pas encore pris place dans la salle. Devant, un homme qui semblait un peu plus vieux qu'elle se retourna :

« Pourquoi la tueuse d'ours ?

- J'en ai tué un lors d'un entraînement spécial. »

Déjà sur les nerfs, Kasahara ne voulait pas, en plus, s'humilier en rapportant à un inconnu ses débâcles. Puisque ce surnom stupide lui collait à la peau, autant créer une légende qui impose le respect. Le jeune homme crut d'abord à une plaisanterie et commença à rire, mais devant le regard meurtrier de Kasahara, il s'arrêta, choqué, et se retourna en frissonnant, comme tous ceux qui avaient entendu.

Le reste de l'après-midi passa sans encombre. Après un module de droit de deux heures, Owara avait laissé la place à un autre instructeur qui s'occupait des ressources humaines. Iku essayait de tenir bon et de rester concentrée. Lorsque le cours fut fini et que tout le monde fut sorti, elle resta encore une demi-heure à vérifier ses notes et à les compléter.

Elle sortit de la salle épuisée. En traversant le couloir avec lassitude, elle remarqua à peine le soleil déclinant, qui inondait pourtant les murs et le sol de flammes dorées. Son regard s'arrêta sur une petite femme postée à une fenêtre. D'une trentaine d'années, ses cheveux étaient rassemblés en chignon stricte. Elle portait un tailleur et, malgré ses chaussures à talon, elle arrivait tout juste au niveau de l'épaule d'Iku. Son regard était à la fois triste et sévère, ce qui gâchait son visage pourtant agréable.

« Lieutenant Owara…

- Ah, je me disais bien qu'il y avait une odeur bizarre… attaqua-t-elle en fusillant Iku du regard et en croisant les bras.

- J'aimerais vous parler. »

Owara soupira et tourna la tête vers le soleil. Après plusieurs secondes, elle dit d'un air agacé :

« Eh bah vas-y, je t'écoute !

- Je vois bien que vous ne m'aimez pas…

- Perspicace !

- … mais je n'ai rien fait pour… Pourquoi est-ce que vous vous acharnez contre moi ? Iku gardait autant que possible son calme, mais ses nerfs avaient de plus en plus de mal à contenir sa colère.

- Tu as foutu ma vie en l'air, et tu t'offusques pour quelques remarques ? »

Iku resta interdite. De quoi parlait-elle ? Remarquant son silence, Owara se tourna vers elle, furieuse. Mais face à l'air ahuri de la jeune femme, elle se contenta de dire : « Je vois, personne ne t'a rien dit. » Et elle éclata de rire. Iku crut qu'il s'agissait d'une blague, mais elle comprit que c'était un rire nerveux. Le corps tout entier de son supérieur tremblait et sursautait les rires étaient entrecoupés de sanglots à intervalles réguliers. Ses mains se cramponnaient de toute leur force au rebord de la fenêtre. Elle continuait de parler, mais ce qu'elle disait n'était pas complètement audible. Kasahara réussit malgré tout à comprendre que Dojo et Owara avait été en couple. Elle ne réussit pas à comprendre la suite, à part quelques mots, comme « lycéenne », « plaisanteries », « humiliée ».

Après avoir vidé son sac, le lieutenant Owara était restée silencieuse, essayant de reprendre le contrôle et de maîtriser ses sanglots. Quand Kasahara voulut se montrer réconfortante en lui posant une main sur l'épaule, elle se dégagea, la gifla brusquement et partit.

Kasahara était tellement sous le choc qu'elle ne sentit même pas la gifle. Elle se traîna tant bien que mal jusqu'à sa chambre, s'assit sur le sol et sombra dans ses pensées.

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« Purée, mais c'est quoi ce bordel ?! Soma, viens ici, hurla Dojo.

- O… Oui chef !

- Le code de classification des livres de droit ?

- 330, chef !

- Alors pourquoi j'ai vingt-cinq putains de bouquins de droit qui sont étiquetés en 290 ?!

- Ah… Euh… Désolé ! J'ai dû inverser avec les livres de mythologie… qu'on a… reçu… hier… »

Sa voix s'était faite de plus en plus inaudible à mesure qu'il avait vu la colère de Dojo monter, en apprenant qu'il n'y aurait non pas vingt-cinq mais soixante livres à réétiqueter.

« Et merde ! Je devais retrouver Kasahara. Tu as pour mission de ruiner ma vie sociale ou quoi ?

- Non, chef ! Pardon, chef, je vais tout recommencer tout seul, vous pouvez y aller.

- Pas question, je suis ton supérieur, je reste pour rattraper tes bourdes, répondit-il énervé. Et il me reste des rapports à valider… »

Dojo prit son téléphone pour prévenir Iku qu'il ne passerait pas la chercher à la sortie de son cours, puis reprit le travail. Après une heure, il remarqua qu'elle n'avait toujours rien répondu. Il lui demanda si elle boudait, mais toujours pas de réponse. « Journée de merde » laissa-t-il échapper entre ses dents. Il se rassura en se disant qu'elle ne devait plus avoir de batterie. Encore une heure plus tard, Dojo s'étira et soupira bruyamment. Il pouvait enfin rentrer chez lui. Il réprima Soma, lui demandant de faire attention et de prendre son temps pour faire correctement son travail.

Le soleil était déjà couché et il n'avait toujours aucune nouvelle d'Iku. Il se décida à aller la voir dans sa nouvelle chambre. Le commandant Genda lui avait attribué un laisser-passer pour le dortoir des filles, sous prétexte de pouvoir visiter Kasahara pour l'aider à rattraper son retard dans sa formation. Il passa donc sans encombre l'entrée du dortoir et croisa quelques filles qui chuchotaient en rougissant. Parvenant à l'étage des officiers, il n'entendit aucune réponse après avoir frappé à la porte. Il essaya de tourner la poignée et la porte s'ouvrit sur une pièce baignée de pénombre. Machinalement, Dojo poussa l'interrupteur et trouva Iku assise au sol, les yeux éblouis, clignant difficilement. Elle semblait sortir de sa torpeur et ne pas comprendre où elle était, ni pourquoi Dojo était avec elle.

« Il fait nuit ?

- Houlà, rude journée pour toi aussi ? Il se déchaussa et vint s'assoir derrière elle, la prenant dans ses bras. Je crois qu'on a tous les deux besoin de réconfort !

- Je suis une tueuse d'ours…

- Hum, okay… Tu as l'air dans un état pire que moi !

- C'est Owara qui l'a dit…

- Ah.

- Elle m'a tout dit… »

Enfin, elle a essayé et j'ai compris ce que j'ai pu, pensa Iku. Mais les heures passées assises dans le noir lui avait permis d'imaginer l'histoire. Après un silence interminable, Dojo soupira :

« Je t'avais dit que je lui parlerai…

- Tout est de ma faute !

- Iku, non ! Tu n'y es pour rien.

- Si ! Je me sens tellement mal, j'ai été stupide ! Et égoïste !

- Arrête ! »

Dojo avait crié, l'étreignant plus fort contre lui. Il ne supportait pas de la voir s'acculer comme une martyre, mais plus que tout, il ne supportait pas de la voir souffrir. Iku n'osait plus rien dire, mais elle commençait à trembler et il savait qu'elle se retenait de pleurer.

« A l'époque, je n'aurais jamais imaginé que tu puisses réapparaître dans ma vie. Je l'avais espéré au début, c'est vrai, mais après cinq ans, je m'étais fait une raison. Pourtant, aucune femme ne m'intéressait elles me semblaient tellement fades… comparées à toi. Haru… Owara s'était mis en tête qu'on sorte ensemble, elle m'a forcé la main et j'ai finalement accepté. Ca n'était pas très sérieux, on n'est restés ensemble que quelques mois, mais elle s'imaginait que ça durerait toute une vie. Quand je t'ai revue, à l'entretien d'embauche, j'ai été sidéré. Le destin se foutait de moi : il fallait que je me mette en couple pour te voir revenir dans ma vie. A cause de toi, tout le monde a compris que tu avais intégré le corps des bibliothèques pour me suivre et s'est mis à charrier Owara, sans se douter à quel point c'était cruel : personne n'imaginait que j'étais déjà amoureux de toi. Tu n'es pas responsable, c'est un terrible concours de circonstances… »

Kasahara se représentait maintenant très clairement Dojo et Owara ensemble, se tenant la main, s'embrassant. Elle ne pouvait s'empêcher d'envier la petite taille d'Owara, qui devait aller beaucoup mieux à Dojo. Elle se revoyait à son entretien d'embauche, déballant toute son histoire et se sentait maintenant tellement stupide. Elle imaginait ses collègues allant raconter cette histoire à Owara, comment elle avait pu réagir et, surtout, la douleur qu'elle avait dû ressentir de voir Dojo s'éloigner d'elle. Comment avait-elle pu surmonter ça ? Encore tremblante, Iku sentait les larmes glisser sur ses joues, la chatouillant par endroit. Dans un sanglot, elle laissa échapper :

« La pauvre… Il faut que tu lui parles…

- Ca attendra demain, je suis crevé ! »

Il posa sa tête sur l'épaule d'Iku et ferma les yeux. Elle le trouvait insensible, mais lorsqu'elle regarda son visage, elle y vit un air qu'elle n'avait jamais vu. Si, une fois : lorsqu'elle lui avait asséné qu'elle ne serait jamais entré au Corps des Bibliothèques s'il avait été à la place de son prince. Il souffrait de cette situation. Qu'est-ce qu'elle pouvait faire ?

Iku se dégagea de son étreinte, se retourna et le serra doucement contre elle. Elle glissa sa main dans ses cheveux, le caressant délicatement. Il semblait s'abandonner et elle sentait pour la première fois la vulnérabilité de son supérieur. Après un long silence, elle lui chuchota à l'oreille :

« Atsu… Je t'aime. Et je me sens horrible parce que, malgré tout ce que tu m'as raconté, je suis heureuse que tu m'aies choisie moi. Il ouvrit les yeux et la regarda avec un sourire triste.

- Moi aussi je me sens horrible, parce que je regrette d'être sorti avec elle… et que je lui en veux de venir… »

Il fut coupé par Iku qui s'était mise à l'embrasser langoureusement. Surpris, il perdit l'équilibre et tomba en arrière : il était allongé sur le sol, Kasahara était allongée sur lui. Il regarda avec amusement son air embarrassé et l'empêcha de se relever en l'étreignant, d'une main sur les reins et l'autre derrière sa tête. Il l'embrassa à son tour et elle se laissa faire. Le contact des mains de Dojo sur son corps lui procuraient des sensations nouvelles. Elle frissonnait et brûlait à la fois, elle voulait qu'il s'arrête et qu'il continue. Épuisée, ses nerfs déjà suffisamment éprouvés pour la journée, elle finit par pouvoir lui dire, d'un air embarrassé :

« Tu es fatigué. Rentre te coucher, on se verra demain de toutes façons…

- Non ! Tu m'as trop manqué, je reste. Et après un silence : je pourrais même rester ici toute la nuit…

- Hein ? Iku s'écarta brusquement, dévisageant Dojo qui la regardait d'un air amusé. Ses joues virèrent au rouge et elle bafouilla une réponse incompréhensible.

- Je me demandais si je pouvais encore te faire rougir… Il semble que oui ! Je plaisantais, t'inquiètes !

- En fait… commença Iku d'un air timide, sans oser plonger ses yeux dans les siens, j'aimerais bien… dormir dans tes bras… Qu'on dorme ensemble quoi… »

Il ne répondit rien, mais se contenta de l'attirer à lui, séduit par son air innocent. Il posa un baiser sur son front, avant de lui chuchoter : « Moi aussi… Mais je préfère régler l'affaire Owara avant, sinon j'aurais un poids sur la conscience. »

o

Hikaru Tezuka dormait encore quand son téléphone sonna, deux minutes avant son réveil. Il décrocha, marmonnant :

« Allô ?

- Il est l'heure de se lever, fit une voix féminine.

- Tu devrais faire ça tous les matins, c'est plus agréable que la sonnerie du réveil !

- Entendu ! Mais tu ne préfèrerais pas des baisers et des caresses en guise de réveil ?

- Hum… T'as une idée derrière la tête toi, répondit-il en s'étirant.

- Tu me connais de mieux en mieux, répondit Shibasaki d'un air enfantin.

- Je t'écoute.

- Je ne plaisantais pas pour Owara : Kasahara est trop naïve et trop gentille pour gérer la jalousie d'une femme, pas moi. Si tu t'occupes d'aller la draguer, je te promets une nuit mémorable…

- Intéressant, mais mémorable pour toi ou pour moi ?

- Bah pour toi, idiot !

- Je ne suis pas sûr, commença-t-il avec un sourire en coin, tu sais que j'excelle dans tout ce que je fais… Ton marché n'est pas équilibré : tu seras doublement gagnante !

- Attends un peu, moi aussi je suis douée… Et très dévouée ! Et je sais bien que tu n'attends que ça !

- En fait, non, j'aime assez la façon dont évolue notre relation… Je me sens vraiment bien avec toi. »

Shibasaki rougit et resta interdite. Elle n'aurait jamais cru qu'il pouvait lui dire ce genre de chose. Elle était surtout habituée à ce que les hommes la désirent plutôt qu'ils ne l'aiment.

« Oh. Elle prit une voix agacée pour cacher son émotion. Alors c'est non ?

- Je pense qu'on doit laisser le lieutenant Dojo et Kasahara gérer ça eux-mêmes : si Owara l'a collé pendant quatre ans, j'ai pas envie qu'elle se colle à moi ! Surtout qu'on est les prochains à passer officiers, je préfère me faire discret !

- C'est bon, j'ai compris ! Allez, lève-toi, tu vas être en retard ! »

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre, mais lui raccrocha au nez. Bien qu'un peu vexée par son refus, elle ne voulait pas lui laisser percevoir qu'il l'avait touchée. Sa curiosité naturelle la poussa à se demander s'il était si bon que ça, quand son téléphone vibra. Elle lut le message : « Tu es déçue ? Tu désires tant que ça mon corps d'athlète ?! ». Elle lui répondit « Idiot » en riant, puis se prépara pour aller travailler.

La matinée de travail se déroula de façon plutôt tranquille : l'équipe Dojo était de patrouille, pendant que Dojo lui-même était en réunion avec les hauts gradés jusqu'à treize heures. Komaki et Tezuka patrouillaient à l'extérieur de l'établissement, Kasahara s'occupait de l'intérieur de la bibliothèque avec Soma. Ce dernier lui demanda de lui raconter sa mission de protection de Toma-sensei : il était visiblement un grand fan de l'auteur. Elle lui raconta en détail tous les instants qu'elle avait passé à ses côtés, lui révélant le caractère et la façon d'être de celui qu'il admirait. Il lui demanda également de lui raconter comment le commandant Genda avait protégé la sculpture Liberté à Ibaraki. Kasahara était plutôt contente de rencontrer quelqu'un qui l'admirait, ça la changeait des plaisanteries habituelles. D'autant que Soma se montrait à la fois enthousiaste de la connaître et respectueux de son nouveau statut d'officier.

Lorsqu'il fut midi, elle lui proposa de déjeuner avec elle et Tezuka. Shibasaki l'avait prévenue qu'elle ne mangerait pas avec eux, prétextant qu'elle était débordée de travail. Ils avaient une heure de pause, avant de commencer leur travail aux archives. Iku avait déjà oublié l'existence d'Owara, distraite par son travail et ses collègues. Elle avait retrouvé sa gaîté et mangeait avec appétit.

« Lieutenant Kasahara ?

- O… Oui ? Elle avait encore du mal à s'entendre appeler de la sorte.

- Est-ce que c'est vrai que vous avez fait un dropkick à l'instructeur Dojo quand vous étiez Agent, lui demanda Soma à voix basse. Kasahara vira au rouge. Elle jeta un coup d'œil à Tezuka qui faisait semblant de ne pas avoir entendu.

- C'est toi qui lui as raconté ?!

- C'est tellement tentant, c'est rare de trouver quelqu'un qui t'admire et te respecte ! Puis, se tournant vers Soma : au cours d'une patrouille avec le commandant Genda, qui était capitaine à l'époque, elle l'a carrément semé pour aller… brandir… son droit… Il fut incapable de finir sa phrase, tellement il riait en y repensant.

- Hey, ça va oui ! Arrête de lui raconter toutes mes conneries !

- On pourrait écrire un livre, tellement y en a !

- T'es jaloux que je sois passée officier avant toi, hein !

- Je commence à m'habituer à ce que tu aies un traitement de faveur : normal pour une fille…

- Han ! Espèce d'aigri ! Je suis sûre que c'est Shibasaki qui t'a dit de m'attaquer là-dessus ! »

Il la regarda un peu choqué. Il ne comprenait pas bien si elle entendait par là qu'être une fille était une faiblesse qu'elle devait surpasser ou si elle ne faisait pas de distinction de sexe et qu'elle voulait être traitée comme un homme. Quoiqu'il en soit, il avait réalisé depuis longtemps qu'elle surpassait nombre de ses collègues, tant par le courage que par les prouesses physiques. Il essaya donc de la calmer en racontant à Soma :

« La première mission qu'on a effectué ensemble, elle a désobéi aux ordres, m'a entraîné avec elle sur le toit à la poursuite de ASA, est descendue en rappel du haut du bâtiment pour protéger des livres, sous une pluie de balles, pendant que je la couvrais, tout ça sans la moindre hésitation…

- Whoa, c'est vrai Lieutenant Kasahara ? »

Ils échangèrent un regard en souriant, Tezuka témoignant son respect, Kasahara sa reconnaissance.

« Bien sûr que c'est vrai !

- Je suis trop déçu que vous ne veniez pas à l'entraînement spécial du GIB, j'aurais aimé vous voir en action ! »

Tezuka et Kasahara se regardèrent à nouveau, pensant exactement la même chose : « Sérieux ? En action ? » Et ils éclatèrent de rire, devant la candeur de Soma.

« Euh… ben… on aura d'autres occasions ! Mais j'ai peur que tu m'idéalises !

- Dis, Soma, tu n'aurais pas été sauvé par une femme dans une librairie quand tu étais plus jeune ? Genre, elle a brandi son droit de préemption et ça t'a impressionné et tu es tombé amoureux ?

- Euh, non… Pourquoi ?

- Pour RIEN ! » Kasahara cria ces mots avant que Tezuka ne puisse répondre quoi que ce soit. En entendant sa plaisanterie, elle avait tout juste réalisé que ce qu'elle avait fait en voulant imiter son prince pourrait avoir des conséquences fâcheuses. Elle secoua la tête, se rappelant que celui qu'elle avait sauvé n'était qu'un enfant.

Lorsqu'ils arrivèrent au bureau des archives, Dojo était déjà là, confiant des instructions à Komaki avant d'aller lui-même déjeuner. Komaki confia à Kasahara l'enregistrement de nouveaux ouvrages et leur classification. Il profita du calme pour lui expliquer comment s'effectuait l'acquisition d'œuvres censurées. Elle prenait des notes, posait des questions, mettait en application des notions qu'elle avait appris : son supérieur était étonné de la voir si studieuse. Si j'avais su, pensa-t-il, que Dojo avait un tel pouvoir sur elle, je lui aurais tout révélé le premier jour !

Plus d'une heure passa sans que Dojo ne réapparaisse. C'est Soma qui leur fit remarquer : ils étaient tous trop absorbés dans leur travail pour regarder l'heure. Kasahara repensa alors à Owara et se demanda s'il était allé lui parler. Il n'allait sûrement pas tarder à revenir. Komaki remarqua qu'elle n'était plus concentrée, il l'envoya donc aider Tezuka et Soma à préparer les commandes, sachant qu'elle ne retiendrait plus rien de ce qu'il lui expliquerait.

Presque deux heures après qu'il soit parti, Dojo revint. Il dégageait une aura meurtrière, son regard était menaçant et son pas décidé. Il alla s'assoir à son bureau, dévisagea Komaki plusieurs minutes, puis fit mine de se mettre au travail. Ses trois subordonnés étaient pétrifiés et n'osaient pas faire le moindre bruit, de peur que sa colère ne se déverse sur eux.

Il commença à entrer des données sur l'ordinateur, quand il s'arrêta et cria :

« Kasahara !

- Oui, chef ! Elle décida de se jeter dans la gueule du loup, habituée à subir sa colère et prête à se sacrifier pour l'équipe. L'atmosphère serait moins stressante après ça.

- C'est toi qui as rempli ça ? Iku remarqua que sa main tremblait d'énervement alors qu'il lui désignait un tableau de frais prévisionnels.

- Non, c'est moi, intervint Komaki. »

Dojo le fusilla du regard, se leva en poussant violemment sa chaise et sortit de la salle d'archives. Komaki se leva, délégua sa responsabilité à Kasahara et se dépêcha de le suivre. Les trois jeunes gens étaient médusés, mais Kasahara remarqua que les fiches de demandes d'ouvrages continuaient à arriver. Bien qu'elle soit morte d'inquiétude, elle cria : « Allez les gars, on se bouge ! On assure jusqu'à ce qu'ils reviennent ! Et pas d'erreur ! »

Komaki avait suivi Dojo jusqu'à la salle de musculation, où trois soldats discutaient. Dès qu'ils les virent entrer, ils les dévisagèrent et obéirent sans demander leur reste quand Dojo leur cria de dégager. Komaki ferma la porte. Dojo tapa de toutes ses forces dans le sac de frappe. Il tapait et tapait encore, sans réussir à se fatiguer.

« Frappe-moi, ça te défoulera…

- Ne me tente pas, réussit-il à articuler.

- Ne te fais pas prier ! »

Il eut à peine fini sa phrase que Dojo lui décocha un direct du droit dans l'estomac. Alors que Komaki se pliait en deux, il le frappa au visage. Puis il se défoula à nouveau sur le sac de frappe, en hurlant :

« J'arrive pas à le croire ! Tu le savais !

- J'avais promis de ne rien dire…

- Mais merde, t'es un frère pour moi ! Comment t'as pu me cacher ça ? Et me sors pas tes principes à la con ! Comment t'as pu me faire ça ? Sa voix s'étrangla dans sa gorge et il s'arrêta pour réprimer ses larmes.

- Parce que t'es un mec bien. Si tu l'avais su, tu te serais senti coupable, tu serais resté avec elle, tu te serais emprisonné dans une relation dont tu ne voulais pas. C'est pour ça qu'elle m'a tout raconté, elle a cru que je te le dirai…

- Elle attendait… mon enfant ! Mon enfant, Komaki ! »

Cette fois, les larmes coulaient. Il était tombé à genou, incapable de se supporter. Son corps sursautait sous les sanglots. Son ami s'était redressé et le tenait par les épaules.

« Il est… mort. C'est… de ma faute. Tout… est… de ma faute… »

La colère s'estompait doucement, laissant le désespoir prendre sa place. Cette fois, c'est Komaki qui le frappa au visage. Dojo le dévisagea, surpris, réalisant que son ami lui parlait.

« Arrête ça, c'est pitoyable ! C'est triste et je comprends que tu sois perturbé, mais si tu tombes aussi bas, je ne te respecterai plus. Comment est-ce que tu peux être responsable de quelque chose que tu ignorais ? Tu n'étais pas amoureux d'Owara, elle le sentait et elle voulait t'attacher à elle en tombant enceinte. Si elle a fait une fausse couche, c'est malheureux, mais tu n'y es pour rien. Et puis… on n'est même pas sûrs que ce soit vrai… Elle est capable d'avoir tout inventé pour te culpabiliser et essayer de te récupérer… »

Dojo resta un instant silencieux, réfléchissant à cette possibilité. Puis il essuya son visage d'un geste rapide et nerveux, comme si la colère avait repris le dessus : il semblait retrouver ses esprits, sentant le goût de sang dans sa bouche et des gouttes de sueur perler le long de ses tempes. Komaki lui avait mis le doute : était-il possible qu'Owara lui ait menti ? Qu'elle n'ait jamais été enceinte ? Et finalement, vrai ou non, qu'est-ce que ça changerait, cinq ans après ? Il se leva et tendit la main à Komaki, qui se tenait encore le ventre.

« Désolé, j'y suis pas allé de main morte…

- S'il fallait ça pour que t'aille mieux, ça me va ! Ouch… Dojo, je ne t'ai jamais vu aussi heureux que depuis que tu es avec Kasahara ne laisse pas Owara tout foutre en l'air.

- Ouais… »

Ils passèrent devant un miroir et Komaki éclata de rire :

« Regarde nos tronches !

- Ridicule !

- Ça va gonfler… comme Kasahara…»

Leurs nerfs craquèrent et ils furent tous les deux pris d'un fou rire, comme ils n'en avaient pas eu depuis très longtemps. Après plusieurs minutes, ils réussirent à se calmer et passèrent au vestiaire pour s'asperger le visage d'eau. Dojo passa complètement sa tête sous le jet et se frotta les cheveux avec une serviette. L'eau froide lui fit du bien, calmait ses nerfs et rendait son esprit plus lucide. Il proposa de passer à l'infirmerie chercher de la glace, pour limiter les dégâts. Sur le chemin du retour, il donna une tape dans le dos de Komaki :

« Merci, frangin !

- Qu'est-ce que tu vas faire ?

- Tourner la page. Ce qui est fait est fait, point. J'aurai ça sur la conscience toute ma vie, mais… je veux penser à l'avenir maintenant. »

Komaki se contenta de le prendre par les épaules, devant les yeux ahuris de tous les membres de la bibliothèque qui voyaient deux officiers avec chacun une poche de glace sur sa joue gauche et les yeux rouges s'étreindre en souriant.

« Kasahara ferait une bonne mère, n'est-ce pas ?

- Voyons déjà ce qu'elle vaut comme officier… »

En disant cela, Dojo réalisa alors seulement que la gestion des archives reposait sur Iku, Tezuka et Soma. Komaki percuta au même moment. L'inquiétude les saisit : ils accélérèrent le pas, courant presque, se représentant un désastre sans nom et des réprimandes du service d'accueil des usagers.

Lorsqu'ils ouvrirent la porte, ils restèrent cloués sur place devant le spectacle tellement improbable : pendant que Kasahara rentrait les données dans l'ordinateur, Tezuka et Soma couraient pour aller chercher les livres commandés. Ayant entendu plusieurs bips d'affilé, Kasahara quitta sa chaise pour récupérer les tickets, aller chercher les livres, les déposer puis elle reprit son travail de bureau. Tout se déroulait pour le mieux et ils étaient loin du chaos imaginé par leurs supérieurs.

« Komaki, va leur chercher des boissons, ils l'ont bien mérité ! Puis Dojo se dirigea vers Kasahara et lui tapota la tête : merci, t'as assuré ! »

Iku se tourna vers lui, toujours inquiète, mais lorsqu'elle vit son visage à la fois appaisé et défiguré, elle explosa de rire. Vexé, Dojo lui frappa la tête. Alors Iku se leva et lui fit une pichenette sur la joue, et rit à nouveau. La voix de Tezuka, essoufflé, leur cria d'un ton impertinent :

« Y en a qui bossent pendant ce temps ! Dites-le si on dérange !

- Oh, ça va ! J'arrive !

- Lieutenant Kasahara, je ne trouve pas l'étagère X502 !

- Je ne répète jamais deux fois la même chose, demande à Tezuka ! »

Et elle se retourna pour faire un clin d'œil à Dojo, qui souriait en la voyant l'imiter. Komaki venait de revenir :

« Elle assure pas si mal comme officier… J'ai hâte de vous voir comme parents ! »

o

« Lieutenant Dojo ! »

Tezuka arriva derrière lui en courant. Ils sortaient du bain et se dirigeaient vers les dortoirs.

« Oui ?

- J'ai une faveur à vous demander… Je sais que vous avez un laisser-passer pour le dortoir des filles… Et je me demandais…

- Tu veux aller voir Shibasaki ?

- Oui… Je crois que je l'ai vexée ce matin, elle ne prend plus mes appels, dit-il en souriant.

- Tu t'es donné à fond aujourd'hui, je te dois bien ça. »

Après avoir déposé leurs affaires dans leurs chambres respectives -Tezuka en ayant profité pour passer une chemise noire de qualité et un jean- ils passèrent sans encombre l'entrée du dortoir. Dojo laissa son subordonné devant l'ancienne chambre de Kasahara et continua sa route.

Tezuka frappa à la porte de Shibasaki, impatient de la voir. Il l'entendit crier que la porte était ouverte. Lorsqu'il entra, il la vit assise sous le komatsu, fascinée par la télévision. Elle ne se tourna même pas, pensant sûrement qu'il s'agissait de Kasahara. Elle portait une nuisette de satin rose, ses cheveux était relevés en chignon et, au vu des produits de beauté qui étaient devant elle, elle devait être sur le point de se démaquiller. Tezuka s'approcha doucement et déposa un baiser sur son cou dénudé.

Shibasaki sursauta violemment, ce qui fit rire Tezuka. Elle l'observa, surprise, réprima un sourire puis, prenant un air placide, lui demanda :

« Oui ? C'est pour quoi ?

- Ta proposition de réveil m'a convaincu, je suis venu dormir ici pour l'expérimenter…

- Tu ne travailles pas, demain matin, t'as pas besoin de réveil. Un autre jour peut-être ?

- Oh, c'est vrai. Tant pis. Tant que je suis là, autant assouvir ta curiosité alors…

- Comment ça ?

- J'ai vu ton air rêveur ce matin, pendant ma patrouille… Tu te demandes ce que je vaux, je me trompe ? Shibasaki haussa un sourcil tout en continuant à résister à l'envie de sourire, puis finit par avouer :

- Je suis peut-être un peu intriguée…

- J'ai travaillé pour trois aujourd'hui, mais il me reste encore un peu de force, dit-il en lui prenant la main et en l'aidant à s'assoir sur lui. Il remarqua que ses jambes nues étaient presque brûlantes, à cause de la couverture chauffante, ce qui lui procura une sensation agréable. D'un geste, il retira la barrette de son chignon et libéra une cascade de cheveux. Elle lui souriait de façon énigmatique.

- Vous êtes très séduisant, ce soir, Monsieur Tezuka. Et… vous avez… de solides arguments… Ce serait dommage pour vous d'essuyer un refus… si près du but…

- Si tu t'en sens la force, chuchota-t-il entre chacun de ses baisers, qui descendaient peu à peu vers sa poitrine, n'hésite pas à me renvoyer… Il continuait à l'embrasser, pendant que ses mains caressaient ses jambes.

- Je pourrais, mentit-elle, mais je veux voir ce que vaut un soldat du GIB… »

Il la regarda avec un grand sourire qui sous-entendait qu'il lisait en elle comme dans un livre ouvert. Elle rougit. Merde, je suis en train de tomber vraiment amoureuse de lui, pensa-t-elle. Il lui fit remarquer à quel point elle était belle et, étrangement, bien qu'elle le sache parfaitement, le fait qu'il lui fasse ce compliment la toucha au plus profond de son cœur. Elle lui offrit en retour son plus beau sourire avant de l'embrasser.

Pendant ce temps, Dojo avait raconté à Kasahara sa discussion avec Owara. Après avoir quitté le travail, il était repassé la voir, pour lui expliquer que, quoiqu'il ait pu arriver, ils ne se remettraient pas ensemble. Il était encore abattu de l'avoir vue se mettre dans tous ses états, s'effondrer en larmes, lui témoigner autant d'amour alors qu'il n'avait jamais pensé à elle les quatre dernières années. Il avait fini par la raisonner et le mieux qu'il ait pu obtenir d'elle fut qu'elle promette de ne pas s'en prendre à Kasahara. « J'attendrai mon tour » furent ses derniers mots, avant qu'elle ne lui tourne le dos.

« Merci, finit par lui dire Iku.

- Refais-le… dit-il en s'effondrant sur elle. Le tap-tap…

- Hein ?

- C'était agréable, hier, quand tu me caressais les cheveux en me serrant contre toi…

- Ah ! Tu vois ! »

Ils sourirent tous les deux, en repensant aux nombreuses fois où Dojo lui avait tapoté la tête pour la réconforter. Elle pouvait maintenant lui rendre la pareille. Sauf que Dojo la fit basculer en arrière : elle finit allongée sur le sol, lui allongé sur elle, la tête sur sa poitrine.

« C'est mieux… Tu peux y aller !

- Lieutenant Dojo !

- C'est marrant, tu m'appelles toujours comme ça quand t'es embarrassée ! Elle prit un air boudeur et commença à passer sa main dans les cheveux noirs de son supérieur.

- Ça doit être l'habitude… »

Elle sentait tout son corps contre le sien, ce qui la mit dans un embarras qui s'estompa au fur et à mesure, car Dojo se laissait câliner sans bouger. Après une bonne vingtaine de minutes, il marmonna qu'il s'endormait. Iku ne répondit rien, elle continuait à le caresser, mais sa deuxième main qui était restée immobile jusque-là commença à sillonner son dos. Elle sentait ses muscles secs au travers de son t-shirt et, lorsque sa main toucha son bras, elle fut surprise par la douceur de sa peau. Dojo tressaillit. Elle sentait son cœur taper plus fort contre sa propre poitrine, mais il restait toujours immobile, les yeux fermés. Elle passa plusieurs minutes à promener ses mains sur le corps de cet homme, avant de s'amuser à effleurer sa peau pour le chatouiller. Il lui ordonna d'arrêter, mais elle l'ignora et se mit à rire en le voyant se tortiller alors qu'elle passait le bout de ses doigts dans son cou. Il se redressa, les sourcils froncés. D'un geste, il saisit les mains d'Iku et les maintint prisonnières au-dessus de sa tête. Il approcha sa bouche de la sienne, s'arrêta à quelques millimètres, puis recula. Elle ouvrit sur lui de grands yeux étonnés. Il recommença et la priva à nouveau de ses lèvres. Elle poussa une plainte, le traitant d'instructeur sadique. Il haussa un sourcil, lui faisant remarquer qu'encore une fois, c'était elle qui avait commencé, puis il se pencha sur elle et lui lécha le cou.

Elle commença par se débattre en riant, chatouillée par cette nouvelle sensation. Elle se tortillait sous le corps de Dojo, mais s'habitua peu à peu : elle se calma et le laissa faire. Elle le sentait lécher et mordiller sa peau et trouvait ça de plus en plus agréable. Dojo finit par lui faire quelques baisers avant de redresser sa tête il observa avec amusement le visage d'Iku, sa peau rougie, sa bouche humide légèrement entrouverte d'où continuaient de s'échapper quelques gémissements, ses yeux recouverts par sa frange ébouriffée. Il la trouva encore plus désirable lorsqu'elle ouvrit doucement les yeux, visiblement étourdie, réalisant peu à peu qu'il s'était arrêté, prenant un air gêné et essayant de bafouiller une remarque. Il ne lui laissa pas le temps de finir, posant ses lèvres sur les siennes, lâchant sa main pour attraper sa joue. Iku voulut faire de même, mais elle toucha la joue que le lieutenant Komaki avait frappé : Dojo s'écarta vivement sous la douleur.

« Dé-Désolée !

- Purée, tu rates aucune boulette toi ! Quoi ? Pourquoi tu te marres ?

- Ça a déjà commencé à gonfler ! Iku ne l'avait pas remarqué jusque-là, mais la joue de Dojo avait commencé à changer de couleur et à gonfler. Elle se mit à rire et à se moquer ouvertement de lui. Il grogna, s'assit, puis la regarda avec un sourire sadique :

- T'as pas vu ta tronche !

- Hein ? »

Iku se précipita vers le miroir et remarqua, horrifiée, un énorme suçon de la taille d'un poing dans son cou. Elle poussa un cri, puis se tourna vers Dojo, l'air à la fois coléreux et suppliant :

« Non, t'abuses ! On a entraînement demain, je vais pas pouvoir cacher ça !

- Moi non plus je vais pas pouvoir cacher ma joue !

- C'est pas moi qui t'ai frappé !

- Non, mais tu t'es moquée… Et t'as voulu me torturer ! Donc t'es doublement punie ! Et puis… dit-il en la prenant par la taille, ça n'avait pas l'air de te déplaire… »

Elle devint complètement rouge, marmonnant une insulte, quand le téléphone de Dojo sonna.

« C'est ma mère, excuse-moi… »

Iku se tourna de nouveau vers le miroir, sans réussir à se reconnaître. Le visage qu'elle voyait avait l'air tellement féminin. Il avait l'air tellement heureux. Enfin, elle était avec lui. Elle s'était imaginée avec Dojo un nombre incalculable de fois, mais n'avait jamais pu concevoir qu'elle se sentirait aussi troublée, déchirée entre le désir et la peur de l'inconnu. « Tout ira bien, c'est le lieutenant Dojo, pensa-t-elle, il a toujours pris soin de moi… » Étrangement, elle se trouvait belle, dans ce miroir… enfin si on mettait de côté l'énorme trace violette qui s'étendait dans son cou. Elle eut quand même un sourire, en contemplant la marque qu'il lui avait faite, comme un sceau, pour montrer qu'elle lui appartenait. Elle posa la main sur sa peau meurtrie, se remémorant les sensations qu'il lui avait procurées.

Dojo apparut derrière elle, l'air serein. Elle finit par se dire que, mise à part leur différence de taille, ils n'allaient pas si mal ensemble.

« Mes parents nous invitent à manger avec eux la semaine prochaine… Ma mère voudrait te connaître, et comme elle a parlé de toi à mon père, lui aussi est curieux… Ça te dit ?

- Ah, oui ! Ils habitent à Tokyo ?

- Oui, mais mon père est souvent en déplacement. Devant l'air interrogateur d'Iku, il ajouta : il est pilote de ligne…

- Whoa ! C'est génial !

- Pour lui, sûrement… Nous, on ne le voyait pas beaucoup…

- Oh. Désolée…

- C'est bon, répondit-il en s'asseyant par terre, c'est quand même un bon père.

- Il est aussi gentil que ta maman ?

- Moins démonstratif… Plus strict… »

Iku rit en se disant qu'il était le parfait mélange des deux constamment sur la réserve, mais très démonstratif dès qu'ils étaient en tête à tête.

« Oh ! » laissa-t-elle échapper en se souvenant tout à coup qu'elle avait un cadeau pour le lieutenant Dojo. Elle lui ordonna de fermer les yeux, puis alla chercher une petite boîte rose qu'elle posa devant lui, avec deux canettes, une de bière et une de soda. A genou derrière lui, elle le prit dans ses bras :

« Tu peux ouvrir les yeux !

- C'est en quel honneur ?

- Pour te réconforter de la journée horrible que tu as eue… »

Il ouvrit la boîte et vit un joli petit cheesecake, sur lequel se tenait un cœur en chocolat.

« Je n'ai pas eu le temps d'aller chercher du thé à la camomille, désolée…

- C'est parfait, dit-il en souriant. Merci. »

Elle rougit de le voir sourire, visiblement touché par cette attention, et lui donna une cuillère. Il coupa un morceau et lui tendit, lui offrant la première bouchée. La tête posée sur son épaule, elle ouvrit la bouche et il lui posa un baiser sur la joue pendant qu'elle mâchait le gâteau, puis il prit à son tour une bouchée. Ils mangèrent ainsi, chacun leur tour, le petit gâteau jaune.

« Cela dit, c'était déjà un grand réconfort de te voir gérer, quand on est revenus avec Komaki…

- C'est vrai ? Vous étiez fier de moi, lieutenant Dojo ?

- Ben oui ! »

Il ouvrit sa canette de bière et but une gorgée, puis regardant Iku :

« Tu veux goûter ?

- Mmh, hésita-t-elle un moment, pourquoi pas ?

- Mets-toi à côté de moi.

- Non, c'est bon ! »

Elle prit la canette, but une gorgée mais lorsqu'elle sentit le goût aigre de la bière, elle s'étouffa, en recracha la moitié et renversa une partie de la canette en la laissant s'échapper de sa main. Dojo, la rattrapa, mais ils étaient déjà tous les deux trempés.

La bouche pleine, se retenant d'éclater de rire, Iku se précipita vers sa petite salle de bain pour recracher la bière. Elle prit une serviette pour s'éponger :

« Berk ! Je sens le clodo !

- T'es vraiment pas douée, grommela-t-il en contemplant le désastre et le gaspillage de sa boisson.

- C'est pas bon ! Comment tu peux boire ça ?

- Toi, tu n'aimes pas ça ! Moi si ! Merde, mon t-shirt est trempé ! Si tu voulais que je parte, il suffisait de me demander !

- Hein ? Elle lui tendit une serviette d'un air interloqué et légèrement déçu.

- Quoi ?

- Bah… commença-t-elle d'un air timide, hier… tu avais dit… que tu resterais… pour dormir… »

Toute la colère de Dojo s'évanouit. Il épongeait son t-shirt en silence, visiblement soucieux, puis jeta un œil dehors.

« C'est vrai qu'il est tard…

- Je vais te prêter un t-shirt… »

o

« Asako…

- Mmh ? »

Tout en caressant le dos nu de Shibasaki, Tezuka examinait, perplexe, un tas de vêtements, qu'il reconnaissait pour être ceux de Kasahara, dans le coin de la chambre. Lui désignant, il lui demanda ce que c'était. Elle n'avait pas la force de se redresser, mais avait compris de quoi il lui parlait.

« Kasahara m'a dit qu'elle allait dormir avec le lieutenant Dojo, expliqua-t-elle ensommeillée, alors je lui ai confisqué tous ses pyjamas et tout ce qui pourrait faire office de pyjama… Elle n'a pas le sens de la séduction…

- Tu as pris tous ses vêtements ? Même les manteaux ?!

- Mmh… Mais j'ai laissé un cadeau en échange…

- T'es terrible !

- C'est parce que t'as pas voulu m'aider…»

Hikaru éclata de rire, pensant à quel point elle pouvait être horrible et attentionnée en même temps. Shibasaki ouvrit un œil pour le regarder rire. Il le remarqua et, passant sa main pour repousser les longs cheveux qui lui tombaient sur le visage, il posa un baiser sur son front. Elle était complètement vidée, incapable de faire le moindre mouvement, alors que Tezuka continuait à la câliner, sans laisser paraître de fatigue.

« Les mecs du GIB sont vraiment trop endurants » pensa-t-elle amusée.

« Qu'est-ce qui te fait rire ?

- J'aime bien quand tes cheveux retombent, ça te va bien.

- Ah bon ? dit-il en se touchant les cheveux, je n'aime pas trop moi…

- Pourquoi ?

- Je ressemble trop à mon frère comme ça…

- Mmh, non, tu dégages une aura différente… Toi, on voit tout de suite que tu es quelqu'un de fiable et d'honnête, lui confia-t-elle en prenant sa main et en posant un baiser dessus -elle n'avait pas la force d'en faire plus. Et puis lui, il a des lunettes… »

Il rit à sa plaisanterie et, en le regardant, elle réprima l'envie de plus en plus brûlante de lui avouer son amour.

o

Dojo avait ôté son t-shirt et s'essuyait le torse avec une serviette humide. Kasahara ouvrit les portes de son armoire et resta muette de surprise, en voyant les étagères vides. Les cintres aussi étaient vides. Où étaient passés ses affaires ?! Tout en haut, trônait, rayonnant, un joli paquet doré, avec une carte signée Shibasaki. Dojo sortit de la salle de bain, torse nu, ce qui la mit encore plus mal à l'aise.

« Qu'est-ce qui se passe ?

- Shibasakiii, râla-t-elle, se retenant de crier. Dojo jeta un coup d'œil à l'armoire, sans vraiment comprendre. Il prit le paquet et lu la carte.

- « Bonne nuit ! » Tu ne l'ouvres pas ?

- J'ai un peu peur de ce que je vais trouver, répondit-elle en tournant le dos à Dojo pour éviter de le regarder.

- Je peux ? »

Elle hocha la tête et entendit le papier se déchirer, puis un long silence.

« Pas mal… Elle a bon goût !

- Pas question que je porte ça ! Iku se représentait de la lingerie très coquine qu'elles avaient vue toutes les deux dans un catalogue, une nuisette transparente avec des ouvertures stratégiques. Elle se demandait avec inquiétude si c'était le genre de lingerie qu'affectionnait Dojo. Elle n'arrivait même pas à s'imaginer dans ce genre de tenue.

- Ton t-shirt ne sèchera pas si tu le gardes… Et tu pues la bière ! Oh, mais… tu préfères peut-être dormir nue ? »

Elle était figée, incapable de dire le moindre mot. Dojo la tourna vers le miroir et plaça devant elle une adorable petite nuisette verte pâle, avec des rubans et des volants.

« Ça te va vraiment bien…

- Ah… oui, répondit-elle, à la fois gênée d'avoir imaginé une tenue sordide et surprise de trouver que cette tenue pouvait lui aller.

- Par contre, je vais devoir rester comme ça moi…

- Ça… Ça te va bien aussi, chuchota-t-elle timidement, osant à peine regarder le corps musclé de son supérieur. »

Dojo rangea la table pendant qu'Iku était partie se changer, puis il retira son jean et se glissa au lit. Et il attendit, les bras derrière la tête. Il attendit encore. Encore et encore. Il finit par comprendre qu'elle n'oserait pas sortir de la salle de bain et il se l'imaginait bien, posant la main sur la poignée de la porte, s'arrêtant, revenant vers le miroir, de la même façon qu'elle avait été incapable de venir le voir à l'hôpital. Il se leva et éteint la lumière, puis s'installa à nouveau dans le lit. Je la verrai demain matin, de toute façon, pensa-t-il.

« C'est bon, tu peux sortir, j'ai éteint ! »

Kasahara ouvrit doucement la porte et vit la pièce baignée de noir : rassurée, elle sortie et se dirigea vers le lit, ses yeux commençant juste à s'habituer à l'obscurité. Elle se glissa sous la couverture, se heurtant au corps de Dojo. Elle sentit le bras de celui-ci étendu et posa sa tête dessus. Il la recouvrit alors de son autre bras, l'étreignant contre lui.

« Atsu…

- Mmh ?

- C'est agréable, chuchota-t-elle.

- Mmh…

- J'aimerais rester comme ça pour toujours.

- D'accord, répondit-il, déposant un baiser sur sa tête. »