Kenny a piqué du nez pendant qu'on roulait. J'ai bien cru qu'on allait crever. J'l'ai fait s'arrêter et ai pris sa place pendant qu'il se peloter comme un chat à côté, dans un sommeil agité.

On se connaît depuis le berceau et j'ai toujours été derrière lui dans ses délires. Les deux doigts de la main. En y repensant, il est vite parti en couille : sexe, dépendance aux médocs, à la nicotine, à l'alcool et enfin aux drogues pure. Et moi, plus modéré, je le suivais malgré tout, je voulais pas qu'il se sente seul. Ç'avait toujours été lui et moi.

Je passe ma main sur le visage, la fatigue me traque, mais on arrive chez moi. Rue résidentielle, les maisons s'enchaînent et se ressemblent toute. Le même gazon, la même boite à lettres, les mêmes architectures. Blanc à la toiture brune. Parqué dans l'uniformisation. Mais, comme le dit Kenny dans ses moments de lucidité, « il vaut mieux vivre parmi des clones que dans les ghettos où je traîne, au moins, là, tu as l'impression de vivre correctement ! ».

Je me gare. L'aube se lève tout juste. Je trifouille le dessous de volant, le moteur se calme. Kenny s'est apaisé. La figure calme. Je porte ma main vers lui, réajuste quelques mèches rebelles. Il remue légèrement. Je le laisse là assoupi. L'air est frais. Je rentre dans la baraque.

« J'suis rentré

... »

Crétin... ils sont en vacance. La maison est vide...

Je monte les escaliers. C'est vraiment mort comme décoration. Vert olive, marin, ocre. Tu t'sens crevé, j'suis pas un poisson qui ne se souvient pas du seul paysage de son aquarium. Je jette un œil dans la chambre de ma sœur, son lit est vide, encore défait.

Connerie de classe verte.

Ma chambre... C'est un bordel monstre. J'm'assois sur le rebord du lit, impeccable. J'écoute le silence. En bas j'entends la porte claquée. Kenny a dû se réveiller, il doit se caler dans la cuisine à m'attendre faire mes petites affaires.

Je vide mon armoire dans un sac de voyage qui traîne là. Dans cette avalanche il y a des vêtements de Kenny, à force de dormir chez moi il a laissé pas mal de ce qu'il lui appartient. J'descends, chargé. Dans la cuisine Kenny a les bras croisés sur la table, les yeux grands ouverts fixant comme un abruti la carafe d'eau.

« Bien dormis ? »

« ...J'suis déchiré. »

« Sans déconner ! Mange un peu, on se casse après. »

« On se casse ? Pour aller où ? »

« Dans ton désert tu t'souviens ? »

« Ah ouais

... »

Je suis hyperactif. Kenny bug sur le sac que je viens de poser sur la table. Je m'attelle à lui préparer un bol de céréales. Pépite mielleuse dans son océan lacté. Ca fou un peu d'couleurs. Il mange doucement, déguste comme un affamé. Je remplis un sac de victuailles : barres énergétiques, biscuits apéritifs, chips, bouteilles d'eau. Je vais dans le salon, une enveloppe est posée à mon intention, elle est épaisse. Je regarde à l'intérieur, il y a un mot et une belle liasse de billets. J'enfourne tout ça dans ma poche intérieure. Je vais m'asseoir en face de Kenny, un bol de céréales rempli pour ma pomme.

« T'as l'air vénère Craig. On dirait qu't'as l'diable dans les yeux »

« Arrête avec ta poétique de merde et mange. »

J'sais même pas moi même pourquoi j'ai les nerfs ma famille abonnée absente, solitaire dans la présence. Moi et Kenny on est pareils...

J'm'enfile ce qui doit être des antidépresseurs avant de finir le bol.

« Tu t'prends les premières heures de route Kenny, va falloir que je dorme. Va te prendre une douche, ça te réveillera, j'irais après. »

Il opine du chef. Il se dirige déjà vers la salle d'eau en traînant les pieds. Sans gène, il se déshabille déjà sur le chemin, laissant ces vêtements traînés sur le sol comme des vestiges d'une vieille bataille. L'eau commence à s'écouler, chaudière en route. Je m'attarde sur la porte qu'il n'a pas fermée, l'eau passant sur son corps rossé de plusieurs cicatrices blanchâtres.

Je vais enfourner dans un sac plastique un kit de survie, médocs, carte, lampe torche, pognon, bloc note, chargeur -on ne sait jamais. Je ramasse les affaires de Kenny et les jette dans le panier de linge sale. Je garde sa veste sur le bras et vais lui poser des vêtements propres directement dans la pièce. Il me regarde se frottant la peau frénétiquement de savon, même pas surpris.

Quand il finit, je prends sa place dans la cabine, l'eau ruisselle, de l'autre côté il s'habille. Je patauge dans une eau savonneuse, une légère teinte jaune met en branle la transparence du liquide avant de se faire ingurgiter par la bouche d'écoulement.

Je me rhabille. Je sors torse nu, une serviette épongeant frénétiquement mes cheveux. Kenny est assis sur la troisième marche de l'escalier. Je jette la serviette dans la corbeille. Enfile mon haut puis ma veste.

« On y va ? »

Il hoche la tête. Je prends les sacs, les poses à l'arrière de la Ford, j'ai ajouté deux couvertures polaires à l'équipement. Kenny s'attelle à faire démarrer le moteur. Je m'installe à côté. Ferme les yeux. Il regarde la carte. La voiture vrombit.

On est parti en grande inconnue.