C'est parti pour le second chapitre, merci de l'accueil et des impressions que vous avez partagées! J'ai conscience que le début est étonnamment sombre, et que cela peut paraître étrange chez moi si vous connaissez ce que je fais; mais je vous rassure en vous disant que cela ne durera pas.

J'essaie en général de faire passer un message lorsque j'écris, et si derrière J'avance il y avait "il ne faut jamais baisser les bras" ; dans Won't Stop, il s'agit plutôt de "il n'y a aucune honte à fuir".

A nouveau, mon côté ultra optimiste se fait ressentir, et je compte bien vous le communiquer encore longtemps, car je continue d'y croire profondément, au fait que, si, la vie est belle et vaut la peine d'être vécue. Et j'ai fait en sorte que Won't Stop tâche au mieux de vous faire comprendre ce point de vue.

Je rajoute que mon incapacité à écrire quelque chose de court est toujours d'actualité, et que les chapitres de "juste" 4k mots ne vont pas durer.

Encore un gros merci à snf, et bonne lecture!


2. Wouldn't it be nice (The Beach Boys)

Les mots chuchotés de Sousuke se répercutèrent dans l'appartement, tandis que son cerveau était embrouillé par les événements, par l'enchaînement si rapide de ces dernières secondes qui semblaient avoir été plus remplies, complètes, ahurissantes que les dix précédentes années de sa vie. Et pourtant, il avait été agent des forces de l'ordre.

Peut-être était-ce l'adrénaline, qu'il avait oubliée car effacée par le temps, peut-être était-ce le froid de la peur, semblant elle aussi abstraite à force des décennies. Mais il se sentit secoué, désemparé, seul, alors que le silence s'étirait entre eux deux, qui ne s'étaient pas vus depuis si longtemps, qui auraient très bien pu ne pas se revoir; mais qui étaient soudain liés par plus que de vieilles rancunes.

Il avait peur pour Haru. Il avait peur parce qu'il ne comprenait pas, qu'il ne pouvait qu'assister à sa détresse sans pouvoir la calmer, sans même pouvoir faire autre chose que de lui demander son origine, et d'accueillir le silence en guise de réponse.

Ses bras lui parurent lourds, tant qu'ils s'effondrèrent contre ses flancs lorsqu'ils glissèrent des épaules de Haru. Il ne put qu'observer, attendre peut-être une réponse, attendre peut-être la fin du monde; parce qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il devait dire. Il ne put que répéter, plus brusquement :

« C'est quoi ce bordel! »

Haru ne parlait pas. Il avait cessé de le regarder, le regard dévié. Alors, au bout d'un long silence, lentement gêné, lentement terrifié; il bougea. Il se dégagea de la prise du plus petit, le contourna, et se dirigea vers le salon, pour mieux se planter devant le spectacle de désordre qui régnait.

Et si seulement ce n'était que l'œuvre d'une fainéantise accrue. Cependant, les oreillers déchirés, les cadres jetés au sol, les éraflures sur les murs prouvaient le contraire. La terreur sur le visage de Haru aussi.

Il se retourna vers lui. Haru l'avait suivi sur le pas de la porte, et se contentait, encore, de détourner les yeux. La gorge sèche, Sousuke dut déglutir et cela fut douloureux. Alors il respira lentement, et dit, plus calme, bien qu'au fond il ne ressente qu'une profonde nausée :

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ici, Haru? »

Le brun resta silencieux. Sousuke discerna ses épaules serrées, comme pour retenir un tremblement, et laissa sa propre respiration s'approfondir alors que le déjà-vu s'emparait de lui. Il n'était en aucun cas différent d'un témoin en pleine panique. Cela ne servait à rien d'insister, dans ces cas-là. Il fallait qu'il soit calme, lui aussi. Il tenta alors de se concentrer, d'oublier qu'il s'agissait de Nanase Haruka, d'oublier cette détresse qui avait véritablement bouleversé tout ce qu'il connaissait de lui, qui changeait tout sur la manière dont il devait se comporter en sa compagnie.

Sousuke devait essayer de comprendre. Il savait qu'il y avait des moments de choc où il était inutile de poser des questions. Ses yeux remontèrent vers Haru, qui avait cessé de fixer un point du sol. Et l'ancien policier qu'il était comprit ce que tentait de lui communiquer Haru, derrière son apparente terreur. Il ne voulait pas que quiconque voie. Il ne voulait pas que la police ou qui que ce soit s'en mêle : pas lui, pas Rin, pas son agent. Il voulait juste être tranquille et nager.

Cela ramena Sousuke bien trop d'années en arrière. Cette détresse, cette peur en voyant son futur et sa vie paisible soudain brisés, quelque chose qui la menace considérablement. Il savait que jamais, oh combien jamais, il ne souhaiterait à quelqu'un d'autre de le vivre. Il ne voulait pas assister à cela encore une fois.

Alors il fit la seule chose à laquelle il pouvait penser : il ramassa ce qui traînait et qu'il pouvait ranger. Il vit un sac-poubelle qui n'était pas loin, déjà mi-rempli d'objets brisés ou bien mal en point, et s'attela au ménage, sans rien dire.

Après quelques secondes, certainement de silence choqué de la part du nageur, celui-ci le rejoignit bon gré mal gré, même s'il devait sérieusement se demander pourquoi il faisait ça. Sousuke tâchait de ne pas y penser. Alors pendant qu'il se penchait sur le cas d'un cadre fêlé mais réparable, Haru alla chercher l'aspirateur pour faire disparaître tous les morceaux de verre. Ils n'échangèrent pas un mot, tandis qu'ils s'attelaient à leur travail, chacun de leur côté.

L'éléphant dans la pièce, impossible à louper mais s'étant jusque-là fait le plus discret possible, ne put être caché éternellement. Alors que Sousuke fermait le sac-poubelle, et était obligé de demander à voix basse à Haru où il pouvait s'en procurer un autre; celui-ci parla enfin :

« Tu n'es pas policier? »

Sousuke retint presque un rire. N'importe qui, en voyant tout cela, aurait appelé les autorités, encore plus lui. Il n'aurait touché à rien, puisqu'il fallait mener une enquête, garder les preuves intactes, chercher ce qui avait pu être volé, ce qui pourrait être remboursé par l'assurance. Cependant, il n'était clairement pas d'humeur à voir des inspecteurs. C'était un peu immature, il l'admettait, mais il avait presque envie de consciemment ignorer leurs services, par son envie de revanche puérile.

« Plus maintenant, » se contenta-t-il alors d'asséner, avant de redemander où se trouvaient les sacs.

Dans d'autres circonstances, Haru aurait pu se contenter de cette réponse. Mais peut-être était-ce la situation particulière qui le secouait, en tout cas il poursuivit, et laissa la perplexité éclaircir ses yeux :

« Et tu as abandonné l'idée de comprendre? »

Cela fut assez pour Sousuke. Ranger fut immédiatement bien inutile, comme s'il s'était accroché à cette comédie pour ne pas perdre la face, et il s'appuya sur son balai.

« Ça veut pas dire que j'ai pas des milliers de questions, là. » il ferma les yeux un instant, comme pour repousser une migraine qu'il sentait pointer, avant de les rouvrir pour fixer l'autre homme. « T'y répondrais? »

Son silence traduisait un "non", mais aussi un semblant d'hésitation. Le plus grand ne s'attendait pas à ce qu'elle existe. Il réfléchit, son ventre douloureux alors que les événements le rattrapaient, et qu'il devinait ce qui planait dans l'air, ce qui avait conduit à un pareil chaos.

« Si tu ne veux pas que j'en parle à Rin, je ne le ferai pas. Mais ça ne l'empêchera pas de continuer à se poser des questions. Je suis là pour ça, tu sais? » Haru fronça légèrement les sourcils. « Il m'a fait venir parce qu'il flippait, et qu'il savait pas quoi faire d'autre, même si, franchement, au début, et encore maintenant, je vois pas en quoi je pourrais t'aider. Surtout maintenant que je suis plus flic. »

Ses mots étaient sortis rapidement, presque suffoqués, car maintenant que les vannes s'ouvraient, ses paroles se déversaient.

« Mais il n'est pas avec toi. »

Haru, lui, gardait la face, le mieux qu'il le pouvait, bien que Sousuke aperçoive la raideur de son dos, ainsi que la blancheur de ses joues. Après tout, il avait été taillé pour résister au stress. Avec son boulot, c'était élémentaire de conserver son attention sur une seule chose et d'oublier le reste. Sousuke parvenait cependant plutôt bien à le lire, et se demandait si c'était parce qu'il avait eu lui aussi, un jour, la même expression.

« Nan, il l'est pas, le rassura-t-il, la voix plus douce. Et c'est certainement mieux. C'est pour ça que je range. S'il vient et qu'il apprend pour tout ça, il pétera un câble. Si c'est rangé, il pourra pas appeler les flics, même s'il comprend que tu te fais harceler. ...parce que j'imagine que c'est le problème ici? »

Un instant, la terreur profonde de Haru s'effaça pour laisser place à une grande surprise. Il aurait dû s'y attendre, son ancien boulot l'avait fait se rendre sur de nombreuses scènes de crime, pour relier ce qu'il voyait et déduire des faits. Il n'était pas un grand détective de talent, il n'était pas un génie de l'analyse des crimes; n'avait même pas fait face à de grandes affaires. Mais des cas de harcèlement, il en avait vu des tas. Rien n'avait été volé, mais plutôt cherché, Haru s'attendait à ce que quelqu'un débarque, et il était connu mondialement. Facile à reconnaître.

C'était de toute façon soit ça, soit que Haru avait perdu la boule. Le calcul était rapidement fait.

Heureusement pour lui, l'ancien nageur sembla, après quelques secondes, comprendre sans explications sa déduction. Il se laissa reprendre par son angoisse, et hocha silencieusement la tête. Puis, tandis qu'il secouait les coussins du canapé, il demanda à nouveau qu'il lui indique où étaient les sacs-poubelle, et Haru le lui indiqua. Il ne put s'empêcher, malgré tout, de lancer en revenant dans la pièce, ouvrant un des sacs :

« Alors, pour Rin? »

Haru se figea dans son chemin pour aller brancher l'aspirateur dans une autre pièce, sûrement tout aussi mal en point que son salon. Dos à lui, il resta immobile un moment. Puis, une voix crispée lui répondit :

« J'imagine qu'il le saura, de toute manière. »

Sans un mot de plus, il se pressa pour aller nettoyer le reste de son appartement. Sousuke se contenta de se mordre les lèvres, avant d'aller chercher son portable dans sa poche.

/

« J'y crois pas... »

Le sifflement acéré de Rin résonna pour la cinquième fois depuis qu'ils avaient pris son pas, lorsqu'il avait été décidé que, si le rouquin souhaitait tellement aider Haru, il pouvait au moins lui offrir un endroit où dormir. Sousuke avait cessé de lui accorder son attention en même temps que l'autre brun, sachant que cela ne servirait à rien de répondre aux grommellements de son meilleur ami.

Oui, il n'était pas content qu'ils se soient alliés dans son dos pour quelque chose qui était totalement inconscient. Oui, il n'était pas rassuré et avait désormais une vraie raison de se ronger les sangs, ainsi que d'en vouloir à Haru pour lui avoir caché ce qu'il lui arrivait. Mais Sousuke savait qu'il finirait bien par leur pardonner. En tout cas, si Haru ne voulait pas aller voir la police, c'était son problème.

« En plus de ça vous vous moquez royalement de ce que je pense, hein... continua de marmonner Rin. T'avais pas vu Sousuke depuis des années, mais lui, par contre, ça passe, tu lui dis tout...

– Ohlà, finit-il par intervenir, parce qu'il partait trop loin. Moi, tu m'as fait venir pour ça, alors j'ai juste été voir, et j'ai eu le bon timing. Commence pas à jouer le jaloux, c'est vraiment stupide et pas approprié. »

Lorsqu'il croisa le regard de son ami, il vit une moue qu'il connaissait bien et qui signifiait qu'il n'était pas tant en colère que ça, que c'était la frustration qui parlait. Les mains un peu tremblantes, il mit quelques secondes à parvenir à glisser sa clé dans sa serrure.

« Ben vu que vous êtes potes maintenant, vous pourrez papoter toute la nuit. J'ai qu'un lit double, sauf si vous voulez vous taper le canapé. En espérant que vous ferez pas autre chose. »

Sousuke ne répondit pas, imitant Haru qui se contentait de suivre sans faire de commentaires, n'ayant certainement pas envie de parler. Il ne fallait pas être un génie pour voir qu'il demeurait secoué, et c'était pour cela que Sousuke avait parlé à Rin à sa place, et que celui-ci ironisait désormais sur leur entente soi-disant retrouvée, voire une soudaine liaison. Il ne relevait pas. Ç'aurait été gênant de dire, devant l'autre, qu'il le voyait comme peu d'autres choses qu'une connaissance; et il laissait Rin imaginer ce qu'il voulait, si cela lui faisait plaisir.

C'est avec envie que Sousuke se glissa alors sous la douche, pouvant enfin tenter de ne penser à rien juste pendant quelques minutes, et profiter de l'eau chaude. Il s'était incrusté dans quelque chose qui ne le regardait pas. Il avait aidé Haru car il avait voulu faire un doigt à la police, et car il avait été touché par sa détresse. C'était tout. Maintenant, il avait juste hâte de pouvoir oublier tout ce qu'il s'était passé, dans les bras de Morphée, mais aussi jusqu'à ce qu'il reparte, très rapidement, que toute cette histoire soit enfin derrière lui.

Pour le moment, Rin n'avait aucune idée de la situation. Il savait que quelqu'un était entré par effraction chez son ex, il savait qu'il se passait quelque chose, et il savait que la police aurait pu être concernée si seulement ils n'avaient pas fait en sorte qu'elle ne le soit jamais. Mais le plus gros problème était que Sousuke était le seul au courant que Haru cachait des lettres terrifiantes dont la seule vue l'avait fait pâlir.

Mais demain, se disait-il, Rin en saurait certainement plus. Haru cracherait le morceau, lui ou bien son agent. Sousuke passerait le relais à son meilleur ami, ce relais qu'il n'avait jamais pensé un jour saisir; ami qui stresserait encore plus, qui protégerait au maximum l'autre homme, s'assurerait que le type coupable de tout ça disparaisse. Lui, il disparaîtrait aussi, irait certainement chez ses parents la tête basse dans l'espoir de trouver un pêcheur de Tottori qui voudrait bien l'engager. Rin et Haru se remettraient ensemble, parce que cela arriverait forcément un jour. Il redeviendrait le type qui avait été un sale con avec Haru en Terminale, avec qui il avait malgré tout fait la paix, mais qui demeurerait un inconnu.

Il rouvrit un œil, une fois sous les draps, alors qu'il cherchait le sommeil. À quelques centimètres de lui, l'ancien nageur dormait, et Sousuke vit que ses yeux étaient vraiment cernés. Qu'ils étaient peut-être un peu plus petits qu'avant, son visage plus carré, ses épaules plus larges. Il s'endormit sur l'idée que depuis tout ce temps, même s'il comptait bien oublier son existence d'ici moins d'une semaine, l'autre homme avait bien grandi, peut-être même vieilli.

/

Sousuke remua vaguement les épaules, tout en tentant de fixer son regard quelque part dans la pièce, et paraître un minimum à l'aise, quand bien même c'était loin de la réalité. Il aurait dû être en train de rentrer chez lui, et se faire oublier, pour ne plus avoir à penser à cette histoire. Pourtant il était dans cette petite pièce, comme une salle d'attente, à écouter la musique que diffusait la radio en espérant que cela lui changerait les idées, en vain.

« Working from seven
To eleven every night,
It really makes life a drag
I don't think that's right.
I've really been the best, the best of fools.
I did what I could. »

Il ne voyait même pas ce qu'il faisait là, mais Rin lui avait dit de le suivre, et l'avait poussé à mettre une chemise qui lui donnait l'impression d'étouffer dans la lourdeur estivale. Sousuke savait seulement qu'il était devant le bureau de l'agent de Haru, et il imaginait en ce moment toutes les raisons pour lesquelles celui-ci aurait voulu le rencontrer. Il se doutait que ça avait un rapport avec ce qu'il s'était produit deux jours plus tôt, l'appartement retourné de l'ancien nageur. Il ne pensait pas que Rin l'aurait fait venir si c'était pour qu'il reçoive des menaces car il avait empêché une plainte d'être déposée; mais parfois, cette idée lui repassait en tête.

Haru était allé chez Makoto dès qu'il avait pu, pour éviter de partager un lit avec un autre homme, mais aussi parce que celui-ci était facilement moins agaçant que Rin. Il n'avait pas adressé un mot à Sousuke, pas un regard, et ç'avait été réciproque. Si pendant une soirée ils avaient été sur la même longueur d'onde, c'était fini. Tout reprenait sa place. Sousuke était au chômage à bientôt trente ans, Haru un grand nageur; Sousuke avait été un connard avec Haru et ne méritait même pas de se tenir à côté de lui. C'est ce qui aurait dû se passer.

Mais Rin arriva enfin, et lui dit le suivre jusqu'au bureau de l'agent de Nanase Haruka. Il comprit que les choses ne pouvaient finalement pas être réglées aussi facilement, surtout quand il vit l'homme bien mieux habillé que lui, debout, appuyé contre la table. Celui-ci s'en détacha en le voyant passer la porte, et vint lui tendre la main. Sousuke retint la grimace qui signifiait qu'il avait juste envie d'aller à Akihabara, chercher un chargeur qui conviendrait à son vieux portable pour mieux appeler ses parents et se préparer pour son déménagement.

Cela ne changea pas que Sousuke se retrouva assis, la lèvre inférieure entre ses dents, ce que remarqua assez vite son meilleur ami, dans une chaise à sa droite, qui ne trouva rien de mieux à dire que :

« Eh, décoince-toi. »

Il se raidit. Il n'avait pas envie d'entrer dans une de ses disputes gamines avec Rin devant quelqu'un qu'il ne connaissait pas, et persifla qu'il aurait pu se relaxer s'il savait pourquoi il était là. Fort heureusement, l'agent ne se préoccupa pas de l'échange, et revint à sa chaise pour mieux aller au but :

« Merci de vous être déplacés pour nous. Si j'ai bien compris, Matsuoka-san n'a pas vraiment eu le temps de vous expliquer, alors je serai bref. »

Sousuke sentit son cœur s'accélérer un peu. Ils ne semblaient pas vouloir l'engueuler pour avoir suivi Haru dans son caprice. C'était au moins ça.

« Comme vous le savez, mon protégé Nanase Haruka est victime de plusieurs actes de harcèlements depuis plusieurs mois. C'est parti de petites choses, un peu de persistances au standard de l'agence par exemple. Le souci est que Nanase-san ne nous a pas immédiatement avertis lorsque les choses ont empiré. J'ai fini moi-même par prendre connaissance, sans pour autant les lire; de lettres assez violentes qu'il recevait, qui pour certaines semblaient dater même de quelques années. Nous sommes ainsi à peu près sûrs qu'il s'agit d'une seule et même personne, mais sommes bien incapables de remonter à lui. »

Il aurait voulu jouer le type indifférent, pas intéressé par ce qui arrivait à Haru. C'était ce qu'il fallait faire pour qu'il se détache de cette histoire. Mais impossible : Sousuke hocha la tête, les oreilles grandes ouvertes, car il ne pouvait s'empêcher de vouloir savoir ce que l'ancien nageur n'avait pas prononcé.

« Seulement, vous avez pu assister vous-même à l'évolution de cette affaire. Nos bureaux ont été retournés à deux reprises, mais c'est la première fois que l'intimité de Nanase-san est ainsi envahie. La porte crochetée nous a en tout cas enfin permis de contacter la police, vu que nous n'avons pas accès aux lettres. »

Rin sembla se raidir un peu, peut-être par colère envers la réaction tardive de l'équipe de presse. Sousuke choisit de ne pas commenter, et de rester concentré sur ce qu'on lui disait.

« Nous allions aussi engager des gardes du corps, permanents cette fois. Mais voilà ce qui coince : Nanase-san a immédiatement refusé. »

La moue de Rin s'aggrava, et cette fois Sousuke fut assez surpris par la nouvelle information pour répondre :

« Il a vraiment fait ça?

– Lui-même.

– Et vous pouvez pas, je sais pas, le forcer? fit-il en fronçant les sourcils, stupéfait. Il est clairement en danger là, surtout si ce type a pu trouver tout seul son adresse! »

Il sentit le léger regard surpris de son meilleur ami, mais il n'avait pas pu s'en empêcher. Il voulait s'éloigner de ce guêpier, mais en étant quand même sûr que Haru s'en sortirait, et que le type serait arrêté. Retourner à Sano, attendre que Rin lui téléphone pour lui annoncer que le cinglé était en taule. Mais les choses ne semblaient plus si faciles, encore une fois. Et il n'aima pas entendre le plus âgé soupirer, avant de secouer la tête :

« J'ai remué ciel et terre, j'ai discuté longuement avec lui. Il tient à son confort, mais surtout à vivre sans se soucier, sans craindre quoique ce soit. Il pense avoir trouvé la solution parfaite, et c'est celle de se rendre dans son village natal, à Iwatobi, là où personne ne viendrait le chercher et où il serait tranquille. »

En entendant ces mots, la sensation dérangeante qui le parcourait depuis son arrivée devint insoutenable. Il se sentit une seconde cesser de respirer, alors qu'il était persuadé qu'il se faisait des idées, que c'était impossible qu'on soit en train de lui proposer ce à quoi il pensait. Il jeta un bref coup d'œil à Rin, qui le fixait, terriblement sérieux.

« Autant dire que lorsque Matsuoka-san nous a parlé de vous, l'occasion s'est révélée trop belle pour être vraie. De ce qu'il m'a raconté, vous êtes un vieil ami de Nanase-san, retiré des forces de l'ordre, et comptiez retourner vous aussi dans votre région natale? »

C'était désormais clair. On ne voulait pas l'engueuler, on ne voulait pas lui poser de questions. On voulait l'embaucher, aussi inattendu et saugrenu que ce soit. Il lui fallut quelques secondes pour rassembler ses esprits, et enfin demander, d'un ton trahissant son incompréhension :

« Si j'ai bien compris... vous voulez que je fasse le chemin jusqu'à Iwatobi avec Haru, en lui cachant que j'ai été engagé par vous pour le surveiller?

– Plus que surveiller, je dirai garantir sa sécurité, mais vous avez bien compris ce que nous souhaitons. »

Sans attendre, Sousuke se tourna vers son ami, et lança, incapable de se retenir, et véritablement en train de paniquer :

« Qu'est-ce que t'as été raconter comme histoires, toi? Je ne suis pas ami avec Haru, ça fait des années que je l'ai pas vu! »

Rin ne sembla pas apprécier l'apostrophe, et se contenta de marmonner, d'un ton qui trahissait qu'encore une fois, il n'avait pas plus réfléchi que ça avant d'agir :

« Ça t'a pas dérangé de l'aider à ranger son appart et empêcher de porter plainte! trouva-t-il comme raison.

– C'est pas le problème, pesta-t-il, ne pouvant empêcher la culpabilité de le recouvrir. Haru n'est pas idiot, fit-il en refaisant face à l'attaché de presse, ajoutant à cela de larges mouvements. On ne se connaît pas si bien que cela, et il sentira de loin l'embrouille. En plus, même s'il s'en rendait pas compte, comment je pourrais faire pour discrètement le surveiller à Iwatobi? Mes parents habitent à Sano, et je comptais aller chez eux! »

Rin s'avança en s'appuyant sur ses genoux, les traits agacés :

« Sousuke, on t'offre un job, là, pense pas seulement au négatif!

– Je veux bien essayer! plaida-t-il, comme si c'était vrai. Mais ça me paraît clairement pas plausible, là!

– Yamazaki-san, intervint l'autre homme. Vous êtes la seule personne que nous avons aujourd'hui pour nous assurer de la sécurité de mon protégé. Nous saurions vous en être très reconnaissants. »

Inconsciemment, il frissonna. Et il dut se faire à l'idée qu'il était fini. Qu'est-ce qu'il avait cru, qu'il pourrait s'en aller facilement? Il s'était mêlé, de sa propre volonté, à cette histoire. Même si c'était par pitié, même si c'était pour faire un doigt à la police, il avait aidé Haru. Il aurait tout aussi bien pu simplement quitter l'appartement, ce soir-là. Mais il l'avait aidé. Il était impliqué, il ne pouvait pas fuir.

Et en plus de cela, il réalisait soudain à qui il faisait face. Ce n'était pas juste un porte-parole, mais un homme d'affaires. L'homme d'affaires d'un ancien nageur olympique, qui avait gagné des millions. Un homme au lourd portefeuille, bien loin de lui actuellement rien d'autre qu'à la rue.

Il ne put s'empêcher d'imaginer. Se faire des films, puisqu'il était peut-être possible qu'il récolte assez avec cette affaire pour s'installer confortablement à Tokyo jusqu'à ce qu'il retrouve un travail stable. Qu'il ait soudain de quoi s'offrir un vrai déménagement, et ne pas en venir à revendre ses affaires à Osaka rien que pour s'acheter un studio à Tokyo, ne pas devoir retourner à Tottori.

Il déglutit, et n'eut pas le temps de demander qu'un chèque lui fût glissé, et il sentit son cœur s'arrêter.

« Nanase-san est quelqu'un d'important pour nous, l'informa le commercial. Il a encore de nombreux contrats, avec des marques tout comme des chaînes. Sa sécurité est primordiale, et il va sans dire que si nous avons en plus de cela la possibilité que son départ de la capitale soit discret et semble être de simples retrouvailles entre amis, là où il est né... cela nous arrangerait grandement. »

Sousuke laissa sa main venir couvrir sa bouche, et sentit une légère bile grimper dans sa gorge. Il savait ce qu'il se passait, et la technique de commerce exercée sur lui. L'homme ne lui laissait pas le temps de réfléchir et l'assommait d'informations mises sous leur plus beau jour pour qu'il ne puisse refuser. Et ici, même s'il n'avait pas lu les lettres qu'avait reçues Haru, il imagina cette fois à quel point elles pouvaient être dangereuses pour qu'on lui offre une telle somme. Cela ne fit qu'empirer son cas.

« S'ajoute dans votre salaire une prime de risque, nous ne savons après tout pas encore vraiment ce que ce malade veut, et s'il entend parler du départ de Nanase-san puis en vient à le suivre... » il ne finit consciemment pas sa phrase. « Mais vous êtes formé à la protection, n'est-ce pas? Et puis vous étiez bien placé dans la police, et avez eu affaire à bien plus que de la simple délinquance. Vous êtes vraiment l'homme dont nous avons besoin. »

Il déglutit, tâchant de respirer profondément. Il réfléchit un instant, se dit qu'il fallait qu'il prenne le temps d'y penser, mais se rappela vaguement Haru qui, le matin avant de s'en aller, annonçait qu'il devait faire ses bagages. Non seulement ils étaient désespérés, mais aussi pressés, avant que le nageur ne prenne ses cliques et ses claques et s'en aille seul.

Sousuke abandonna alors l'idée de réfléchir.

À suivre...


You know it seems the more we talk about it
It only makes it worse to live without it
But let's talk about it
Wouldn't it be nice


Chanson que j'ai découverte lorsque ma sœur m'a posée, à genre 12-13 ans, devant Good Morning England, aujourd'hui l'un de mes films favoris. Un peu un hymne familial. La chanson citée est Since I've been loving you, de Led Zeppelin.

Je précise que je ne suis pas pour l'utilisation des suffixes japonais dans la rédaction française. Cependant, l'implication de -san est presque intraduisible par moments; on utilise pas autant le mot « Monsieur » que les japonais utilisent -san. C'est même plus ou moins un avis partagé par mes professeurs (natifs) de LLCER japonais.

Donc voilà. Il n'y aura jamais de -sama, -chan, -kun dans cette fiction; en revanche le -san, je n'arrive pas à l'enlever lorsque le cadre est Tokyo.