Chapitre II
La scène du crime grouillait de monde. Au teint pâle des policiers, je commence à envisager le pire. Les meurtres sanglants ne m'ont jamais vraiment dérangée, les effusions de sang non plus. Généralement, c'est plutôt imaginer le calvaire des victimes qui me donnent la nausée. Et là, il y a de quoi. Kathleen Brown, seize ans, lycéenne. C'est tout ce que je sais avant de pénétrer dans la maison familiale. L'odeur de sang me prend à la gorge dès l'entrée. Je remarque un symbole ésotérique peint sur le seuil. Heureusement que Franz est passé avant, j'aurai probablement eu du mal à entrer. Le symbole pour soutenir un kekkai, une barrière interdisant à quiconque de violer la zone où est dressée cette barrière, est tiré de la magie noire la plus pure, si tant est qu'on puisse qualifier cette magie de pure. Mon coéquipier a pu annuler la puissance de ce kekkai. La personne capable de ça est très puissante. Jusqu'à présent, les seules personnes que je connais avoir ce genre de compétence sont ma mère, mon grand-père, mon oncle et deux ou trois amis de maman : Ichihara Yuuko, celle qu'on surnomme la Sorcière des Dimensions, Sumeragi Subaru, un Onmyoji et son pendant maléfique, Sakurazukamori Seishiro. Mais je suis certaine qu'aucun d'eux ne soient dans le coin en ce moment. Et puis, les connaissant, ils n'utiliseraient certainement pas ce type symbole qui semble plus être du style magie occidentale et non orientale.
Péniblement, je m'arrache à l'attrait que ce signe étrange qui, bien que scellé, excerce sur moi toute la puissance maléfique qu'il dégageait. J'avance et je comprends subitement, en voyant l'horreur dans la salle à manger, qu'on est jamais assez préparé à voir des morts. Des morts humains. La salle à manger était maculée de sang et, sous cette mare rouge, on distingue encore d'autres symboles maléfiques. Mais le plus horrible se dresse devant mes yeux : la malheureuse victime a été pendue par les pieds et a été lacérée à un point tel que la chair arrachée laisse voir les muscles, de son ventre ouvert comme une vulgaire pièce de boucherie pendent les entrailles, lamentablement. Mais ce qui m'écœure est sa tête, posée sur la table basse, les yeux et la bouche ont été cousus. Je détourne mon regard de cette scène abominable, priant pour me réveiller mais je sais que je suis face à la plus horrible des réalités. A première vue, le tueur s'est déchaîné sur sa victime alors qu'il n'en est rien. Non, l'assassin a été méthodique. Aucune rage n'est perceptible en ces lieux. Juste un calcul froid et parfaitement maîtrisé. Certainement pas un amateur. J'ai presque envie de vomir. Je regrette d'avoir pris une douche avant de venir. L'odeur du sang et des tripes va me coller jusqu'à ce que je rentre chez moi. C'est à dire pas avant trois ou quatre heures du matin.
La voix de Colby me tire de mes pensées.
"Les parents de la victime sont actuellement en voyage et ils ont été prévenus, fait-il d'une voix d'un calme olympien. C'est la femme de ménage qui a trouvé... le corps.
-Sans remettre en cause le côté un peu sataniste du crime, en quoi cette affaire concerne le BAO? demandai-je tout en connaissant le début de la réponse.
-Franz a ressenti une très forte concentration de magie noire. Et il est certain que des amateurs ou même des humains normaux ne sont pas capables de rassembler une telle masse d'énergie maléfique. Un Sorcier ou un Nécro de très haut niveau à premier vue.
-Mais tu ne me dis pas tout, n'est-ce pas?
-Oui, l'autre raison pour laquelle la police et le BAU ont fait appel à nous. Ce n'est pas le premier meurtre de ce genre."
Deux heures plus tard, toute l'équipe du BAO était réunie. Mary-Elisabeth, une prêtresse vaudou surtout reconnue pour ses talents de créer des zombies mais aussi la moins folle de notre équipe. Pour cause, elle est maman d'un petit Luke et a dû s'amender un peu. Elle est rarement sur le terrain depuis la naissance de son fils et est devenue la porte-parole du BAO. John, évidemment, en pleine discussion avec Rob Archos, un fé spécialisé dans l'informatique. Cassy et Mitch sont aussi là, naturellement. Pour continuer, Franz Halligen, un Sorcier Noir, qui, s'il ne lutte pas activement contre le mal, est plutôt notre profiler, et Clelia de Fleury, une Ensorceleuse qui adore jouer à des jeux en ligne, qui contrairement à moi, préfère utiliser de bonnes vieilles méthodes de magie et déteste ouvertement les vampires. Enfin, Don Colby, le patron du Département en train de distribuer les photos de la scène de crime.
"Cinq meurtres ces six derniers mois. Toutes les victimes ont des similitudes avec Kathleen Brown, à l'exception du statut social et de la violence du crime. Kathleen est la fille, comme vous le savez, de Chuck Brown, le neveu du Sénateur Martin Golman. Les autres filles étaient d'origine plus modeste et ont été simplement égorgées.
-Qu'est-ce qui relient ce meurtre aux cinq autres? demanda Clelia.
-Le symbole peint sur le seuil de la scène du crime, continua Franz. Et si au départ, le BAU a cru avoir affaire à un tueur à tendance sataniste, ils m'ont appelé ce matin pour la mort de Kathleen. Leur chef a eu une intuition et a préféré faire appel à nous plutôt que de continuer à piétiner."
Il s'arrêta quelques instants avant de reprendre.
"Je suis absolument formel, un tueur humain seul n'aurait pas été capable de rassembler en un seul lieu et en une seule nuit autant d'énergie maléfique. Ce ne peut être l'œuvre que d'un puissant Sorcier... Ou tout être possédant à la base une force spirituelle immense.
-Bon, on a pas mal de boulot. déclate Colby. Et nous n'avons pas l'ombre d'une piste et à peine le début d'un profil. Mary-Elisabeth et John, vous irez interroger les amis des victimes, leurs familles. Cassidy et Mitch vous irez du côté des quartiers d'Outremonde, voir si des vampires ou toutes autres créatures ont eu vent d'activités illégales, suspectes ou tout simplement anormales. Clelia et Rob, vous me sortirez tout ce qu'on peut trouver sur les victimes, qu'on puisse mieux déterminer le type de cible du tueur. Vous recouperez vos infos avec Mary et John. Franz et Eileen, vous, vous occuperez de trouver toutes les infos sur le ou les rituels utilisés, le démon que le tueur veut ramener, bref, de tout en rapport avec la scène même du crime. Vous me ferez le rapport ce soir. Au boulot!"
Je pousse un léger soupire de soulagement. Je n'aime pas le dire mais je déteste interroger les proches des victimes. Beaucoup sont sceptiques devant le surnaturel et pensent que c'est juste une sorte de coup médiatique. Et j'aime pas à débattre avec des néophytes sur ce sujet. Et j'aime bien bosser avec Franz. C'est peut être un Sorcier Noir mais sa façon de travailler se complète assez bien avec mes méthodes. Peut être parce que nos magies ont des origines opposées mais utilisent le même type d'essence et s'additionnent. Et au moins, c'est pas lui qui me reproche d'utiliser des sortilèges de type rouge ou de me sentir mieux dans les ténèbres de la nuit qu'en plein jour.
Nos recherches ont dû remonter très loin dans le temps. La signification des symboles qui ont été utilisés sont introuvables sur la Toile, nous obligeant à aller fouiller la Salle des Archives. Même là, nos trouvailles sont plutôt minces. Le peu qui nous donnent des indices ne fait que confirmer nos craintes ; rien que le symbole utilisé pour dresser la barrière a été évoqué pour la dernière fois au XIVeme Siècle. Or, nos principaux ouvrages originaux ne remontent pas si loin. Il faut chercher ailleurs. Le hic, c'est de trouver des ouvrages encore plus anciens. Je commence à en prendre marre, j'ai pas quatre heures de sommeil, je pue le sang séché et la mort. Franz voit que je suis au bout du rouleau.
"Vas donc t'allonger, me conseille mon équipier.
-Mais... protestai-je.
-C'est bon. Essaie de te concentrer... pour rêver."
Je saisis tout de suite l'allusion. Il sait que depuis plusieurs mois, il m'est arrivé de faire des sortes de rêves prémonitoires. Enfin, c'est son terme.
Enfer!
J'appelle pas ça des rêves prémonitoires, mais qu'importe. Ce que je sais, c'est qu'il va me harceler pour que je lui raconte ce que je rêve.
Enfer et damnation!
Il a un don pour détecter le message que veut me transmettre mon cerveau. C'est assez flippant qu'un mec, Sorcier Noir par dessus le marché, puisse mieux lire en moi que je ne le saurai jamais. D'autant que, si je m'en faisais un ennemi, sans même m'en rendre compte, il pourrait me balancer une malédiction tellement horrible que les crimes des pires vampires actuellement en taule, c'est du pipi de chat. Car Franz Halligen est non seulement l'un des Sorciers Noirs les plus puissants de notre temps mais surtout que c'est ancien criminel qui a négocié avec le juge pour voir sa peine abolie en échange de travailler pour le BAO. Evidemment, le juge est un pro-Entente Outremonde/Humain et qui part du principe que ses crimes sont nés de l'intolérance des humains envers les êtres surnaturels, la Sainte Inquisition en tête. Mais quand même, je préfère ne pas le contrarier et pars m'allonger un moment dans la salle de repos.
Mes yeux s'habituent à l'obscurité. Je suis en plein rêve, j'en ai conscience. Mais ce n'est pas un rêve normal. Quelque chose me souffle à l'oreille de me réveiller au plus vite. Mais au moment où je sens que le rêve est sur le point de s'estomper, j'aperçois une lueur étrange, pareille à la lune, briller dans l'obscurité avant de réaliser que deux mains, sorties d'on ne sait où, m'attirent vers cette étrange lueur. Je veux hurler, m'arracher à cette force. Une voix étrange commence alors à résonner, une voix que je peine à comprendre les paroles.
... des Ténèbres qui... du Démon... âme... obscurité...
Je ne comprends rien à ce qui se passe, ni à qui appartient cette voix. Une voix familière mais qui m'est pourtant inconnue. Soudain, la lumière explose littéralement et je me retrouve, sans comprendre, dans la salle à manger de Kathleen Brown. Je suis Kathleen, je sens sa terreur, je peux percevoir chaque instant des derniers moments de sa vie. L'horreur de sentir mon corps torturés, les lambeaux de chair être arrachés. Et toujours l'odeur du sang... Et de la cire de bougie. Je ne vois pas mon bourreau mais je crois percevoir ses paroles. Des incantations pour appeler un démon.
"Heikas Heikas Estei Biberoi... El Elohim, Elohi Elohim Sabatoth Elion..."
Je frémis d'horreur quand je sens mon propre ventre laisser mes intestins se déverser comme des serpents sans vie.
"Laissez-moi me réveiller, je vous en prie," souhaitai-je.
Tout devint noir.
Une gifle puissante me réveilla avec brutalité. J'ouvre les yeux et je vois Franz devant moi. Je dus me faire violence pour ne pas me jeter dans ses bras.
"Tu as rêvé, n'est-ce pas?"
Je suis tellement encore choquée par la vivacité des sensations atroces de mon rêve que je ne répondis rien.
"Tu as vu sa mort, je me trompe?
-Comment...
-Tu hurlais dans ton sommeil. Et parce que tu n'étais pas au pieu avec l'homme de ta vie."
Je me recroquevillais ; j'ai dû mal à admettre que Franz sait cela juste parce que ma sieste était agité.
"Je l'ai remarqué, quand tu fais des rêves... enfin ce genre de rêve.
-Tu as remarqué quoi? lui fis-je agressivement.
-Ton énergie. L'essence de ton énergie est clairement issue des Ténèbres."
A ces mots, j'entends la phrase sans sens de la voix.
... des Ténèbres qui... du Démon... âme... obscurité...
Le sang me monte dans la bouche et je sens l'envie de vomir me reprendre.
"Tu es beaucoup plus proche des Ténèbres que tu ne veuilles l'admettre, reprend mon collègue. Je dirai même que tu es une sorte de réceptacle à la puissance des Forces de l'Ombre. Tant que tu ne t'entraînes pas à maîtriser la source de ton pouvoir, tu risqueras de te faire absorbée.
-On dirait que tu parles en connaissance de cause, lui lançais-je, suspicieuse.
-En terme de puissance, tu es à égalité avec moi. A la différence que pour toi, c'est naturel."
Je ne veux pas comprendre le sens de ces paroles énigmatiques, bien qu'ayant piqué ma curiosité. Est-ce en rapport avec le crime qu'il a commis? J'en suis sûre. Mais alors, qu'a t-il vu en moi que je suis incapable de cerner?
La réunion du soir se montra assez inégale. Si tous nos collègues avaient réussi à recouper les premiers indices, Franz et moi avions fait chou blanc dans nos Archives. Néanmoins, après avoir boudé une petite demi-heure, je lui fis part de mon rêve. Lorsque je lui rapportais l'incantation que j'avais entendue dans mon rêve, il me regarda, sans se départir de sa froideur avant de me dire :
"On fera notre rapport ce soir, comme prévu, sans parler de ça. Demain, on ira vérifier quelque chose. Je ne veux pas nous emporter dans une fausse piste."
Si l'on peut dire une chose qui joue sans jouer à la défaveur de Franz Halligen, c'est parfois son côté "je fais cavalier seul". Mais je dois admettre que jusqu'à présent, ses méthodes, dignes d'un vieux flic avec vingt ans de bouteille derrière lui, se sont toujours révélées efficaces.
Je rentrais chez moi aux alentours d'une heure du matin. J'étais lessivée. Alors que j'allais rentrer chez moi, une silhouette familière m'attendait dans le hall d'entrée. Je reconnus Guillem von Hallen, un vampire très âgé mais qui paraissait à peine avoir vingt ans, qui d'ailleurs tellement jeune et vulnérable avec son jean et son tee-shirt imprimé d'une marque de sport dessus.
Sans apprécier les vampires, je ne les adore pas pour autant. Certains d'entre eux ont bon fond, en dépit de leur appétit pour le sang humain. Mais je sais Guillem et la plupart des vampires n'ont pas envie de boire le mien, même quand je suis en train de les découper en petits morceaux. Allez savoir pourquoi surtout qu'aucun d'eux n'a jamais voulu me fournir une réponse valable. Peut être que je pue le gasoil mais je ne pense pas que ce soit ça. Les vampires, quel qu'il soient, ont la fâcheuse tendance à avoir oublié comment on s'adresse aux gens et foutent toujours les pieds dans le plat.
"Je t'attendais, me fit le vampire en guise de salutation.
-Je vais bien, merci. Et toi? lui fis-je sarcastiquement.
-Je suis juste venu te donner un conseil.
-De ne pas m'occuper de l'affaire en cours? Trop tard.
-Non, pas ce conseil là, répliqua le non-vivant, ignorant mon regard un peu moqueur. Ces meurtres auxquels tu as affaire, toi et ton équipe. Tu t'aventures dans un monde qui plus dangereux que l'Outremonde. En toute franchise, ce que tu risques d'affronter est plus terrible qu'une horde de Garous et de Vampire qui ont accepté de travailler ensemble.
-Vraiment? C'est quoi? Un démon? Cela, on l'avait compris.
-Peut être. Mais c'est qu'utilise ton tueur pour ramener le démon... Ou le monstre..."
Sans que j'eusse le temps de poser des questions, Guillem avait déjà disparu dans le brouillard de la nuit.
