Bonjour tout le monde !
Avant de commencer, je tiens à m'excuser pour la semaine et demi de retard que j'ai. J'ai dû remanier le prologue et ce chapitre et je n'ai reçu la correction qu'aujourd'hui. J'espère que vous me pardonnerez cet immense retard. Le prochain chapitre devrait normalement bel et bien arriver Vendredi, soit le 18 octobre.
Je tiens à remercier les personnes qui m'ont laissé une review, c'est à dire AmiralNothomb, StElia, Celine22, Jun-Fuu, Zenius, Manoirmalfoys, Rubys, Jay et Neshisha. Vos reviews m'ont beaucoup touchée et pour certaines aidée à remettre en question ce que j'écrivais, ce qui n'est pas chose aisée avec moi. Merci aussi à ceux qui m'ont mis en favori ou qui m'ont follow, ça fait tout aussi plaisir !
Je tiens à préciser une petite chose par rapport à ce chapitre : certaines choses ne m'appartiennent pas. Les frères Ocrux sont à Sorcikator, alors que les Thraxs sont les remplaçants des Pacificateurs crées par WoR. Je les remercie chaleureusement de me les avoir prêtés !
Je précise à nouveau quelque chose déjà énoncé dans le prologue : j'utilise dans ma fiction, et ceci à partir de ce chapitre et pour plusieurs autres encore, le point de vue de personnages dont nous ne connaissons pas grand chose. Leur passé et leur comportement après la rébellion me reviennent. Il s'agit là de la vision que j'ai d'eux et il est possible qu'elle ne corresponde pas à la votre. Tout est subjectif, ne me blâmez pas si vous considérez qu'il ne s'agit pas de votre point de vue.
Je finirai en vous conseillant de relire le prologue qui a été légèrement remanié pour être, je l'espère, plus agréable.
Bonne lecture à vous.
Chapitre Premier :
Marionnettes
Plateau du Caesar Show, quelques minutes après l'annonce
— Coupez !
Je souris à l'assistante qui vient m'apporter de l'eau, la complimentant au passage pour sa nouvelle coupe de cheveux. Puis je me lève et le producteur vient pour me féliciter : j'ai encore une fois battu les audiences des autres chaînes. Quelques personnes du public hurlent pour attirer mon attention, je me tourne vers elles et leur fait un clin d'œil complice : ça suffit à les déchaîner. Je vois du coin de l'œil Killian Nioc partir vers les coulisses, je l'ignore. Et je souris. Pendant ces quelques dix minutes, je souris. Encore.
Puis, enfin, je file vers les coulisses et entre dans ma loge. C'est là, enfin, que j'arrête de faire semblant. Et que je ne souris plus. Je m'assois pour me regarder dans le miroir, et je la vois dans mon regard. Je vois la peur. La peur des Hunger Games avec ceux qui les ont mis en place. Avec des hôtesses, des stylistes, des cadreurs, des juges... Et peut-être un intervieweur. Peut-être moi. Je passe une main sur mon visage dans un soupir las.
Combien ai-je vu de jeunes enfants terrifiés sur mon plateau ? Combien de fois ai-je tenté de les aider un peu, à ma manière ? Combien de fois ai-je eu le cœur tordu en commentant des morts plus atroces les unes que les autres ? Je crois que je fais ce métier depuis bien trop longtemps. Quarante-deux Jeux… Bien plus que les frères Ocrux, mes prédécesseurs. J'en viens à me demander s'ils sont partis pour prendre leur retraite ou parce qu'être les présentateurs des Hunger Games avait fini par les dégoûter. J'ai toujours adoré les Jeux, bien sûr. Mais je déteste de plus en plus avoir choisi d'en faire partie.
Je lisse doucement mon costume du plat de la main, puis me remaquille. Il y aura du monde à la sortie, comme toujours. Je ne dois pas paraître faible. Je ne dois pas trembler, pas pleurer, pas montrer ma peur. Je suis là pour rassurer le peuple, après tout. C'est la fonction que j'ai toujours eu, au fond. Je suis le personnage d'arrière plan, celui qui est sympathique, que tout le monde apprécie, qui aide les tributs, qui détend le public. Mais surtout, le médiateur qui annonce les bonnes et mauvaises nouvelles, qui tourne les choses pour éviter le mécontentement. Il faut que je sois fort pour eux, pour les gens du Capitole qui s'inquiètent. Je dois leur faire croire que tout va bien se passer. Ça me dégoûte. J'ai l'impression de les endormir avant de faire une opération qui va immanquablement les tuer. Mais si je ne le fais pas, qui s'en chargera ?
Le bruit de coups portés à la porte me sort de mes pensées et je reprend mon masque souriant qui manque de se fissurer quand je remarque qui est derrière. Nioc. Je serre la main sur la poignée de la porte qu'il ne peut voir. J'ai un mauvais pressentiment à propos de ce type, il ne me semble pas net. Et cette façon de dire qu'il a arrêté la tueuse à la rose... J'ai présenté plusieurs émissions où j'annonçais ses meurtres, et même une où l'on faisait son historique et où l'on présentait quelques détails. Elle ne s'était jamais laissée arrêter. Elle avait toujours exécuté les Pacificateurs qui lui mettaient la main dessus d'une balle bien placée dans la tête. Soit ce type est fort, s'en vante et profite en plus avec satisfaction du pouvoir gagné au passage, soit c'est un gros menteur. Et cette photo me chiffonne aussi, quelque chose ne colle pas. Mais je suis incapable de définir quoi. Mais peut-être que ma réticence ne vient que de ma peur.
— Caesar ! S'exclame-t-il avec un très léger sourire. J'espérais bien vous trouver là.
— Que me voulez-vous, monsieur Nioc ? J'allais partir, on m'attend chez moi.
— Oh, ne vous en faites pas, ça ne prendra que quelques minutes. Il faut que je vous présente quelqu'un, vous risquez fort de la croiser à l'avenir sur votre plateau, autant que vous la connaissiez déjà.
Je hoche la tête en acceptant d'un ton enjoué, mais je m'interroge. Qui peut-il bien vouloir me présenter d'important ? Je le suis dans les couloirs du studio qu'il connaît visiblement aussi bien que moi, alors que c'est sa première visite à ce que je sache. Il ne parle pas de tout le long, mais il n'a de toute façon pas une tête de bavard. Ses yeux gris se posent parfois sur moi et semblent me transpercer. Je lui adresse un grand sourire, de ceux qui me donnent l'air d'être un imbécile heureux. Je crois l'entendre renifler avec dédain.
Au détour d'un couloir, il se fait sauter dessus par une jeune femme qui semble être de son âge. Sa femme, je suppose tout d'abord. Ça m'arrache un vrai petit sourire. L'amour entre jeunes fait toujours sourire le vieux singe que je suis. Elle le félicite, le complimente, lui assure qu'il a été absolument parfait. Elle a l'air plutôt mignonne avec ses cheveux noirs au carré et son petit corps menu. Et puis elle se tourne vers moi et je remarque leur ressemblance. Il semblerait que ce soit plutôt sa sœur.
Ce qui me frappe le plus, ce sont ses yeux. Petits et perçants, on pourrait croire à des rayons X me jugeant de toute part. Son regard est froid comme la glace, gris comme de l'acier trempé. Il contraste complètement avec son allure de poupée à la peau pâle et son sourire espiègle. On dirait que la génétique a décidé de lui accorder ce contraste entre cette part d'elle et le reste de son corps. Ce regard ne m'est pas inconnu, mais je suis incapable de me rappeler où j'ai bien pu le croiser.
— Caesar Flickerman, mais quel plaisir de vous rencontrer, me salue-t-elle avec une voix fluette.
— Moi de même, mademoiselle... ?
— Nioc. Alyah Nioc, je suis la jeune sœur de Killian.
Je lui prend la main et la lui baise délicatement sans la lâcher des yeux. Ses lèvres s'étirent un peu plus en voyant mon geste, mais ses prunelles métalliques envoient un autre message que le simple contentement. On dirait de l'amusement, le même qu'une fillette pourrait avoir en jouant avec sa poupée préférée. Tout en elle ne semble que joie innocente alors que son regard renvoie quelque chose de plus sombre, de plus malsain.
— Que me vaut l'honneur de cette rencontre ? demandai-je avec mon habituel air affable.
— Eh bien ma chère sœur va être la Haute-Juge de cette année, voyez-vous ! Le Conseil l'a choisie pas plus tard que pendant l'interview. Vous risquez de l'interroger pas mal de fois dans les semaines à venir.
Je me fige à ces mots et sens mon sourire se crisper. Quel intérêt pour eux de me présenter la Haute-Juge si tôt ? J'allais de toute façon la rencontrer assez rapidement, c'était sûr. Pourquoi avant ? Pourquoi juste après une pareille annonce ? Devrais-je y voir un avertissement ? Une menace ? Les raisons qui l'ont amenée à me rencontrer peuvent être innocentes, mais l'est-elle réellement ? Je crois que je suis trop paranoïaque ce soir.
— Oh, vraiment ? Peut-être auriez-vous quelques informations à donner aux téléspectateurs... ou à un présentateur bien curieux.
Elle éclate d'un rire clair, absolument amusée. Je suppose que la question était dite de façon trop maladroite et pas assez désintéressée. Mais comment donner l'impression de ne pas en avoir quelque chose à faire quand sa propre vie est sur la balance ? Un doigt long et fin se pose soudain sur mes lèvres maquillées de violet, et nos regards entrent en contact. Je ne sais pas quoi y lire, ils sont aussi lisses et impénétrables que le métal.
— Allons, mon cher Caesar. Vous savez comme moi que certaines choses doivent rester secrètes. Il ne faudrait pas qu'il y ait de fuite, n'est-ce pas ?
Je penche la tête sur le côté pour la regarder d'un air songeur. Que veut-elle dire ? Une voix me souffle que ses phrases ont peut-être un double sens. Y en a-t-il ? Je me contente de sourire, encore et toujours. Je réfléchirai à tout cela à tête reposée, si tant est que je puisse un jour avoir assez d'heures de sommeil et de repos pour cela.
— Je suppose que ça pourrait être regrettable, en effet. Mais le dire à un seul homme n'est pas l'ébruiter, tentai-je d'un sourire enjôleur.
— On ne m'avait pas menti sur vous, Caesar. Vous êtes un bon manipulateur et un homme très intelligent. Saurez-vous en tirer profit en cas de besoin ? La question réside là.
Encore des mystères ? Encore des phrases à double sens ? S'il y en a réellement, je ne parviendrai pas à les déchiffrer ce soir, alors je me contente de prendre l'air légèrement déçu avant de m'excuser auprès d'eux, prétextant que ma femme m'attend. Ce n'est pas un mensonge, d'ailleurs. Il ne vaut mieux pas que je la fasse attendre plus longtemps. Aujourd'hui n'est pas un jour à faire attendre ses proches. La menace plane trop. Elle aura besoin de moi. Rien que de l'imaginer seule à la maison, à repenser à la nouvelle de ce soir, mon cœur se serre.
Je me presse dans les couloirs, souris à mes fans tout en signant moins d'autographes que d'habitude et monte enfin dans ma voiture, un modèle unique, reconstitution d'une 2CV. Je prend une grande inspiration en caressant le siège. J'aime la nostalgie qui se dégage dans l'habitacle de ce genre de vieilles voitures, cela me réconforte.
Je salue à peine mon chauffeur une fois à destination et saute de l'automobile. Je file à vive allure vers ma grande maison. Je ne prend même pas le temps d'apprécier le contraste créé par la présence du style victorien parmi toutes ces architectures modernes, carrées et presque transparentes tant il y a de vitres.
Elle est là, sur le perron style Queen Ann, resplendissante avec sa peau d'un blanc laiteux, ses grands yeux noisette entourés de khôl vert et ses cheveux piqués de fleurs. Sa grande robe lui donne l'air d'une reine. Et elle l'est, une reine parmi les reines, ma reine à moi. Je bondis près d'elle, ignorant les marches, et attrape sa taille. Ses yeux sont remplis de larmes, ce qui me brise le cœur. Elle m'attrape le visage et l'amène de force vers le sien, pressant ses lèvres contre les miennes avec force.
— J'ai peur. Pour toi. Pour moi. Pour notre famille. Pour nous, avoue-t-elle dans un souffle à peine audible.
Je récupère une de ses larmes sur mon doigt. Je repasse dans ma tête la discussion avec les deux Nioc. Tout semble vouloir dire que j'ai à m'inquiéter. Les petits sont trop jeunes pour être tirés, heureusement. Stefio et Colwyn sont tous deux saufs, grâce au ciel ils ont choisi un métier qui ne les met pas sur la sellette. Seule elle et moi sommes en danger. Que ce soit elle ou moi, j'en mourrais. Je l'aime trop pour vivre sans elle, même encore maintenant, même après quarante ans. Je passe mon pouce sur ses lèvres avant de les embrasser tendrement et j'assure :
— Il ne nous arrivera rien, Dylawn. Je te jure que ça ira. On a toujours réussi à s'en sortir, pourquoi pas cette fois ?
Le sourire qu'elle me renvoie vaut tout l'or du monde. Alors, pour elle, je range mes appréhensions dans un tiroir.
Demain appartient à l'espoir.
« Le pelage du tigre », lendemain de l'annonce
Je frissonne alors que la main de mon amant remonte le long de ma colonne vertébrale. Je lâche un ronronnement de contentement, ce qui le fait rire comme à son habitude. Je plante mes griffes dans son flanc pour le punir, on ne se moque pas ainsi de moi. Il le sait, et pourtant il continue comme si il n'attendait que ça (,) que je lui arrache une plainte de douleur. Je sens ses lèvres tracer un sillon de baisers sur mon cou, remontant jusqu'à mon oreille humaine dont il mordille légèrement le lobe.
— Dis, je m'interroge. Coucher avec toi, c'est de la zoophilie ou bien... ? demande-t-il dans un murmure.
Je marmonne un instant avant de donner des petits coups de main sur son torse. Non. Pas assez. Ah, là, sur les abdos c'est parfait ! Zone confortable repérée. En deux minutes, ma tête est dessus, le reste de mon corps roulé en boule sur le sien en l'écrasant au passage, ce qui lui fait lâcher un bruit d'inconfort qui me fait sourire.
— Je pense que vu ton Q.I., on peut considérer ça comme un rapport entre deux animaux, je réplique.
Il passe une main dans mes cheveux roux, gratouillant légèrement derrière mes oreilles félines et m'arrachant un miaulement de plaisir. Ma queue part lui caresser le cou, et il glousse sous la sensation, me donnant une tape sur la fesse comme pour me punir. J'ouvre les yeux et les plante dans les siens, ou du moins celui que ses cheveux carmin ne cachent pas. La prunelle bleue me fixe avec amusement, ce que je lui rend.
— Et si tu allais faire le petit-déjeuner, dis-moi ? réclame-t-il d'un ton impérieux.
— Et puis quoi encore ? Bouge ton joli cul et démerde-toi. Il n'y a pas marqué « Bonniche de Don » sur mon front !
— Je devrais penser à l'y inscrire, ça pourrait être drôle de te voir obéir au moindre de mes désirs. Je suis ton maître après tout.
— Je crois que tu n'as pas bien vu qui a dominé hier soir, chéri.
— Mais j'ai parfaitement vu, chaton.
Nous nous défions du regard un bon moment, aucun de nous deux ne désirant donner raison à l'autre. Je suis la dominante, il n'y a pas photo, mais il s'entête à penser le contraire. Comme si j'allais ne serait-ce que me laisser me soumettre à un homme. Qu'il est naïf.
Il me plaque contre le lit et m'attrape furieusement les lèvres, tentant de m'imposer sa volonté. Je sens ses mains me parcourir, la veille ne lui a visiblement pas suffi. Je nous fais tourner de façon à avoir le dessus, m'appuyant sur ses cuisses musclées et emprisonnant sa tête entre mes mains. Mon baiser se fait pressant, vorace, aussi sauvage que moi. Il échange encore nos positions, et je me détache avec un sourire satisfait et vicieux. Il écarquille les yeux en comprenant et je l'envoie à terre.
— Je ne t'indique pas le chemin pour la douche froide, je crois que tu le connais. Je m'occupe du café.
Je me lève et file en lui donnant un petit coup de pied pour lui dire de se bouger. Je prends à peine le temps d'attraper un peignoir à la limite de la décence pour me couvrir. La machine enclenchée, je ferme les yeux en écoutant avec satisfaction la douche couler. La nuit a été courte, mais délicieuse. J'ai cru avoir vingt ans de moins, comme toujours avec lui de toute façon. C'est l'avantage d'avoir un amant qui n'a pas dépassé la quarantaine, je suppose.
En prenant les tasses, mon regard tombe sur un tiroir mal fermé dont dépassent quelques bouts de papier. Je fronce les sourcils. Ce tiroir n'a pas été ouvert depuis des mois, peut-être même plus d'un an. Pourquoi l'est-il aujourd'hui ? J'attrape doucement ce qui sort, et reconnaît une affiche et des photos. Mon cœur se serre à leur vision. Ce temps était si beau, et il est aujourd'hui si loin.
Je passe doucement mes doigts sur le papier glacé, la nostalgie étreignant mes entrailles. J'étais si forte, si adulée. Comment ai-je pu tomber aussi bas dans l'échelle de la reconnaissance ? Comment la grande Tigris, six fois championne de gymnastique et styliste dans les Hunger Games, a-t-elle pu devenir la pauvre Tigris, perdue dans son magasin de vêtements sans succès ? Je me le demande encore aujourd'hui. La réussite est la plus cruelle des amies. Et comment renouer avec elle à cinquante-huit ans ?
Je serre les poings pour froisser cette image de moi faisant des figures improbables sur la poutre avant de l'enfouir tout au fond du meuble. Je referme le tiroir d'un coup sec. La colère m'étreint comme chaque fois que je pense à la bonne vieille époque, et à mon essai de come-back dans le milieu du stylisme. Je hais ceux qui m'ont fait renvoyer. Je hais ceux qui ont pris la relève. Et je hais ceux qui ont conservé leur job. Comme Don, au final. Lui aussi je le hais, avec sa belle gueule, son arrogance, sa supériorité.
Je sors une machine et appuie sur le bouton gris, avant de la planquer. Aussitôt, la fumée commence à se disperser dans l'air. Il ne faut pas longtemps avant que mes détecteurs ne s'en aperçoivent et que l'alarme incendie de la maison ne se déclenche. Après la rébellion, il s'était avéré très utile, bien des gens voulant brûler la traîtresse qu'ils disent que je suis. Don sort précipitamment de la salle d'eau, une simple serviette autour des hanches. En voyant la quantité de fumée, il panique et se précipite vers la sortie, m'attrapant la main au passage. Je le lâche devant la porte, il sort et se tourne vers moi pour voir la porte se fermer juste sous son nez. Je sors ma clé et verrouille dans la seconde.
— Connasse ! entends-je en provenance de dehors. Ouvre-moi, Tigris ! C'est pas drôle du tout.
— Dégage, je crie. Je ne veux plus te voir aujourd'hui, c'est clair ?
— Espèce de pétasse !
— C'est ça. Allez, à lundi prochain.
Je fais demi-tour sous ses protestations, insultes et menaces. Le tout me met complètement en rogne, bien plus qu'il ne m'a énervée la semaine précédente, ou même celle encore avant. Je remonte et bois mon café en silence. C'est seulement à ce moment-là que je remarque le calme de la rue.
J'avance vers mon balcon, ouvrant la porte de ma queue. La rue est pratiquement déserte, et la plupart des enseignes sont fermées. C'est assez inhabituel pour un mardi où seul deux commerces ont leur jour de repos. Je secoue la tête et fait demi-tour. Qu'est-ce que j'en ai à foutre de toute façon ?
Alors que je m'habille d'une courte robe plutôt sexy, le téléphone sonne. Je me renfrogne. Personne ne m'appelle jamais. Même les démarcheurs téléphoniques ont appris à éviter mon numéro. Je n'aime pas parler plus que nécessaire. Seul Don me tire quelques mots au lit, et seulement après notre affaire. J'ignore donc la sonnerie et file devant le miroir pour me maquiller, ce qui me prend un long moment puisque je dois reproduire à la perfection les yeux d'un tigre avec l'eye-liner.
Le téléphone ne cesse de sonner pendant ce temps là, et c'est avec mauvaise grâce que je finis par décrocher. Je n'ai même pas le temps de dire le fameux « Salve ? » qui a remplacé le « Allô ? » suite à un vieux buzz ayant dégénéré que la voix de Cressida résonne à l'autre bout du fil :
— Enfin tu réponds ! Bon sang, Tigris, je me suis inquiétée. A quelques minutes près, je débarquais chez toi, et tant pis si tu étais encore avec ton chéri. Comment ça va ? Tu n'es pas trop bouleversée, j'espère ? Oh, je suis tellement inquiète pour toi !
Je pousse un long soupir d'exaspération. Je connais Cressida depuis tellement longtemps. Je ne sais toujours pas comment je fais pour la supporter. Dire que j'avais réussit (réussi) à préserver une distance entre nous, l'obligeant au vouvoiement. Mais depuis que l'escouade star a séjourné ici sous ma protection, elle est passée à une familiarité qui ne fait que m'irriter un peu plus à son sujet. Je n'arrive pas à l'apprécier. Après tout, elle est Cressida, l'enjouée, la sympathique, la sociale, celle qui fait trente ans à cinquante-six, celle qui est devenue une star après avoir aidé le Geai Moqueur. A elle la gloire, à moi le sobriquet de monstresse traîtresse.
— Je ne sais même pas de quoi tu parles, finis-je par dire.
— Mais l'Annonce, enfin ! Tu ne vas pas me dire que tu n'as pas regardé la télé, hier.
J'attrape la brosse, me coiffant en même temps que je tiens le téléphone. J'ai la télé, bien sûr, un vieil écran que je regarde en attendant inlassablement de potentiels clients. Mais en dehors de cela, ce qu'elle diffuse ne m'intéresse aucunement. Aucune des cinq-cent-quarante-deux chaînes ne me convient, il y a toujours un moment où des idioties passent.
— Hier soir, j'étais occupée.
— Oh, alors il y avait bien ton chéri ! Il faudra que tu me le présente, parce que ne pas présenter son copain à une amie qu'on connaît depuis cinquante-deux ans, c'est franchement pas cool, et je...
— Cressida ! la coupai-je. Ce n'est pas mon petit ami, juste un amant. Maintenant raconte-moi un peu pourquoi tu t'inquiètes comme si j'allais crever dans le mois.
Je l'écoute au départ d'une oreille distraite, puis finis par sourire. De nouveaux Hunger Games avec les gens qui ont aidé à les créer ? Des Hunger Games avec... moi ? Oui. Indéniablement. Je suis celle qui a trahi et le Capitole et le Treize, après tout. Je ne peux qu'être tirée. Je vais être dans les Hunger Games, dans les Jeux les plus sanglants que la Terre ait porté depuis des siècles. J'apparaîtrai sur tous les écrans, des gens m'encourageront, d'autres me déprécieront, on fera même des produits dérivés à mon effigie.
Et je reviendrai, bien sûr. Il est inévitable que je sois la grande gagnante, j'ai tout ce qu'il faut pour cela. L'agilité, la force, l'entraînement... Je remporterai la partie, et je redeviendrai une figure connue. Je serai inoubliable. Je serai une survivante, adulée par de nombreux fans. Je dînerai avec des gens importants, ouvrirai ma propre grande marque de vêtements. Peut-être même pourrais-je redevenir une athlète comme avant ?
— Eh oh, Tigris ? Tu es encore là ?
Je lui raccroche au nez, un sourire satisfait étirant désormais mon masque félin. Je retourne au tiroir et sors l'affiche que j'ai froissée à peine une heure et demi auparavant. Je tente de lui rendre son état de base, puis je sors des punaises et l'accroche. Ce sera le premier d'une longue série. Bientôt, je serai à nouveau riche. Bientôt, je serai à nouveau célèbre. Bientôt, j'aurai les plus beaux amants à mes pieds.
Prépare-toi, Panem.
Tigris revient sur le devant de la scène.
Village des vainqueurs du district Douze, une semaine avant la Moisson
J'esquive l'épée qui passe à quelques centimètres à peine de ma tête. Les yeux écarquillés, je recule pour tenter d'évaluer mon adversaire, mais je sens un coup sur ma nuque qui m'assomme à demi. Alors que je suis à terre, je vois un poing s'abattre vers mon visage et je roule à la dernière seconde, filant à quatre pattes pour m'enfuir. Mais on m'attrape par la cheville et me traîne, couvrant de poussière mes vêtements déjà grisâtres.
Je ferme les yeux un très court instant. Puisque la fuite ne marche pas, je n'ai plus qu'à me battre, même si cette solution me rebute. Je ne peux pas me laisser faire comme ça, je peux être forte. Me retournant sur le dos, je donne un coup directement dans l'entrejambe de l'agresseur masculin. Il tombe à genoux en lâchant son couteau que j'attrape moi-même. Ils sont bien armés, je vais devoir faire attention. La fille tente de me pourfendre, mais je me propulse du pied pour passer entre ses jambes. Je lui donne un coup de pied pour la faire tomber mais ça ne fait que la déséquilibrer.
Mes cheveux blonds me collent au visage malgré l'élastique qui les retient en queue haute. Je me sens sale, pleine de sueur. Je n'en peux plus, je veux rentrer à la maison. Je me relève d'une pirouette, assommant au passage l'homme qui vient de se relever. Il a beau être large, il n'est pas très sportif. Le vrai danger, c'est sa partenaire. Elle a le regard dur et le poing serré sur sa garde.
Je lui lance mon couteau au niveau du cœur avec espoir, mais il touche l'épaule. Elle porte la main à celle-ci et j'en profite pour la pousser à terre et lui arracher son épée. Tremblante, je la pointe vers son cœur, prête à l'enfoncer. Je lève les yeux vers son compagnon. Il lève les mains en signe de reddition. Je me détends. J'ai gagné.
A peine ai-je pensé ça qu'on passe un bras autour de mes épaules pour m'amener en arrière et me menacer d'un couteau sous la gorge. Les larmes me viennent. Je n'ai pas vaincu, finalement.
— Tu ne surveillais pas tes arrières, beauté, me glisse-t-on à l'oreille.
Je repousse la main tenant l'arme en soupirant et tend la main à mon adversaire vaincu pour l'aider à se relever. Je joue avec l'une de mes mèches, tentant de la main d'essuyer les larmes et la poussière qui couvrent mon visage, mais je crois que je ne fais que tout étaler. Je me retourne vers le dernier arrivant et fais la moue en râlant :
— Je ne vois pas à quoi ça sert de toute façon.
— On en a déjà parlé. Il faut que tu t'entraînes au cas où tu serais tirée. On a encore une semaine pour faire de toi une guerrière, et on utilisera chaque minute disponible pour ça.
— Mais je suis amie avec Katniss, ils ne vont quand même pas envoyer une proche du Geai Moqueur.
— Haymitch a raison, rétorque celle-ci. Tu as fait des progrès en plus. Même quand on est amie avec les bonnes personnes, on n'est pas à l'abri.
Je vois du coin de l'œil Peeta ouvrir la bouche pour parler, puis se raviser et détourner le regard. Mon cœur se serre, et je ne lui demande pas ce qu'il allait dire. Je sais. Katniss est trop naïve et innocente au fond d'elle pour s'en rendre compte. Quand à Haymitch, il n'a juste pas envie d'y penser et ça me va. Il me déplairait de le retrouver encore une fois le matin, dormant sur la table de la cuisine, à la limite du coma éthylique. Surtout si je suis la cause de ce débordement.
Il me prend délicatement la main et je baisse le regard. J'aimerais tellement être bien, être joyeuse. Être moi. J'y arrive parfois, après tout. Mais pas dans cette tenue. Pas sans mes chaussures. C'est pittoresque de voir que la seule chose qui me donne confiance, ce sont mes talons hauts. Comme Haymitch a besoin de sa boisson, j'ai besoin de mes « saletés de godasses », pour le citer. Si je suis pigée, pourrais-je les emmener comme souvenir ? Il faudrait que je demande, ça pourrait bien m'aider !
Il m'entraîne vers la maison, et je saute immédiatement dans mes escarpins chéris. J'apprécie la sensation de déséquilibre, et pourtant d'assurance et de grandeur qu'ils me procurent. Je fais quelques pas et souris en prenant une grande inspiration. Tout de suite, j'arrive à cacher mes peurs et mes faiblesses au profond de mon être, et je m'exclame même presque joyeusement :
— Alors, je vous prépare quoi pour le dîner ?
N'arrivant pas à comprendre un plat distinct dans leurs chamailleries, je finis par trancher que ce sera un ragoût avec la venaison ramenée par Katniss, et en dessert un gâteau de la boulangerie-pâtisserie que Peeta vient d'ouvrir. Je me mets aux fourneaux, profitant de leur tourner le dospour laisser échapper une petite larme. Je ne sais pas d'où elle vient, celle-ci. Il y a bien longtemps que je ne cherche plus la cause de mes pleurs, ils sont devenus une part de moi, une part aussi naturelle que la respiration ou la sustentation.
Le téléphone sonne et Haymitch se lève en grognant pour aller décrocher alors que j'échange un regard avec les deux autres. Personne n'appelle jamais. Il arrive que les deux amants reçoivent des appels, bien sûr, mais c'est chez eux. Haymitch, lui, n'a de contact avec personne hors du district, du moins plus depuis que je vis avec lui.
Quand il revient du salon, nous nous tournons tous les trois vers lui, avec la même interrogation peinte sur le visage.
— Mentorat, marmonne-t-il simplement.
Je baisse les yeux sur mes mains qui se mettent à trembler. Il va partir au Capitole ? Il va me laisser ? Non. Non, je ne veux pas. Il ne peut pas me laisser, même pour quelques semaines, je ne tiendrai pas. Katniss s'écrie avec force et colère :
— Ils ne vont donc jamais te laisser tranquille ? Tu en as déjà assez soupé avec tes propres Jeux et tes longues années de mentorat, ils ne vont quand même pas t'emmerder encore ?
— Katniss, tu es aussi mentor, cette année. De même que Peeta.
Elle ferme la bouche et je m'avance vers eux, blanche comme un linge. Soit je serai seule ici, soit je serai tribut avec mes trois amis comme soutien. Je ne sais pas quelle situation me paraît la plus horrible.
— On ne sera pas tous les trois attribués au Douze. Il n'y a que Peeta. Toi tu as le Onze, et moi le Dix.
Le silence tombe sur notre quatuor. Nous nous posons tous la même question, et c'est finalement le plus jeune des deux hommes qui la pose :
— Pourquoi moi ? Je ne comprends pas, je n'ai... pas de lien particulier avec le Douze, dirons-nous. Katniss est le Geai Moqueur et le Douze est son nid, elle aurait dû l'avoir. Ou même Haymitch, avec ses longues années à s'occuper de ceux de chez lui ? Mais là, c'est juste... moi. Je ne représente ni la nouveauté, ni l'ancienneté. Rien qu'une neutralité désarmante pour un tel poste.
Nous hochons tous la tête en silence. Je sens venir une manipulation comme le Capitole en fait tellement souvent, mais je suis incapable de l'expliquer alors je me tais et je retourne à mon plat.
Le reste de la soirée se passe dans un silence presque complet. Je suppose que tout le monde psychote sur les raisons de ces nominations qui sont, je l'avoue, plus qu'obscures. Qui a fait ce choix et pourquoi ? Cela est-il l'œuvre du hasard ? Non. La simple chance n'aurait pas envoyé Katniss dans le district de son ancienne alliée morte sous ses yeux. Peut-être estiment-ils que le district qui aura le Geai sera avantagé et qu'il est de bonne guerre que ce soit le Onze ? Ça me paraît peu probable, la chose doit être un peu plus subtile.
Quand je m'endors le soir-même, mes rêves sont confus. Je me vois éclaboussée de sang, puis prendre soudainement feu. Je me vois me battre, mais je ne veux pas me mesurer à cet adversaire dont je ne vois pas le visage. Je suis dans la cellule, l'horrible cellule de prison, sur ma chaise qui me retient. Ils me broient les os de le main gauche. Ils m'entaillent un peu partout sur le corps. Ils hurlent des questions que je ne comprends même plus, un acouphène m'empêche de bien entendre. Je tente de me débattre, ils m'envoient un choc électrique. Je dis que je ne sais rien, ils me fouettent. Je dis que je veux mourir, ils me laissent vivre. Et je souffre, je crie, je hurle. Je suis à nouveau debout, je ne suis plus blessée mais j'ai si mal. Je tue une personne, encore une et puis une autre. Je ne veux plus tuer, quelque chose m'y oblige. Je suis attachée, des fils me relient au ciel. Je sens qu'on me regarde, je sens qu'on me manipule. Je ne veux plus être une marionnette, je brise mes liens. On me tue. Je hurle en me redressant dans mon lit.
Je suis dans le noir, tout est sombre. Je hurle, je déchire le silence à m'en arracher les poumons. Je sens la morsure de la lame sur ma peau. Non, non, ça suffit ! Arrêtez, je ne sais rien. On m'attrape le bras, je me débats, je pleure. J'entends mon nom, répété en criant. Je veux être ailleurs, je veux rentrer chez moi. Mais c'est où (,) chez moi ? Je ne sais plus. Je suis prise de convulsions, je vois des cheveux blonds. Il a des cheveux blonds, mon bourreau ? J'ai peur, il va me tuer, il va y prendre plaisir, comme il a pris plaisir à chaque hurlement que j'ai poussé, à chaque plaie qui s'ouvrait, à chaque sanglot qui m'échappait.
— Effie, réveille-toi ! tonne la voix.
Je ferme la bouche, le calme revient. Haymitch cesse de crier en me secouant, se détendant doucement. Vu sa tête, il était en train de décuver après une bonne bouteille. Que j'ai réussi à le réveiller est presque improbable, et pourtant. Il m'essuie mes larmes avant de m'amener contre son torse nu où je pose ma tête en reniflant, inspirant et respirant un grand coup pour me remettre. J'ai eu une nouvelle crise, la première depuis un mois. Je pensais que j'étais guérie, que c'était passé. Mais aujourd'hui, ça a recommencé, et ça recommencera sûrement après. J'aurais dû me douter que que je n'oublierai pas mes tortures comme ça.
— Tu veux que je reste avec toi ? murmure la voix réconfortante d'Haymitch.
Je hoche simplement la tête et il se glisse dans mes draps. Je retourne aussitôt à ma place entre ses bras, une place que j'ai si souvent occupée lors de mes crises. Il se rendort, mais pas moi. Je reste là, le nez sur sa peau qui sent l'homme et l'alcool, la joue contre son épaule et la main qui joue doucement avec la toison blonde de son torse. Je songe à la semaine prochaine, à mon retour au Capitole. Je vais avoir mal et je le sais, je vais revoir ces bâtiments familiers, peut-être même croiser mes parents. Et puis je vais me souvenir de la face cachée du lieu, de ce qu'ils te font subir pour que tu avoues, pour que tu racontes. Et ils insistent au point que même sans rien savoir, tu racontes. Tu inventes jusqu'à ce qu'ils s'en rendent compte, et qu'ils doublent la torture. Pourtant, ce jour-là, je sourirai. J'aurai remis mon maquillage, mes lentilles, mes perruques et mes robes. Je porterai mon masque, il cachera tout. Je serai moi. Je serai Effie. L'ancienne Effie.
Après tout, ce sera une grande, grande journée.
Cellules secrètes du palais présidentiel, quelques minutes avant la Moisson
— Je te le promets.
Je soupire de soulagement et souris en direction de la cellule voisine, je suis sûr qu'elle le verra avec la lumière de la télévision qui m'éclaire. Je vais probablement mourir, je ne me fais pas la moindre illusion. Ils ont réussi à mettre des papiers à mon nom dans le bocal, comme si je n'avais jamais été légalement mort. Au moins mes promesses sont sauves, confiées à cette étrange fille aux cheveux roses si sûre qu'elle pourra sortir. Bizarrement, je la crois. Elle vivra. Pas moi.
Je suis encore surpris de m'entendre avec elle depuis le début de ce mois de cohabitation. Ce n'est pas le genre de personnes que je fréquente habituellement, mais nous avons très vite été sur la même longueur d'onde. Peut-être est-ce le fait d'être dans cette prison qui nous rapproche malgré les mondes qui nous séparent. Je ne sais pas. Je sais juste que je suis désormais l'ami d'une criminelle multi-récidiviste. Bizarrement, ça ne me fait pas plus peur que cela. Je sais qu'elle gardera mes secrets aussi jalousement qu'elle garde les siens.
Je porte la main à mon épaule et caresse le tatouage qui s'y trouve, mon faucon bleu. Le visage de mes amis me revient en mémoire, la façon dont ils souriaient, l'espoir qui brillait dans leurs yeux, l'envie qui déformait leur visage. Ils comptent sur moi, et j'aimerais tellement pouvoir tout faire pour eux. Mais je suis condamné désormais, et j'ai dû confier la tâche à une autre, à une fille du Capitole qui plus est. Comprendront-ils ? Me pardonneront-ils ? Avec eux, il est difficile de savoir.
Et puis je pense à Wylona qui a sûrement commencé à refaire sa vie à l'heure actuelle. Je verse une unique larme pour tous nos projets gâchés par la rébellion, pour le mariage somptueux que nous ne ferons jamais, pour le magnifique enfant à la peau métisse qui ne grandira jamais à l'intérieur d'elle. Mais c'est ainsi. Le destin a choisi que je ne serai jamais heureux en amour. Sinon, pourquoi serais-je proche de la fin aujourd'hui ? Pourquoi m'aurait-on enlevé Evalynia ?
Je repense à mon amour d'enfance et décide de lui dédier à elle aussi ma larme. Tout ce que j'avais prévu avec l'une, je l'avais prévu avec l'autre. Elles sont si semblables et pourtant si différentes. Et toutes deux me sont arrachées brusquement au beau milieu du bonheur. Je ne suis pas fait pour être heureux.
Ma codétenue bouge soudain pour filer dans le fond de sa cellule et faire comme si nous ne nous étions pas parlés. Je me tourne vers les escaliers où quelques petits pas résonnent. Elle descend et je me tends. Veut-elle me torturer avant la Moisson ? Je lui ai pourtant tout dit, j'ai répondu sous la contrainte à toutes ses questions. Il faut dire qu'elle a eu le beau rôle, elle est passée après toutes les horreurs que m'a fait subir Snow. Elle m'adresse son habituel sourire tordu et roucoule :
— Cinna, Cinna, Ô doux Cinna. Es-tu prêt, mon petit Cinna d'amour ?
Je me renfrogne et l'ignore pour regarder la télé qui diffuse désormais la grande place où se déroule la Moisson. Cette fois, il n'est pas question de secteur ou de districts. Tout le monde ou presque est éligible, partout s'il a eu un travail général ou dans les districts pour lesquels il a travaillé. La Moisson se passe au même endroit pour tous. J'ai actuellement huit papiers dans le bol du district Douze mais je sais que le sort ne me sera certainement pas favorable.
Elle ouvre la cellule et me retourne. Mon corps entier se raidit à son contact alors que son doigt suit une longue cicatrice qui court tout le long de mon bras. Je prends une grande inspiration pour ne pas la repousser en hurlant et tenter de fuir. Je l'ai déjà fait et je l'ai amèrement regretté par la suite.
— Il est temps pour toi de vivre ce pourquoi nous t'avons gardé. Ne sommes-nous pas tellement généreux ? Nous avons retardé l'heure de ta mort !
Non. Vous auriez dû me laisser. J'aurais dû mourir, je le voulais. Je le veux encore. Mais pas comme ça, je veux sortir dignement, tirer ma révérence en étant moi. Je ne veux pas être la marionnette de cette psychopathe. Elle m'a déjà brisé. Elle recommencera encore. Je veux que ça se termine. Je veux que tout s'arrête. La douleur, l'emprisonnement, la vie, tout doit finir vite et bien. Pourquoi n'ai-je pas succombé aux interrogatoires de Snow comme le clame la version officielle ? Pourquoi ne suis-je pas décédé en défendant la Révolte, la bouche hermétiquement fermée sur toute information convernant le Treize, son implication, les rebelles ? Pourquoi n'ai-je pas vendu le Treize, d'ailleurs ? Quand je vois comme il nous traite, je regrette. Oh oui, je regrette de ne pas être un lâche. Être courageux, c'est bien plus dangereux.
— Et moi, alors ? Vous ne voulez pas de moi à la Moisson ? Je pourrais mettre l'ambiance, pourtant ! réclame ma nouvelle amie pour détourner l'attention de la jeune femme et me permettre de me reprendre correctement.
L'interpellée se détourne de moi, je prends une grande inspiration pour retrouver un semblant d'assurance. Ça va mieux. Un peu. Pas beaucoup. C'est déjà ça.
— Allons, Amy ! Ce n'est pas l'envie qui me manque, tu le sais bien, mais tu vas encore égorger quelqu'un. Ça ne ferait pas propre pour une Moisson. On te lâchera à la prochaine réunion du conseil, si tu veux t'amuser.
— Allez vous faire foutre. Je ne suis pas votre pigeon. Je me battrai comme il se doit contre vous. Et je ne sais pas encore comment, je ne sais pas encore quand, mais vous irez retrouver votre Maman dans sa tombe.
— Ne parle pas de ma mère, petite pétasse ! s'énerve-t-elle en me lâchant, le regard gris soudain brûlant de colère.
— Oh, j'aurais touché un point sensible, très chère ?
Elle fulmine et des Thraxs arrivent pour s'emparer d'Amy qui ne se débat même pas, se contentant de la regarder avec défi et moquerie. Quand on entend les hurlements de douleur de mon amie résonner dans toutes les cellules, la jeune femme se tourne vers moi avec l'air satisfait. Elle se penche et m'attrape le visage entre ses doigts fins, me forçant à la regarder dans les yeux.
— Toi au moins, tu sais que tu me dois le respect, n'est-ce pas ? Tu es un bon petit styliste obéissant.
Avant même de réellement y songer, je lui crache au visage. Elle recule en poussant un gémissement dégoûté, me portant un coup dans le nez qui me fait à peine mal. Elle n'a aucune force. En revanche, le taser qui m'envoie une décharge me fait gémir de douleur. On m'attrape par les cheveux et me cogne la tête contre le mur. Je vois flou un moment, j'ai l'impression que ma tête va exploser. Je me fais redresser de force et une voix souffle à mon oreille :
— Allons, tiens-toi tranquille. Tu ne voudrais pas qu'un malheureux accident arrive, n'est-ce pas ?
Je serre la mâchoire et plonge mes prunelles dans celles de Lui. Nous nous fixons un instant, et je détourne les yeux le premier. Il me lâche et va essuyer le visage de sa sœur. Il me lance un regard noir, et je n'ai pas besoin de chercher loin pour comprendre la menace : si je continue ainsi, il fera souffrir mes proches. Menace classique, mais efficace.
Des Thraxs m'encadrent et Elle revient pour me mettre un capuchon sur la tête. Sûrement ne veulent-ils pas d'émeute, pas tout de suite. Si on me reconnaissait, il est certain que les réactions seraient violentes. Ils ne veulent pas de ça avant le tirage, je suppose. Mon tirage. Je vais être dans les Hunger Games. Cette phrase me semble si habituelle, et pourtant si anormale. Mille huit cent quarante-huit personnes l'ont un jour pensé. Tout à l'heure, cela fera vingt-quatre de plus. Moi compris, évidement.
Je glapis de douleur en voyant le soleil, amorçant un demi-tour pour me protéger. Mes yeux me brûlent. Une lumière si violente existe donc ? Je prends ma tête entre mes mains, sentant la migraine commencer à poindre. J'ai l'impression d'avoir réellement le feu aux globes oculaires. Je reste prostré là de longues minutes avant qu'enfin quelqu'un ne me colle des lunettes protectrices sur le nez. Aussitôt, je me détends. Ce que je n'ai plus vu depuis plus d'un an ne m'agresse plus. Il serait de bon ton, par contre, que je m'y habitue pour les Jeux.
Les gens ne font pas attention à moi, trop occupés par leur petite personne. Je les comprends. A leur place, certainement aurais-je désormais peur d'y aller. Je m'y suis résigné, désormais. On me place dans la foule, et je me retrouve coincé entre deux hommes que je ne connais pas. L'un serre une peluche qui semble représenter Finnick contre son cœur en priant à voix basse pour que ça ne soit pas lui, et pas sa femme. L'autre est un petit gros bouffé par le botox qui semble sur le point de faire pipi dans son pantalon.
Je lève les yeux vers l'estrade et cherche lentement du regard. Et puis je la vois dans les bras de son amant qui semble la consoler. Elle est fidèle à elle-même, avec sa natte brune tombant sur l'épaule, le blouson de son père et ses grosses chaussures. Je ne peux retenir un sourire tendre et triste. Je vais la faire souffrir en mourant, je le sais. Il y a ce lien qui s'est tissé entre nous. Elle est plus qu'une amie, presque une fille. La fille que je n'aurai jamais.
Elle avait remporté ses jeux en refusant d'être la marionnette du Capitole. Je mourrai en étant celle des Hik. Elle a apporté l'espoir. J'apporterai la douleur. J'ai l'impression qu'un monde entier nous sépare à présent. Nous ne sommes plus la fille du feu et son styliste. J'ignore où nous en sommes. Inconnus, peut-être ? Je l'espère. Si c'est le cas, elle aura moins mal.
Les hôtesses s'avancent, sûrement pour nous lire le nouveau Traité. Ça va commencer. Vingt-quatre adultes du Capitole vont devoir s'entre-tuer. Un seul d'entre nous reviendra. Vingt-trois seront libres mais mort, un seul sera vivant mais sous leur joug.
Mais quoi qu'il arrive, nous serons tous des marionnettes.
