Le rêve monégasque

Alan Defilippe plia et déplia les doigts, d'abord la main droite, puis la main gauche, puis de nouveau la droite et ainsi de suite. C'était son rituel pour faire descendre la pression d'une course imminente, pour dissiper les tremblements qui le prenaient encore parfois, pour ancrer son souffle dans un rythme stable. Il était loin le temps de la formule 4, et encore plus loin celui du karting. Loin le temps où l'écurie Ferrari lui avait claqué la porte au nez. Loin le temps où son frère le surnommait « Mario » avec mépris. Aujourd'hui, il courrait le grand prix de Monaco historique pour les très renommées Stark Industries, rien de moins.

Et si c'était sa première participation à un grand circuit de formule 1, Alan savait que ce n'était pas la dernière. Il prévoyait de gagner, aussi simple que cela. Il était bon, très bon même, sans compter que le bolide lui-même, daté pourtant de 1975, dépassait ses rêves les plus fous ; c'était un bijou de technologie pour cette époque, et une merveille de youngtimer à la leur. Ils étaient une équipe gagnante.

Plier les doigts. Déplier.

Alan respira profondément une dernière fois avant de quitter sa loge. En chemin vers le départ de la course, il fit un détour pour échanger quelques mots avec les ingénieurs, qui lui rappelèrent une énième fois les particularités spécifiques de cette formule 1 Stark classique. Le pilote les connaissait par cœur, bien sûr, mais il n'interrompit pas les spécialistes. Après tout, ceci était son rêve et ces hommes avaient contribué à le rendre possible.

Il fit un arrêt au stand, ou les mécaniciens s'échauffaient déjà. Pour avoir passé des semaines de préparation avec eux, Alan les connaissait bien, et il savait qu'ils connaissaient bien le véhicule. Ils plaisantèrent pour diminuer la tension, Matt lui fit apprécier la surface si parfaitement lubrifiée qu'on l'épouserait d'un essieu de secours tandis que Carole lui improvisait un massage des épaules.

« Faut être détendu, elle répéta avec son accent du fin fond de l'Ohio. Tes réflexes en seront que meilleurs. Oublie pas la comm' avec l'ingénieur : c'est pas celui qui fait le moins d'arrêt qui gagne. On est les meilleurs aussi.

- D'accord maman, répondit Alan avec un sourire mutin.

- Et respecte un peu tes ainés ! » répliqua Carole avec une fausse indignation.

Voyant l'heure du départ s'approcher, toute l'équipe se dirigea vers la ligne de départ et la formule 1 bleue et blanche numérotée onze, une beauté selon le consensus. Chacun s'afféra à sa tâche, sans pour autant cesser de discutailler. Alan se glissa dans le cockpit, tandis qu'Isaak vérifiait les roues, Carole l'échappement, Matt les essieux et Simon et Eddy passèrent en revue avec lui la mécanique et l'électronique de bord.

Ils étaient une équipe gagnante.

Isaak invita tout le monde à célébrer la fin de la course dans un bar qu'il connaissait bien pour y être descendu à chaque grand prix de Monaco depuis sept ans. Alan accepta sans y penser, toute sa concentration sur ses doigts qui se pliaient et dépliaient autour du volant.

Tout allait se dérouler sans accroc. Il était prêt pour ça. Il était prêt depuis des années en fait, des années qu'il se battait bec et ongles pour être intégré à la grille des pilotes principaux de Stark Industries, des années à aiguiser ses réflexes, à accroître ses capacités et assurer ses connaissances. Pour arriver aujourd'hui, à cette course qui allait le confirmer comme l'un des espoirs de la formule 1. Alan replia les doigts.

« Eh, c'est pas Stark ? fit soudainement Eddy en pointant un doigt vers les tribunes.

- Si, confirma Simon. Qu'est-ce qu'i' fout ici ? »

Le pilote leva les yeux vers l'homme qui s'approchait d'eux. C'était effectivement le grand patron, habillé de la combinaison bleue et noire de l'équipe. Alan n'avait pas la réponse à la question de Simon, mais il était certain que cela ne présageait rien de bon.