Chapitre 2
Bon ok, je ne passais pas toutes mes journées à contempler les murs chez moi ou à regarder TMU. Il m'arrivait de sortir. Très rarement cela dit. La raison ? La maladie se voit. Et fait peur. Je n'avais aucune envie de croiser les regards curieux voire insistants des gens, et ce, où que je mette les pieds.
Je pouvais considérer que mon cas aurait pu être pire, que je n'avais pas non plus subi des transformations physiques radicales. Mais je trainais parfois ma bonbonne à oxygène comme un fardeau, et le tube qui m'aidait à respirer était comme un rappel à ce que j'étais, comme une frontière supplémentaire entre moi, qui était malade, et les autres, qui ne l'étaient pas. Du coup, je ne sortais pas. Ou très rarement. Maman, qui était libre depuis qu'elle avait quitté son boulot pour s'occuper de moi à plein temps, m'accompagnait partout. En vérité, elle était devenue ma meilleure amie.
Je suis allée chez le kiné avec maman, comme prévu. Elle a sorti la voiture de l'allée qui bordait notre maison tandis que j'avançais vers elle avec ma bonbonne. Mon père me disait au-revoir depuis le porche.
- Je serai rentrée vite. On en a pour deux heures, maximum, lui ai-je assuré en plaçant Philip à mes pieds.
- D'accord. Je t'aime ma puce.
Je lui ai envoyé un baiser et il a fait de même. Je le sentais angoissé, comme chaque fois qu'il partait travailler. J'imagine qu'il pensait toujours me voir vivante pour la dernière fois, comme à chaque fois qu'on se séparait. J'ai attaché ma ceinture, en évitant de le regarder, car cela me mettait mal à l'aise.
Dans la voiture, maman et moi avons écouté de la musique, un vieux tube de pop ou je ne sais quoi. Maman et son enthousiasme débordant ont gueulé sur les refrains endiablés de Madonna pendant un quart-d'heure, et on s'est garées devant le cabinet.
La salle d'attente était presque vide, ce qui m'a rassurée. Maman et moi nous sommes présentées à l'accueil. J'ai fait rouler ma bonbonne jusqu'à mes pieds, tâchant de la dissimuler derrière mes jambes en espérant que les gens qui patientaient ne la fixe pas comme des demeurés. L'espoir fait vivre. Puis je me suis assise avec maman dans la salle d'attente en essayant de me la jouer détachée et j'ai saisi un magazine sur la table basse devant moi. J'ai tourné les pages sans grand entrain, mon regard glissant sans excitation aucune sur des modèles longilignes souriantes et bien portantes.
Comme toujours, l'attente était super longue. Je me suis levée en disant à ma mère que j'allais au toilettes. Elle a acquiescé et m'a suivi des yeux jusqu'à ce que je tourne à l'angle du couloir. Je n'avais pas besoin de la regarder pour le savoir. Les toilettes étaient déserts, j'en ai profité pour me moucher. Me moucher avec mes lunettes relevait du sport à haut niveau. Il me fallait retirer ma canule, me moucher une narine après l'autre, rincer les embouts de mes lunettes et remettre le tout en place. J'ai tâché de faire vite car j'avais peur que quelqu'un rentre dans les toilettes et me voit comme ça. Me moucher a titillé un peu les bronches encombrées et cela m'a fait tousser comme une folle. Je me suis enfermée dans les toilettes pour vomir un peu d'une glaire transparente. Après cela, je me sentais un peu mieux, plus "libre" de respirer, disons !
Le kiné pratiquait des massages plus ou moins appuyés ainsi que du "clapping". Le clapping est une méthode de désencombrement du système respiratoire, avec des petits coups donnés rapidement sur toute la surface thoracique. Les poumons vibrent en quelque sorte et le mucus qui les encrasse se décolle des parois. Après ça, je me mets à tousser comme une folle jusqu'à recracher des glaires parfois sanguinolents (appelés hémoptysies). Je crache du sang. C'est l'un des symptômes du cancer des poumons. J'ai laissé maman seule dans la salle d'attente lorsque le professionnel m'a appelé, ce qui a de nouveau titillé la curiosité des gens qui patientaient avec nous. Mais j'ai fait mine de ne rien voir.
Le médecin était génial. Il m'a serré la main en souriant, m'a fait entrer dans son cabinet et m'a demandé comment j'allais, ce que j'ai trouvé drôle.
- Pour une personne en phase terminale, je dirai plutôt bien. Ai-je répondu
Il a ri. Puis m'a posé quelques questions, a observé mes dernières radio des poumons sur son appareil lumineux. On voyait les métastases, des points blancs assez volumineux, qui peuplaient mes poumons. J'aurais préféré ne pas voir cette radio, parce que je savais ce que tous ces points blancs voulaient dire, je savais que j'allais mourir à cause d'eux, je savais qu'ils étaient la cause de ma souffrance et je savais qu'ils étaient là, sous ma peau, derrière mes os, à vivre et à continuer de se développer. En me tuant.
- Allez on va commencer. Prête ?
- Oui.
J'ai retiré mon t-shirt sans m'emmêler avec ma canule, puis je me suis allongée sur la table. Sur le côté. Il a commencé par des pressions diffuses sur les côtes et le dos, puis a appuyé sous mon diaphragme. J'ai gémi.
- ça fait mal ?
- Oui, ça tire.
- ça doit être une légère tension.
- Ok
- Je vais détendre tout ça. Expirez longuement.
Je me suis éxécutée, même si longuement voulait dire 3 secondes pour moi et j'ai eu la tête qui tournait. Puis il a commencé à me donner des petites tapes sur les côtes. L'effet ne se fait pas attendre. La toux se déclenche, de plus en plus grasse. Finalement, le bouquet final est un crachat de glaire sombre dans un haricot en papier mâché. Je n'ose pas regarder ce que je viens de régurgiter, rien que l'odeur me donne envie de vomir.
On recommence encore deux ou trois fois. On change de haricot, je m'essuie la bouche avec un bout de sopalin. Enfin, le médecin m'annonce la fin de mon calvaire :
- C'est fini. Reposez vous un peu avant de vous rhabiller.
- Merci.
Je demeure allongée un moment, sur le dos, à fixer le plafond tout en essayant de reprendre mon souffle. J'ai essuyé mes yeux où perlaient quelques larmes arrachées par les crachats et j'ai continué de respirer en regardant le plafond. Mine de rien, je sentais la différence. Elle était palpable. Mes poumons semblaient presque neufs, ma respiration n'était plus sifflante, l'oxygène me paraissait moins rare. J'avais l'impression que tout ce qui les encombrait depuis trop longtemps avait été décollé pour laisser la possibilité à l'air d'y pénétrer. Maman m'attendait toujours dans la salle de l'accueil, feignant de lire un magazine avec décontraction. Décontraction était un terme qui n'existait plus pour mes parents depuis qu'on avait posé mon diagnostic. J'ai fait signe à ma mère que j'étais là, elle s'est levée et a discuté avec la secrétaire qui lui a transmis un bilan rapide de la séance. J'ai évité de les regarder pendant qu'elles parlaient parce qu'elles me jetaient des coups d'oeils compatissants et ça m'énervait beaucoup. Comme j'étais majeure, j'ai signé les papiers.
Dans la voiture, j'ai dit :
- Si vous pouviez arrêter de parler de moi comme si j'étais une pauvre gosse malheureuse parce qu'elle a un cancer incurable, ce serait génial. Merci.
- Oh Hazel, on a rien dit de tout ça..
- Oui, c'est ça.
J'étais furieuse. Parce que même ma mère ne pouvait s'empêcher de me regarder comme si j'étais une création divine, éphémère, qui pouvait crever d'une seconde à l'autre. J'en avais marre de voir dans ses yeux à quel point elle m'admirait, marre qu'elle se batte pour moi, dégoûtée qu'elle s'accroche.
En rentrant à la maison, je suis montée dans ma chambre et j'ai allumé mon ordinateur pendant que mes parents allaient manger. Je n'avais pas faim, le kiné m'avait fatiguée et coupé l'appétit. J'ai été surfer sur les blogs. Je n'en avais pas personnelement car je ne voyais vraiment pas de quoi je pourrais bien avoir envie de parler. Si ce n'est de mon cancer peut-être. Mais je n'avais pas envie de parler de mon cancer sur la toile. Je savais que beaucoup de gens les faisaient et je détestais ça. Je déteste les malades qu'on traite en héros. Les gens qui se prennent en photo à l'hôpital, souffrant comme des chiens mais les pouces levés, se posant en digne battant(e) d'une maladie de merde et balançant des phrases tout aussi merdiques du genre "Mon cancer, ma bataille". Pire encore, les blogs de parents de gosses malades. Les "Mon fils/Ma fille, ma bataille", "T'es le plus fort champion" affluaient parmi des photos de gosses chauves qu'on faisait passer pour des êtres extraordinaires. Ridicule.
Pire que les malades, il y avait les proches.
Parce qu'au final, les seuls à se mettre en avant, les seuls à pleurer sur la toile et à quémander la pitié des internautes sans en avoir l'air, c'était les parents. Et personne d'autre. Et c'est ce qui me mettait le plus en colère. Ces abrutis nous volaient ainsi notre maladie, alors la seule chose qui nous appartenait encore réelement.
Penser à tout ça m'a énervé et j'ai éteint l'ordinateur. Pourtant j'avais envie de créer un blog. Sur moi. Je sais, après ce que je viens de balancer sur ces foutus blog de malades condamnés, on pourrait trouver ridicule que j'en fasse un. Mais en fait, j'en avais envie. Et attention : hors de question de jouer les pleureuses, de me plaindre des traitements ou de la douleur, de déclamer sur chaque article que "je me battais" pour ma famille ou je ne sais quelle autre connerie. Je vois plutôt ce blog comme un documentaire en fait. J'ai noté quelques idées et je me suis allongée. J'étais crevée et le travail principal d'un malade professionnel était de dormir. Je me suis branchée sur le BiBap qui a comencé à insuffler puis a aspirer de l'air par mon nez, comme il le faisait toutes les nuits depuis des années. En remontant les couvertures vers mon nez, je me suis dit que ce serait pas mal de caler ça dans l'un des futurs articles de mon blog.
FIN CHAPITRE 2
