Chapitre 2 :
Les semaines avaient beau passé, Clarke ne parvenait pas à véritablement se sentir chez elle. Finn tentait au maximum de l'intégrer à la vie de la base de Polis, l'emmenant visiter les différents endroits, la présentant à ses collègues ainsi qu'à leur femme, mais rien n'y faisait. Elle avait l'impression d'être une étrangère. Elle ne parvenait pas à s'habituer à tous les militaires qu'elle croisait lors du chemin en direction de l'hôpital et qui la saluait comme un seul homme. Pas plus que l'hymne national qui résonnait aux premières lueurs de l'aube. La jeune femme avait toujours eu l'âme patriotique mais plus les jours avançaient, plus elle s'apercevait que ce qu'on trouvait ici allait au-delà de ça. Ils croyaient véritablement en tous les conflits auxquels leur nation était impliquée. Pour cela, elle les respectait plus que tout. Mais pire encore, Clarke n'arrivait pas à s'accommoder avec le retour des militaires partis en mission en Syrie et qui se retrouvaient en soins intensifs dans son service. La moitié du visage arrachée par une grenade, une jambe ou un bras en moins à cause d'une mine anti-personnelle. Ce n'était pas son monde. On avait tenté de la prévenir mais elle n'avait rien voulu savoir et avait préféré s'entêter.
Pourtant, à son plus grand étonnement, ses supérieurs semblaient ravis de l'implication de la jeune femme à l'hôpital. Ils l'avaient félicité plusieurs fois, Anya y compris, l'encourageaient à poursuivre ses efforts et lui prodiguaient de précieux conseils que Clarke consignait soigneusement dans le carnet qui ne la quittait jamais. Et les surprises s'enchaînaient jours après jours, que ce fussent dans les cas qu'on lui donnaient, les patients ou les familles qu'elle croisait. Plusieurs fois au détour d'un couloir, la blonde avait également eu l'occasion de recroiser le soldat Harmon et si, au début, elle marchait tête baissée, elle avait finalement prit son courage à deux mains et tenu à lui présenter ses excuses pour s'être mal exprimée. Au départ, sa mine renfrognée l'avait quelques peu intimidé mais bien vite il se détendit et accepta pour leur plus grande joie. À présent, ils passaient souvent un moment ensemble lorsque Clarke devait vérifier l'état de sa blessure et elle espérait timidement qu'il puisse devenir un ami au fil du temps. Pas l'un de ceux que Finn lui forçait à apprécier mais quelqu'un qui serait un soutien pour elle, sans l'intervention de son petit-ami.
Assise à la table du salon, son pc ouvert devant elle, la jeune femme conversait tranquillement avec sa mère sur Skype. Depuis son arrivée à la base, la blonde n'avait pas eu l'occasion de retourner voir ses parents et si on lui avait demander, elle aurait avouer qu'ils lui manquaient affreusement. Abby était extrêmement ravie d'entendre toutes les choses que sa fille apprenait tout en restant consciente de la difficulté des images qu'elle devait supporter au quotidien. Elle s'inquiétait des cauchemars que cela pouvait lui apporter, des images qui resteraient gravées. Alors elle lui parlait de tout et de rien, lui racontant comment son père se retrouvait avec une jambe dans le plâtre alors qu'il courrait après un chat ayant la bonne idée de lui voler la viande qu'il venait tout juste de mettre sur le barbecue. Cela avait bien fait rire Clarke qui se délectait de ses moments simples. Mais au fond d'elle, la pensée de sa grossesse ne parvenait pas à s'estomper et lui soulevait le cœur. Elle n'avait pas encore osé en parler. À personne.
- Tu as l'air toute pâle ma chérie, remarqua sa mère avec une moue inquiète.
- Ce n'est rien. J'ai sûrement dû attraper froid. Les températures sont rudes ici . Si tu voyais comment les soldats me donnent l'impression d'être des robots. Ils continuent leur entraînement, quel que soit le temps. C'est fou ils passent leur journée à ne faire que ça. Parfois je croise même Finn mais ça reste rare.
- Et comment ça va avec lui ? Est-ce qu'il t'a reparlé de sa demande en mariage ?
- Non, répondit Clarke en balayant une mèche de cheveux hors de sa vue. Je lui ai bien fais comprendre que je ne voulais pas de ça maintenant. Il semble l'avoir compris. Et puis tu sais, il pense plus à sa carrière qu'à autre chose en ce moment. Il prend son grade très au sérieux. Il est très impliqué dans la base et ça me fait bizarre de le voir se promener en uniforme d'officier, à donner des ordres.
- Oh ? Pourquoi ça ?
- Et bien... J'aime Finn mais je sais très bien qu'il trouvera toujours une excuse pour ne pas aller au combat.
- C'est une bonne chose alors, tu as vu les horreurs qui arrivent là-bas.
- Oui mais...Clarke soupira. Elle ignorait comment faire comprendre à sa mère ce qu'elle ressentait dans ces instants là sans passer pour une folle. D'ailleurs peut-être qu'elle l'était véritablement. Une folle. Pour penser à ce genre de chose.
- Mais ? L'encouragea Abby au travers de l'écran.
- Je ne sais pas. Je trouve ça un peu...lâche...qu'il puisse donner des ordres, rabrouer les soldats et se pavaner. Il reste dans les jupons de son père pendant que d'autres partent se battre à sa place. Il commandait une unité qui est partie en Syrie il y quelques semaines. Lui, il est resté. Son père l'a fait muté sur une autre compagnie. Avec ce que je vois à l'hôpital, je trouve ça un peu injuste. Mais je suis contente qu'il n'aille pas ce faire tuer hein ! Je veux dire...je ne sais pas, je n'arrive pas à m'exprimer.
- Non je comprends Clarke.
- Je suis un monstre de penser ça.
- Pas du tout. Vivre dans ce monde commence à te donner d'autres convictions que celles que Finn tentait de t'inculquer.
- C'est comme si je commençais à ouvrir les yeux sur certaines choses. Et il déteste ça j'ai l'impression. La dernière fois je lui ai fais comprendre qu'il ne devait pas se forcer à rester à la base, quitte à devenir la risée de tout le monde, pour me protéger mais la conversation est partie en dispute. D'ailleurs ça devient une habitude régulière ces temps-ci. Il me reproche de ne pas avoir assez de temps à lui accorder lorsque je rentre du travail.
- Et je doute que ça s'arrange de sitôt.
- Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
- Je parle de ta grossesse Clarke.
La jeune femme se figea brusquement, le cœur battant à tout rompre. En une seconde, un filet de sueur froide se glissa le long de sa nuque jusqu'au creux de ses reins tandis que ses doigts s'ouvraient et se refermaient sur du vide. Sa mère continuait de la fixer sans rien dire, le regard triste. Mais Clarke avait le souffle coupé, ignorant ce qu'elle devait dire ou non. Peut-être qu'elle avait mal entendu...peut-être que...
- Que...bégaya-t-elle faiblement. Comment tu...
- Je suis médecin Clarke. Je sais reconnaître les signes quand ils sont devant moi. Et ton père a eut un doute le soir de Thanksgiving.
- Je...je suis...
- Pourquoi ne m'as-tu rien dis ma chérie ? Tu n'aurais pas dû supporter ça toute seule. C'est un poids bien trop lourd à porter dans la solitude. Mais je suis là pour toi, ton père aussi. Est-ce que...Est-ce que tu lui as déjà annoncé ? Murmura-t-elle doucement.
- Non, souffla la blonde aux bords des larmes.
- Et tu as pris une décision concernant l'enfant ? Tu souhaites le garder ?
Clarke ne savait pas quoi répondre. Cela faisait des semaines qu'elle y pensait nuits et jours au point que le sommeil la fuyait. Elle tournait la question en boucle et en boucle pour tenter de trouver une réponse qui l'apaiserait, qui lui permettrait de pouvoir se regarder dans la glace sans avoir envie de vomir ni ressentir la culpabilité qui la rongeait. Une part d'elle-même souhaitait simplement mettre un terme à tout ça, prendre rendez-vous pour stopper la vie de ce bébé avant même qu'elle n'ait véritablement commencé. Mais l'autre partie de son esprit lui chuchotait une simple phrase, de simples mots. Cet enfant n'avait rien demandé. Il ne méritait pas ce qui lui arrivait. Quand bien même il n'était ni désiré ni attendu, il était là. Et la blonde laissait de plus en plus souvent ses mains glisser inconsciemment sur son ventre encore plat. Une nuit, elle lui avait même murmuré quelques paroles. Elle s'attachait, elle le sentait. Et cela la terrifiait.
- Écoute ma chérie, reprit Abby. Je vais te dire ce que j'en pense. Je pense que tu es bien trop jeune pour ce genre de changement dans ta vie. Un enfant est un véritable engagement. C'est un travail à temps pleins, tu devras toujours faire passer ses besoins avant les tiens. T'assurer que quoi qu'il arrive, quoi qu'il t'arrive, il passera toujours en premier dans a liste de tes priorités.
- Alors...Tu penses que je devrais avorter ?
- Tu es tellement jeune ma puce. Mais je ne peux pas te donner ce genre de conseils. J'étais à peine plus vieille que toi lorsque je suis tombée enceinte de la fabuleuse jeune fille que tu es devenue aujourd'hui. Je ne vais pas te dire que ton choix est le bon ou le mauvais. Tout ce que je peux faire, c'est te supporter qu'importe ton choix.
Les larmes menacèrent de couler mais la blonde réussit à les retenir difficilement. Elle tendit sa main vers l'écran et caressa l'image de sa mère du bout des doigts, un simple merci murmuré du but des lèvres. Avoir le soutien de sa mère comptait beaucoup pour elle et pour la première fois depuis qu'elle avait appris sa grossesse, elle ne se sentait plus aussi seule. Pourtant, ce sentiment de solitude ne pouvait disparaître tant qu'elle serait l'unique personne impliquée dans son couple et elle le savait. Elle devait dire la vérité. Elle devait le dire à Finn.
Son compagnon rentra une heure plus tard, manifestement exténué de sa journée et sourit à une Clarke encore retournée par sa conversation avec Abby. Il jeta sa veste sur le revers d'une chaise, se dirigea vers le canapé où la blonde s'était réfugiée, un livre de médecine à la main, et se pencha pour effleurer ses lèvres d'un baiser. L'occasion était là, elle devait juste la saisir. Juste ouvrir la bouche et lui avouer. Mais l'instant passa et la jeune femme garda le silence. À la place, elle l'écouta lui raconter comment s'était passé l'entraînement, comment il avait ordonné à ses soldats de filer droit. Et plus elle entendait ses histoires, plus elle se sentait écœurée de l'entendre se vanter de la sorte. Elle s'abstint de lui répondre et préféra se concentrer sur ses cours. De toute façon, il parlait pus pour s'écouter parler que pour autre chose et il le lui montra bien lorsqu'il s'éloigna pour prendre s douche sans se soucier de son état à elle.
Les choses changeaient. Et Clarke savait que ce n'était pas forcément en bien.
Le lendemain, le temps était glacial. L'herbe était recouverte d'une fine couche de gèle et une brume épaisse virevoltait dans l'air, rendant la vision difficile. Sa veste en laine fermement serrée autours de son corps, assise sur l'un des bancs qui jonchaient la base, Clarke regardait le groupe de Murphy s'entraîner aux premières lueurs du matin. Partout où son regard se posait, elle apercevait des troupes de soldats courir ça et là, insensibles aux températures glaciales. Ils obéissaient sans broncher au moindre ordre qui leur était donné avec la même conviction que si c'était le Président en personne qui leur avait demandé.
Mais la jeune femme n'était pas ici pour ça. Une semaine auparavant, on avait autorisé Murphy à reprendre les entraînements et elle préférait s'assurer en personne que son épaule tiendrait le choc. Quitte à ce que cette observation se déroule durant son jours de congé. Elle aurait pu en profiter pour lire, pour réviser ou faire beaucoup d'autres choses qui n'auraient aucun rapport avec son travail mais elle aimait ce qu'elle faisait. Et cela lui faisait plaisir de surveiller celui qui se rapprochait le plus d'un ami.
- Un ! Deux ! Trois !
Le décompte claquait dans l'air matinal tandis que les soldats, à plat ventre sur le sol, poussaient sur leurs bras pour se relever avant de s'abaisser. Dégoulinant de sueurs, ils effectuaient les pompes d'un même mouvement sous l'œil avisé de leurs instructeurs. Ils les surveillaient de près, n'hésitaient pas à les rabrouer quand la faiblesse commençait à se montrer ou à les motiver plus encore. Ils étaient intraitables. L'un particulièrement faisait rire Clarke. Un grand brun plutôt agréable à regarder, qui s'efforçait de tirer le meilleur de ses hommes. Mais il leur hurlait dessus de toutes ses forces comme l'aurait fais un petit roquet enragé. Et c'était cela qui faisait sourire la jeune femme.
De là où elle venait de s'installer, la blonde voyait sans mal la mine crispée de Murphy. Il avait beau essayer de ne rien montrer, elle parvenait à voir la douleur qui s'inscrivait sur ses traits alors qu'il effectuait ses pompes. Son épaule avait beau être remise, la guérison resterait lente et non sans peine. Pourtant il tenait le rythme de ses coéquipiers sans broncher.
- Il a de la force de caractère. C'est un battant.
Surprise par l'intrusion, Clarke sursauta avant de se retourner, main sur son cœur battant encore bien trop fort. Alexandria Woodsen se tenait derrière elle, droite et mains derrière le dos, le regard fixé sur Murphy. Elle semblait tout droit sortie de la brume qui jonchait le terrain.
Lexa.
La jeune médecin déglutit. Elle n'avait pas revu le Commandant depuis leur unique rencontre, des semaines plus tôt, mais il se dégageait toujours du militaire une prestance intimidante, une autorité presque terrifiante et un calme absolu. Elle ressemblait à un fond marin inexploré dans lequel un plongeur ne pouvait que deviner les dangers qui se terraient sous la surface, ne pouvait qu'espérer qu'il remonterait sain et sauf. Mais, en scrutant les yeux verts insondables qui restaient fixés au loin, la pensée de Clarke se transforma quelques peu. Lexa n'était pas un fond marin, où le soleil était absent. Non, elle ressemblait à une forêt baignée de lumière mais qui recelait des mystères que nul autre n'avait encore explorer.
Secrètement, la blonde avait espéré la recroiser au détour d'un couloir mais cela n'avait jamais été le cas. Alexandria Woodsen semblait être comme cette brune autours du duo. Insaisissable.
- Vous êtes certaine que son épaule tiendra le choc d'une reprise aussi intensive, Madame ? Demanda la brune.
- Je pense, répondit Clarke en rougissant malgré elle. Si son supérieur ne pousse pas trop sur sa blessure. Je crains qu'il ne l'aggrave si cet homme lui en demande trop en peu de temps. Il vient à peine d'être remis, il doit prendre le temps de guérir correctement ou il ne sera bon à rien. D'après les échos que j'ai eu à l'hôpital, le chef de cette Compagnie Alpha est l'un des plus intransigeants. Il pousse ses hommes au-delà de leurs limites, les fatiguent sous les entraînements. Vous n'imaginez même pas la crainte que j'ai pu lire sur le visage de certaines personnes qui m'ont parlé de lui. Je demanderais à Anya si je peux avoir un entretien avec lui, pour le bon rétablissement de Murphy. Je n'ai pas besoin qu'un militaire sous testostérones lui abîme l'épaule encore plus.
Un sourire discret se dessina sur le visage sérieux de Lexa qui ne bougea pas de sa posture.
- Mais je dois avouer...reprit la blonde en fixant le terrain, que je m'attendais à quelqu'un de plus...imposant...que cet homme.
Elle désigna l'instructeur qu'elle regardait depuis tout à l'heure. On lui avait tellement parlé de cette Compagnie Alpha et de la sévérité de leurs entraînements qu'elle s'attendait à autre chose que ce brun qui semblait prendre plus de plaisir à hurler qu'à véritablement motiver ses troupes. Il lui faisait tellement penser à Finn...
- Quelle sorte de personne imaginiez-vous, Madame ?
- Et bien...Je ne sais pas vraiment en fait. Quelqu'un avec plus de...de charisme. Une autorité qui ne demanderait pas d'élever la voix plus que nécessaire je suppose.
- Et bien je pense que le Caporal Blake sera ravi de savoir que vous le prenez pour le chef de la compagnie, confia Lexa avec amusement. Mais dites-moi, ajouta-t-elle en se penchant légèrement de sorte à ce que ses lèvres soient proches de l'oreille de Clarke, pensez-vous que je corresponde à ces critères, Clarke ?
La jeune femme ignora si le frisson qui la parcourut à cet instant résultait de la façon dont la brune venait de dire son prénom, à l'intensité de son regard lorsqu'elle tourna les yeux vers elle ou au sourire en coin qui se dessinait.
Sans lui laisser le temps de répondre, Lexa la salua d'un signe de tête avant de s'éloigner en direction des hommes. L'instructeur cria aux soldats de se relever avant de les intimer de se mettre au garde à vous afin d'accueillir leur Commandant et ce ne fut qu'à cet instant que Clarke écarquilla les yeux, la mine horrifiée. Elle venait seulement de comprendre que son interlocutrice se révélait être précisément la personne dont on lui avait tant parlé. Nom de dieu ce qu'elle pouvait être surprise ! Qu'allait-elle penser de la blonde à présent ? Elle venait de se ridiculiser et d'insulter l'un des hauts-gradés de Polis. Si Finn apprenait ça... Non, elle devait aller s'excuser. Lorsque l'entraînement sera terminé, elle ira se présenter ses excuses à la jeune femme.
Son cœur battant déjà douloureusement par la honte n'eut cependant pas de répit. Lexa salua ses hommes avant de glisser quelques mots au dénommé Blake puis, sans attendre, elle retira sa veste pour révéler un Marcel blanc semblable à celui des autres soldats disposés devant elle.
- Vous avez l'habitude que je m'entraîne avec vous, annonça-t-elle d'une voix autoritaire mais sans pour autant l'élever. Soldats, ce qui nous attend de l'autre côté de l'Atlantique demande plus que de la détermination. Il demande du courage, de l'esprit d'équipe et de la volonté. Nous ne sommes pas seulement un régiment, nous sommes une famille. Ici ou sur le champs de bataille, nous restons tous ensemble. En tant de paix ou de guerre. Compagnie Alpha, en position pour cinquante pompes !
- Oui Commandant ! Hurlèrent les militaires d'une seule voix avant de se mettre en place.
Clarke déglutit en suivant des yeux la brune se positionner à côté d'un homme à la peau mâte, les cheveux rasés et arborant un tatouage sur le côté du cou. Les mains à terre, elle commença à compter avec fermeté. Malgré la distance, la blonde discernait sans peine les muscles de ses bras qui se contractaient à chaque mouvements et bientôt se retrouva hypnotisée par les quelques gouttes de sueurs qui commençaient à perler sur son front. Elle avait chaud, beaucoup trop chaud. Mais cela devait sans doute être la faute de ses hormones de femme enceinte. Oui, cela ne pouvait être autre chose que cela.
CLEXA CLEXA CLEXA
- Elle te regarde, annonça Lincoln. Cela faisait trente minutes que la section s'entraînait, alternant entre pompes, flexions et autres exercices physiques tandis que le temps tournait de plus en plus à l'orage. La brume restait collée au sol, insensible aux premières bourrasques de vent qui se levaient sur Polis.
- De quoi tu parles ? Souffla Lexa avant de s'abaisser à nouveau jusqu'à ce que sa poitrine touche le sol. Son esprit était totalement accaparé par l'entraînement. Elle n'avait qu'un seul objectif ; ne jamais montrer ses faiblesses. À vingt-cinq ans, elle était devenue l'une des plus jeunes Commandants de l'US Army de la base mais un tel honneur possédait un revers de médaille des plus terrible. Les commérages et les « on dit ». On lui avait prêté une relation avec ses supérieurs, puis un parent dans l'armée qui aurait pu l'avantager avant de finalement donner sa réussite sur d'autres raisons idiotes. On la surveillait, on la jugeait. Alors, jours après jours, elle effectuait tous les exercices de sa compagnie, vivait comme eux, refusant chaque privilège qu'aurait pu lui accorder son grade. Par trois fois on l'avait déployé sur le front et si la section reconnaissait sa valeur, ce n'était pas le cas du reste de Polis.
- La petite blonde sur le banc, grogna-t-il en se relevant lui aussi à la force de ses bras. Elle ne t'a pas lâché du regard depuis que tu nous as rejoints.
- Elle veille sur Murphy, c'est son médecin. Elle n'est pas là pour moi.
Un coup de sifflet de l'Instructeur Principal retentit sur le terrain et les soldats se relevèrent afin d'enfiler de nouveau leur veste. La brune en tête, l'équipe s'élança en direction de la plage apparente qui bordait le terrain d'entraînement et dont le sable noir se discernait à l'horizon avant de se précipiter vers le parcours d'obstacle qui se dressait devant eux. Au pas de course, Lexa parcourut la première moitié sans difficulté, sautant au travers des roues dispersées sur le sol, rampant en dessous des barbelés avant de se pendre à la corde qui lui permettrait de passer de l'autre côté de la palissade. Elle était consciente qu'elle n'avait pas le droit à l'échec. Tout son groupe gardait les yeux rivés sur elle, soit pour y puiser leurs propres forces, soit à l'affût de la moindre faiblesse. Seul Lincoln, son ami et bras droit, la soutenait en tout temps.
- Ils vont nous renvoyer, pas vrai ? Questionna-t-il lorsqu'il tomba à côté d'elle après le dernier exercice. Ils devaient passer en-dessous de nouveaux barbelés dans un sable détrempé. Alors, tête baissée, ils n'hésitèrent pas un instant. Le parcours était difficile et les tirs simulés au-dessus d'eux broyaient leur concentration sans leur laisser le temps de rêvasser. Je t'ai vu discuter avec le Major hier. J'ai vu la tête que tu tirais et je sais très bien à quoi elle correspond. Tu as fais la même la dernière fois qu'on nous a déployé.
- Titus pense que la Compagnie est prête, admit-elle tout en rampant. Il ne semble pas avoir remarqué que nous avons perdu la moitié de nos hommes la dernière fois et qu'à présent nous devons former une toute nouvelle unité. Trois mois ce n'est pas assez pour les préparer à ce qui nous attend en Syrie.
Ils sortirent du sable et se remirent en position de pompes.
- Lexa, je sais que tu fais ton possible pour nous protéger.
- Sauf que ça ne fonctionne pas. Regarde les visages des soldats qui nous entourent. Presque aucun ne connaît la guerre. Ils n'ont toujours vécu que les entraînements, les stages militaires.
- C'est pour ça que nous avons de très bons instructeurs et surtout un Commandant irréprochable, soutint Lincoln avec fermeté.
- Ça ne fait pas tout. Le sable leur brûlait les mains, l'air marin embuait leurs yeux de larmes salés qui dégoulinaient en traces brûlantes sur leurs joues en sueur. Je ne pourrais pas combattre à leur place sur le terrain si ça dégénère et on a déjà perdu trop d'hommes.
- Titus t'a déjà annoncé la date ?
- Dans huit mois. Neuf tout au plus.
Le coup de sifflet final retentit et Lexa savait très bien ce qui lui restait à faire. Alors, sans hésiter, elle ordonna à sa Compagnie de se mettre au garde-à-vous, en ligne pour lui faire face. Ils s'exécutèrent sans attendre, la mine aussi rougie que la sienne, en nage mais pourtant atteints par le froid. Leurs lèvres bleutées tremblaient mais aucun ne se serait permis de montrer un signe de faiblesse devant leur Commandant. Devant une femme. Si elle pouvait tenir, alors ils le pouvaient aussi.
Pendant un instant elle chercha ses mots, son visage impassible ne laissait transparaître aucune émotion, aucun signe qui trahirait ses pensées. Elle se contentait de regarder ses hommes les uns après les autres. D'abord Lincoln, avec sa carrure typique du militaire, sa peau sombre mais son regard des plus déterminé, puis Bellamy qui devait sans doute être l'un des gars qui tentait le plus de saper son autorité. Puis Murphy avec son bras blessé qui ne l'empêchait pourtant pas de s'entraîner avec volonté. Miller, Gustus, Anderson, Mendoza. Parmi son groupe, certaines demeuraient à ses côtés depuis le début, l'avait vu grimper les échelons non pas par favoritisme mais par ses actes de guerre. Les autres n'étaient que des petits nouveaux avides de faire leur preuve sur le terrain sans se rendre compte de tout ce que cela impliquerait. Des blessés, des traumatismes, des morts. Ils pensaient à la guerre comme le sacrifice ultime pour leur pays mais n'imaginait sûrement pas que d'ici huit mois ils seraient tous déployés à l'autre bout du monde.
- Compagnie Alpha, annonça-t-elle d'une voix forte. Au cours des trois derniers mois, l'armée des États-Unis vous a entraîné, vous a formé. Elle vous a donné les connaissances et les compétences physiques nécessaire à n'importe quel soldat. Elle vous a accueilli et vous a fais confiance. Vos instructeurs vous ont appris le respect, l'esprit d'équipe et la volonté. Qu'importe la douleur, aujourd'hui vous êtes debout devant moi, vous n'avez pas abandonné. Pourtant, ce n'était rien comparé à ce que je vais vous demander à présent. Le silence régnait en maître parmi les rangs. Ils attendaient la suite de ce discours, certains se doutant déjà de la tournure qu'il allait prendre. Votre pays a besoin de vous. Le combat Syrien n'a jamais été aussi intense qu'à l'heure actuelle et nos hommes déjà déployés là-bas ont besoin d'aide. De votre aide. Désormais, c'est à votre tour de représenter votre nation. Dans huit mois, nous quitterons la base de Polis pour rejoindre la ville d'Al-Hasaka, au nord de la Syrie. Nous serons prêts de la frontière Irakienne, ce qui veut dire que la vigilance devra être de chaque instant. À partir de maintenant, les entraînements deviendront des simulations de ce qui nous attend au front. Avez-vous compris ?
- Oui Commandant !
- Allez prendre une douche. Mangez, reposez-vous aujourd'hui car dès demain vous n'aurez plus le droit à de tels luxes jusqu'à vos permissions. Rompez soldats !
La Compagnie salua leur chef avant de s'éloigner à petite foulée, laissant juste Lexa, les mains derrière le dos, faisant face à un océan de plus en plus agité. Elle avait repéré l'excitation ou la peur chez les hommes qu'elle entraînait et si elle devait être honnête, la brune non plus n'était pas totalement sereine. Un quatrième déploiement, sûrement plus long que tous ceux auxquels on lui avait ordonné de prendre part auparavant. Les combats faisaient rage là-bas.
La jeune femme sentit une présence à ses côtés mais n'eut pas besoin de tourner la tête pour reconnaître la silhouette massive de Lincoln. Ils restèrent sans parler pendant un moment, juste à observer la houle des vagues qui s'écrasaient sur la plage.
- Tu n'es pas obligée de repartir tu sais. Sa voix était calme et posée, semblable à un grand frère que Lexa avait toujours trouvé en lui. Tu as été blessé la dernière fois.
- Il s'agit de ma compagnie, Lincoln. Je suis Commandant, c'est mon devoir.
- Tu t'es pris une balle en pleine poitrine lors d'une embuscade. Tu t'en ai remise miraculeusement, même Anya a été surprise de ta guérison. Elle t'a déconseillé d'y retourner aussi vite et je suis d'accord avec elle. Quatre mois ce n'est pas suffisant. Personne ne te le reprochera.
- Je suis un soldat. Je ne vais pas me cacher à cause d'une simple blessure, rétorqua Lexa en tournant la tête vers lui. Tu as vu ces hommes à l'hôpital ? Ils ont perdu un œil, un bras, une jambe ou que sais-je encore. Eux ont une véritable raison de ne pas rempiler. Moi, je n'en ai aucune. Je n'ai pas de famille je n'ai rien d'autre que l'armée. Depuis mes seize ans je ne vis que pour ça. Et je ne vais pas me défiler.
Lincoln ouvrit la bouche pour répliquer mais s'arrêta avant d'avoir commencé, le regard fixé sur un point par-dessus l'épaule de Lexa. Intriguée, la jeune femme se retourna à peine pour apercevoir le Dr Griffin s'avancer vers eux, les joues rouges, sans aucun doute mal à l'aise.
- Penses à ce que je t'ai dis, souffla-t-il avant d s'éloigner avec un salut militaire, puis un sourire pour la nouvelle venue. Madame.
La conversation n'avait pas plut à Lexa. Se rappeler sa dernière mission en date était une chose qu'elle détestait faire. Sa blessure était du passé. Du moins le pensait-elle. Inconsciemment, elle passa ses doigts juste en dessous de sa poitrine, là où une balle l'avait transpercé avec tant de violence qu'elle s'était retrouvée à terre en une fraction de seconde. La brune revoyait tout le sang, les cris de ses camarades, le sifflement des projectiles tout autours d'eux. La douleur terrible qui se transmettait à son corps puis l'inconscience. Elle avait failli y laisser sa peau ce jours-là. Et la nuit, lorsqu'elle se réveillait de ses cauchemars, tremblante et en sueur, paniquée, la main sur la crosse de son revolver, Lexa avait l'impression de revivre ce moment encore et toujours. Alors elle se rendait dans la salle de bain, soulevait son tee-shirt et regardait la cicatrice qui la marquerait à jamais.
- Commandant ? La voix fragile et mal assurée de Clarke résonna à ses oreilles et la tira hors de ses pensées destructrices. Elle se força à vivre le moment présent et salua la blonde d'un mouvement de tête. Elle se doutait de sa présence ici mais Lexa ne pouvait s'empêcher de trouver adorable la façon dont la civile tirait sur le bout de ses manches ni n'osait la fixer dans les yeux. Je...Je tenais à m'excuser pour tout à l'heure. Je n'avais aucune idée de ce que je disais et je me rends compte que mes paroles étaient insultantes.
- Pas du tout Clarke, la rassura la militaire avec un demi-sourire. C'est agréable de converser avec une personne qui dit ce qu'elle pense et pas ce qu'on veut entendre d'elle.
- C'est parce que vous ne me connaissez pas. Je peux vous assurer qu'à la longue, on me demande souvent de réfléchir à deux fois avant de parler. Et quand je suis stressée, je dis souvent des choses absurdes.
- Vous n'avez pas à être nerveuse en ma présence Clarke. Je vous trouve...rafraîchissante pour être honnête.
Une jolie couleur rose teinta les joues de la blonde qui baissa la tête pour cacher le sourire timide qu'elle arbora. Pour l'aider, Lexa l'invita d'un signe de la main à la suivre sur la plage, évitant soigneusement le terrain d'entraînement. Déjà à leur première rencontre, Clarke lui avait donné l'impression d'être une personne timide et peu sûre d'elle, alors la brune ne désirait pas la faire se sentir mal à l'aise.
le silence était confortable et le parfum vanillé de sa partenaire remplaçait agréablement l'air iodé qui les entourait. Le vent soufflait de plus en plus fort, soulevant des nuages de sable qui tourbillonnaient avant de s'effondrer un peu plus loin pour être avalés par les vagues.
- Je ne vous imaginais pas diriger pour être honnête, annonça Clarke précipitamment. Enfin si, je vous imaginais totalement. Ça se voit ! Mais je veux dire que j'avais toujours en tête un homme musclé, chauve, avec un bouc et qui ferait peur au moindre regard. Même si je suis certaine que vous terrifiez n'importe qui si vous le voulez. Et votre musculature...
- Clarke...tenta Lexa en arrêtant d'avancer mais la blonde continua son monologue.
- Je veux dire, je ne sais même pas à quoi je m'attendais en apprenant que vous étiez Commandant. Je ne suis pas encore à l'aise avec tous les grades. C'est pour ça que je me suis permise...Mon dieu c'était tellement déplacé de ma part...
- Clarke.
- Mais c'était une bonne surprise ! Bon pas vraiment parce que j'étais morte de honte quand je l'ai compris. Et je crois que je n'ai pas réfléchi parce que je vous trouve vraiment belle et féminine, à l'opposé de tout ce que j'entends à chaque fois sur les femmes dans l'armée.
- Clarke ! Cette fois la blonde se tut, horrifiée par ses propres paroles et plaqua une main sur sa bouche. Mais Lexa était attendrie. Attendrie par un tel comportement et touchée que la jeune femme en face d'elle puisse la trouver belle. Cela faisait bien longtemps qu'on ne lui avait accordé ce genre de compliment.
- Je suis désolée, murmura le médecin. J'ai encore recommencé. Vous me rendez nerveuse.
- S'il vous plaît, ne le soyez pas, demanda Lexa avec un sourire.
- Je voulais simplement m'excusez auprès de vous.
- J'accepte vos excuses Clarke. Mais sachez que je n'ai pas mal pris notre conversation. J'étais même flattée d'entendre que vous ne trouviez pas le Caporal Blake à la hauteur de vos attentes pour ce rôle. Il aurait préféré être nommé à ma place.
- Vos supérieurs ont eu raison. Vous êtes parfaite pour ce rôle Lexa. Je vous ai vu vous entraînez avec vos hommes. Mon petit-ami ferait jamais une telle chose.
- Peut-être n'a-t-il rien à prouver à personne.
Clarke la fixa un instant, ses yeux bleus plongés dans les siens lui arrachant un frisson des plus agréables. Cette innocence qu'elle dégageait touchait particulièrement la militaire bien trop habituée à ce monde de brute qu'elle en oubliait parfois les personnes délicates comme la magnifique blonde debout en face d'elle.
- Je suis certaine que vous n'avez rien à prouver, souffla-t-elle. Je veux dire,...Regardez-vous.
- Vous auriez tord Clarke. Être une femme dans cette base demande tous les jours à ce qu'on prouve quelque chose et à tout le monde. Être la plus forte, la plus implacable. C'est un combat de tous les instants.
- Et vous n'êtes jamais fatiguée de toujours vous battre ? Sa voix baissa d'un octave, aussi douce qu'une mélodie harmonieuse tandis que ses yeux ne l'avait toujours pas quitté. Lexa aurait pu répondre à sa question mais à la place, elle remarqua le tremblement de son corps. À peine vêtue d'un gilet gris pour seule protection contre le vent glacial, la jeune femme devait être frigorifiée. Sans réfléchir, elle déboutonna la veste de son uniforme avant de l'ôter d'un mouvement souple pour la poser sur les épaules de Clarke. Une femme comme elle ne méritait pas de souffrir, quelle que soit la forme de souffrance. Le froid y comprit.
Un regard, une hésitation. La blonde se figea, le regard plongé dans le sien à la recherche d'une chose que Lexa ignorait mais qui fit accélérer douloureusement son cœur. Clarke semblait véritablement surprise et la militaire se demanda un instant si elle n'avait pas outrepassé les limites en lui offrant ce vêtement. Mal à l'aise, Lexa s'apprêta à ouvrir la bouche pour s'excuser mais le futur médecin en devenir posa sa main sur son bras comme pour l'en empêcher. À la place, elle lui accorda un timide sourire auquel la brune ne put se retenir de répondre.
Mais cet instant de quiétude fut vite interrompu par l'arrivée d'un peloton de militaire qui passa près d'elles au pas de course et Lexa fit un pas en arrière. Son esprit quelque peu embrumé retrouva sa lucidité en quelques secondes. Elle ne devrait pas se tenir aussi près de la future femme d'un gradé. Cela pourrait être mal perçu, surtout sachant que sa sexualité n'était pas un secret dans cette base. Les mœurs et les lois avaient certes changées, mais les mentalités restaient les mêmes, comme le lui confirmèrent bien vite des regards douteux de la part de ses compagnons d'armes.
Clarke remarqua elle aussi ce changement.
- Accepteriez-vous de prendre un café avec moi Lexa ?
La question les prit toutes les deux au dépourvu. Lexa cligna des yeux, certaine que son audition venait de lui jouer un tour cruel mais son interlocutrice se contenta de lui sourire avant de se confondre en balbutiement, comme si elle venait juste de comprendre le sens de sa propre phrase.
- Ou...Vous devez être occupée vous...N'avez pas le temps pour...Oubliez-ça !
La blonde n'attendit même pas de réponse et voulut s'éloigner rapidement mais Lexa l'interrompit dans sa fuite en saisissant sa main, frissonnant au contact de leur peau. Elle aurait parié ne pas avoir été la seule. Surtout lorsque ces deux orbes bleus se fixèrent dans son regard avec un terrible mélange d'espoir, de culpabilité et de malaise.
- J'en serais ravie Clarke, répondit la brune avec un sourire.
