C'est une belle chose d'être honnête, mais il est aussi important d'avoir raison.
Je n'accompagnai pas Emerson et Ramsès qui se rendirent le lendemain matin à Aziyeh pour s'entretenir avec Abdullah afin de réunir l'équipe qui nous accompagnerait à Abydos. Nos fidèles ouvriers étaient bien entraînés, Abdullah en connaissait davantage sur l'égyptologie que bon nombre de dilettantes européens qui se targuaient du titre d'archéologue, aussi je pensais qu'Emerson pourrait se charger de cette tâche sans mon aide. Curieusement, il s'était à moitié étranglé le matin même quand j'avais cru bon de lui exprimer mon point de vue sur la question. Pour un homme, Emerson a des qualités tout à fait remarquables et je suis la première à reconnaître être une épouse comblée — je ne m'attarderai pas davantage sur ce point que tout lecteur (et surtout lectrice) sensible comprendra aisément. Où en étais-je ? Ah oui. Donc malgré les suscitées qualités remarquables d'Emerson, il me faut bien reconnaître que le bon sens n'en fait pas partie, sinon il n'aurait pas aussi mal interprété ma remarque. Après une petite discussion tout à fait satisfaisante — je ne considérais absolument pas que m'être fait traiter de Madame-Je-Me-Mêle-De-Tout était une atteinte irrémédiable à mon honneur, sinon le sang des Peabody aurait bien entendu réclamé d'être vengé — je réalisai avec stupéfaction que c'était notre première prise de bec depuis la mort de Sethos. Je me rappelai du même coup les paroles de mon époux la nuit précédente : « J'aime quand vous protestez, quand vous argumentez, quand vous êtes vous-même… »
Avec le courage et l'honnêteté que je me plais à m'octroyer, je fis donc mon examen de conscience dès que je fus débarrassée de la présence envahissante de mon époux et de mon fils — il est vraiment curieux que ni l'un ni l'autre ne soit capable de s'habiller correctement sans ma supervision, mais vu que je n'avais pas réussi, malgré mes efforts répétés, à éradiquer cette mauvaise habitude chez Emerson, je commençais à craindre ne pas mieux y parvenir chez son fils. Je ne comptais cependant pas y renoncer pour autant. Même un petit pas par jour fait avancer, songeai-je avec optimisme. Je n'avais pas cru bon d'exprimer cette opinion devant Emerson qui était déjà extrêmement contrarié du retard qu'il avait pris à chercher son chapeau — à ma demande.
Bon, ils étaient enfin partis et je pouvais réfléchir calmement.
Avais-je réellement été touchée par les derniers évènements au point d'en modifier mon comportement ? Certainement pas, me dis-je fermement. Il était bien normal que je subisse (un tout petit peu) les contrecoups de mes inquiétudes concernant mon époux, ma blessure — après tout, j'avais été mordue par un chien enragé — hum — du moins presque enragé. Et puis, je n'avais rien non plus d'une mégère. Comment Emerson osait-il prétendre que je passais mon temps à m'emporter ? C'était LUI qui était surnommé par les Égyptiens le Maître des Imprécations, et ce n'était certainement pas pour souligner l'équanimité de son caractère. Ses écarts de langage étaient bien connus. Une sainte colère souleva ma poitrine et fit rougir mon front, mais comme Emerson n'était pas là pour que je lui exprimasse ces arguments irréfutables avec toute l'énergie voulue, je fus obligée de les réfréner.
Je pouvais attendre. J'avais du travail à expédier avant qu'ils ne rentrent. Tout d'abord, je visitai rapidement Gargery qui, dès que je parlai de le réexpédier en Angleterre par le premier bateau, m'annonça se rétablir parfaitement. Il souhaitait nous accompagner en Égypte depuis des années, mais davantage pour nous aider dans nos enquêtes que par réel engouement archéologique. Dans le cas présent, je crois que ce fut sa crainte d'un nouveau voyage en mer qui influença son rapide rétablissement. Quand il prétendit se charger des bagages de Ramsès, je lui en donnai l'aimable autorisation.
De retour dans la chambre, je fis nos propres bagages, surveillée par Anubis dont la tête sortait à peine du dessous de la commode. Il n'avait pas accompagné Emerson tandis que Bastet était partie avec Ramsès. En réalité, il quittait assez peu le dessous des meubles depuis ce qu'Emerson avait appelé sa « cuisante humiliation ».
— Ce n'est pas ainsi qu'on gagne le cœur d'une dame de qualité, dis-je d'un ton sévère. Á mon avis, une soumission servile ne fait qu'exacerber un caractère dominateur.
Anubis se renfonça sous le meuble en me lançant un regard écœuré aussi je ne poursuivis pas mon petit sermon. Manifestement les mâles de toutes espèces s'avéraient imperméables au bon sens.
Emerson et Ramsès devaient déjeuner chez Abdullah — où j'espérais bien que mon fils ne tenterait pas comme naguère d'ingurgiter du vin de palme avec les autres garçons du village. J'avais oublié de lui ordonner de n'en rien faire.
Pour ma part, je descendis dans la salle à manger afin d'y prendre un déjeuner léger. Il se trouva que deux amies à moi s'y trouvaient également et nous eûmes un agréable moment ensemble. Il me fallut seulement éluder leurs questions insidieuses concernant Nefret, je n'oubliais pas que sa brusque réapparition à nos côtés avait soulevé de nombreux commentaires, d'abord certains ragots de la pire espèce concernant la pureté de ses origines dont je ne me souciais guère, mais également des suspicions quant au trésor légendaire que son infortuné père avait autrefois cherché (jusqu'à y perdre la vie). Cette légende tenace pouvait toujours éveiller des convoitises importunes. Fort heureusement, je réussis sans peine à éviter les pièges tendus par Marjorie Fisher et sa cousine, Daisy Johnson.
Nous évoquâmes donc les dernières créations des couturiers en matière de mode, sujet hautement neutre qu'il m'était rarement donné d'aborder avec Emerson. Les dernières années avaient vu l'heureuse disparition de l'épouvantable tournure qui avait sévi dans ma jeunesse. La nouvelle mode présentait des lignes plus sinueuses et le costume-tailleur faisait fureur. Le couturier Redfern, s'inspirant des costumes masculins, l'avait créé pour la pratique du sport (et j'ai toujours considéré que ma propre participation à cette évolution n'avait jamais été reconnue). Ce vêtement était adapté à la promenade et surtout au travail des femmes qui se développait peu à peu. Ajoutant l'élégance au pratique, les plus audacieuses le portaient parfois avec un gilet d'homme en soie blanche brodée.
Ensuite, je demandai quelques nouvelles de nos amis communs. Marjorie, qui vivait généralement à Louxor, faisait toujours une ample provision de nouvelles — de vulgaires commérages, selon Emerson — pendant ses séjours au Caire.
— J'ai rencontré Howard Carter, dit soudain Marjorie. Le pauvre était bouleversé par le décès d'un ami qui travaillait à Abydos. Connaissiez-vous Edward Williams, Amelia ?
— Je l'avais rencontré, dis-je en revoyant un homme rougeaud, à l'aspect fruste et à la voix trop forte. Il est mort d'insolation, n'est-ce pas ?
— Je pense plutôt qu'il a été empoisonné, susurra Daisy d'une voix pleine de sous-entendus. Et personne ne tient à ce que cela se sache.
— Vraiment Daisy… commença Marjorie.
— Vraiment, Daisy, dis-je en même temps, mais sur un tout autre ton (la fièvre enquêtrice se réveillait en moi.) Auriez-vous entendu Mr Carter formuler quelques soupçons ?
— Mr Carter ? Demanda la dame étonnée, en ouvrant très grand ses yeux myopes. Mais pas du tout.
— Oh, dis-je désarçonnée. Comment pouvez-vous alors savoir... ?
— Il travaillait pour un Français, dit-elle en se penchant vers moi, la bouche pincée de dégoût. Ces gens-là mangent absolument n'importe quoi, ma chère, c'est bien connu. L'estomac britannique de ce pauvre Mr Williams n'y aura pas survécu.
— Vraiment ? Dis-je déçue tout en appréciant qu'Emerson ne soit pas là pour assister à ma déconvenue. Mais les Britanniques, ajoutai-je dans un louable esprit de justice, sont parfois tout aussi fantaisistes, vous savez. Ainsi, par exemple, les assistants de Mr Petrie sont régulièrement intoxiqués par des aliments avariés qui ne l'affectent jamais — et je me rappelle avoir ainsi trouvé Mr Quibell et sa future épouse dans un bien triste état, il y a quelques années.
— Cela n'a absolument rien à voir, rétorqua Miss Johnson, outrée.
Marjorie se retenait de rire, aussi je crus bon de changer de sujet tandis que nous savourions notre tarte aux pommes tiède flambée de brandy et recouverte de crème battue. Je dois reconnaître que Daisy n'a pas exactement la même conception que moi d'un repas léger, mais évidemment un tempérament britannique ne pouvait que bien supporter l'apple pie, (tarte aux pommes) même en pleine chaleur.
Les dames se retirèrent après le café tandis que je m'attardais sur la terrasse, les yeux machinalement fixés sur deux vendeurs de fruits qui se disputaient bruyamment en contrebas, à grand renfort de jurons.
Je ne vis donc pas approcher l'homme avant qu'il ne s'adresse à moi.
— Mes hommages, Mrs Emerson. Puis-je vous tenir compagnie ?
— Mr Carter ? Dis-je en saluant le jeune archéologue qui s'inclinait, chapeau à la main. Quelle agréable surprise.
Un autre homme l'accompagnait. Quand Mr Carter voulut me le présenter, je l'interrompis dès les premiers mots :
— Je connais déjà Mr Ackroyd, dis-je aimablement. Il a voyagé avec Ramsès, la semaine passée.
— Dans ce cas, je vais vous laisser, dit Mr Carter. M. Maspero m'attend. Puis-je espérer vous voir avec le professeur dans la soirée, Mrs Emerson ?
Howard s'en alla une fois que je l'eus convaincu — sans difficulté — de revenir dîner avec nous le soir même. Je ne savais pas exactement quand Emerson comptait partir à Abydos mais, vu le court délai qui nous était imparti, je savais qu'il ne s'attarderait pas au Caire.
— Asseyez-vous, je vous en prie, dis-je à Mr Ackroyd. Votre fille et Mr Lemon ne vous accompagnent-ils pas ?
Sur un geste d'invitation de ma part, il tira une chaise et s'installa, posant délicatement son couvre-chef à côté de lui. Je le dévisageai d'un œil attentif. Il était de complexion saine — un homme de la campagne sans doute. En tant que dessinateur, il pouvait avoir acquis ce teint fleuri même en Angleterre s'il exerçait son art au grand air. Mon examen avait été aussi bref que complet, et Mr Ackroyd répondit en même temps à ma question.
— Mon beau-frère a malheureusement une peau qui craint fort le soleil, Mrs Emerson, dit-il. Il s'y expose donc le moins possible. Je n'avais pas réfléchi à ce problème avant d'accepter qu'il m'accompagnât. Ma fille, quant à elle, se repose dans sa chambre des fatigues du voyage.
— J'ai quelques compétences médicales, intervins-je aussitôt. Si je peux vous être utile, ce sera bien volontiers. Je tiens à vous remercier de vous être chargé de mon fils sur le bateau.
— Mais ce fut un plaisir, je vous assure, Mrs Emerson. Ce jeune homme est extrêmement intéressant et ses connaissances... Mon Dieu, Mrs Emerson, auriez-vous avalé de travers ?
— Mmm, marmonnai-je en agitant une main impatiente.
Ramsès ? Un « jeune homme » ? Je me demandai un moment s'il se moquait, mais le regard brun et attentif posé sur moi était parfaitement serein.
— Nous avons pris un peu rapidement la décision de partir, voyez-vous, continuait Mr Ackroyd en secouant la tête. En réalité… Et bien, je viens de perdre mon épouse, à l'automne, et ce décès a beaucoup frappé ma fille et mon beau-frère. Je compte sur ce voyage pour leur faire oublier ce deuil douloureux.
— Je vous présente toute mes condoléances, dis-je d'un ton sincère.
— Hélas, ce ne fut pas réellement une surprise. Mon épouse était très affaiblie depuis quelques mois — la consomption, sans aucun doute — elle ne souhaitait même plus recevoir son médecin. Je me demande vraiment pourquoi elle a cru bon de faire du canotage dans son état. Elle s'est noyée, ajouta-t-il d'une voix brève en détournant le regard.
— Oh, fis-je. Hum…— je suis vraiment désolée.
En vérité, je l'étais. La consomption était le mot pudique utilisé pour désigner le dépérissement qui pouvait s'observer dans toute maladie grave et prolongée mais souvent, par métonymie, elle désignait aussi la tuberculose pulmonaire que l'on ne savait guérir. Mr Ackroyd suggérait-il que son épouse s'était noyée — volontairement ? Je ne pouvais bien évidemment pas lui poser la question, aussi tentai-je de lui apporter quelque réconfort :
— Vous avez bien agi en venant ici, affirmai-je (et aucun pressentiment ne me vint en proférant une telle ineptie.) L'Égypte est le pays idéal pour retrouver son énergie et l'archéologie vous y aidera également. Rien ne vaut un travail physique pour panser une peine affective.
— Je vous remercie, Mrs Emerson, dit-il, ému.
— Je vous en prie, dis-je gentiment car je voyais bien que sa nature réservée de Britannique ne souhaitait pas davantage exprimer des sentiments aussi intimes. Comment avez-vous pris contact avec M. Amelineau ? Le connaissiez-vous ?
— Pas du tout, fut la franche réponse. Mais l'un de ses assistants est un lointain cousin de mon épouse qui connaissait mes aptitudes et celles d'Henry. Nous avons étudié l'égyptologie avec le professeur Griffith. Vous le connaissez, n'est-ce pas ?
— Bien entendu.
— Il a travaillé en Égypte dans les années quatre-vingt mais il enseigne maintenant l'égyptologie à Londres et Manchester et je sais qu'il compte aussi fonder à Oxford un important institut de recherche. Il apprécie mon travail et m'avait déjà recommandé à sir Wallis Budge, du British Museum. Un homme prolifique, n'est-ce pas ? Il a publié plus de cent quarante titres, vous savez, et j'en ai illustré pour lui une bonne partie.
— Oh, mon Dieu, dis-je catastrophée.
— Je vous demande pardon ?
— Je vous en prie, Mr Ackroyd, veuillez ne jamais — jamais — mentionner Mr Budge devant mon époux. Ils ne — hum — s'apprécient guère.
— Je ne l'aurais pas fait, Mrs Emerson. Le jeune Mr Emerson…
— Qui donc ? Hoquetai-je.
— Et bien, votre fils, bien entendu, dit-il. Il m'avait déjà prévenu.
— Ramsès ? Oui bien sûr. Il connaît le caractère de son père. Bien, ceci étant réglé, vous n'avez pas répondu à ma question, Mr Ackroyd, pourquoi avez-vous pris contact avec M. Amelineau ?
— Les deux artistes de son équipe — un couple, voyez-vous — ont dû rentrer en Angleterre pour une affaire — hum — d'ordre privé. Il s'est donc trouvé à court de main d'œuvre et c'est ainsi qu'il a fait appel a nous. M. de Morgan lui a probablement donné nos noms. Je lui avais écrit parce que je croyais qu'il était encore le directeur du Service des Antiquités.
— Il ne l'est plus, dis-je. C'est M. Maspero qui est revenu à son ancien poste. Et votre fille ? Ajoutai-je. Comment compte-t-elle s'occuper ? A-t-elle aussi des aptitudes en égyptologie ?
— Ma fille ? Non, Mrs Emerson. Honoria fera quelques visites bien entendu, elle s'occupera aussi à ses lectures et à ses ouvrages de broderie. Je sais qu'il y a une infirmière dans l'équipe, aussi sera-t-elle parfaitement chaperonnée. On ne peut pas demander à une jeune fille bien née de se salir les mains, n'est-ce pas ?
Je n'avais plus le temps nécessaire pour relever une incongruité pareille — mais je me promettais bien de le faire plus tard — aussi je continuai sans broncher.
— Je vois. Quand comptez-vous vous rendre à Abydos ?
— D'ici quelques jours, dès que nous aurons fait le tour classique des touristes qui découvrent l'Égypte. Les pyramides de Gizeh seront ma priorité, bien entendu. C'est notre premier voyage après tout.
— Et bien, je vous souhaite un bon séjour et nous nous reverrons à Abydos, Mr Ackroyd, dis-je. Mon époux, mon fils et moi-même devons y passer quelques semaines avant de rentrer en Angleterre.
Mr Ackroyd m'assura qu'il était ravi de l'apprendre et me quitta sur ces entrefaites. J'avais oublié de lui demander comment il connaissait Howard Carter, mais le monde de l'égyptologie n'était pas si grand — et puis je comptais bien poser la question à Howard le soir même. Il y avait aussi le cas de la présence de Mr Neville… Je remontai dans ma chambre en réfléchissant et, à peine arrivée, je me mis à établir une nouvelle petite liste.
Emerson et Ramsès revinrent peu après remarquablement poussiéreux. Je les expédiai se nettoyer et commandai le thé dans notre salon.
— J'ai invité Howard Carter à dîner ce soir, Emerson, annonçai-je.
— Comment ? Cria-t-il depuis la salle de bain. Oh, Carter. Je ne voulais pas dîner ici, Peabody, se plaignit-il aussitôt, je voulais aller chez Bassam…
— Voyons, Emerson, vous aimez bien discuter avec Howard, n'est-ce pas ? Et puis, il est allé voir M. Maspero cet après-midi. Je voudrais savoir…
— Ah, ma chérie, dit Emerson en revenant dans la pièce et en m'étreignant — ce qui me coupa momentanément la parole — toujours aussi curieuse. Très bien, nous dînerons avec Carter. Et nous partirons demain.
— Avez-vous tout organisé avec Abdullah ?
— Bien entendu, fut la réponse étonnée. Lui et les autres partiront dans la matinée à Abydos pour nous attendre. J'emmène une équipe réduite : Abdullah, Daoud, Hassan, Feisal, Selim… Une douzaine. Nous engagerons sur place des porteurs de paniers. (Il secoua la tête, chagriné.) C'est bien trop court, je n'aurai pas le temps…
— Pourquoi Ramsès était-il couvert de terre ? Coupai-je car Emerson aime se plaindre et je ne voulais pas qu'il recommence à évoquer sa proposition inepte de passer tout l'été en Égypte.
— Aucune idée, répondit-il d'un ton qui éveilla ma suspicion.
— Emerson ? Vous êtes bien restés ensemble, n'est-ce pas ?
— Humph. Voyons, ma chère, ne commencez pas à vous agiter. Que voulez-vous qu'il lui arrive à Aziyeh ? Et bien — hum — à dire vrai — Ramsès était chez Selim pendant que je parlais à Abdullah…
Je le fixais, muette et catastrophée. Je réprouve complètement la coutume égyptienne qui consiste à marier les jeunes gens à peine nubiles, filles ou garçons, et je savais que le jeune Selim avait déjà une épouse — sinon deux ?— et plusieurs enfants. Je commençais à peine à accepter que mon fils ait grandi, mais il n'avait que douze ans. Même si sa taille était déjà (presque) celle d'un adulte, il n'en était pas un. Dans son enfance, il avait été particulièrement précoce sur de nombreux sujets, y compris dans ses questions concernant le sexe opposé — et je me rappelais en particulier une conversation mémorable à ce sujet de Ramsès, qui avait huit ans à l'époque, avec son père. Emerson avait boudé ensuite pendant une semaine en m'accusant de lui avoir tendu un piège pervers alors que je n'avais fait que lui concéder les attributions de son rôle paternel. Etait-il possible que mon fils ait pu approfondir ce douteux sujet durant l'après-midi ? Je me repris vite cependant. Les Musulmanes menaient des vies très protégées. De plus il était probable que Selim n'aurait jamais…
Le rôle de parent de jeunes gens présentait des complications que je n'avais pas prévues en fait.
Ramsès frappa et entra, suivi de la chatte. Je le regardai d'un œil critique. Il était vêtu d'une veste en tweed bien coupée, les cheveux encore humides.
Une autre idée fulgurante me vint alors.
— Ramsès, demandai-je d'un ton abrupt. Etiez-vous déguisé quand vous avez rencontré Mr Ackroyd sur le bateau ?
— Déguisé ? Répéta-t-il tandis que ses sourcils noirs et fournis se haussaient. Oh. Pas avec une barbe blanche et une canne, Mère. Je n'utilisais qu'une ombre de moustache et un peu d'épaisseur au niveau du…— de la taille.
— Mr Ackroyd semble vous croire plus âgé, dis-je sévèrement.
— Peabody, s'écria Emerson. Allez-vous vous asseoir et servir ce thé ? Quelle importance peut bien avoir ce que croit cet homme ? Et d'ailleurs comment diable savez-vous ce qu'il croit ? Ajouta-t-il d'un ton suspicieux.
— C'est très simple, Emerson, répondis-je calmement. Je l'ai rencontré après le déjeuner. Il est veuf depuis peu et s'inquiète de la mélancolie de sa fille.
Je servis le thé en réfléchissant. Mr Ackroyd avait-il cru découvrir en Ramsès un parti intéressant ? L'idée me paraissait grotesque mais je savais que marier leurs filles était l'unique but de nombreux parents. Ciel ! Pensai-je alors. Nefret allait aussi bientôt atteindre l'âge de « faire son entrée dans le monde » ainsi qu'elle l'avait indiqué dans sa lettre. Elle était riche, belle et bien née. Les prétendants se presseraient autour d'elle comme des abeilles sur du miel. Malgré son apprentissage accéléré, la vie qu'elle avait menée jusque là la rendait peu apte à reconnaître les ruses des coureurs de dot, aussi je devrais veiller…
— Emerson, dis-je d'un ton décidé, puisque Nefret nous accompagnera en Égypte l'an prochain, il nous faudra engager une dame de compagnie et un précepteur pour lui faire continuer ses études — ainsi qu'à Ramsès.
Je dois avouer que je n'avais pas pensé à l'impact sur mon époux et mon fils de cette conclusion à mes réflexions — conclusion pouvait paraître quelque peu incongrue hors contexte. Brutalement interrompu alors qu'il détaillait les mesures préliminaires qu'il comptait établir dès son arrivée sur le site d'Abydos, Emerson me regarda, éberlué, la bouche encore ouverte. Il m'était plus difficile de savoir ce que pensait Ramsès, mais quelque chose me disait qu'il n'approuvait pas davantage le bien-fondé de mon intervention.
— Amelia ! Tonna enfin Emerson. Je ne vois pas…
— Excusez-moi, mon chéri, dis-je avec un sourire. (Le choix d'un chaperon pour Nefret n'était pas encore une urgence et il faudrait donc que j'en parle avec Emerson à un moment plus opportun.) Vous disiez ?
— Je ne sais absolument plus ce que je disais, cria-t-il, furieux. Vous m'avez fait perdre le fil de ma démonstration. D'ailleurs, vous n'avez rien écouté, je dois tout recommencer.
Et c'est ce qu'il fit, fort longuement, jusqu'à ce que Bastet, qui devait avoir compris la situation, lui morde la cheville. Emerson s'emporta et Ramsès en profita pour s'éclipser — avec la chatte. Je vis qu'Anubis, caché sous le lit, n'avait rien perdu de la scène. Pendant qu'Emerson maugréait, je repris ma liste pour la compléter.
Emerson boudait toujours quand vint l'heure du dîner. Je savais que son humeur chagrine inattendue — Emerson ayant davantage tendance à exprimer ses mécontentements qu'à les ressasser — venait du fait que j'avais refusé de le questionner sur les causes de son silence. Frustré, il écrivait rageusement sur les pages de son petit carnet, tandis que je terminais de m'habiller.
— Je vais voir ce que devient Ramsès, Emerson, dis-je ensuite en me dirigeant vers la porte. Vous nous rejoindrez dans la salle à manger — quand vous aurez changé de chemise, mon cher.
— Pourquoi devrais-je le faire ? Rugit mon tendre époux en me lançant un regard outré devant cette demande extravagante.
— Parce que celle que vous portez est froissée et pleine de taches d'encre, Emerson, précisai-je d'une voix courtoise.
Je sortis avant qu'il n'ait pu répondre et entendis nettement un choc lourd retentir derrière moi contre la porte. Qu'avait-il pu jeter ? Un livre probablement.
Quand je frappai à la porte voisine, Ramsès me cria d'entrer mais il était encore dans la salle de bain, comme l'indiquaient les bruits d'eau qui en parvenaient.
— Pose les serviettes sur le lit, Larbi, dit-il en arabe.
Je ne me donnai pas la peine de le contredire et attendis, tout en jetant un œil autour de moi. Gargery avait préparé les bagages, ainsi qu'il l'avait annoncé. Il ne restait plus que des documents épars et des livres sur la table de travail. Je m'en approchai et reconnus l'écriture hachée de mon fils qui s'opposait tant à la délicatesse de ses hiéroglyphes finement ciselés. Il avait reproduit une stèle — d'Abydos, probablement — figurant un nommé Antef et son épouse Sathator. La femme posait sa main sur l'épaule de son mari, évoquant ainsi une certaine complicité conjugale. Une traduction s'étalait en dessous : Vive l'Horus qui réunit les deux terres, qu'il vive éternellement. Son véritable serviteur de confiance, celui qui fait tout ce qu'il loue à longueur de journées…
En déplaçant la feuille pour la lire, je vis qu'un petit volume usé était dissimulé en dessous. Soufflée, je fixai le titre qui s'étalait en lettres ternies, La Fiancée d'Abydos de lord Byron. Ramsès n'avait pas uniquement trouvé les volumes de Mariette chez les libraires du bazar, mais il poussait un peu loin sa recherche de documentation. Si je me rappelais bien, l'œuvre portait en filigrane un amour impossible du poète (un de plus). Il est vrai que Byron écrivait toujours d'après ses impressions et ses sentiments personnels, se livrant tout entier dans ses œuvres — esclave de ses passions impérieuses, certes, mais c'était aussi un romantique, livré au doute et à la mélancolie. Etait-ce une lecture adaptée pour mon fils ? Je ne lui connaissais pas ce goût nouveau pour la poésie.
Je ne touchai pas au livre mais la chatte Bastet, nonchalamment étalée sur le siège devant la table, me jeta un regard réprobateur.
— Je n'ai fait que regarder, dis-je d'un ton sévère.
— Je vous demande pardon ? (La tête de Ramsès apparut brièvement et disparut aussitôt.) Je suis à vous dans une minute, Mère, dit-il.
— Je parlais à Bastet, dis-je machinalement.
Lorsque nous descendîmes peu après, j'avais en tête de nouveaux sujets de méditation. Je n'avais pas évoqué ma découverte devant Ramsès. Je ne m'étais pas rendue coupable d'indiscrétion — ce qui m'arrivait rarement, sauf si des circonstances exceptionnelles l'exigeaient — mais je n'étais pas certaine de vouloir entendre ce que mon fils pourrait argumenter pour justifier son achat.
Howard Carter était à l'heure, Emerson non. Aussi Ramsès remonta-t-il à la recherche de son père tandis que je m'installais en tapotant la main d'Howard.
— Tout s'est-il bien passé avec M. Maspero ? Demandai-je.
— Toujours droit au but, n'est-ce pas, Mrs Emerson, s'esclaffa-t-il. Je comptais vous en parler de toute façon. Il m'a offert le poste d'inspecteur général des monuments en Haute-Égypte.
— Oh. Howard, c'est magnifique, dis-je sincèrement.
— Maspero est très occupé en ce moment, ajouta-t-il. Il ne critique pas la direction de son prédécesseur mais… Hum. Il a le projet de déménager le musée de Boulaq vers de nouveaux bâtiments. Un travail gigantesque qui ne pourra être accompli sans préparation, bien entendu.
— Il est vrai que les locaux sont devenus trop exigus, concédai-je. Emerson se plaint régulièrement de la façon dont les antiquités y sont exposées.
En réalité, la nouvelle inattendue me chagrinait. C'était au vieux musée de Boulaq que j'avais vu Emerson pour la première fois, il y a des années. J'y retournais souvent, au gré de mes passages au Caire. C'était pour moi une sorte de pèlerinage — mais je ne pensais pas qu'un tel argument pourrait influencer M. Maspero.
— … et ainsi de Morgan et Amelineau ont dû rentrer en France, conclut Howard à un discours que je n'avais pas écouté.
— Comment ? Dis-je. M. Amelineau n'est plus à Abydos ? Mais…
— J'ai rencontré ce matin un Anglais qui devait travailler pour lui, continua Howard sans réaliser qu'il me coupait la parole. Il l'ignorait aussi. En réalité, Mrs Emerson, M. Maspero avait un réel problème avec le site d'Abydos. Il voulait envoyer Neville pour le superviser, mais quand il a su que le professeur Emerson souhaitait s'y rendre, il a bien entendu sauté sur l'occasion. J'ai même entendu dire qu'il avait annulé un déplacement prévu à Assouan pour pouvoir rencontrer votre mari.
— Ah, dis-je seulement. (Mrs Pettigrew avait de bonnes sources).
— Tout le monde connaît la parfaite probité du professeur, insista Howard, même ceux que son caractère — hum — surprend. Voyez-vous, la plupart des archéologues français acceptent mal la convention de Fachoda. Et leur gouvernement ne sait plus très bien si leurs expéditions doivent continuer ou non en Égypte.
— M. Maspero est français, fis-je remarquer.
— Il est avant tout égyptologue, et la politique n'a aucune influence sur sa carrière, rétorqua Howard. Amelineau est parti si brusquement que le site n'a pas été convenablement refermé. Maspero était furieux. Croyez-vous que le professeur acceptera d'en prendre la relève jusqu'à la fin de la saison ? Vous devez vous aussi bientôt rentrer en Angleterre, n'est-ce pas ?
— Emerson acceptera, dis-je. M. Maspero aurait pu lui en parler directement. Et comment saviez-vous pour Mr Ackroyd ? C'est incroyable ce que les rumeurs circulent vite dans cette ville.
— Je ne vous le fais pas dire, s'esclaffa Howard. Je suis passé chez mon tailleur ce matin — je tenais à avoir une veste neuve pour rencontrer Maspero — et j'ai ainsi appris la couleur exacte du tissu que vous aviez choisi pour celle de votre fils. Qui était le géant qui vous accompagnait dans les souks ?
— Je vous dérange peut-être ? Ronronna une voix derrière nous.
Mr Carter se releva si brusquement qu'il en renversa sa chaise avec fracas. Tous les regards des autres dîneurs se tournèrent vers nous, mais Carter ne voyait que les yeux étrécis de mon époux qui le fixaient suspicieusement.
— Bonjour, prof… professeur, bégaya-t-il nerveusement.
— Emerson, dis-je calmement, asseyez-vous. Vous êtes en retard. Mr Carter m'informait de sa nomination comme inspecteur général en Haute Égypte. Des félicitations sont de rigueur.
Emerson en convint avec réticence, s'installa à mon côté et plaça ostensiblement Howard en face. Ramsès, le visage impénétrable, prit le dernier siège libre.
La conversation, bien entendu, se porta sur l'égyptologie. Toujours d'humeur maussade, Emerson entreprit d'expliquer à Howard Carter quelles seraient ses tâches en tant qu'inspecteur général. Devant cette avalanche de recommandations péremptoires, le pauvre homme se mit rapidement à transpirer. J'eus pitié de lui.
— Il suffit, Emerson, dis-je. Laissez-nous dîner tranquillement. Mr Carter sait parfaitement ce qu'il doit faire et nous avons bien compris votre position sur la question.
— Mais, Mrs Emerson, protesta Howard dont les yeux inquiets restaient fixés sur mon époux, je vous assure que…
— Nous partons prochainement pour Abydos, Mr Carter, ajoutai-je. Vous devriez donc prévenir Emerson de ce qu'Amelineau…
Carter eut un peu de mal à répéter son discours, vu que mon bouillant époux, à nouveau furieux, lui coupait la parole à chaque mot. Emerson a un caractère épouvantable, mais il n'est pas stupide. Il réalisa vite qu'il serait ainsi le seul responsable du site — ce qui, en réalité, lui convenait parfaitement.
— Il doit rester des membres de l'équipe sur place, n'est-ce pas ? Demanda-t-il. Tous n'étaient pas Français.
— Et tous n'avaient pas les moyens de payer leur billet de retour, ajouta cyniquement Carter
— Bien, bien, dit Emerson, les yeux brillants. Cela sera intéressant, il y a Abydos — et plus au nord, Thinis. Manéthon prétend...
— Qui est Manéthon ? Demandai-je.
— Un prêtre égyptien qui a écrit, sous Ptolémée 1er Sôter, une Histoire de l'Égypte en trente volumes — bien plus que moi. Les origines d'Abydos remontent aux époques les plus anciennes de l'Égypte et on y trouve les tombes de rois des deux premières dynasties — dites thinites par Manéthon parce que Thinis était alors leur capitale.
— Ce n'était pas Memphis ? S'étonna Carter.
— S'il est possible de séparer le religieux du politique quand on parle de l'ancienne Égypte, intervint soudainement Ramsès, on pourrait dire que Memphis était la capitale politique et Thinis une sorte de capitale religieuse — avec son sanctuaire à Abydos.
— A cause d'Osiris, ajoutai-je.
— Il se peut, concéda Ramsès, que la présence de son tombeau (supposé) inspira aux gens pieux le désir de se faire inhumer à ses côtés.
— Toujours est-il qu'une ville importante se forma, coupa Emerson qui ne s'intéressait pas à la religion. Une ville avec des nombreux monuments. Les plus anciens sont détruits mais on discerne encore les emplacements d'origine.
— Abydos porte encore son nom grec, dit Ramsès. Il vient de l'égyptien Abdjou ou Abidjou qui signifie tumulus de l'emblème de la tête d'Osiris. On disait aussi Abot en copte.
— Walter m'a envoyé un document sur la légende d'Osiris, dis-je à Howard.
— Oh, fit-il. Vous allez certainement en tirer un autre de vos charmants contes égyptiens, n'est-ce pas, Mrs Emerson ?
— Certainement, dis-je, tout en jetant un regard menaçant à Emerson qui s'apprêtait à m'interrompre. Cette légende jette les bases de plusieurs concepts fondamentaux de la religion et de la politique égyptiennes, vous savez. (Je ne voyais pas pourquoi Ramsès serait le seul à faire étalage de ses connaissances). D'abord la momification, continuai-je, en tant que résurrection après la mort, et le rôle éminent du principe féminin (Isis) dans cette démarche, ce qui justifie le sang royal transmis par les femmes. Ensuite, le pouvoir royal hérité par le fils du roi (Horus, fils d'Osiris). En quelque sorte, même le désordre — personnifié par Seth — représente le mal nécessaire pour aboutir à l'ordre — et aux pharaons.
— C'est remarquable comme analyse, dit Howard.
— Humph, grommela Emerson.
— J'ai lu ce qu'Oncle Walter vous avait envoyé, Mère, intervint mon fils, et je voudrais ajouter quelques petites précisions sur ce que vous venez si brillamment d'évoquer. Vous ne parlez que d'Isis, mais elle a aussi été aidée par sa sœur Nephtys –l'épouse de Seth — pour retrouver le coffre qui contenait le corps d'Osiris.
— Ah, ricana Emerson, il aurait été découpé en quarante-deux morceaux — le nombre des nomes en Égypte — et tous n'ont pas été retrouvés… surtout le plus utile pour concevoir Horus.
— Emerson, m'écriai-je.
— Effectivement, ce morceau précis aurait été jeté dans le Nil et dévoré par les poissons, ajouta Ramsès, en me jetant un regard impavide. D'après une autre version, Horus aurait été conçu avant qu'Osiris ne soit découpé — ce qui paraîtrait plus logique vu le…— hum — l'amputation de son anatomie.
— Remarquable, vraiment, répéta Carter en s'efforçant (vainement) de ne pas rire.
Emerson, qui regrettait sa grossière plaisanterie, n'osait plus me regarder. Je jugeai plus sage de changer de sujet. Le reste du dîner se passa sans incident.
Une fois remonté dans notre chambre, Emerson se précipita dans la salle de bains pour éviter mon sermon. J'ouvris la fenêtre et sortis sur le balcon. Depuis des années, l'hôtel Shepheard nous réservait toujours les mêmes pièces, au troisième étage, qui donnaient sur les jardins de l'Ezbekieh. Le doux crépuscule d'Égypte était tombé avant le dîner et il faisait désormais nuit noire. Le ciel était couvert, sans étoiles. On ne voyait plus les grands acacias dont les grappes jaunes ou blanches se balançaient mollement, ni les jacarandas ou les poincianas. Tout était obscur. Les lourds parfums nocturnes des massifs fleuris tentaient — vainement — de lutter avec les infects relents du Caire que je humais pourtant à pleins poumons. J'avais beau être née en Angleterre, me sentir fière d'être Britannique, je savais que l'Égypte était mon vrai pays d'adoption, celui qui m'avait offert mes plus belles découvertes, un avenir plein de promesses, un métier passionnant et… Emerson, un époux comme il en existait peu. Ledit époux beugla alors à mon oreille, manquant presque me faire basculer.
— Mais vous avez perdu la tête, ma parole ? Vous allez tomber.
— C'est vous qui m'avez surprise, Emerson, rétorquai-je, ulcérée de tant de mauvaise foi — mais avec son bras dur comme de l'acier enroulé autour de ma taille, ma protestation fut moins virulente que je l'aurais souhaité.
— Que regardiez-vous donc en pleine nuit ? Demanda Emerson qui profitait de sa situation (juste derrière moi) pour s'octroyer quelques privautés.
— Rien de particulier, mais…— Voyons, Emerson. Nous allons bientôt quitter le Caire aussi je m'imprégnais de ses parfums…
— De ses parfums ? Ricana Emerson en reniflant avec ostentation.
— Il est vrai que certaines odeurs (organiques en particulier) sont fort tenaces, Emerson, mais vous ne pouvez nier que les jardins sont magnifiques. Le jasmin sent si bon. C'en est presque entêtant. Et puis là… Bien entendu, on ne le voit pas actuellement, mais en plein jour, il y a devant notre chambre un énorme jacaranda. C'est un arbre tellement superbe, n'est-ce pas, avec ses fleurs bleu lavande en forme de petites trompettes.
— Superbe, marmonna Emerson contre mon cou.
— Quand nous aurons une maison bien à nous, je planterai des roses dans mon jardin, et des tamaris, bien entendu, mais aussi…
— Peabody, cria Emerson outré. Je ne peux pas comprendre que vous vous obstiniez à parler botanique en un pareil moment.
Mon cher Emerson avait raison, ce n'était pas le moment de parler botanique. En fait, ce n'était pas le moment de parler du tout…
D'une chose à l'autre, ce ne fut pas avant le lendemain que je pus morigéner Emerson. Nous étions attablés devant le petit-déjeuner et Ramsès n'était pas encore arrivé.
— Pourquoi avez-vous été si désagréable avec Howard hier soir, Emerson ? Demandai-je. Vous terrorisez ce pauvre garçon.
— Désagréable, moi ? S'écria-t-il en reposant violemment sa tasse à thé sur la table — et j'entendis nettement un craquement suspect. Peabody, vous ne comprenez rien aux subtilités de la conversation masculine — ce n'était qu'une petite plaisanterie.
— Vraiment ?
— Je n'apprécie pas trouver un freluquet occupé à vous caresser la main dès que j'ai le dos tourné, protesta Emerson.
— Voyons, mon chéri, dis-je gentiment, n'avions-nous pas admis que nous étions un vieux couple fidèle et que la jalousie n'aurait plus cours entre nous ?
— Le décider est une chose, l'appliquer en est une autre, dit Emerson en me serrant contre lui. Crénom. Je ne nous trouve pas vieux du tout, ma chérie.
— Avouez que la nomination d'Howard est plutôt un avantage, dis-je en riant. Il n'a jamais rien su vous refuser. Quel que soit le site où nous nous installerons l'an prochain, ce que vous réclamerez sera parole d'évangile pour lui.
— Ne me parlez surtout pas d'évangile, grommela Emerson — mais je voyais bien qu'il souriait
Ramsès arriva alors en s'excusant de son retard. Il avait les yeux soulignés de cernes bistres, ce qui signifiait qu'il n'avait pas beaucoup dormi.
— Vous ne devriez pas veiller si tard, dis-je. Á votre âge, le sommeil est important…
— Ne commencez pas, Peabody, grogna Emerson.
— Oui, Mère, dit mon fils, tout en acceptant une tasse de thé.
— Je me demande si Mr Ackroyd est encore au Caire, dis-je. Il comptait visiter les pyramides avant de se rendre à Abydos. Mais maintenant que M. Amelineau est parti, peut-être aura-t-il d'autres projets.
— Sa fille occupe la chambre voisine de la vôtre, dit Ramsès. Je l'ai vue y entrer le premier jour. Je ne l'ai plus croisée depuis.
— Cette jeune personne semble mener une vie très retirée, dis-je. Elle ne descend jamais dans la salle à manger.
— Que nous importe la vie de ces gens, Amelia ? Grogna Emerson. Vous n'avez absolument pas à vous en mêler.
— Mais, mon cher, ils seront avec nous à Abydos.
— Cette fille ne sait rien faire et ne fera que nous gêner, protesta mon époux. Si le reste de l'équipe est à l'avenant…
— Elle vient de perdre sa mère, dis-je. Ce sont des circonstances atténuantes.
— Bah, grogna-t-il.
Ramsès avait terminé tout ce qui se trouvait sur le plateau. Il ne dormait pas beaucoup mais cela n'affectait pas son appétit.
Gargery se présenta peu après et insista pour finir nos bagages — qui étaient déjà prêts. Il voulut alors aider Emerson à s'habiller. Vu qu'Emerson déteste s'habiller et qu'il n'use jamais des services d'un valet, même lorsque nous sommes en Angleterre — d'ailleurs Gargery n'en a pas la fonction — la discussion dégénéra rapidement. Emerson s'emporta, bien entendu. Notre maître d'hôtel — Qu'allions-nous pouvoir trouver pour l'occuper ? Pensai-je — finit par se retirer après qu'Emerson l'ait menacé de l'envoyer à Abydos en bateau.
— Comment allons-nous occuper Gargery ? Grogna Emerson. Nous ferions mieux de le faire rentrer immédiatement.
— Ce serait inutilement cruel. Je veillerai à trouver quelque chose, assurai-je d'un ton confiant qui laissait supposer que je possédais déjà la solution à ce problème — ce n'était pas le cas, mais je ne doutais pas d'y parvenir en temps voulu. Il ne s'agit que de quelques semaines. Quand partons-nous ?
— Grrr, dit mon époux. J'aurais voulu le faire dès aujourd'hui, mais avec les cachotteries de Maspero, je dois repasser à son bureau. Quelle sacr… satanée perte de temps. Mais je veux savoir qui demeure sur le site et à quoi je dois m'attendre exactement. J'ai aussi reçu un messager du cheik Mohammed qui demande que nous allions dîner avec lui ce soir. Je ne vois pas comment y couper.
— Oh, mon Dieu, Emerson, dis-je. Nous mangeons toujours trop dans ces réunions. Et s'il faut ensuite prendre le train de nuit...
— Nous ne partirons que demain matin, Peabody. Je réserverai nos billets en revenant de chez Maspero.
— Très bien, je vous attendrai ici.
— Crénom. Je n'ai pas besoin de nourrice… commença Emerson avant de s'interrompre. Comment ? Ne me dites pas que vous ne pensez pas à m'accompagner ?
— Je voudrais aller voir le musée de Boulaq, dis-je avec un regard entendu — qui n'eut aucun effet.
— Je me demande bien pourquoi, rugit Emerson. Ce musée est une calamité. Tout y est installé en dépit du bon sens et…
— Vous allez être en retard, mon chéri, coupai-je.
En réalité, Emerson avait raison, pensai-je peu après en déambulant dans les sinistres allées du vieux musée. Tout était poussiéreux, sombre et entassé. Ramsès marchait près de moi, les mains dans le dos, le regard fixé sur les présentoirs. Je ne savais pas pourquoi il avait tenu à m'accompagner, mais sa présence silencieuse n'était pas encombrante.
Nous nous arrêtâmes devant une vitrine illuminée qui présentait des emblèmes royaux de Méroé : Le sceptre et le fléau, incrustés d'or et de lapis lazulite. Il s'agissait des reliques du pays de Koush que nous avions prétendu trouver en Égypte l'hiver précédent. En réalité, c'était Nefret qui les avait emportées avec elle en quittant à jamais la Montagne Sainte où elle avait vécu depuis sa naissance. Emerson avait connu un vrai dilemme de conscience en trompant ainsi toute la communauté scientifique, mais il ne pouvait être question de révéler la vérité. Nous avions donné notre parole de taire à jamais les informations que nous avions acquises sur la culture méroïtique, tout comme l'accès jusqu'à l'oasis secret.
Je fixai l'or sombre d'un œil rêveur. Si le fléau était un symbole de domination évident, le sceptre représentait plutôt la houlette d'un roi berger qui menait son peuple.
Soudain, le sceptre me rendit mal à l'aise. Je l'avais vu récemment… mais où ? Mon rêve de l'autre nuit m'apparut tout à coup, alors que Seth le brandissait en s'engageant seul dans le désert. Etais-je donc si obsédée par ce mythe osirien qu'il intervenait même durant mon sommeil ? Qu'était donc parti chercher le frère déshérité loin du royaume de son aîné ? Et puis Seth était censé être un dieu roux. Celui de ma vision avait les cheveux noirs, les yeux ardents, la voix rauque.
Pourquoi y avait-il toujours de telles luttes entre frères ? Emerson, heureusement n'avait aucune rivalité avec le sien — pauvre Walter, si bon, si dévoué. Ramsès, notre seul héritier, n'aurait donc pas de rival, mais Walter et Evelyn avait trois fils, Raddie — nommé ainsi d'après son oncle Radcliffe bien qu'Emerson détestât résolument son propre prénom — et les jumeaux Johnny et Willy. J'espérais qu'aucune discorde ne se glisserait jamais dans cette famille si unie. La religion prétendait que tous les hommes étaient frères mais, malgré cela, les luttes fratricides restaient monnaie courante. Je soupirai.
— Vous avez l'air bien songeuse, Mère, dit Ramsès.
— Vraiment ? Dis-je en détournant mon regard de la vitrine. En fait, je crois que votre père a gardé des remords sur ce que nous avons dû faire au sujet de ces objets.
— Il était inconcevable de les conserver, Mère, dit mon fils calmement, et la sécurité de Nefret primait sur toute intégrité professionnelle.
— Bien entendu, soupirai-je. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.
— C'est un aphorisme d'une grande sagesse, dit Ramsès.
Je me tournai pour le regarder — remarquant avec une certaine contrariété qu'il me fallait maintenant lever les yeux pour le faire. Se moquerait-il de moi ?
— Vous moqueriez-vous de moi ? Demandai-je.
— Absolument pas, Mère. Si vous avez terminé, nous devrions rentrer.
Emerson revint en même temps que nous, furieux parce qu'il n'avait pas trouvé Maspero. Il avait cependant obtenu la liste des personnes qui se trouvaient encore à Abydos, mais nous n'avions plus le temps de la consulter.
Le cheik Mohammed Bahsoor était un « vieil ami » d'Emerson (mon cher époux en a énormément, dans tous le Moyen-Orient) à qui nous rendions souvent visite lors de nos passages au Caire. Le charmant vieux monsieur nous salua fort aimablement et accueillit Ramsès en l'étreignant comme un fils.
— Vous devriez me le laisser durant l'été, Sitt. Il vivrait parmi les miens, apprendrait à tirer, à chevaucher et à devenir un homme du désert, un vrai.
Ramsès avec une arme ? La perspective suffisait à me terroriser.
— Plus tard, peut-être, répondis-je avec un sourire éteint.
— Bokra alors, dit mon hôte avec un sourire amusé.
Il savait bien, comme moi, que le mot arabe pour dire demain était fréquemment utilisé pour repousser une formalité ennuyeuse ou une réponse délicate — mais d'une manière courtoise, sans infliger l'affront d'un refus immédiat.
Je fus heureuse de constater que l'assemblée qu'il avait réunie n'était pas trop nombreuse et le repas moins imposant que de coutume. Comme je l'avais prévu, j'étais la seule femme présente, l'émir me tenant comme une sorte de sexe à part — femme certainement, mais avec des privilèges réservés aux hommes.
Ramsès quant à lui avait passé presque toute sa vie en Égypte où il pouvait passer sans difficulté pour un autochtone. Il mangea avec ses doigts — de la main droite — avec la plus parfaite aisance. Il avait souvent assisté aux festins offerts par le cheik. Je me souvins qu'une fois, il y a quelques années, il s'était montré tellement discret que j'en avais oublié sa présence, allant jusqu'à évoquer sans retenue mon opposition à la coutume musulmane du mariage des filles à peine nubile ou l'asservissement inqualifiable de pauvres créatures derrière les grilles des harems. Je ne me serais plus risquée aujourd'hui sur de tels sujets — tout en me demandant ce que Ramsès pouvait exactement en connaître. Aussi, une fois que notre hôte eut courtoisement évoqué la santé de la jeune fille que nous avions laissée en Angleterre, la conversation porta essentiellement sur les chevaux que, par tradition, les Bédouins élevaient avec soin et passion.
— J'en ai de magnifiques, dit le cheik d'un air attendri. Il faudra que je vous les montre un jour. Chevaucher de tels animaux est une sensation unique.
— Nous pensons à nous installer pour nous consacrer à un unique site à compter de l'année prochaine, dis-je. Posséder nos propres chevaux serait bien plus agréable qu'en louer — aussi nous vous en achèterions volontiers.
— Pour les hommes du désert, Sitt, protesta doucement le vieil homme, les chevaux sont de véritables amis. Un bédouin ne vend jamais ses chevaux — mais, ajouta-t-il en souriant devant mon air contrit, il peut les offrir.
Dans le fiacre qui nous ramenait à l'hôtel, Emerson ne parla que de notre départ du lendemain — et Ramsès resta parfaitement silencieux.
Il était déjà tard quand nous arrivâmes à l'hôtel. En ouvrant la porte de notre chambre, je vis qu'un papier plié avait été glissé dessous. Je me penchai pour le ramasser :
« Vous ne trouverez rien. N'allez pas à Abydos. Ce sera le seul avertissement. Sinon malheur à vous. »
— Toujours cette recette éculée de la bonne vieille lettre anonyme glissée sous la porte, s'écriait Emerson le lendemain en brandissant furieusement le chiffon de papier. Il est vraiment lamentable que ces bâtards ne se renouvellent pas davantage.
— Dommage qu'il soit impossible d'en tirer une information utile, dis-je.
— Oui, Peabody, ricana mon époux. Mais le but d'une lettre anonyme n'est pas vraiment d'indiquer l'identité son auteur, vous savez.
— C'est écrit en anglais, dit Ramsès. En bon anglais.
Nous nous trouvions seuls dans notre compartiment — pour le moment. Le trajet jusqu'à Abydos était long et monotone. Nous ne connaissions que trop les petits villages traversés d'où émergeaient parfois le minaret d'une humble mosquée, les rares bosquets étiques le long de la voie, les mares qui bordaient le Nil où s'ébattaient des buffles d'eau au dos couvert d'oiseaux. Si le spectacle ne présentait aucune nouveauté pour nous, Gargery l'avait découvert avec enthousiasme et ses gloussements ravis avaient été répétitifs — et fort lassants. Nous les avions endurés en silence, et même Emerson s'était retenu de protester. Nos deux compagnons de voyage félins, Bastet et Anubis, chacun installé sur une banquette opposée, s'ignoraient avec ostentation. Anubis était à côté d'Emerson. Il me sembla que le gros chat tigré avait maigri. Il s'était fort peu alimenté ces derniers temps, bien qu'Emerson ait tenu à lui monter régulièrement quelques reliefs de nos repas — il avait cru que je ne le remarquerais pas mais, bien entendu, je l'avais fait, et les poches de sa veste en conservaient des taches de gras. Le train était pour l'instant arrêté à mi-chemin, à Al Minya. En regardant par la fenêtre, j'évoquai machinalement la proximité des sites d'Amarna et de Beni Hassan. Pour le moment, Gargery était descendu — à ma demande — acheter des oranges à un petit vendeur sur le quai, mais le répit serait de courte durée.
— Je ne comprends pas le pourquoi d'un tel message, dis-je. Que sommes-nous censés trouver à Abydos ? Nous n'avons encore aucun plan… Emerson. m'écriai-je prise d'une idée subite. M'auriez-vous caché quelque information ? Pourquoi teniez-vous à aller à Abydos ? Á mon avis…
— Votre imagination débridée me surprendra toujours, Peabody, coupa-t-il d'un ton hargneux. Comment osez-vous proférer une telle accusation ? Je ne sais pas ce que signifie ce chiffon — probablement rien, d'ailleurs.
— Un avertissement signifie toujours quelque chose, dis-je d'un ton ferme.
— Ce n'est peut-être que le dépit d'un jaloux qui aurait voulu la direction du site en l'absence d'Amelineau, dit Emerson les yeux plissés. Ce Neville par exemple… Il ne m'inspire aucune confiance. Un homme qui écoute aux portes.
— Il n'écoutait pas, Emerson, vous le savez très bien, il s'en approchait pour voir le numéro parce que la lampe avait grillé dans le couloir. Ces portes d'hôtel se ressemblent toutes. Et Mr Neville est un égyptologue reconnu.
— Gargery revient, indiqua Ramsès qui surveillait le quai.
Bien entendu, je ne tenais pas à mettre mon maître d'hôtel dans la confidence de ce curieux message. Il se serait bruyamment agité et aurait formulé des propositions d'action farfelues. Zut, pensai-je, sa présence est parfaitement inutile. Emerson avait raison, nous aurions dû le renvoyer en Angleterre.
— Bien, de toute façon, nous ne pouvons rien faire pour l'instant, dis-je faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Á mon avis… Oh. Vous voilà, Gargery. Merci, ces fruits ont l'air délicieux — hum — Emerson, où est la liste que M. Maspero vous a remise.
— Bah, répondit-il sombrement. Il n'était même pas à son bureau. Ces fonctionnaires ne travaillent que quand cela leur chante. (Il sortit un autre papier de sa poche, enleva les brins de tabac qui le maculait et le déplia.) Voilà…
— Y a-t-il des personnes que nous connaissions ? Demandai-je.
— Deux Français — un couple, marmonna Emerson en parcourant la liste. C'étaient les artistes, Yvonne et Jules Bigasse (NdA : Gros derrière en anglais) Quel nom grotesque ! S'exclama-t-il en pouffant de rire, puis il croisa mon regard et s'interrompit avec un grognement gêné. Humph. Ils sont rentrés en France. La femme attend un enfant. Je me demande pourquoi elle a accepté une telle situation si…
— Emerson, soupirai-je.
— Oui, Peabody, dit-il en se replongeant dans sa liste. Il y a aussi l'infirmière, Miss Badern — voilà un nom normal au moins. — Comment cela, une infirmière ? C'est insensé. Pourquoi diable Amelineau avait-il besoin d'une infirmière ?
— Peut-être pour s'occuper de Mme Bigasse, proposai-je. Á moins qu'il n'ait lui-même eu besoin de soins. De plus, Mr Ackroyd pense qu'elle sera en quelque sorte le chaperon de sa fille.
— Un chaperon ? S'égosilla à nouveau Emerson. Mais où croit-il être ? Pourquoi Miss Ackroyd a-t-elle besoin d'un chaperon ?
— En réalité, intervint Ramsès, c'est l'Honorable Miss Ackroyd.
Cette information tomba dans un silence soudain — qui s'éternisa. Oh, mon Dieu, pensai-je en regardant Emerson qui avait le plus grand mépris pour la noblesse. Quelques représentants de cette caste dite supérieure se pavanaient parmi la société anglo-égyptienne, tous membres du prétentieux Turf-Club que nous ne fréquentions jamais. Mon inestimable époux ne croyait pas aux privilèges innés, pensant que toute valeur doit s'acquérir par soi-même.
Je dois sans doute préciser à mon aimable lecteur une particularité du système nobiliaire anglais, dans la mesure où la pairie ne se transmet pas systématiquement. Le titre est uniquement porté par le chef de famille, mais les enfants ont cependant droit à certains titres honorifiques dont les nuances varient selon l'importance du titre, le rang de l'enfant, ou même le statut de l'épouse (en cas de remariage, par exemple). Les fils cadets et les filles d'un comte, d'un vicomte ou d'un baron portent devant leur prénom le titre d'Honorable.
— Vous êtes sûr de cela ? Demandai-je à Ramsès.
— Oui, Mère, dit-il. J'ai eu le temps de parler longuement avec Mr Ackroyd sur le bateau, vous savez.
— Je croyais que vous discouriez d'égyptologie, dit Emerson le regard sombre. Et des livres de Mariette.
— Mr Ackroyd est le fils du comte de Hamilton, précisa Ramsès. Il est aussi baron et sa fille porte le titre d'Honorable. La noblesse ne signifie pas toujours l'argent, Père, et Mr Ackroyd travaille pour vivre. Il a un domaine agricole dans le Gloucestershire, près du village de Tetbury.
— Et je suppose que le beau-frère est duc ? Ironisa lourdement Emerson.
— Non, Père, dit Ramsès. Feue Mrs Ackroyd et son frère venaient d'une modeste famille de Tetbury — où leur père était pasteur.
— Pasteur, rugit Emerson. De mieux en mieux.
— Juste avant la mort de sa mère, la jeune fille a passé une saison à Londres, précisa Ramsès en me regardant. Son père semblait espérer qu'elle aurait pu y rencontrer quelqu'un.
— Vraiment ? Dis-je en me penchant en avant. Sa mélancolie affichée pourrait donc avoir des causes romantiques.
— Peabody, protesta Emerson, ne commencez pas à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. Qu'elle soit romantique ou non, la mélancolie de cette jeune personne ne m'intéresse pas. Comment diable sommes-nous arrivés à une conversation aussi dénuée d'intérêt ? Je ne veux plus entendre un mot à ce sujet. Et j'espère que les Ackroyd ne nous causeront pas d'ennuis sinon… Qui y a-t-il d'autre ? Continua-t-il en baissant les yeux. Ah, Anthony Beresford. Un nom bien anglais. Je le connais d'ailleurs, c'est un ancien militaire qui a abordé l'égyptologie sur le tard avec Maspero. Je sais aussi qu'il a accompagné Petrie dans son expédition au Sinaï mais je croyais qu'il travaillait depuis à Coptos. Il devait être le premier assistant d'Amelineau.
— Quel était le rôle de l'ami d'Howard, Mr…— hum…
— Edward Williams, dit Ramsès
— J'allais le dire, Ramsès.
— Aucune idée, dit Emerson. Il n'est pas sur la liste. Il devait être également assistant. C'était un archéologue qui avait appris sur le terrain, comme Carter. Je l'avais rencontré, bien entendu, mais je le connaissais peu. (Il me jeta un regard noir.) Vous n'allez pas recommencer à prétendre sa mort suspecte, n'est-ce pas ?
— Et bien, avec ce message anonyme, peut-être que l'assassin…
— Sommes-nous en danger, monsieur et madame ? Demanda Gargery qui nous écoutait avec intérêt. Je n'ai pas pensé à emporter mon gourdin mais je pourrais…
— Il n'y a pas d'assassin, Amélia, explosa Emerson. Taisez-vous, Gargery. Mrs Emerson se laisse emporter par son…— hum — imagination.
— Voyons, Emerson, réfléchissez. Nous avons certainement acquis une certaine réputation en tant que limiers, n'est-ce pas ? Dis-je. D'abord à cause de notre intervention après la mort de lord Baskerville et ensuite il y a eu cette affaire du British Museum qui a été largement rapportée dans les journaux.
— A qui la faute ? Grogna Emerson. Si ce satané O'Connell…
— Là n'est pas le sujet, mon cher, dis-je car je connaissais parfaitement l'opinion de mon bouillant époux sur la presse en général et sur Kevin O'Connell en particulier.
— Mais enfin, Peabody, qu'est-ce que notre réputation peut avoir à voir avec Abydos ? Protesta Emerson qui semblait un peu perdu.
— Á mon avis, Mère… commença Ramsès.
— Je voulais simplement souligner, coupai-je fermement, que notre réputation est maintenant bien reconnue. Réfléchissez un peu à ce que penserait un assassin qui nous verrait arriver juste après son forfait — alors qu'il croyait avoir réussi à faire passer cette mort pour naturelle ?
— Bon sang, dit Emerson en me regardant effondré.
— … mais peut-être que je pourrais trouver sur place… continuait Gargery.
— Bien ajoutai-je. Puisque que ceci est réglé, nous ferions mieux de nous préparer. Je crois que nous arrivons.
Ni Emerson ni Ramsès n'avait plus cherché à m'interrompre. Je me le demandais comment j'avais pu oublier la mort de ce Mr Edwards — ou Williams ?— mais j'étais plutôt satisfaite de ma démonstration éminemment logique. Quand Emerson aurait fini de bouder, il ne pourrait qu'admettre que j'avais eu raison. J'étais désormais très impatiente de débarquer à Abydos.
Une foule gesticulante nous attendait à la gare en glapissant des hurlements de bienvenue. Parmi la masse des galabiehs flottantes, je repérai le turban blanc et la longue barbe d'Abdullah. Nous avions un jour de retard mais il était là, et tous nos hommes également. Emerson était presque une légende en Égypte. C'était également un employeur généreux, juste et très apprécié. Quand le train s'arrêta, dès qu'il apparut, un cri général s'éleva. Du haut des marches, Emerson agita la main en guise de réponse.
Abdullah s'approcha, sa haute taille le rendant reconnaissable parmi la foule. Je le connaissais depuis de nombreuses années mais il avait vieilli depuis lors. Le soleil égyptien avait ridé et tanné son visage, sa barbe était devenue plus blanche que grise, mais il se tenait encore droit et montrait souvent l'énergie et la force d'un jeune homme. Je remarquai pourtant aujourd'hui qu'il avait l'air grave — et qu'il ne souriait pas.
— C'est bon de vous revoir, mon vieil ami, dit Emerson. C'est bon d'être là.
— Qu'y a-t-il, Abdullah ? Demandai-je inquiète.
— Chaque année un nouveau cadavre, Sitt Hakim, dit-il d'une voix sombre. Mais cette fois, la mort n'a même pas attendu votre arrivée pour frapper.
