Secteur Shanxi Thêta, orbite basse de la planète Shanxi –
À bord de la frégate SSV Isandhlwana en perdition...
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-–- Monsieur! Monsieur! Steve, pour l'amour de ...!
La voix de son assistante, le second maître Rebecca Phelps, parvint douloureusement jusqu'à la conscience de Steven, tant et si bien qu'il finit par entrouvrir les yeux. La première chose qui le frappa, c'est qu'il portait maintenant son casque intégral: il se sentait comme agressé par le bruit de sa propre respiration haletante, et ne voyait plus son environnement qu'au travers d'une visière occultante. Sa seconde observation, l'instant d'après, c'est que ce n'était pas tant sa visière qui obscurcissait sa vue, que le fait que la salle de contrôle du réacteur était à présent plongée dans des ténèbres très faiblement éclairées. La troisième constatation du jeune lieutenant, ce fut cette sensation troublante de reposer sur le vide, alors que son corps allongé était maintenu au sol par sa collaboratrice. La gravité artificielle du vaisseau avait disparu. Steven avait également l'impression d'une perte totale de sensibilité sur toute la partie droite de son visage.
Rebecca – Becky pour à peu près tout le monde à bord – se tenait penchée au-dessus de lui en compagnie de son autre assistant, le quartier-maître Matthias Richter. Eux aussi portaient leur casque à visière sur leurs combinaisons techniques étanchéifiées. Ils aidèrent Steven lorsqu'il tenta péniblement de se relever, activant pour lui les semelles magnétiques de ses bottes afin de lui permettre de se maintenir debout dans cet environnement privé de pesanteur.
-–- Mesurez vos mouvements, Monsieur, le prévint Becky. Vous avez été assommé, et salement blessé au visage quand les premiers impacts vous ont balancé face la première contre votre pupitre. Matt et moi, on a réussi à vous ajuster votre casque avant la décompression générale. Les systèmes de survie de votre armure vous ont déjà injecté coagulants et antalgiques...
Encore engourdi de corps et d'esprit, Steven ne comprenait pas la moitié de ce que racontait sa collaboratrice:
-–- Les impacts? La décomp...?! Mais bon Dieu, qu'est-ce qui s'est donc passé, ici?!
-–- On a été pris pour cible, Monsieur, annonça rapidement Becky, qui prenait visiblement sur elle pour parvenir à ne pas embrouiller ses mots. Par une frégate ennemie, d'après le dernier message en provenance de la passerelle. Les boucliers sont tombés, on a subi au moins un tir lourd qui a frappé le pont de commandement. On n'en a plus reçu de nouvelles depuis. Le capitaine Velasquez est présumé mort; tous les autres officiers aussi. On s'est également ramassé une rafale de projectiles légers à haute vélocité, qui ont creusé de nombreuses brèches dans la coque sur tous les ponts. L'ingénieure en chef Patel a été c-coupée en deux! Les tirs et la dépressurisation ont massacré presque tout le monde à bord...
-–- Seigneur... Mais alors qui commande le vaisseau, maintenant?
-–- Je... J'ai bien peur que ce ne soit vous, Monsieur!
Becky se mordit la lèvre lorsqu'elle réalisa que ce «J'ai bien peur!» pouvait être interprété comme un manque de confiance envers le jeune lieutenant en second. Mais quand bien même ç'aurait été le cas, Steven n'aurait guère pu lui en vouloir pour cela: après tout, il n'était qu'un simple technicien du pont machines, pas un officier de passerelle sélectionné pour ses aptitudes au commandement et formé pour diriger l'engagement d'un vaisseau militaire au combat. Une certaine défiance de l'équipage envers son nouveau capitaine par défaut aurait été parfaitement compréhensible. Steven décida donc que la meilleure politique était de se poser directement comme l'incontestable nouveau premier maître à bord – après Dieu, comme on disait dans l'ancienne marine terrienne:
-–- Bon, rapport de situation, Becky?
-–- Modules de survie détruits à 100% sur bâbord, opérationnels à 80% sur tribord. Parés à évacuer l'Isandhlwana sur votre ordre, Monsieur.
-–- On n'évacue pas, second maître...
-–- Euh, pardon Monsieur?...
-–- On n'évacue pas, pas tout de suite en tout cas. Rapport de situation sur les différents ponts, modules mis à part?
Le bilan général n'était guère encourageant. La centrale à fusion tournait toujours, et les tableaux de distribution énergétique permettaient de définir quel système était toujours actif, et quel autre était hors ligne. La gravité avait été annulée sur tout le bâtiment, les éclairages de secours avaient dû prendre le relais sur chaque pont, et la plupart des postes d'intercom étaient fermés. Paradoxalement, les dispositifs de supports vitaux persistaient à fonctionner; mais ils ne faisaient plus que vaporiser dans l'espace l'oxygène respirable qu'ils recyclaient, au travers des nombreuses brèches dans la coque! Plus rien en revanche ne répondait au niveau de la passerelle de commandement. Y avaient été centralisés tous les systèmes de communications extérieures, de navigation, de détection, de contrôle tactique, de direction de tir... Et la timonerie, aussi! Le vaisseau était à présent aveugle, sourd, muet, manchot et paralytique... Théoriquement, l'armement lourd était toujours alimenté, et opérationnel; cependant, l'acquisition d'une cible et l'obtention d'une solution de tir étaient désormais impossibles.
Quant à l'équipage, seuls avaient survécu à la décompression ceux qui comme Steven et son équipe portaient des armures pressurisables, dont ils avaient pu sécuriser l'étanchéité à la hâte. Il s'agissait essentiellement des marines responsables de la sécurité du bord, et des spécialistes pourvus de combinaisons techniques tels que les opérateurs d'artillerie, ingénieurs nucléaires et personnels de soute. En tout, au terme d'un appel rapide depuis les communicateurs individuels des trois ingénieurs, Steven put recenser une petite douzaine de personnels encore actifs – eux-mêmes compris. C'était en fait plus qu'il n'avait espéré. Tous les autres étaient certainement morts à présent, et cela incluait bel et bien l'ensemble des officiers rassemblés à leurs postes de combat, sur la passerelle de commandement.
Steven réfléchissait à toute vitesse. Il commençait seulement à mesurer toute l'ampleur du désastre qui venait de frapper la frégate; mais Phelps, Richter et les autres membres d'équipage survivants attendaient une décision rapide de la part de leur nouveau capitaine.
-–- Vos ordres, Monsieur? demanda Becky d'un ton inquiet.
Fort heureusement, au cours de ses quelques mois de service sur le SSV Isandhlwana, Steven avait passé une bonne partie de son temps libre hors de ses quarts à étudier en détail toutes les spécifications, tous les schémas techniques de la frégate, très en-dehors de son seul petit domaine de compétence. Esprit curieux de tout par nature, il en avait profité pour simuler sur informatique plusieurs situations d'urgence totalement inédites, pour spéculer sur quelques uns des scénarios d'engagement les plus improbables... Et il pensait pouvoir faire faire à ce vaisseau des choses que ses concepteurs et ses constructeurs n'avaient même pas envisagées. Au terme d'une réflexion rapide et d'une prise de décision difficile, il finit par lancer ses ordres à son équipe d'une voix ferme:
-–- Becky, mets la centrale à fusion hors ligne. Engage le processus de sécurisation du noyau! On n'en aura plus besoin de toute façon... Mais prépare-toi à rediriger l'énergie des accus auxiliaires vers l'armement, sur mon ordre. Matt, mets tous les systèmes hors tension! Tous! Les systèmes com aussi; avertis tout le monde à bord: que chacun utilise son communicateur perso à partir de maintenant, ajouta-t-il en tapotant son casque. On n'a déjà plus besoin des systèmes de supports vitaux de toute façon, coupe tout!
-–- Excusez-moi Monsieur, demanda le quartier-maître Richter, mais... c'est quoi l'idée?!
Steven eut un sourire que son interlocuteur ne pouvait forcément pas voir au travers de sa visière, lorsqu'il lui répondit:
-–- On va se rendre invisibles!
L'idée n'était en fait pas totalement originale; mais en cette circonstance particulière, elle s'avérait plutôt inventive, et surtout diablement pertinente! Pour se repérer mutuellement, pour identifier et évaluer les menaces, les vaisseaux de combat modernes de ce milieu de 22e Siècle se reposaient presque exclusivement sur des systèmes de détection passive et d'analyse des impulsions énergétiques et des rayonnements thermiques émis par les autres vaisseaux à portée. En réduisant toutes ses signatures à un niveau très résiduel, l'Isandhlwana aurait donc toutes les chances de passer aux yeux de l'ennemi alien pour une épave inoffensive, n'abritant plus qu'une poignée de naufragés piégés à bord. Bien sûr, il resterait détectable par balayage radar actif, ou même par un simple scan visuel. Mais il y avait fort à parier que si l'Alliance considérait déjà ces moyens de repérage comme désuets, une espèce plus avancée encore sur le plan technologique aurait sans doute totalement renoncé à se fier à de tels expédients.
Ses ordres donnés en ce qui concernait la centrale et le réseau, Steven se prépara à rejoindre le poste suivant sur sa liste des priorités. Bien sûr, tout le monde se connaissait à bord d'une petite frégate d'une quarantaine de membres d'équipage. Mais après les pertes subies et dans l'obscurité d'une épave privée de toute énergie, le nouveau capitaine voulait une confirmation plus directe de l'état physique et mental des hommes dont il allait avoir besoin parmi les derniers personnels survivants. Au moment de quitter le secteur du réacteur, Steven s'aperçut que ses sensations commençaient à renaître douloureusement sur le côté droit de son visage. Passant la main sur son casque, il demanda au second maître Phelps:
-–- C'est... tellement moche à voir?
-–- Euh... Il vaut mieux que vous n'enleviez pas votre casque pour l'instant, Monsieur. À cause de la dépressurisation, je veux dire!...
Pauvre Becky! Elle n'avait jamais été douée pour dissimuler quoi que ce soit... Et si Steven ne pouvait deviner la grimace de son assistante derrière sa visière opacifiée, il lui suffisait du ton nerveux de sa voix pour s'imaginer déjà défiguré, avec la bouche fendue et la joue à vif. Tant pis, pour l'heure il y avait des choses plus urgentes à prendre en considération.
Le jeune officier désactiva ses semelles magnétiques, et en mêlant poussées du pied et tractions sur les rampes latérales et tubulures apparentes, réussit à se propulser assez rapidement en apesanteur au travers des coursives. Les ténèbres s'épaississaient autour de lui à mesure que les éclairages de secours s'éteignaient l'un après l'autre. En se guidant sur la torche intégrée à sa combinaison, Steven parvint finalement jusqu'au central d'artillerie situé à l'avant du même pont. Les deux opérateurs présents y attendaient avec nervosité mais discipline l'ordre d'évacuation qui ne venait pas, assis dans la pénombre devant leurs pupitres aux interfaces holographiques éteintes. Tout deux étaient bien sûr pourvus de leurs combinaisons techniques sécurisées, casques compris. Ils se levèrent prestement pour saluer leur nouveau capitaine dès son entrée.
-–- Repos! intima celui-ci. Qui est l'artilleur en chef ici, à présent?
-–- Euh, je crois bien que c'est moi Monsieur, répondit le plus costaud des deux. Premier maître Rybalko. Le lieutenant El-Hadj est...
-–- ...Est présumé mort sur le pont de commandement avec tous les autres officiers, oui oui, j'ai saisi l'idée! Content que tu sois encore des nôtres, Ghéorghï. Bon, active la batterie autonome de la console de tir principale: tu en transmets les commandes au quartier-maître N'Gouandi ici présent, et tu montes avec moi sur la passerelle. Maintenant!
-–- ?!... La passerelle?! Mais Monsieur, le central d'opérations a encaissé un tir lourd! La passerelle a dû être totalement éventrée! La brèche à ce niveau...
-–- ...En fait sans doute à présent le meilleur poste d'observation de tout le vaisseau! Allez, amène-toi. Et désactive tes bottes magnétiques: on avancera plus vite en remontant à bras les rampes des coursives. On a besoin d'être là-haut fissa! Alors grouille, artilleur!
Steven se découvrait un ton de commandement d'une fermeté qu'il n'aurait jamais imaginée lorsqu'il servait encore dans les fonds les plus discrets de la frégate. Voilà le métier qui rentre, se dit-il alors que le premier maître Rybalko lui emboîtait le pas. L'ascenseur principal étant hors tension, les deux hommes se dirigèrent vers l'escalier circulaire d'accès aux niveaux supérieurs. Steven s'attaqua à la montée vers le pont de commandement, progressant avec agilité en gravité zéro, en suivant la main courante dans une obscurité presque totale. Le seul bruit qui lui avait été audible jusqu'alors, avait été celui de sa propre respiration dans son casque. S'y mêlait à présent sur son circuit com celui des grognements angoissés du sous-officier artilleur, qui progressait derrière lui avec la réticence la plus évidente:
-–- Mais qu'est-ce qu'on va faire là-haut, bordel?!... J'espère que vous avez un plan, Monsieur?
Oh oui, Steven avait un plan. Un plan audacieux, fou, basé sur une évaluation très incomplète de la situation, sur des présupposés d'un optimisme auquel la situation ne se prêtait pourtant pas – et indéniablement, sur un appel presque incantatoire à la chance! Mais aussi, un plan assez imprévisible pour leurrer des adversaires réputés s'en remettre totalement à des tactiques préétablies... Et ce plan, il était temps pour lui de le révéler à ce qui restait de l'équipage. Quelque chose lui disait pourtant qu'ils n'allaient pas l'aimer...
-–- Bon, pour l'heure, avec tous nos systèmes coupés, on ne représente rien de plus pour nos adversaires qu'un débris des combats... Un poisson crevé à la dérive du courant... Mais un poisson encore capable de hameçonner ce qui passe à sa portée! Si le tir lourd de l'ennemi a bien causé sur la passerelle de commandement les ravages que je suppose, celle-ci doit être à présent un véritable observatoire panoramique à ciel ouvert! À partir de là, je ne peux qu'espérer qu'un adversaire sans méfiance vienne croiser à basse vitesse dans nos parages: un vaisseau endommagé, comme le nôtre; ou bien à l'affût, tout comme nous également!...
J'ai suivi de près le bilan de nos derniers exercices avant le départ d'Arcturus. Ghéorghï, je sais que tu as l'étoffe d'un authentique artilleur, pas d'un simple opérateur sur pupitre; et je crois que tu devrais être capable d'estimer en visuel la position relative et le vecteur de déplacement de ce genre de cible. Tu transmettras alors en continu ces coordonnées à Hervé en bas, qui les intégrera manuellement en temps réel, et qui ouvrira le feu si la cible vient à passer à bonne distance dans l'arc de tir de nos armes de bord...
-–- Estimer... en visuel, Monsieur!? s'exclama derrière lui le premier maître Rybalko.
-–- Intégrer manuellement?! grésilla dans le casque de Steven la voix incrédule du quartier-maître N'Gouandi, depuis sa console de tir.
-–- Sauf votre respect M'sieur, s'insurgea Rybalko, vous... Vous délirez complètement, c'est clair! Remettez un peu les pieds sur terre! On est en 2157, là: on ne pointe pas un système d'armement spatial moderne au pifomètre comme on l'aurait fait de... d'une vieille torpille sous-marine du 20e Siècle! C'est du grand n'importe quoi! On ferait mieux d'évacuer cette foutue épave en perdition, tant qu'on en a encore les moyens!
Steven prit une profonde inspiration, tout en continuant à avancer. Il avait vu venir ce moment où face à l'audace inédite de son plan, son autorité, ses compétences et jusqu'à sa santé mentale se retrouveraient contestées même par les membres les moins timorés de son équipage. Et il savait qu'il allait maintenant devoir leur servir une de ces tirades homériques, propres à remotiver les troupes les plus accablés, telles qu'on en trouve dans tout bon film du genre ou classique du jeu vidéo. Il lui revenait en mémoire ses lectures de Shakespeare, des vies d'Alexandre, César ou Napoléon, les discours inspirants de ces grands chefs de guerre qui au moment crucial avaient su saisir leurs hommes par les burnes, et leur insuffler un idéal de grandeur et d'immortalité, la force d'accomplir l'insurmontable. C'était le moment pour le jeune lieutenant ingénieur de mériter réellement son équipage... ou de perdre définitivement sa confiance. Car il savait que tous à bord l'entendraient sur le canal général:
-–- Bon sang, reprenez-vous donc, soldats! Vous faites partie des meilleurs spécialistes militaires que l'Humanité ait jamais formés!... Mais c'est aujourd'hui, aujourd'hui ou jamais, que se décidera qui sont les meilleurs combattants que cette galaxie ait jamais connus: nous... ou "eux"! Alors oui, ce plan peut sembler absurde, fou, désespéré... Mais c'est justement parce que nous sommes au pied du mur, que nous n'avons pas d'autre choix que de réussir ce qui n'avait jamais été tenté avant nous! Oui, l'Isandhlwana n'a plus plus de pilote, plus de propulsion, plus de détection... Mais j'ai cru un moment y avoir trouvé tout ce dont un vaisseau a jamais eu besoin pour poursuivre le combat: une seule petite douzaine de héros qui refusent de lâcher prise et de s'avouer vaincus! Alors quoi? Est-ce que je me suis trompé à ce point? Est-ce que vous préférez vider le champ de bataille comme des péteux, la trouille au ventre, sans avoir rien accompli d'utile aujourd'hui, alors que les colons de Shanxi comptent sur nous? Alors que nos camarades de la Deuxième Flotte sont encore en train de se battre? Alors que l'Humanité doit faire face à la pire menace qui ait jamais pesé sur elle?! Dites-moi! Est-ce que c'est vraiment ce que vous voulez?!
Il y eut un moment de silence, puis Steven entendit à nouveau dans son casque la voix sans enthousiasme de Rybalko:
-–- À vos ordres, Monsieur...
Mieux que rien... Au moins, Steven put se bercer de l'illusion d'avoir un peu resserré les rangs. Il venait d'arriver juste à ce moment en haut des marches, face au panneau d'accès au pont de commandement. Là, il dut faire levier, avec l'aide du vigoureux artilleur qui l'accompagnait, pour parvenir à forcer l'ouverture de la porte coulissante privée d'énergie. Steven avait tenté de se préparer mentalement au spectacle de désolation qui l'attendait derrière ce dernier obstacle. Mais ce qu'il découvrit dépassa tout ce qu'il avait pu imaginer...
Tout le toit du vaste central d'opérations avait été arraché, ainsi qu'une grande partie des flancs et la large baie vitrée du poste de timonerie, ouvrant une vue directe sur l'espace. Ce sinistre panorama, noyé dans un silence de glace, donnait l'impression douloureuse que le dos du vaisseau lui-même était à vif! Les corps de tous les membres d'équipage présents, et une grande partie des équipements qui n'étaient pas les plus solidement arrimés, avaient disparu dans l'espace au moment de la décompression, comme aspirés par une monstrueuse pompe de vidange. La taille du disque de Shanxi désormais visible depuis la passerelle surprit Steven. L'épave de la frégate, capturée par l'orbite basse de la planète, s'était déjà rapprochée de bien plus près de son atmosphère que le jeune ingénieur ne s'y était attendu: il n'allait pas falloir demeurer ici trop longtemps!...
Ainsi qu'il l'avait annoncé, Steven s'attendait à trouver des dégâts d'une telle ampleur. Sur la classe de frégates relativement ancienne à laquelle appartenait le SSV Isandhlwana, le pont de commandement occupait une sorte de protubérance très exposée sur le dos du vaisseau, tout à sa proue. La timonerie et les postes de manœuvre, situés juste devant la passerelle de navigation et son écran tactique, y profitaient d'une vue plongeante sur l'espace devant eux, propice aux accostages en manuel en cas de défaillance des systèmes de guidage. Mais en l'occurrence, un seul tir heureux avait suffi tout à la fois à décapiter l'ensemble de l'encadrement du vaisseau, ainsi qu'à en neutraliser toute capacité de manœuvres! Sur les prochains modèles de frégates à venir, songea l'ingénieur naval en Steven, il faudra sérieusement envisager d'isoler davantage le poste de pilotage des organes de commandement...
-–- Euh, M-Monsieur...? Vous devriez regarder de ce côté, je crois...
La voix inquiète du premier maître Rybalko dans son récepteur audio incita Steven à se retourner, et il put alors découvrir ce qui accaparait l'attention du chef artilleur. Un vaisseau de guerre non-humain, du volume d'une frégate, se rapprochait lentement par leur arrière, depuis une distance extrêmement proche: à peine une dizaine de kilomètres! Ce long bâtiment aux lignes insolites, à la fois effilées et anguleuses, devait bien faire une fois et demi la taille de l'Isandhlwana. Mais sa caractéristique la plus singulière demeurait bien ses deux grands stabilisateurs latéraux soulignés de rouge, déployés en éventail depuis le milieu du bâtiment à la manière des ailes d'un rapace. En l'absence de tout autre vaisseau visible dans cette portion de l'espace, il s'agissait probablement de l'adversaire qui les avait mis hors de combat... ou tout au moins, qui en était persuadé!
L'extrême lenteur de déplacement de ce curieux modèle de frégate ne surprit pas Steven outre mesure. En fait, elle correspondait même à l'une des hypothèses d'interception qu'il avait formulées... De toute évidence, l'ennemi tentait d'évoluer en mode furtif moteurs au ralenti, se laissant dériver en orbite basse à l'affût d'une cible d'opportunité: réduire au minimum ses émissions thermiques et énergétiques lui permettait de présenter le plus faible profil de risque à ses proies potentielles. En outre, il devait penser pouvoir compter sur les phénomènes électromagnétiques de l'atmosphère de Shanxi pour égarer davantage encore les senseurs adverses.
Ce qu'en revanche Steven n'avait pas envisagé, c'est que ce bâtiment en maraude viendrait se rapprocher à si courte distance d'eux; mais là aussi, le lieutenant trouva bien vite une explication logique. L'ennemi cherchait vraisemblablement à paraître plus inoffensif encore en mêlant sa signature infime aux échos muets de l'épave du vaisseau léger humain et de l'amas de débris qui l'environnait. Futé, admit intérieurement Steven en observant l'étrange frégate aux lignes d'oiseau de proie. Oui, futé... mais pas assez! Au grand jeu de «Qui semble représenter la moindre menace?», la carcasse mutilée de l'Isandhlwana l'emportait haut la main; et ces aliens trop sûrs d'eux-mêmes allaient bientôt découvrir tout le sens de cette vieille maxime humaine: «Tel est pris qui croyait prendre!»
-–- Ghéorghï c'est à toi de jouer, glissa le jeune capitaine à son chef artilleur. Montre un peu à ces visiteurs-là ce qu'un canonnier humain peut faire avec ses deux yeux!
Rybalko soupira tout en activant le dispositif d'amélioration optique et le système de visée passif pour armes légères d'infanterie intégrés en série au casque de chaque combattant de l'Alliance, qu'il soit marine ou matelot. Le premier maître observa fixement sa cible en rapprochement, s'appliquant à effectuer ses relevés à l'aide des statistiques numérisées et courbes prévisionnelles lumineuses qui se reflétaient maintenant sur sa visière. Il put bientôt adresser sa première série de coordonnées au central de tir:
-–- 10... oui, 10, 39, 38 / 3-... Reçu, Hervé?
La voix du quartier-maître N'Gouandi résonna clairement dans les casques de l'artilleur et du capitaine:
-–- En visée, Ghéorghï. Ça marche ici. Continue...
-–- Continue, Ghéorghï, l'encouragea Steven en lui posant la main sur l'épaule. Tu t'en sors bien!
Le premier maître déglutit, puis se concentra pour fournir encore d'autres relevés de position, tout en continuant à suivre la course lente de l'inquiétant vaisseau alien. Il commençait à se dire que ce plan dément pouvait peut-être bien marcher, après tout...
-–- 15, 43, 36 / 2-... ...Corrige à: 16, 48, 36 / 2+... Tchiort! Cet enfoiré est vraiment énorme!
L'étrange frégate venait d'obscurcir un court instant la vue des deux hommes, alors qu'elle passait à leur hauteur devant l'étoile du système de Shanxi. Puis elle poursuivit sa route à basse vitesse et dépassa l'épave sans vie de son adversaire vaincu, commençant à lui présenter sa poupe alors qu'elle entrait dans son cône de tir avant, sans rien soupçonner du péril qui la menaçait. Steven compta deux réacteurs prolongés de tuyères démesurées, assez insolites, qui ne dispensaient plus qu'un très mince flamboiement bleuté. Le moment décisif était arrivé: l'ennemi allait avoir une rude surprise! Le jeune capitaine laissa le premier maître Rybalko transmettre la nouvelle position relative de la cible, puis distribua rapidement ses directives:
-–- Attention, artillerie: tiens-toi prêt à ouvrir le feu sur ordre du pointeur. Énergie, les accus auxiliaires: réactivez l'alimentation armement... ...Maintenant! Ghéorghï: dernier relèvement, et ordre de tir!...
Rybalko n'avait pas besoin d'explications pour comprendre qu'avec une méthode de visée aussi empirique, plus l'inévitable retard dû à la communication verbale et aux intégrations en manuel, il était crucial d'ouvrir le feu à la plus faible distance possible afin de minimiser la marge d'erreur de tir. Le vaisseau alien reprenait son accélération après avoir traversé le champ de débris de l'Isandhlwana. Il devait se trouver à moins de deux mille mètres devant les gueules des canons de la frégate de l'Alliance lorsque le chef artilleur lança rapidement sa dernière série de coordonnées:
-–- Hervé, ajuste sur: 22, 56, 35 / 4+; et FEU !
Les canons automatiques à champ gravitationnel arrosèrent bientôt l'arrière du vaisseau ennemi. Cependant, le temps que les systèmes d'armement se remettent en chauffe, la cible s'était déjà déplacée vers tribord, et les tirs nourris n'atteignirent qu'une portion réduite sur l'extérieur de sa poupe. Ils parvinrent néanmoins à abattre en quelques salves les barrières cinétiques de l'adversaire, puis à mettre hors service son réacteur bâbord: la longue tuyère effilée de celui-ci se brisa net, tandis que l'éclat bleuté de sa turbine s'éteignit. Entretemps, Rybalko avait déjà envoyé une réactualisation express des coordonnées au poste de tir:
-–- Correction: 0.5, 1, 0 / -1... Balance tout ce qu'on a! Maintenant!
Deux torpilles se détachèrent aussitôt du ventre de la frégate, et à peine quittés leurs tubes, se verrouillèrent sur l'émission thermique faible mais proche du dernier réacteur de l'ennemi. À cette distance et sous cette perspective, Steven avait prévu qu'elles progresseraient dans l'angle mort de tout système d'autodéfense dont aurait pu bénéficier le vaisseau alien. Ce qui restait de la propulsion de ce dernier disparut bientôt dans l'éruption de deux éclairs aveuglants, qui forcèrent le capitaine humain et son chef artilleur à détourner les yeux. Dans le même temps, les deux pièces légères orientables de l'Isandhlwana dévastaient la poupe de l'ennemi à la cadence de deux tirs par seconde chacune. Steven eut un haut-le-cœur en imaginant les projectiles meurtriers remonter en enfilade toute la longueur de la frégate adverse, pour y causer les mêmes ravages qu'il avait pu constater dans ses propres coursives. Mais après tout, c'était la guerre; et vues les circonstances, c'était un prêté pour un rendu!
L'épuisement des batteries auxiliaires mit assez rapidement fin au tir de barrage. Peu importait, cependant: de toute évidence, le combat était déjà terminé. L'espace devant les yeux de Steven était à présent constellé de débris de toutes tailles, tandis que les flancs du vaisseau étranger semblaient convulser d'explosions internes. L'un de ses grands ailerons latéraux se déploya en totalité, avant que ses pans ne finissent par se détacher du fuselage. À ce spectacle, le premier maître Rybalko poussa un hurlement suraigu qui obligea Steven à réduire le volume sonore de sa réception:
-–- Whaaaaah–Hahahah! On l'a eu! On l'a bousillé, ce salaud!...
D'autres manifestations d'enthousiasme similaires retentirent sur le canal général à l'annonce de cette victoire inespérée. Steven, lui, ne perdait pas des yeux la course des nombreux débris qui s'étaient détachés du vaisseau alien. La structure de celui-ci devait avoir durement encaissé: la frégate ennemie ne tarderait sans doute pas à se disloquer totalement. Plus inquiétant toutefois: ce qui tenait lieu de centrale à fusion sur ce type d'engin risquait à présent de perdre toute stabilité à très court terme. Mieux valait donc ne pas rester dans le rayon mortel lorsque son noyau imploserait! Il était temps pour Steven d'adresser son dernier message en tant que capitaine:
-–- Beau boulot tout le monde! On a fait notre devoir pour la Terre... Et maintenant, tous aux capsules de sauvetage, parés pour évacuation: c'est le moment de faire nos adieux à notre pauvre vieil Isandhlwana...
La frégate ennemie désemparée se présentait maintenant plein arrière aux yeux des deux marins de l'Alliance qui se tenaient toujours sur la passerelle éventrée, leur offrant le meilleur aperçu sur les dégâts qu'ils venaient de lui infliger. Cependant, Rybalko observa autour de la proue de l'ennemi un halo de flammes bleues régulières, qui semblaient ne rien devoir au brasier qui devait ravager l'intérieur du vaisseau. Le premier maître écarquilla les yeux lorsqu'il comprit ce qui était en train de se passer:
-–- Bojé moï! Monsieur, ils... ils sont en train d'allumer leur rétropropulsion! Ils vont nous reculer droit dessus!
-–- Seigneur non!», murmura Steven avant de lancer sur le circuit com: «Plus le temps d'évacuer la passerelle... Accroche-toi à ce que tu pourras! Capitaine à tout l'équipage: alerte collision! Je répète: alerte collision!
Comme l'avait hélas prévu le chef artilleur, le bâtiment ennemi commença à ralentir sensiblement sa course inertielle, avant de l'inverser et de revenir poupe en avant droit sur son vainqueur impuissant. Steven et Rybalko regardèrent grossir dans leur champ de vision les deux réacteurs éventrés de leur adversaire à mesure qu'il se rapprochait, sans rien pouvoir y faire d'autre que tenter de sécuriser leur propre arrimage. Tel un bélier blessé à mort refusant de succomber sans une ultime revanche, l'épave du vaisseau alien vint percuter de toute sa masse l'épave du vaisseau humain par le travers avant. Dans ce vide spatial sans air ni frottement, l'impact fut silencieux comme la brise, mais violent comme l'ouragan! Les deux hommes exposés sur la passerelle ouverte furent sévèrement secoués; mais l'adhérance de leurs bottes magnétiques parvint à résister au choc. «Béni soit le matériel de dotation de l'Alliance!» songea Steven avec reconnaissance.
Il aurait tout aussi bien pu louer la qualité des constructions navales des Chantiers d'Arcturus, car l'Isandhlwana, pourtant déjà endommagé et soumis à si rude épreuve, ne se démembra pas. En revanche, d'où il se trouvait, Steven eut au moins la satisfaction de voir la frégate ennemie, cause de tout ce fracas, se briser en deux à la suite de cet éperonnage. Ce long vaisseau de conception étrangère semblait avoir privilégié la puissance de l'armement offensif sur la solidité structurelle et la résilience face aux dégâts. Ce genre d'indice pouvait être assez révélateur de l'état d'esprit d'un peuple – voire ici d'une espèce entière! Cela vaudrait la peine que Steven en fasse état dans son rapport... s'il survivait pour le rédiger!
-–- Ici le capitaine, lança-t-il sur le canal général alors qu'il s'apprêtait à quitter le pont. Ordre d'évacuation. Je répète: ordre d'évacuation. Abandonnez le vaisseau!
Les deux hommes sur la passerelle ne perdirent pas plus de temps pour rejoindre l'escalier de service, pas à pas; puis sitôt qu'ils s'y furent engouffrés, ils désactivèrent à nouveau leurs semelles magnétiques en sorte de redescendre lestement à bras le long des rampes, galvanisés par un sentiment d'urgence et de peur. Steven espérait que les autres membres d'équipage avaient déjà commencé à évacuer. L'obscurité noyait toujours les coursives au niveau du pont intermédiaire où se trouvaient les capsules de sauvetage, et s'y ajoutait à présent une forte densité de particules de ferraille en suspension suite à la dernière collision, que les torches des deux hommes avaient bien du mal à percer. Alors qu'ils commençaient à sentir la panique les gagner, à mesure qu'ils perdaient leur sens de l'orientation dans cet environnement sans repères, ils aperçurent brusquement une vive lueur en mouvement au bout d'un corridor, tandis qu'une voix s'élevait dans leurs casques:
-–- Bon sang, les voilà! Ohé, par ici! Dirigez-vous vers moi, vite!...
L'appel venait du sergent-chef Shibazaki, le responsable de la petite unité de marines du bord, qui tentait de son mieux d'éclairer les ténèbres en agitant une tige lumineuse. Le soldat guida les rescapés vers la trappe d'accès grande ouverte d'un des modules de survie, paré pour éjection. En chemin, il les informa rapidement que les six derniers personnels techniques survivants, dont le quartier-maître N'Gouandi et les ingénieurs Phelps et Richter, étaient déjà partis dans une première capsule. Il ne demeurait plus que les trois fantassins de l'Alliance placés sous les ordres du sergent-chef, déjà sanglés dans l'habitacle de la seconde capsule; mais lui avait tenu à attendre l'arrivée des deux derniers hommes encore à bord, prêt à aller à leur rencontre en cas de problèmes.
Fidèle aux traditions héritées de l'ancienne marine terrienne, Shibazaki grimpa dans la nacelle sur les pas du premier maître Rybalko, en sorte de laisser le capitaine du SSV Isandhlwana quitter le pont le dernier. Le battant de la trappe d'accès se verrouilla juste derrière Steven. Au terme d'une brève check-list pour l'arrimage individuel des six hommes à bord, celui-ci abaissa d'un geste ferme le levier rouge à sa droite. Chacun put ressentir une légère secousse lorsque la capsule fut éjectée de la frégate en perdition – puis peu de temps après, de sérieuses ruades lorsqu'elle entama son entrée dans l'atmosphère de Shanxi. Il était vraiment temps d'évacuer!
Steven songea à ce qui les attendait, une fois arrivés au sol. Peut-être atterriraient-ils dans une contrée déserte: ces ennemis aliens inconnus n'avaient sans doute pas amené assez de troupes pour sécuriser toute la surface de la planète. Peut-être même existait-il des zones tenues par une résistance humaine sur Shanxi, allez savoir... Si par contre ils tombaient dans une région occupée par des troupes hostiles, peut-être celles-ci les feraient-elles prisonniers; ou peut-être pas... Ça faisait décidément beaucoup de "peut-être". La seule chose certaine, c'est que d'une manière ou d'une autre, leurs ennuis étaient loin d'être terminés...
Comme s'il lisait dans ses pensées, le premier maître Rybalko tendit la main à Steven en déclarant avec émotion:
-–- J'ignore si nous survivrons longtemps en bas, ou même si nous y arriverons en un seul morceau. Alors... Même si ça n'aura peut-être été que pour quelques minutes... Cela aura été un honneur de servir sous vos ordres... Capitaine!
Le lieutenant serra chaleureusement la main tendue du chef artilleur. Il y eut une sorte de bruissement parmi les marines entassés dans l'espace exigu du module, et Steven y perçut à plusieurs reprises ce nom de «Capitaine!» murmuré sur un ton empreint du plus profond respect. Le jeune homme venait de découvrir qu'il pouvait exister des formes de promotion bien plus gratifiantes qu'un brevet officiel sur papier paraphé!
...
