Chapitre II : « Prisonnier du pacte »

(Partie 1)

« Son corps flottait dans le vide, délesté de toute pression, de toute tension. Il ne pouvait pas bouger. L'obscurité l'avait engloutit depuis un moment à présent…Longtemps ? Trop longtemps ? Il ne le savait pas. Ici il n'y avait pas de notion du temps. Pourtant il n'en avait cure et le calme de l'endroit d'éteignait sur lui. Il ne ressentait aucune envie, aucun besoin, aucun sentiment. Il était juste là, attendant. Attendant quoi ? Il ne le savait pas très bien lui-même mais il patientait. Autour de lui volaient des plumes noires et blanches, bien et mal, vie et mort qui se croisaient, s'entrecroisaient, semblant se livrer une bataille inutile et perdue d'avance. Malgré cela il ne pouvait pas s'empêcher de les regarder, comme fasciné par ce spectacle. Les plumes blanches s'effacèrent alors peu à peu pour ne laisser que des plumes noires qui recouvrirent son corps. La mort. »

Une vive secousse projeta le corps frêle et inerte de l'enfant contre de lourds barreaux. Sous le choc, il s'éveilla. La fraîcheur de l'endroit le fit se recroqueviller instinctivement sur lui-même en se tenant la tête. Alors qu'il reprenait peu à peu ses esprits, il remarqua qu'une vive douleur lui martelait l'esprit. S'il n'avait pas été autant occupé par celle-ci, peut-être aurait pu se rendre compte que tout son corps était épris de cette même douleur…

- J'ai mal…, murmura Ciel en gémissant.

Il serra les dents en refermant les mains sur sa chevelure. Ses tempes battaient vite et fort, c'était insupportable.

- Une calèche m'est passée dessus…Gnn…Sébastian j'ai mal !

Il attendit les yeux fermés, seule sa douleur le préoccupait. Il ne parvenait pas à se concentrer sur autre chose que ces centaines de petites aiguilles qui semblaient avoir été chauffées à blanc puis fichées dans son cerveau.

- Sébastian, appela pour la énième fois l'aristocrate.

Sa voix n'était plus tant un ordre qu'une supplication à présent. Personne ne lui répondit. Autour de lui, le silence. Il souffla, excédé que son majordome ne fasse que selon son bon vouloir (légèrement abusé venant de lui ^^).

« Quand il s'agit de me contrarier ça il sait faire mais quand j'en ai réellement besoin, il peut prendre tout son temps… »

Décidé à aller chercher son majordome ou, en tout désespoir de cause, à trouver seul un remède à son mal, le jeune comte ouvrit péniblement les yeux.

- Que… ? Aaaah !Sébastian !hurla l'enfant au comble de la terreur.

Lorsque ses yeux d'une profondeur incommensurable avaient percé le dessous de ses paupières, il avait vu. Ou plutôt non, il ne voyait rien. C'était le néant. Le noir l'entourait, aucune petite lueur ne filtrait dans la pièce où il se trouvait. Mais était-ce au moins une pièce ? Il tata le sol qui résonna : du métal. Où était passé son lit ? Et s'il était tombé, où se trouvait la douce moquette de sa chambre ? Pire, où était-ce…Sa dernière question sembla soudain mourir dans son esprit. Le comte, perdu dans son questionnement incessant depuis quelques instants, n'avait pas tout de suite perçu les changements de son corps Il tremblait. Oui, Ciel avait toujours eu peur du noir depuis…

- SEBASTIAN ! Mereda ! aboya-t-il d'une voix cassée.

Soudain, la porte s'ouvrit, aspergeant d'une lumière aveuglante le jeune homme. Ses prunelles d'un bleu marine délicat furent maltraitées et Ciel dut détourner son regard de l'entrée, serrant fortement ses paupières en ramenant à lui ses avant-bras en croix. Il perçut des pas s'approchant subtilement de l'endroit où il se trouvait.

« A quoi joue encore ce démon ? »

- Tu en as mis du temps pour arriver crétin ! lâcha-t-il du bout des lèvres, s'obligeant à reprendre contenance.

Il ne voulait pas laisser une nouvelle occasion à son majordome de se moquer de lui. Son corps frissonnait encore pourtant. Son passé ne semblait pas être encore décidé à vouloir le laisser en paix…
Un rire amer lui répondit. Pas le rire de Sébastian. Ciel dégagea son visage de ses bras fins pour se retrouver face à un être abominable. Son visage était couvert d'écailles luisantes et pénétré ici et là de griffes d'ivoire. Son nez était implanté et seulement perceptible par une buée éphémère qui en sortait à cause du froid ambiant. Son cou était une membrane transparente sous laquelle apparaissaient tous ses membres internes, faute d'écailles pour les cacher. Quant au reste de son corps, il était écailleux mais laissait percevoir ici et là des excroissances de pierres polies.

- Aaaah !cria Ciel en ouvrant des yeux comme des lanternes.

Il fit un bond en arrière, horrifié par l'être placé devant lui, si prêt…un démon. Les yeux jaune vif à l'iris contracté de la bête brillaient dans le noir et fixaient le garçon d'un air amusé. Son sourire carnassier jusqu'aux oreilles dévoilait deux rangées de dents multiples et aiguisées. Le regard de Ciel s'arrêta avec un hoquet de peur sur une goutte de sang qui perlait à la commissure de ses lèvres. Qu'est-ce-qu' un tel démon faisait sur Terre ?

- Qui…qui ?

- Alors tu te sentais seul mon petit ?susurra le démon alors que sa langue fourchue de serpent dépassait de ses lèvres écailleuses.

- Je…je…, balbutia-t-il tout son caractère de noble arrogant disparu.

Sous la peur, le comte n'avait même pas rappliqué sur le nom que cette chose venait de lui donner. Sa taille était bien le cadet de ses soucis à cet instant et il ne pouvait pas appeler Sébastian. L'être monstrueux qui le dévorait du regard approcha soudain sa main crochue de lui.

- N…non…

Son cœur eut plusieurs ratés. Le jeune homme se recula à quatre pattes pour lui échapper (instinct de survie oblige). Mais il ne pouvait rien face à ce démon. Il le savait surement inconsciemment mais sa fierté l'empêchait de le reconnaître. Soudain ce fut fini, Ciel ne pouvait plus fuir. Ses mains enfantines avaient touché des tiges de fer plantées à la verticale dans le sol. Il avait beau forcer dessus, rien ne bougeait, le forçant à rester à cette étroite distance de sa vision démoniaque. Son regard terrorisé fit le tour de l'habitacle dans lequel il se trouvait : une cage. Il était enfermé alors que la main écailleuse du démon s'approchait toujours imperturbable de lui.

- Non laissez-moi…Arrêtez !cria-t-il en se débattant.

Il plaqua son corps à la cage, essayant ainsi d'échapper encore à la bête, gagnant quelques centimètres sur la main répugnante.

- SEBASTIAN !hurla-t-il au bord des larmes alors qu'une griffe effleurait sa peau.

Chaque parcelle de son corps était tendue. Il était à bout de souffle, au bord de la crise d'angoisse. Sa gorge se resserrait, signe qu'une crise d'asthme n'était pas loin. Non, non il ne pouvait pas se le permettre. Pas maintenant, pas devant ce monstre qui pouvait l'achever d'un coup de griffes. Alors que la paume touchait maintenant entièrement son corps, Ciel comprit qu'il ne pouvait plus luter. Il se recroquevilla sur lui-même, mordant sa lèvre tremblante pour combattre les larmes qui menaçaient de déborder.

- Je vois que tu t'es calmé mon beau, constata le monstre dans un rire gras.

Les griffes caressèrent ses muscles qui frissonnèrent à ce contact. Tout en l'enfant se fermait : ses yeux étaient clos, sa mâchoire crispée et ses poings fermés à en faire blanchir ses phalanges.

- Quel bel objet…, murmura le démon un sourire sadique dans la voix.

Seules les pensées du jeune homme vagabondaient encore jusqu'à son majordome qui, semblait-il, l'avait abandonné.

« Sébastian… »

Où était-il ? Et lui…que faisait-il ici dans cette cage, proie offerte à ce monstre ? Pourquoi ? Pourquoi Sébastian ne répondait-il pas à ses appels ? Autant de questions se bousculant dans ses pensées et auxquelles il aurait aimé trouver des réponses mais en vain…Tout était flou dans son esprit. Il ne se souvenait d'aucun détail, aucun souvenir des évènements qui précédaient cette incarcération. Il était de nouveau seul face à lui-même comme dans son ancienne vie, celle où il n'avait pas encore fait la rencontre de Sébastian. Et ce démon qui ne semblait pas vouloir cesser de jouer avec lui…

- Allons mon bel oiseau tu te caches ? Piou piou !ricana le démon qui devait s'étirer de tout son long pour l'atteindre.

Ciel se recroquevilla un peu plus dans un coin opposé au monstre. Sa petite taille était un avantage à cet instant. Et Sébastian qui tentait désespérément de lui faire prendre quelques centimètres ! Le jeune aurait pu en rire intérieurement. Il aurait de quoi répondre la prochaine fois qu'il le charrierait à ce sujet ! Oui…mais y aurait-il une prochaine fois ?...Ciel secoua la tête pour effacer cette idée négative. Non, Sébastian reviendrait ! Il lui avait juré qu'il resterait à ses côtés telle une ombre qui l'accompagnerait jusque dans la mort où il se délecterait de son âme. Il le devait ! Il ne laisserait pas un autre savourer ce qu'il avait mis tant de temps à parfaire. Ciel sourit. Ce démon était bien trop égoïste.

- Approche mon petit…APPROCHE ! cria la voix cauchemardesque qui fit sursauter le détenu.

Il ouvrit les yeux. A un mètre de lui se tenait la créature aux yeux exorbités et injectés de sang. Ses crocs étaient sortis et ses rudes mains tenaient fermement les barreaux qu'elles secouaient sans vergogne. Ciel perdait pieds dans son habitacle, malmené à l'intérieur comme une poupée de chiffon.

- Halte ! Ecarte-toi de cette cage ! ordonna une voix derrière lui.

C'était une voix de femme. Mure, posée, confiante et autoritaire. Il ouvrit les yeux, choqué. Pouvait-on tenir tête à ce malin sans craindre une mort immédiate ? Et surtout…une femme ! Le prisonnier releva aussitôt la tête, le regard plein d'espoir vers la porte où se trouvaient peut-être ses sauveurs. Il y vit alors deux mercenaires antiques. Malgré le contre-jour entre l'extérieur et cette pièce sombre que leurs deux masses réduisaient à peine, il vit qu'ils arboraient tous deux une armure noire vernis avec dessus de grands tracés d'or qui rendaient leurs tenues superbes, pour ainsi dire extraordinaires. Leur avant-bras et mollets étaient recouverts du même métal alors qu'un cuir cintré protégeait leurs cuisses. Chacun tenait dans sa main droite une sorte de bâton duquel sortait de l'électricité aux reflets rouge. Toujours ce rouge…
Le démon s'était également retourné alors que les soldats s'étaient rapprochés à une vitesse surhumaine, à l'égale de son diable de majordome. Ils le matraquèrent de leurs armes qui l'électrocutèrent, lui arrachant des cris suraigus. Ciel se boucha les oreilles, tourmenté par ses cris de souffrance. Puis la torture s'arrêta.

- Démon de bas étage, pesta la mercenaire d'un ton dédaigneux en attribuant un coup de pieds bien placé à la bête qui s'enfuit sans demander son reste. Et ne reviens pas toucher aux biens du Maître !

Alors qu'elle suivait le « démon de bas étage » du regard, son acolyte avait déjà rapporté son attention sur le jeune garçon enfermé. Pour sa part, le comte s'était rapproché. Enfin des individus civilisés ! Ils allaient le faire sortir d'ici et le raccompagner chez lui à défaut de son majordome impotent. Il allait l'entendre celui-là ! (Bien sûr en oubliant « accidentellement » de mentionner sa peur et…des larmes ? Quelles larmes ? ) )
Le jeune homme, rassuré par leur présence, se redressa sur ses genoux, le dos droit, l'allure fière et le regard hautain (il ne lui aura pas fallu longtemps pour reprendre ses bonnes vieilles habitudes ^^). Ainsi, jamais on ne lui aurait donné son âge. La noblesse et l'arrogance transparaissaient nettement à travers les miroirs de son âme, ses yeux. Son visage était caché de moitié par l'obscurité qui l'entourait, lui donnant un air plus…maléfique.

- Je suis Ciel Phantomhive, Comte de Phantomhive et propriétaire de l'entreprise internationale Phantom. A tous ces titres je vous somme de me libérer et de me ramener à mon manoir de Londres séance tenante !

Sa voix était sans appel. Les deux gardiens le regardèrent, stoïques, durant son monologue de présentation. A la fin de celui-ci, ils se lancèrent un coup d'œil complice. Ciel leur fit remarquer son impatience, pianotant de ses doigts fins sur les barreaux tout en pinçant ses lèvres, et sur un hochement de tête réciproque, les gardes passèrent de chaque côté de la cage.

- Un, deux,…, conta l'homme avant de soulever la cage qui tangua et déséquilibra l'aristocrate dont le corps rencontra à nouveau le sol ferme.

- Hé mais faites attention ! Reposez-moi tout de suite ! s'égosilla-t-il les joues rouge de colère et le regard assassin.

Ses geôliers ne se génèrent pas pour se moquer ouvertement de lui.

- Il est mignon le petit, s'esclaffa la femme en secouant la petite cellule qui ne semblait rien peser pour elle.

- NON MAIS CA VA PAS ? POSEZ-MOI ! POSEZ-MOI TOUT DE SUIS C'EST UN ORDRE !cria-t-il en s'accrochant de toutes ses forces aux barreaux pour ne pas perdre une fois de plus l'équilibre.

Deux éclats de rire lui répondirent.

- Désolé mon gars mais ici nous n'obéissons qu'aux ordres du Maître.

Encore ce « Maître » mais qui était-il à la fin ? Et pour qui se prenaient ces rustres ? Comment pouvaient-ils exercer leur profession en ignorant les traitements de faveur réservés aux nobles, même emprisonnés ? Cela était inconcevable ! D'ailleurs…

- Pourquoi suis-je ici ? Qui a monté des charges contre moi pour que l'on me traite ainsi ?demanda le comte en penchant sa tête à travers les barreaux pour regarder le garde.

Celui-ci ne daigna même pas lui adresser un regard alors qu'un aristocrate avait « l'immense générosité » de lui parler. Il plissa les yeux, serrant les poings à s'en faire mal sur les barreaux. Ils allaient lui payer cet affront. On ne se moquait pas impunément d'un Phantomhive !
C'est avec des sourires fiers que les deux mercenaires avançaient toujours d'une démarche militaire, faisant claquer leurs lourdes bottes sur le carrelage. Dégouté…outré ( !), Ciel serra les dents et commença à s'agiter dans l'habitacle, frappant des pieds et des mains contre le bas couvercle et le sol. Il reportait toute sa colère face à l'humiliation qu'on lui faisait subir dans ses coups. Non, il ne serait pas dit qu'un Phantomhive se laisserait faire ainsi !

A suivre...


En espérant que ce chapitre II partie 1 vous aura plu :) J'ai divisé ce chapitre car il était trop long mais ne vous inquiétez pas, la suite ne va pas tarder. Et pour ceux qui attendaient tout autre chose de ce chapitre, sachez qu'un Phantomhive ne perd jamais complètement la mémoire ;)