Chapitre 1 : Une époque perturbante


L'homme fut le premier à se réveiller sur le sol poussiéreux du hall d'entrée. La première chose qu'il fit, une fois qu'il se fut assuré, baguette à la main, qu'il n'y avait pas de danger imminent autour d'eux, ce fut de s'assurer que sa compagne allait bien.

Dorea était pâle, davantage encore que d'ordinaire. Cela n'enlevait rien à sa beauté, cela la rendait même presque plus féérique, un peu comme ces elfes surréalistes que certains auteurs, à l'instar de John Tolkien, décrivaient dans leurs romans. Les moldus auraient été bien surpris d'apprendre que le professeur Tolkien, loin d'être un des leurs, était en réalité un cracmol.

Charlus prit son épouse dans ses bras et la porta jusqu'à la pièce adjacente, une salle à manger qui n'avait pas dû voir d'autre occupant depuis des années. Après l'avoir délicatement allongée sur le canapé, il débarrassa la pièce de sa poussière de façon sommaire et ouvrit les fenêtres pour laisser entrer de l'air frais. Heureusement, les volets étaient fermés donc ils n'étaient pas exposés au regard mais ils pouvaient regarder par les fentes ce qui se passait à l'extérieur au besoin.

- C'est plus confortable que le sol. Remarqua une faible voix féminine depuis le canapé.

Potter se retourna immédiatement vers elle en entendant ses mots et se précipita à son chevet, prenant l'une de ses mains dans les siennes.

- Comment te sens-tu, Dorea ?

- Comme si je venais d'accoucher de notre fils une seconde fois mais ne t'en fais pas, je ne suis pas aux portes du royaume d'Hadès. Tu devrais arrêter de t'inquiéter comme ça, tu vas être couvert de rides très tôt sinon…

- Il n'y a bien que toi pour plaisanter dans un moment pareil. Rétorqua-t-il avec une douceur dans sa voix qui tranchait avec ses paroles, avant de porter sa main à ses lèvres pour l'embrasser.

- Où sommes-nous ? Demanda-t-elle en se redressant lentement en position assise. Le rituel aurait dû nous emmener dans la maison du dernier patriarche de ton sang en date, quelque part dans un futur plus ou moins proche.

Charlus esquissa une grimace et regarda autour d'eux avant de lui répondre.

- Je ne reconnais pas du tout les lieux et pourtant, crois bien que je suis familier avec presque toutes les propriétés appartenant aux Potter. Le fait que cette maison semble abandonnée ne présage rien de bon.

- Et l'extérieur ? Rien de familier ?

- Ce n'est certainement pas Londres et encore moins Pré-au-Lard, même si ça ressemble à un village. C'est peut-être Godric's Hollow mais il faudrait aller jeter un œil dehors pour s'en assurer.

- Nous verrons cela plus tard, explorons déjà la maison.


Albus Dumbledore était un homme qui pouvait se targuer d'avoir un sommeil plutôt lourd et en ce mois de juillet pendant lequel l'école de sorcellerie était presque déserte, la nuit aurait dû être encore plus tranquille que le reste de l'année. Pourtant, il fut réveillé dans ses appartements par un énorme vacarme avoisinant. Le bruit était si proche qu'il ne pouvait venir que de son bureau.

Vêtu d'une longue robe de nuit et la baguette de Sureau à la main, le directeur se hâta de rejoindre son bureau. Celui-ci était inoccupé et un Hominum revelio lui confirma l'absence de toute présence humaine dans les lieux. Il ne pouvait pas s'agir de Fumseck non plus, le phénix dormait perché dans sa chambre, bien confortablement, lorsqu'il l'avait quitté.

A l'aide de sa baguette, le vénérable sorcier alluma les nombreuses chandelles qui éclairaient la pièce et découvrit pendant son inspection la source du vacarme. Les nombreux petits instruments en argent dont il avait doté son bureau, qui lui servaient notamment à surveiller différentes barrières de protection et autres sortilèges de détection, avaient été vraisemblablement déréglés pour les plus chanceux, et complètement détruits pour ceux qui l'étaient moins.

Seule une vague magique d'une très grande puissance avait pu causer une telle réaction, qui s'expliquait par la sensibilité intrinsèque de ses instruments à la magie ambiante de Grande-Bretagne. L'ancien professeur de Métamorphose n'avait en revanche aucune idée des origines d'un tel événement magique. Il lui faudrait se renseigner au Ministère de la Magie, dont les détecteurs avaient peut-être relevé quelque chose.

Toutefois, cela attendrait son retour. En effet, Dumbledore partait le lendemain pour la Suisse, où il assurerait à plein temps ses missions de Manitou Suprême pour la Conférence de la Confédération Internationale des Mages et Sorciers de cet été. Les préparatifs pour la rentrée prochaine suivaient leur cours et il avait confiance en Minerva pour s'assurer que tout se déroule à merveille, comme à l'accoutumée.

Albus alla donc se recoucher l'esprit relativement tranquille. Ses instruments pourraient être remplacés à son retour, le jeune Harry Potter était en sécurité grâce aux protections mises en place au domicile de sa tante, la Ministre de la Magie écoutait assez bien ses conseils et Tom Jedusor était toujours réduit à un état fantomatique, quelque part dans l'Est de l'Europe.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Qu'est-ce qui aurait pu mal tourner ?


Lorsque les deux époux déposèrent leurs butins respectifs sur la table de la salle à manger, ce qu'ils avaient découvert était éclairant et frustrant à la fois. Dans la salle à manger et la cuisine, Dorea avait mis la main sur de l'argenterie portant les armoiries de Potter, prouvant la présence de membres de la famille dans ces lieux à un moment ou à un autre. Il y avait aussi des coupures de journaux, jaunies par le temps. Son épouse n'avait pas l'air ravie par leur contenu.

- Les articles datent principalement de 1980 et 1981, ce qui signifie que nous sommes au moins vingt voire vingt-et-un ans dans le futur mais les coupures ont l'air si vieilles que cela pourrait très bien faire cinq à dix années de plus. Est-ce que ta pèche a été meilleure là-haut, Charlus ?

Son époux acquiesça lentement, incertain de la meilleure façon dont il pourrait lui annoncer sa découverte. A l'étage, il avait découvert une chambre d'adultes relativement bien préservée où il avait trouvé un certain nombre de choses intéressantes : des vêtements sorciers annotés aux noms de J. Potter et L. Evans, un album photo et notamment une malle remplie de livres et autres affaires sorcières.

L'autre chambre, certainement celle d'un jeune enfant à en croire le lit à barreaux qui s'y trouvait, était en ruines. Un pan de mur avait littéralement disparu, ouvrant la maison sur l'extérieur, comme si une explosion avait eu lieu. L'endroit était saturé de magie et d'une magie très noire, qui lui donnait des frissons.

Revenant à l'instant présent, Potter posa l'album devant sa femme et tourna lentement les pages en commentant ses découvertes.

- James, le fils de mon cousin Fleamont, a vraisemblablement vécu ici avec son épouse, Lily. Tu vois ici leur faire-part de mariage.

- Lily Evans ? Cela ne ressemble pas à un patronyme sorcier.

- Pas vraiment mais d'après ce que j'ai vu dans leur malle, c'était une sorcière accomplie en sortilèges et une petite préférée du professeur Slughorn, elle ne devait donc pas être dépourvue de talent.

- Je le concède volontiers… Oh, ne dirait-on pas un Black sur cette photo ?

En effet, sur l'une des photos de mariage de James, on pouvait voir un homme aux cheveux noirs et au regard perçant dont les traits aristocratiques rappelaient indéniablement ceux des Black. Le regard de Charlus dériva malgré lui sur l'une des autres photos, sur laquelle il contempla Fleamont et son épouse. Euphemia et lui avaient l'air quelque peu vieilli mais c'était indéniablement eux.

Il ressentit une certaine mélancolie en les voyant sur ces clichés car en toute logique, si le rituel les avait amenés dans la maison de James, en le considérant comme patriarche de la famille Potter, c'était que Fleamont était décédé. Distrait, il ne remarqua qu'après coup la légende en bas de page.

- C'est en effet un Black, le jeune Sirius, il semblerait.

- Le fils d'Orion et de Walburga ? Au mariage d'un Potter et d'une sorcière, au mieux de sang-mêlé ? C'est difficile à imaginer ! Rétorqua Dorea avec un étonnement mêlé d'amusement.

- Tu as bien épousé un Potter, non ? Contrattaqua Charlus avec un sourire.

- Certes mais c'était à une époque où ton oncle Henry était patriarche des Potter et inspirait un certain respect à mon grand oncle Sirius. Fleamont… Fleamont était gentil et un admirable génie en matière de potions mais il était aussi très excentrique. A côté de ça, Orion et Walburga étaient déjà d'une intolérance monstrueuse à tout ce qui se rapportait de près ou de loin à des moldus, tu t'en souviens, n'est-ce pas ?

Potter hocha la tête, se rappelant très bien l'horrible nièce de son épouse, dont les manières exécrables en société n'avaient d'égales que sa voix particulièrement insupportable. Il pouvait tout à fait imaginer que son fils ait cherché à fuir à toutes jambes une telle harpie, et à en croire l'écharpe rouge et or à son cou, le jeune Sirius avait même peut-être été réparti à Gryffondor. Cela aurait certainement fait hurler sa mère de rage et le jeune Black de rire en l'imaginant.

- Ce n'est pas tout. Ils ont eu un fils, Harry, dont je suppose qu'il est né en 1980. Poursuivit Charlus en lui montrant des photos de la maternité.

- Harry… ce n'est pas un prénom très élégant mais l'enfant, lui, a l'air adorable. Commenta Dorea en contemplant la photo du nouveau-né.

- J'aurais également préféré une variante plus noble, à l'instar d'Henry, le prénom de son grand-père mais je suppose que les temps changent. Au moins, ce n'est pas aussi terrible que « Hal », « Jimmy » ou « Charlie » Répondit Potter en haussant les épaules.

Dorea dévora l'album photo du regard puis fouilla dans la malle du défunt couple qui habitait autrefois ces lieux. Certains vêtements sorciers pourraient être ajustés afin de leur servir, ils seraient toujours plus à la mode que leurs robes déchirées datant de près de trente ans. Heureusement, ils avaient chacun amené avec eux une petite « bourse d'urgence », une sorte de sac sans fond dans lequel chacun portait toujours quelques affaires très utiles en cas de nécessité, comme une somme d'argent liquide en gallions et quelques livres très essentiels. Le reste, ils pouvaient toujours l'acheter.

- C'est un début mais nous avons besoin d'en savoir plus et nous ne pouvons pas non plus rester trop longtemps ici. Voir une maison déserte soudainement habitée risque d'attirer l'attention. Lui fit-elle remarquer en se levant de sa chaise, un peu chancelante.

Son époux lui prodigua son bras pour l'aider à rester debout. La maîtresse des runes était encore affectée par le rituel qu'elle avait utilisé et qui avait très certainement vidé ses réserves magiques pour un bon moment. Charlus choisit d'affecter un sourire tendre avant de l'embrasser sur la joue.

- Ce ne sera pas la première fois que nous séjournerons en cachette au Chaudron Baveur, n'est-ce pas ? Je suis toutefois du même avis, nous aurons plus de réponses sur le Chemin de Traverse, ce sera notre prochaine destination… une fois que tu auras dormi un peu.

Dorea tourna la tête vers lui et esquissa un sourire malicieux.

- Monsieur Potter, on croirait que vous voulez profiter de la situation pour me mettre dans votre lit.

- Madame Potter, croyez-bien que je n'oserais pas… à moins bien sûr que vous n'y soyez déjà entièrement disposée.

La nuit s'avéra la moins calme que cette maison de Godric's Hollow ait connu depuis des années. Les voisins jurèrent même avoir entendu des grincements et des éclats de voix très tard dans la nuit. Pourtant, à la venue d'une patrouille de police magique le lendemain matin, il n'y avait personne, ni aucune trace d'un éventuel passage de qui que ce soit.


Gregory Bennet souriait lorsqu'il s'approcha de la porte du magasin, modifiant la pancarte de côté pour indiquer que celui-ci était désormais ouvert. Cela faisait quatre ans que le sorcier né-moldu travaillait à Fleury et Bott et il n'avait aucune raison de se plaindre. Récemment promu manager par M. Bott, le jeune sorcier bénéficiait d'un salaire confortable qui leur avait permis, avec celui de sa petite amie guérisseuse à Ste Mangouste, de s'offrir une jolie maison cet été.

Le sorcier de vingt-cinq ans sifflotait en passant dans les rayons, procédant à des ajustements de dernière minute pour mieux mettre en valeur les ouvrages récemment parus ou plébiscités par la communauté. Il fut étonné d'entendre la clochette sonner à l'entrée, signalant l'arrivée du premier client de la journée.

Les commis n'étant pas encore arrivés, la plupart commençant leur journée une demi-heure à une heure après, Gregory se dirigea vers l'allée principale. Il sourit à la dame qui venait d'entrer, vêtue d'une longue robe d'un vert émeraude. Ses longs cheveux étaient d'un roux sombre, presque auburn et elle avait des yeux mordorés des plus fascinants. Le sorcier lui aurait donné trente-cinq ans tout au plus et il était sûr de ne jamais l'avoir vue auparavant. Jamais il n'aurait oublié un visage aux traits si nobles et finement dessinés ou même un regard d'une telle intensité.

Il lui fallut un instant pour retrouver assez son calme pour qu'il puisse lui adresser la parole.

- Bonjour madame, soyez la bienvenue à Fleury et Bott. Puis-je vous aider dans vos achats ? Demanda-t-il poliment.

Elle lui adressa un sourire radieux et acquiesça avant de lui répondre verbalement.

- Vous le pouvez certainement, mon cher… Gregory. Termina-t-elle en lisant son nom sur son badge. Je recherche des livres d'histoire moderne, de préférence entre le début des années 60 et aujourd'hui. Oh, et je voudrais aussi voir tout ce que vous avez comme ouvrages de généalogie sorcière, mis à jour récemment, de préférence. Auriez-vous cela en magasin ?

- Mais très certainement ! Je vais vous apporter ce que nous avons en magasin.

Il s'avéra que sa cliente était très exigeante dans sa recherche mais qu'elle entendait aussi faire un bon nombre d'achats dans la boutique, ce qui ne manquerait pas de ravir Gregory. Il percevait toujours une petite commission sur les livres qu'il aidait personnellement les clients à acquérir.

Sur la table étaient déjà empilés des classiques tels que l'Histoire de la magie moderne, Grandeur et décadence de la Magie noire, Les Grands Sorciers du XXème siècle ou encore Évènements de la sorcellerie au XXème siècle. C'était ce dernier ouvrage qu'elle feuilletait actuellement et à en croire son froncement de sourcils, la sorcière n'avait pas l'air d'apprécier ce qu'elle lisait. Cette expression disparut pourtant très vite, remplacée par un sourire radieux lorsqu'elle se tourna vers lui, si bien qu'il songea avoir peut-être mal vu.

- Dites-moi, auriez-vous d'autres livres portant sur l'histoire d'Harry Potter ? Mon fils les adore !

- Ce n'est pas ça qui manque ! Je vais regarder ce qu'il me reste en stock.

Le vendeur s'éloigna de la table en sifflotant, ne voyant pas l'expression de la cliente changer lorsqu'elle reposa ses yeux sur le livre ouvert devant elle. Lorsque ses doigts caressèrent l'illustration du jeune Potter, son regard se fit plus doux mais aussi plus déterminé à la fois.

Gregory vendit pour plusieurs dizaines de gallions de livres ce matin-là mais il ne sut jamais le nom de sa cliente. Elle avait payé ses achats en pièces sonnantes et trébuchantes et pas à un seul instant avait-elle évoqué son patronyme ou même l'endroit où elle habitait. Avec l'activité croissante dans la matinée, typique d'un été où tant de jeunes sorcières et sorciers venaient acheter leurs manuels scolaires en prévision de la rentrée prochaine, il n'y pensa plus.


Le sorcier transplana au sommet d'une colline et regarda brièvement le village moldu de quelques centaines d'âmes. Il ne tarda pas à dissimuler ses cheveux noirs bien peu disciplinés sous un feutre, qui s'accordait parfaitement avec son costume de couleur noire. Seule la cape sombre qu'il portait sur ses épaules aurait pu laisser deviner qu'il n'était pas moldu.

Délaissant les habitations du regard, Charlus s'engagea dans les petits bois. Huit siècles plus tôt, son ancêtre, et fondateur de ce qui était devenu la famille Potter, Linfred, habitait le petit village auquel il avait tourné le dos. Cela datait bien sûr de l'époque où les moldus et les sorciers ne vivaient pas encore séparés par cette barrière invisible mais devenue une règle d'or qu'était le code international du secret magique.

Les Potter s'étaient conformés au code, pour lequel son ancêtre, Ralston Potter, avait même voté, trois siècles plus tôt, afin d'éviter une guerre ouverte avec les moldus, qui persécutaient les sorciers avec acharnement à cette sombre époque.

Toutefois, le sorcier ne s'était pas rendu dans ces lieux pour se remémorer l'histoire ancienne de sa famille. Cheminant à travers les hautes herbes, il finit par trouver ce qu'il cherchait : une large pierre, à moitié couverte de lierre, sur laquelle étaient gravés des symboles runiques. Il en existait bien d'autres semblables en Angleterre, provenant des incursions scandinaves sur l'île, à l'époque des Vikings. Voilà pourquoi les moldus n'étaient guère étonnés d'en trouver dans les forêts, ce qui facilitait beaucoup la vie de sorciers comme ceux de sa famille.

Dégageant un peu le lierre avec sa baguette, Charlus constata que la pierre n'était plus active, probablement par manque d'utilisation depuis des années. Maugréant contre la soif de sang de ces fichues runes, le sorcier de sang-pur sortit un petit couteau en argent avec lequel il s'entailla la main. Il colla ensuite sa paume sur la pierre, dont les runes s'illuminèrent d'une douce lumière bleutée.

Le regard noisette du sorcier put enfin se poser sur l'édifice qui apparut devant lui, comme sorti de nulle part : le Manoir Potter. Propriété ancestrale de sa famille depuis des siècles, il semblait très grand en comparaison du manoir déjà confortablement large dans lequel Charlus et Dorea avaient autrefois élu domicile. Ce n'était pas tant que la bâtisse soit haute, non, elle n'avait que deux étages mais elle était très large, pourvue de différentes ailes qui avaient été construites au fil des siècles.

Le manoir était construit en belles briques rouges, que les années n'avaient que peu abimées, tant les sortilèges et autres enchantements qui le protégeaient, s'accumulant sur tant de générations de Potter, étaient forts. Hélas, rien n'était complètement à l'épreuve du temps et Charlus avait conscience qu'il devrait lui-même renouveler toutes ces protections s'il voulait contribuer à son tour à la préservation de cet édifice.

Après ces premiers instants de nostalgie, ce fut l'état abandonné de la propriété qui le frappa durement. Les herbes étaient désormais hautes, certaines plantes grimpantes avaient gagné certains murs de la maison. Le manoir était à l'image de leur famille : s'il ne faisait rien, elle allait être oubliée, enterrée à l'image de son oncle Henry, de son cousin Fleamont ou de son petit cousin James.

Aux yeux du monde, le jeune Harry était tout ce qui restait de leur famille. Oh, l'enfant était très célèbre, même si pour des raisons bien tristes mais cette popularité n'effaçait pas le massacre de ses parents, elle ne rendrait pas non plus au petit garçon les étreintes de sa mère ou les sourires de son père.

Ces dernières pensées lui firent penser à son propre fils, dont tout semblait indiquer qu'il était mort quelques temps après l'attaque du manoir, disparu dans des circonstances étranges. Cela le remplissait de rage et de désespoir à la fois.

Charlus n'avait jamais été particulièrement pro-moldu, il trouvait que la population non magique du monde était au moins aussi dangereuse qu'à l'époque de l'inquisition et le développement d'armes de destruction massive, telle que la bombe nucléaire utilisée au Japon, l'avait encore plus alarmé quant à leur potentiel dévastateur s'ils venaient à apprendre l'existence des sorciers. Après tout, s'ils s'étaient entretués en faisant plusieurs millions de morts lors de la première guerre mondiale pour des questions politiques puis d'autres millions encore par xénophobie lors de la seconde, que feraient-ils en découvrant l'existence d'hommes et de femmes si différents d'eux par leurs facultés ?

Montant les quelques marches le séparant de la porte d'entrée, le sorcier songea aux débats parfois difficiles qu'il avait eu avec ses cousins par mariage de la maison Black sur la question souvent liée de la pureté du sang. Ni Dorea, ni lui ne pensaient que les lignées devaient rester « pures » même s'ils ne mentionnaient pas cette opinion en présence des Black les plus opiniâtres.

En effet, le triste sort de la famille Gaunt illustrait tout à fait la déchéance, physique et mentale, dans laquelle une famille sorcière pouvait tomber en enchainant les mariages consanguins. Voilà pourquoi Charlus était tout à fait ouvert à l'idée de sang neuf, provenant de sang-mêlés ou de nés-moldus. Un individu magique était intrinsèquement magique, quel que soit son pédigrée et c'était sans doute l'une des rares questions sur lesquelles il était d'accord avec ce vieux renard de Dumbledore.

Là où son avis divergeait avec celui qu'on surnommait le « Vainqueur de Grindelwald », c'était sur la manière de procéder. Potter considérait que les nouveaux venus du monde magique devaient être profondément intégrés à leur culture, de sorte à y avoir les mêmes opportunités mais aussi à créer un socle commun sur lequel tous les jeunes sorcières et sorciers pourraient s'appuyer en société. Ce n'était pas le cas à l'époque que Charlus et Dorea avaient quittée, tant la politique était scindée en deux extrêmes : les sang-purs les plus conservateurs qui revendiquaient une société par classes face aux sorciers les plus libéraux qui ne prônaient virtuellement aucun contrôle, ni aucune influence sur les jeunes générations, sinon l'éducation commune à Poudlard.

Les deux camps ne pouvaient mener qu'au désastre : les premiers via une société stérile et inégale, qui mènerait sans doute à des révoltes ou à une extinction progressive, et les seconds par une société sans limites où les risques d'exposition au monde moldu seraient beaucoup plus élevés et où les dissensions internes entre gens de cultures très différentes avaient le potentiel de faire imploser la population sorcière britannique.

Dorea lui manquait beaucoup dans ces moments-là, où son esprit se laissait aller à divaguer dans ces réflexions politiques et philosophiques qui ne résoudraient pas ses problèmes actuels. Il avait hâte de la retrouver comme prévu le soir même, autour d'un bon dîner en tête à tête dans leur chambre au Chaudron Baveur.

Jusque-là, il avait du pain sur la planche. Parcourant le grand hall de la demeure familiale, Charlus chemina ensuite dans les couloirs jusqu'au bureau qu'occupait autrefois son oncle Henry. Tant de souvenirs l'assaillaient, il revoyait son oncle assis derrière ce bureau ancien, en chêne massif, penché sur différents papiers.

Aujourd'hui, la pièce était vide et poussiéreuse. Se dirigeant vers la petite bibliothèque, heureusement sous verre, il se saisit d'un des ouvrages dont la couverture était reliée de vieux cuir. Potter n'avait vu cet ouvrage qu'une fois auparavant dans sa vie mais il ne l'avait jamais oublié. Il était d'ordinaire l'apanage du chef de famille mais tout Potter avait le droit de le consulter. Il avait été enchanté, des siècles plus tôt, pour recenser l'emplacement de tous les Potter vivant sur le sol britannique et il avait l'avantage de se mettre automatiquement à jour, dès l'instant où l'adresse était inscrite sur un quelconque registre ou document.

Ouvrant la dernière page noircie par de l'encre, il fit glisser ses doigts sur le dernier nom qui y figurait et l'adresse sous-jacente.

Harry James Potter

4 Privet Drive, Little Whinging, Surrey

Angleterre


Dans une belle maison londonienne, un vieux sorcier fredonnait en écoutant la Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner. En cette belle journée d'été, il avait entrepris de ranger une partie de sa bibliothèque. C'était une vaste tâche au vu de la quantité faramineuse de livres qu'il possédait, ce pourquoi l'air galvanisant du compositeur allemand n'était certainement pas de trop.

La journée était désormais bien avancée et il avait décidé de prendre un peu de repos bien mérité dans son fauteuil près de la cheminée. L'âtre était illuminé de douces flammes magiques qui, fort heureusement, n'émettaient aucune chaleur.

Son regard se posa sur la tapisserie qui ornait le mur en face de lui. Il ne s'agissait malheureusement pas de l'originale, celle-ci lui étant inaccessible mais elle fonctionnait tout aussi bien pour l'informer des mariages, des naissances et des décès qui pouvaient survenir dans la famille.

Quelle ne fut sa surprise en constatant que deux noms presque effacés depuis bientôt trente ans étaient redevenus aussi limpides que s'ils avaient écrits la veille.

- Et bien, et bien, ma petite Dorea, tu es toujours aussi pleine de surprises, me semble-t-il. Remarqua-t-il pour lui-même avec un sourire affectueux.